CHAPITRE IV
1 y eut un malentendu opiniâtre entre la raison, le bon sens et les prétentions du parti colonial sur le Maroc.
J’ai souligné cette expression de malentendus opiniâtres dans l’article qui précède.
Il y en eut en effet beaucoup. Un fut particulièrement néfaste... sanglant et coûteux. Je veux dire celui qui a toujours séparé des réalités la politique marocaine de notre grand parti colonial.
Quand j’étais un tout petit garçon ma gourmandise égalait mon appétit, plein d’inquiétude, à celui des très gros mangeurs que je voyais parfois chez nous. Il me semblait que mon assiette ne serait jamais assez remplie. Et très souvent il me fut dit les paroles bien vulgaires mais de bon sens divin, que voici : « Mioche on ne doit pas avoir les yeux plus gros que le ventre. » Le spectacle du parti colonial qui voulait
prendre tant de pays dans l’Asie, dans l’Afrique et notamment au Maroc, bien souvent m’a rappelé cette sagesse de ma vieille cuisinière.
La question ne doit jamais être de chercher d’abord ce qu’on voudrait mais de commencer par savoir en pratique certitude ce qu'on peut.
La toute-puissance de la volonté ne doit devenir un article de foi que lorsque la raison l’applique à de réelles possibilités.
Il ne faut pas savoir ce qu’on voudrait manger mais bien ce que l’on peut, ce que l’on pourra manger. En politique extérieure il ne faut jamais dire ce que M. Joseph Chailley écrivait dans la Quinzaine Coloniale au moment de la guerre du Transvaal : « Le Maroc doit être à nous. Le Siam doit être à nous. Prenons le Maroc. Prenons le Siam. » Il faut savoir si on a la force de les prendre... Savoir et non pas croire. Eh bien I nous n’avions la force de prendre ni l’un ni l’autre. L’événement l’a prouvé.
M. Chailley, et tous les gens du Comité de l’Afrique française, du Comité du Maroc, et du 'Temps et des Débats et de V Union Coloniale et tous les coloniaux,
— Sauf moi car j’ai conservé le souvenir des leçons de sagesse que ma vieille cuisinière donnait à ma gourmandise enfantine,
— Et sauf mon ami Louis Say car il avait lu
M. de Suffren, pratiqué le Maroc, et voulu s’établir au Cap de l’Eau dès 1886,
— Tous, les illustres et les inconnus, dans la question marocaine ont montré qu’ils avaient... les yeux plus gros que le ventre.
Comme je n’affirme jamais rien sans preuves, je prends la liberté de renvoyer le lecteur aux trois livres où j’ai traité ce propos, et qui sont : La Question du Maroc rédigé fin 1902, publié janvier 1903; puis la Vérité sur V Algérie et enfin Israël au Maroc .
Èt je prie bien que l’on ne se méprenne point sur le sentiment qui m’a dicté ce chapitre. Le livre que je publie aujourd’hui, cette Algérie nouvelle, c’est pour les gens d’affaires, auprès de qui je voudrais voir triompher mes idées de colonisation pratique sur le terrain même qui en fait le propos, c’est-à-dire au Maroc oriental. Or, depuis des années je suis en opposition d’idées avec les dirigeants du parti colonial. Et c’est précisément chez ces dirigeants que les gens d’affaires ont l’habitude de chercher vérité pour l’avis, l’opinion, la théorie ou la pratique en matière coloniale.
Je dois donc montrer aux gens d’affaires combien ces dirigeants coloniaux, leurs économistes ordinaires, ont l’erreur facile, et combien cette erreur fut constante en matière marocaine.
Après avoir lu les brochures de Louis Say, dès 1901, ( Magasin Colonial) j’ai dit : « Nous ne pouvons pas prendre le Maroc. Bornons sagement, honnêtement notre ambition à profiter du voisinage algérien pour le pénétrer économiquement. »
Puis, lorsque je fus allé au Kiss et que j’y eus admiré l’œuvre de Louis Say, j’ai ajouté : « Nous avons la chance de posséder en Port Say le port algérien du Maroc. Ne nous inquiétons point du reste. Portons notre effort sur cette clef de la route de Fez... si tant est qu’une route puisse avoir une clef et que cette clef soit un port. »
Et tout le parti colonial a dit : « Prenons le Maroc. Nous avons la force de le prendre. Personne ne peut nous en empêcher. Nous devons donc le prendre. »
*Eh bien! l’événement a montré — sans phrases — de quel côté se trouvaient, avec la sagesse et le bon sens, la claire et nette vision des réalités, la conscience logique des possibilités; et de quel côté se trouvait le contraire.
Cela n’est pas une vaine et puérile satisfaction que je veuille sottement offrir à mon amour-propre ou à mon orgueil... non... c’est tout simplement ce qu’en langage d’affaires on dit une référence.
J’ai des intérêts dans le Maroc oriental. J’y
suis colon. Je veux que l’on dote le plus rapidement possible ce pays des moyens d’exploitation pratique, par quoi la colonisation devient rémunératrice. Les gens d’affaires peuvent réaliser mon désir. Mais pour que cela soit vraiment à mon intérêt (qui est celui de la colonisation même et par conséquent celui de la collectivité française) il faut que cela soit en accord avec mon conseil. Et voilà que ce conseil est différent de celui que donne la direction du parti colonial.
Je suis donc bien obligé, pour faire triompher le mien, de montrer la référence qui en prouve, d’expérience, la qualité meilleure que celle de l’autre.
Nous offrons dans chaque boutique au client des souliers ; nos deux enseignes portent : « C’est ici qu’on trouve les meilleurs souliers ». Quand je sais que les souliers du concurrent n’ont jamais résisté delà semelle, ni de l’empeigne plus d’une semaine en sécheresse, plus de quatre jours par temps de pluie, et que les miens ont triomphé, toujours, des saisons, dans mon intérêt aussi bien que dans celui du client, je suis obligé de publier ces résultats de l’expérience.
Tous les hommes politiques, tous les économistes, tous les publicistes qui tiennent les boutiques du gouvernement, du parlement, des grandes sociétés et des grands journaux, jamais n’ont
vu clairement les réalités marocaines, jamais n’ont compris nos possibilités dans ce pays.
La toute petite équipe de la toute petite boutique Louis Say, Jean Hess et la compagnie, a toujours vu nettement les réalités marocaines, a toujours compris les possibilités de la France au Maroc.
Dans notre intérêt, aussi^bien que dans celui de la France, maintenant que les événements ont ramené l’action française au développement du Maroc oriental, nous avons le droit et le devoir de rappeler, en le prouvant, que les gens dont l’avis diffère du nôtre sur les moyens pratiques de ce développement, sont des gens qui n’ont jamais compris les possibilités de l’intérêt français dans la politique marocaine, et que cela coûte à la France des milliers d’existences humaines, des milliards de francs.
C’est la référence que nous devons aux gens d’affaires pour qu’ils veuillent bien nous écouter, nous lire, et je l’espère bien, réaliser nos conseils.