‹ Alger: Étude de Géographie et d'Histoire urbainesChapitre 125 sur 465 · PLANCHE V · texte numérisé non relu

PLANCHE V

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foyers d'infection. D’autres s’écroulaient d’un côté, tandis qu'on les achevait d’un autre; la plupart, à peine bâties, devaient être consolidées, réparées et parfois même refaites entièrement !.

Ainsi fut construit ce qu’on peut appeler « l’Alger de 1840 »,

Bab-Azoun, Bab-el-Oued et de la Marine. 1er juillet 1836. — Pellissier de Reynaud, o. c., p. 277. L’auteur signale l’absence de règlements relatifs à la construction. Il exprime la crainte, plusieurs fois formulée par des contemporains. (€ Un tremblement de terre un peu plus fort que ceux qui ont lieu tous les ans peut amener quelque épouvantable catastrophe ». Th. Gautier (Loin de Paris, Paris, 1863, récit de son voyage de 1845 en Algérie, p. 34) et après lui E. Fevdeau (Alger, nlle éd. 1884, p. 271, livre écrit en 1860), signalent le même danger. Il est bien vrai qu’on attendit longtemps pour établir un règlement général sur la voirie. Le dossier qui existe aux Arch. Nat., F80 808. Voirie, généralités) contient des dépêches ministérielles du 26 août 1843, du 26 mars et du 22 déc. 1844, des délibérations du Conseil d’administration sur deux projets successifs, les 30 déc. 1844 et 5 juin 1846, une lettre du Ministre au Gouverneur Général du 21 mars 1851 à la suite d’un écrouleranent de maison, les actes d’une commission spéciale instituée le 24 sept. 1852. Le projet de décret fut enfin adopté par le Conseil d’administration le 20 juin 1854. Le Ministre insistait « sur la nature volcanique du sol ».

4. Arch. Nat. F80 729, 810 et 814. Ces dossiers renferment une série de pièces relatives à des écroulements de maisons. Beaucoup sont sans doute des maisons mauresques ; mais 1l en est qui appartiennent à des Européens et ont été construites par eux. C’est le cas d’une maison qui s’écroula en 1851, à l'angle de la rue des Mulets (rue Roland de Bussy actuelle) et de la rue Mogador. L'enquête révéla que la façade était faite de terre rouge et de moellons sans liaison aucune : la terrasse laissait filtrer les eaux de pluie. Plusieurs maisons de ce quartier présentaient les mêmes malfaçons. Or il s’agiseait du quartier neuf d’Isly. Dans son rapport au Conseil d'administration du 11 juillet 1846, le conseiller Ballyet signalait le danger. « Tous les jours, disait-il, des maisons s'élèvent à des hauteurs vraiment efirayantes, sur des fondations dont la solidité est inconnue et avec des murailles d’une légèreté plus effrayante encore... on a vu plusieurs fois des maisons en construction s’affaisser sur ellesmêmes sans causes apparentes, et tomber en poussière avant d’avoir été terminées » (Arch. G. G. N°? 6).

que Pellissier de Reynaud décrivait, en 1854, comme une ville « à masque européen, maussade et incommode.. déjà flétrie et lézardée », et dont la laideur devait inspirer aux écrivains et aux artistes épris d’orientalisme bien des déceptions et des regrets. La majeure partie subsiste encore aujourd’hui. Ceux qui veulent reconstituer les aspects de la première ville française n’ont qu’à parcourir le quartier compris entre la rue Bab-el-Oued et la mer, celui de l’ancienne Préfecture et de la Marine. De l’ancienne ville indigène il n’est guère resté que quelques impasses, quelques passages couverts, quelques maisons plus ou moins fidèlement conservées. D’autres, plus nombreuses, ont été percées d’affreuses fenêtres, habillées extérieurement à l’européenne et mutilées intérieurement au point de ne plus rappeler à l’œil qu’un vague souvenir de l’habitation indigène. Le « patio » caractéristique a perdu généralement sa décoration de sculptures, de faïences et de boiseries ; les colonnes de marbre ont le plus souvent disparu. Les galeries ont été bouchées, les portes ont été enlevées et leurs ouvertures rétrécies, les appartements cloisonnés. Des cours ont été couvertes de manière à servir de magasins. Autant de témoignages accusateurs de l'esprit mercantile qui a présidé à ces déformations.

L'idée même d’une adaptation de la maison mauresque à la vie européenne était un contre-sens flagrant. La demeure de l’Indigène était en effet, dans son plan et dans ses détails, lexpression d’une civilisation très-spéciale et très-éloignée de la nôtre. Fermée aux indiscrétions du dehors, avec le minimum d'ouvertures permettant de surveiller la rue, elle ne recevait l’air et la lumière que par la cour intérieure et par la terrasse. Les arcades et les galeries assuraient la circulation

et ajoutaient à l’impression de vie repliée et d'intimité le charme de leurs lignes et de leurs couleurs. L’ameublement restreint, peu encombrant et plaqué contre les murs s’accommodait parfaitement de la longueur et de l’étroitesse des pièces. L’agencement de la ville elle-même réflétait une conception de la rue, de la place, de la boutique, et du marché toute différente de notre conception moderne. Pelotonnée dans l’enceinte de ses murailles et ménagère de l’espace, elle se contentait de rues étroites juste suflisantes pour le passage d’un ou deux piétons et d’une bête de somme. Une petite place ou deux servaient de caravansérails ; les grands marchés s’installaient de préférence hors des murs, près des portes, là où venaient aboutir les convois du ravitaillement. Les rues marchandes, les «souks », rassemblaient en de nombreuses boutiques exigues les divers articles du commerce urbain et les ateliers familiaux groupés par spécialités. La flâne:ie pouvait trouver là à s'exercer, comme aussi dans l’échope du barbier, au café maure, à la gargote ou sur les marchés. Tout cela fait songer évidemment aux cités européennes du Moyen-age, resserrées derrière leurs fortifications. Mais par ailleurs le climat permettait de longues stations en plein air, et toute une ville était suspendue au-dessus de Pautre, celle des terrasses, où la femme musulmane prenait sa revanche de la claustration et des voiles qui la dérobaient aux regards du public de la rue.

Si l’on a le droit de se montrer sévère au sujet de ces transformations, on est mieux disposé à l’indulgence, quand il s’agit des constructions neuves, à la condition du moins qu’elles aient été faites avec quelque préoccupation de la solidité, ce qui n’a pas toujours été le cas. Presque seuls les artistes,

tels que Th. Gautier, Fromentin, Feydeau ont été choqués de la platitude et de l’inélégance des façades, comme aussi de l’impuissance des architectes à réaliser un type de maison européenne approprié au climat. Mais on sent, à les lire, qu'ils regrettent avant tout de retrouver à Alger « Paris ou Marseille », alors qu'ils attendaient Constantinople ou le Caire. C’est dire que les habitations bourgeoises de la capitale africaine n'étaient ni plus laides ni plus belles que la plupart des édifices du même ordre des villes françaises, à la même époque. Ce qui heurtait leur goût d’exotismet faisait par contre l’admiration de beaucoup d’autres, agréablement surpris de rencontrer à chaque pas des aspects familiers et

4. Th. Gautier (0. c., p. 21) parle avec mépris des «maisons françaises à toits de tuile et à contrevents verts. qui se font remarquer par le jaune serin de leur peinture », et à propos de la place du Gouvernement des (maisons à l’européenne qui ont la prétention hélas ! trop bien fondée de rappeler l’architecture de la rue de Rivoli : (O maudites arcades, s’écrie-t-1l, on retrouvera donc partout vos courbes disgracieuses et vos piliers sans proportion ! » La rue Bab-Azoun lui rappelle Paris ou Marseille avec «ses maisons maussades à cinq étages. badisgeonnées de jaune... où l’on grille en été et l’on gèle en décembre ». Fromentin (Une année dans le Sahel, rédaction inédite publiée par P. Martino dans la Revue Africaine. Alger, 1910) en veut lui aussi aux toitures, aux fenêtres françaises et aux contrevents. Feydeau (0. c., p. 25) caractérise la ville française par ses « maisons à six étages, ses murs gris et ses volets verts ». X. Marmier (0. c., p. 84) est tout aussi sévère. « Nous avons montré, écrit-1l, que nous étions de vrais barbares, en élevant à côté de ces riantes et délicieuses retraites nos grosses maisons de Paris, avec leurs trois ou quatre étages, que rien ne garantit de l’ardeur de la température et que le soleil chauffe comme des fournaises. Bien plus, nous avons poussé la barbarie jusqu’à démolir quelques-uns de ces petits chefs-d’œuvre de l’architecture orientale pour les remplacer par des hôtels qui ressemblent à d'immenses casernes ». [l songe sans doute ici à la mosquée Es-Sida remplacée par l'hôtel de Ja Tour du Pin, sur la place du Gouvernement.

de saluer l’empreinte française sur une terre acquise depuis peu !. De nos jours, notre recherche de confortable et notre souci de l'hygiène ne s’accommodent plus des habitations où se sont plus nos pères ; du moins avait-on le droit, même sous le règne de Louis-Philippe, de blâmer les juxtapositions et les contrastes fâcheux qui faisaient de l’Alger européen une ville disparate et bâtarde.

Éclairés par l'expérience de l’Algérie, nous n’avons pas commis les mêmes erreurs ni en Tunisie ni au Maroc. Ne

1. X. Marmuer qui déplore les démolitions écrit lui-même (p. 40). « Le quartier qui s’étend de l’Amirauté à la porte Bab-Azoun est aussi français que le chef-lieu d’un de nos vieux départements. Rien n’y manque pour constater l’incessante activité de la France, avec son caractère entreprenant, ses tendances utiles et ses besoins vulgaires. De magnifiques hôtels s'élèvent sur les ruines des chétives maisons en plâtre... puis. voici ce qui rappelle la vive empreinte de la population parisienne : restaurant à la carte et à prix fixe, cafés et divans, marchandes de modes et coiffeurs, et les omnibus qui déjà séduisent les Arabes, et les diligences qui ont leur service régulier comme les Messageries Laffite, et les guinguettes de la barrière avec leurs enseignes symboliques ». Les ouvrages destinés à servir de guides sont les plus enthousiastes. Voir par exemple Armand Pignel, (0. ce. p. 5). « Alger est métamorphosé en ville française ». L'auteur se félicite d’y voir « à chaque pas des maisons construites à la française » et même d’y entendre des orgues de Barbarie. Jul. Duval (L'Algérie. Tableau historique, descriptif et statistique, Paris, 1859) n’hésite pas à proclamer que «les rues Bab-Azoun et Bab-el-Oued rappellent par leur largeur et leurs arcades de hautes maisons les plus belles rues des villes d'Europe ». J. Barbier, dans son Îtinéraire historique et descriptif de l'Algérie, Paris, 1855, se réjouit des transformations du vieil Alger. « Les murailles, presque sans ouvertures, qui donnaient à chaque demeure l’aspect d’une prison et à la ville en général une physionomie des plus tristes, se perçaient de fenêtres et remplaçaient leurs grillages sinistres par d’élégantes persiennes ». Le même auteur parle des « magnifiques maisons de la rue de Chartres ». Il regrette seulement la hauteur exagérée des édifices dans un pays sujet aux tremblements de terre.

pouvait-on pas aussi les éviter à Alger ? Quelques hommes auraient répondu par l'aflirmative, dès les premières années de notre occupation. L'Intendant eivil Genty de Bussy, qui n'hésitait pas à préconiser le refoulement des Maures oisifs et pauvres dans l'intérieur du pays, insinuait timidement une solution radicale. « Peut-être aurait-1l mieux valu prendre un grand parti sur le champ et reconstruire successivement toutes les parties de leurs villes ? ». Nous ne nous y arrêterons pas. Mais un auteur qui a visité Alger en 1841* nous apprend, sans malheureusement citer un seul nom, « qu'on avait parlé de construire une ville nouvelle à côté d'Alger, pour conserver à celle-ci son caractère natif et satisfawe par l’autre aux habitudes européennes. Le projet plaçait la cité européenne sur la colline de Mustapha, où le camp est établi aujourd'hui avec un port compris à peu près dans l'intervalle du fort de Bab-Azoun à la Maison- Carrée. Cette position est en effet admurable. » L'auteur ajoute d'ailleurs que « le projet lui-même est une ehimère », et il en donne cette raison, pour le moins surprenante, que la ville européenne et la ville mauresque ne pourraient vivre à côté l’une de l’autre, sans que l’une étouffât et détruisît sa voisine. L. de Baudicour*, dont l'autorité est moins contestable, tout en reconnaissant qu'il n'y avait pas dans la vieille ville d'Alger « un pouce de terrain à bâtir » et que « le système de construction arabe ne convenait pas aux habitudes fran-

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