‹ Alger: Étude de Géographie et d'Histoire urbainesChapitre 10 sur 465 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La petite bourgade berbère des Beni-Mezranna qui est devenue au xvi® siècle la capitale des corsaires de la Régence, et au x1xe celle de notre Algérie, avait-elle, de par sa position géographique, quelque titre à mériter une pareille fortune ? L’histoire des origines du royaume des Barbaresques ne nous révèle aucune pensée, aucun calcul fondé sur des considérations de cette nature. On eût sans doute fortement étonné Pedro Navarro, si on lui avait dit en 1510, lorsqu'il construisit sur un îlot la misérable forteresse du Peñon d’Alger, que les destinées du Maghreb central se joueraient autour des murs de cette bicoque. Le corsaire Aroudj n’y vint pas de luimême, mais bien à l’appel des habitants de la ville, et son frère Kheïr-ed-din s’y installa définitivement parce qu'il y trouvait un refuge déjà utilisé par des pirates et qu’il espérait en faire un véritable port.

Au premier examen, on n’aperçoit n1 dans la configuration

4. Position géographique : 360 47° 16” de lat. N ; O0 44 1” de long. E. (Phare d'Alger), d’après l'Annuaire du Bureau des Longitudes.

ni dans la structure de cette partie du Maghreb qui constitue l'Algérie actuelle, aucune de ces orientations des routes naturelles qui dirigent les hommes vers un lieu favorisé comme tête ou carrefour de la circulation et peuvent les inviter à en faire le site d’une capitale. Dépouillé de toute signification politique ou administrative, ce mot n’implique-t-il pas l’idée de centre, de point de convergence et de commandement des routes ? Tout est dit sur l’absence d’un centre géographique dans la Berbérie en général t, dans le Maghreb central en particulier, sur les difficultés que la direction des reliefs parallèles à la côte oppose à la pénétration profonde du Nord au Sud, sur l'isolement relatif des plaines et des vallées, sur le fractionnement du sol en compartiments étagés, sur le rôle nécessairement médiocre des cours d’eau dans la constitution des villes. En Algérie, on ne trouve pas assurément un concours de circonstances naturelles comparables à celles qui ont pu présider à la formation ou à la croissance de villes telles que Carthage ou même Tunis. On s’en rend facilement compte en analysant les détails de la position continentale d’Alger. Alger s'appuie au massif littoral de la Bouzaréa, englobé lui-même dans la masse des coteaux du Sahel, que la voie ferrée d’Oran est obligée de contourner par l'Est pour pouvoir prendre ensuite la direction de l'Ouest. Au Sud, la plaine de la Mitidja, large fossé entre le Sahel et l’Atlas, est ouverte, ilest vrai, sur la mer dans sa partie N.-N.-Est, mais fermée à ses extrémités Sud-Ouest et E.-N.-Est, où les communications avec la vallée du Cheliff et le couloir de PIsser s’établissent 1. Aug. Bernard. Les capitales de la Berbérie. (Recueil de mémoires et

de textes publié en lhonneur du XIVe Congrès des Orientalistes. Alger,

respectivement à travers les seuils du Gontas (500 mètres) et de Ménerville (140 mètres). Pour gagner la haute plaine de Médéa et de Berrouaghia, et de là s’ouvrir l’aceès des steppes, le seul passage était, avant la construction de la pittoresque route des gorges de la Chiffa, le col de Mouzaïa (979 mètres), dont l’importance stratégique est soulignée par le souvenir des combats de 1830, 1831, 1836 et 1840. Et cette histoire de la conquête, à laquelle on ne peut se défendre d’être ramené, nous raconte l’encerclement d'Alger, pendant plus de dix anst, les insultes continuelles des tribus indigènes et des cavaliers d’Abd-el-Kader au voisinage immédiat de la prétendue capitale, jusqu'au moment où Bugeaud, devenu gouverneur, donna de l'air à notre principal établissement, en dégagea les voies d'accès et porta la guerre vers l'Ouest au cœur du royaume arabe. Il semble donc que, sans ces opérations militaires à grande envergure, l’occupation d'Alger eût été un gage sans valeur.

Faut-il s’en tenir à cette conclusion et se laisser intimider par la peur d’un déterminisme géographique trop subtil et trop fragile ? Quand il s’agit de la position d’une capitale, on a, semble-t-il, le droit de sortir du cadre trop restreint de ses environs immédiats et d’embrasser un ensemble de pays, ici le Maghreb central, l'Algérie naturelle, définie du Nord au Sud par la mer et le Sahara, de l'Ouest à l'Est par la Moulouya et l’Oued Cherf ou quelque limite toute voisine. Or cet ensemble se décompose en deux parties, occidentale et orientale, qui se relayent dans la zône tellienne, approxima-

1. Le célèbre combat de Beni Mered, entre Boufarik et Blida, a été livré

le 11 avril 1841.

tivement sous le méridien d'Alger. Dans sa lumineuse étude sur la structure de l’Algériet, E.- F. Gautier, s'appuyant sur les travaux des géologues, a donné, d’une manière définitive, à cette division ses meilleurs titres scientifiques. Car ce n’est pas seulement par le caractère plus compact des massifs montagneux, par la hauteur des chaînes plus serrées, par la disparition à peu près complète des plaines sublittorales, par le morcellement des steppes, par un climat plus humide, une végétation plus touffue et plus forestière, par une population essentiellement berbérophone que l'Algérie de l'Est se distingue de celle de l’Ouest ?, mais par toute l’histoire de sa formation géologique, et notamment par la prédominance à travers les âges du régime continental opposé au régime marin de l'Ouest. Et pour préciser, pour accuser un des traits du dessin, l’auteur nous montre, au contact des deux Algéries, le prolongement jusqu’à la mer d’une grande dorsale jalonnée par le Hoggar, Laghouat et Médéa, suivant une direction « saharienne ». que croise au seuil du Gontas la direction Est-Ouest, « méditerranéenne ». Qu'il y ait eu là des possibilités de villes dominatrices, de capitales, 1l est difficile de le nier. L’histoire en cite trois, d'importance inégale d’ailleurs, la Caesarea romaine (après avoir été berbère), l’Achir des Zirides du x® siècle, au S.-5-.Est de Médéa, l’Alger moderne, « en un point naturellement indiqué par l’histoire et la géographie pour dominer, » Mais, si la fortune d'Alger a été moins éphémère que celle des autres capitales, c’est parce qu’il s’est trouvé une puissance assez forte pour assurer une occupation militaire solide, 1. E. F. Gautier. Structure de l’ Algérie, Paris, 1922, p. 27-31.

2. Voir l’excellente description de M. Larnaude dans le Guide bleu de l’Algérie et de la Tunisie. Paris, 1923, p. x1x et suivantes.

à l’abri de laquelle le travail de l’ingénieur pourrait briser le cadre trop étroit dans lequel la nature paraissait l’avoir enfermé : c’est à cette condition seulement que sa situation, dans une région où convergeaient trois Algéries, celle de l'Ouest, celle de l’Est et celle des steppes et des déserts !, pouvait réellement prendre toute sa valeur. Les Turcs maîtres d'Alger, ne demandaient guère à l’arrière-pays que quelques approvisionnements et surtout des tributs, et les routes de la mer qui baignait le pied de leur capitale ne les intéressaient que sous le point de vue de la piraterie. La France, collaborant avec les populations européennes de la Méditerranée occidentale et avec ses sujets indigènes, a demandé au sol et au sous-sol les ressources qui pourraient alimenter son commerce d’outre-mer, et pour en assurer l’écoulement, elle a réalisé pleinement, par la construction des routes et des voies ferrées, ces contacts et cette convergence ébauchés seulement dans le dessin général du Maghreb central.

Dès lors, cette variété, sur des étendues relativement restreintes, des formes de relief, des sols, des climats et des ressources naturelles, qui est un des traits essentiels de l’Algérie, a pu concourir complètement au développement de sa capitale. Et de fait, une fois supprimées les cloisons de tous ces compartiments, dans la mesure où elles pouvaient l'être, Alger s’est trouvé parfaitement placé pour draîner, outre les produits agricoles du Sahel et de la Mitidja, ceux de la vallée du Cheliff, des hautes plaines de Médéa, de Berrouaghia, de Bouira et

1. On ne doit pas oublier en effet qu’Alger est un des points du littoral les plus proches de la région des steppes. Le « petit désert » de Bou-Ghzoul, ainsi que le désignèrent les premiers officiers qui l’atteignirent, n’est, à vol d'oiseau, qu’à une centaine de kilomètres.

Co

d’Aumale, les bois et les lièges des forêts de la Kabylie du Djurdjura, les produits de l'élevage, moutons et laines de la région steppienne, les minerais de Miliana et de Rouina. Et par ailleurs, nulle part, en Algérie, ne devait être mieux réalisés le contact et, pour une partie, la fusion des divers éléments de la population européenne et indigène t.

Regardons maintenant vers l’extérieur, vers la mer; et c’est assurément de ce côté que les fondateurs de la Régence devaient surtout regarder, bien qu’ils aient compris que l’on ne pouvait se maintenir dans ce pays que par une occupation étendue. Faisons en outre, pour le moment, abstraction de toutes les circonstances historiques qui ont pu donner à la position maritime d’Alger une signification nouvelle, et des transformations qui en ont accru la valeur, en substituant un grand port à un médiocre mouillage. Nous n’apercevons guère qu'un seul avantage sérieux : Alger est approximativement à moitié chemin entre le cap Bon et le détroit de Gibraltar ?, entre l’entrée de la Méditerranée orientale et celle de la Méditerranée occidentale. Notons aussi d’autres faits secondaires : le méridien d’Alger traverse l’île de Majorque, l’une des Baléares, qui n’en sont éloignées que de 300 kilomètres environ, et une ligne réunissant le cap de la Nao et le cap Caxine délimite assez bien ce grand « channel » de la Méditerranée occidentale, où les deux côtes, espagnole et africaine, se regardent de plus en plus près, de l'Est à l'Ouest #. Cette situa-

orme

2. À vol d’oiseau, il y a 780 kilomètres de Ceuta à Alger et 750 d’Alger au cap Bon.

3. Les navigateurs, commerçants ou pirates, ont depuis longtemps repéré les distances qui séparent les différents points des deux côtes. Il suffirait,

tion d'Alger par rapport à la péninsule Ibérique et aux îles qui la prolongent a exercé une influence bien connue sur le peuplement de la ville par immigration, celle des Maures et des Juifs d’abord, et, plus tard, celle des Espagnols d’Alicante ou de Port-Mahont.

Quant à la position centrale, entre le canal de Sicile et le détroit de Gibraltar, si elle peut avoir quelque importance, c'est avant tout au point de vue militaire. Il est bien certain qu’une flotte de corsaires, ayant Alger pour port d’attache, était bien placée pour surveiller et intercepter les routes les plus directes de Gibraltar vers la Méditerranée orientale, de l'Espagne du Sud vers l'Italie méridionale ou la Sicile. On conçoit que la piraterie pratiquée par les Barbaresques ait pu trouver là son meilleur repaire, par la position sinon par les qualités du mouillage. Nous mêmes, nous n’étions pas plutôt installés à Alger que l’idée d’en faire un « Toulon africain » hantait le cerveau de nos militaires, de nos marins et de nos

pour s’en convaincre, de jeter un coup d’œil sur les portulans où les coordonnées des routes sont établies soigneusement de l’une à l’autre. Lorsque le géographe arabe du xit siècle El Bekri décrit les ports de l’Afrique du Nord, il ne manque jamais de signaler ceux de l’Espagne qui leur correspondent suivant des lignes qui d’ailleurs sont obliques par rapport aux méridiens. {1 semble qu’il regarde la Méditerranée sud-occidentale du Nord-Est au Sud-Ouest. C’est ainsi que Mers-ed-Dobban (Port aux Mouches à 4 kilomètres à l'Ouest d'Alger) est signalé par lui comme étant en face de Denia (près d’Alicante). Mers-ed-Djadj (Port aux Poules) est mieux localisé en face de Majorque. À partir de Bougie, selon lui, la côte cesse d’avoir en face d’elle aucune partie de la côte espagnole. (El Bekri, Description de l’Afrique-septentrionale. trad. Mac Guckin de Slane. Paris, 1859, p. 188-192). Il désigne quelque part le grand bras de mer de ce « channel » par le terme « ghadir » (nappe d’eau, étang, lac) (p. 210). 1. Alger est à la même distance d’Alicante et de Port-Mahon.

ingénieurs 1. Cette conception n’a plus aujourd’hui de raison d’être, depuis que la France a occupé la Tunisie et organisé la base navale de Bizerte ; toutefois le transfert à la Marine de la défense du front de mer de l’Afrique du Nord, réalisé depuis peu, a eu pour conséquence l'installation à Alger du commandement des côtes. Mais, en dehors de l’avantage d’être, à peu de chose près, le point le plus rapproché de Marseille ? et de l’utilité qui peut en résulter pour le transport des troupes et du matériel, la position d’Alger n’a certainement qu’un intérêt médiocre, depuis qu’il existe un Gibraltar et un Bizerte, dont les parages sont plus aisément surveillés des extrémités que du centre de la côte africaine.

On ne voit pas d’autre part ce que la position d'Alger dans la Méditerranée occidentale pouvait lui conférer d'avantages économiques, sans la mise en valeur de l’arrière-pays par la puissance qui possédait le plus grand port de cette mer. Ce fut précisément le fait nouveau du x1x® siècle, qui fit d'Alger et de Marseille les deux pôles des relations commerciales les plus importantes de la France avec sa colonie africaine.

Un autre événement a donné à la position d’Alger une signification nouvelle : le percement de l’isthme de Suez, terminé en 1869, en même temps qu’il replaçait la route des Indes dans la Méditerranée, a fait d'Alger un port remplissant les meilleures conditions pour la relâche et le ravitaillement en combustible. La tendance est en effet, depuis que le tonnage des navires a pris des proportions croissantes, de réduire le nombre des

1. Voir notamment À. Lieussou. Etude sur les ports d'Algérie. Paris, 1857 (p. 92 et 104-119).

2. Alger est à 405 milles de Marseille ; Bougie est légèrement plus proche (403 milles).

escales de cette nature et les frais qui en résultent, en augmentant les quantités embarquées dans les soutes et en espaçant davantage les lieux de relâche. Or il s’est trouvé qu’Alger était sensiblement à mi-route entre les ports de la mer du Nord et Port-Saïd!, ce qui permettait de ne faire sur le trajet qu’une seule opération de charbonnage. Et du même coup, pour des raisons analogues, cette escale a attiré les navires du Nord de l’Europe fréquentant la mer Noire.

Ainsi se sont heureusement combinées les circonstances historiques et géographiques pour fonder et légitimer la prédominance d'Alger sur le territoire de la colonie.

On ne saurait parler de la position d'Alger sans l’envisager à deux points de vue nouveaux : celui de la circulation rapide entre l’Algérie et le Soudan à travers le Sahara et celui des communications avec la France par la voie aérienne à travers la Méditerranée.

Il apparaît bien tout d’abord qu’Alger n’est pas naturellement désigné pour être la tête de ligne du chemin de fer transsaharien projeté. C’est un fait connu, sur lequel il n’est pas besoin d’insister, que les deux voies de pénétration les plus indiquées par la topographie sont celles des deux dépressions de l'Ouest et de l’Est, la Zousfana-Saoura, la «rue des palmiers » des Arabes ?, et l’Igharghar-Oued Mia, autrement dit le tracé même des grands oueds quaternaires qui rassemblent les points d’eau et les populations $. Or elles sont à l’écart du méridien d’Alger et s’il s’agit de voies ferrées, Alger se verra

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