‹ Alger: Étude de Géographie et d'Histoire urbainesChapitre 139 sur 465 · De 1846 a · texte numérisé non relu

De 1846 a

Tandis que les spéculateurs s’acheminaient vers la crise qui allait ralentir le développement des constructions et la croissance de la ville, la Commission des alignements et le Conseil d'administration discutaient sur le plan général que le Ministre approuva le 10 décembre 1846. Mais, ‘avant d’en avoir fixé définitivement les lignes et suivant un procédé fâächeux dont la peur des lenteurs admimistratives avait fait une règle, on avait, en approuvant un « plan partiel », décidé l’ouverture d’une nouvelle voie, le rue de la Lyre, par laquelle les quartiers indigènes allaient être éventrés une fois de plus. Condamné par une erreur initiale à greffer une ville européenne sur une vieille cité musulmane, on se voyait entraîné de proche en proche à la démolir morceau par morceau pour la refaire ; car on était revenu de l’idée qu’on aurait avantage à s’accommoder des rues étroites et des maisons mauresques plus ou moins transformées.

« Ce qui manque essentiellement à la ville d'Alger, écrivait

le Président de la Commission des alignements 1, ce sont des voies accessibles aux voitures. Cet état de choses, résultat des mœurs des anciens maîtres du pays encore plus que de la configuration des lieux, est incompatible avec nos besoins... La Commission a été unanime à reconnaître que ces considérations devaient dominer toutes les questions de ce genre ». Le Directeur de l’Intérieur avouait à son tour, en parlant des rues de la Marine et des Consuls : « La population regrette aujourd’hui qu’elles n’aient pas été ouvertes dans de plus larges proportions ? ».

Dès 1843, l'Administration reconnaissait que la rue de Chartres, avec ses six mètres de largeur, était insuffisante pour décongestionner la rue Bab-Azoun, et elle admettait en principe le percement d’une rue qui unirait la rue d’Isly à la place du Gouvernement, et dont le prolongement vers l’ancien fossé du Nord rendrait le même service pour la rue Bab-el-Oued à. Pressée par Les réclamations des propriétaires qui se lamentaient auprès du Ministre, la Commission des alignements crut devoir prendre une décision ferme et définitive. Le 21 et 26 août 1845, elle approuva les plans de la rue de la Lyre présentés par l’architecte des Bâtiments civils, mais en réduisant la largeur de la chaussée à six mètres et en réclamant des galeries à arcades,

4. Arch. du G. G., N? 6. Rapport du Secrétaire général Président de la Commission des alignements à M. le Directeur de l’Intérieur et des Travaux publics. 22 septembre 1845.

2. Idem. Rapport du Comte Guyot au Conseil supérieur d'administration. 21 novembre 1845.

3. Arch. du G. G., N? 6. — Lettre du Directeur de l’Intérieur au Gouverneur Général. 20 septembre 1845, et N° 7. Rue de la Lyre. Ce dossier contient plusieurs plaintes de spéculateurs qui ont acheté des terrains à des Indigènes israëlites ou musulmans.

disposition qu’elle jugeait indispensable dans une rue orientée du Nord au Sud, et qu’elle regrettait de n’avoir pas vu appliquer à la rue d’Isly:. Le Conseil d'administration rétablit la largeur de huit mètres, mais il réserva sa décision sur l’alignement de la partie voisine de la place du Gouvernement ?. Le projet modifié fut enfin approuvé par le Ministre le 17 septembre 18463 ; mais en réalité on n’aboutissait qu’à la construction d’un cul-de-sac. Ainsi les plans partiels eux-mêmes s’émiettaient et l’on persévérait dans le système des décisions de détail, pour donner satisfaction immédiate à quelques propriétaires aux abois.

Pour juger équitablement le projet d'ensemble des alignements sur lequel la Commission et le Conseil furent appelés à se prononcer en 1845 et en 1846, il faut tenir compte de quelques données primordiales qui restreignaient singulièrement l'initiative des auteurs et le champ de leurs délibérations. Tout d’abord, le plan était limité à la superficie enclose par les nouvelles fortifications, en vertu de cette conception initiale et indiscutée que la ville était une ville fermée, et que l’on ne regarderait pas au-delà de ses murs, par exemple du côté de Mustapha. On devrait donc s’accommoder de sa topographie accidentée. En second lieu, les emprises consi-

1. Idem. N?7. Procès-verbal des séances de la Commission des alignements (19, 21, 26 août 1845. Rapport du Directeur de l’Intérieur au Conseil d’administration, 27 août 1845, — Alignements. Rapport du Conseiller Ballyet au Conseil d'administration. 11 juillet 1846.

2. Idem. N? 6. Procès-verbal du Conseil d'administration. Séance du 20 juillet 1846.

3. Idem. Une réclamation du sieur Duchassaing (23 janvier 1846) prouve que les acquéreurs de terrains se montraient hostiles aux rues larges et aussi aux galeries.

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dérables de l’armée, avec ses servitudes et ses nombreux établissements, occupant la majeure partie des espaces les moins déclives, réduisaient sensiblement l’espace laissé à la disposition des urbanistes. Finalement, déduction faite de la partie basse du nouveau quartier Bab-Azoun et des magnifiques terrains de l’esplanade Bab-el-Oued, il ne restait de libre que la partie haute, très escarpée, dominant la rue d’Isly prolongée jusqu'aux fortifications, et les pentes où serpentaient au Sud et au Nord des anciens fossés turcs, les lacets des rampes Rovigo et Valée. Et encore, de ce côté, on se heurtait à tout un étagement d'ouvrages, bastions, poudrière, batterie. Le cadre dans lequel pouvait s’exercer l’imagination créatrice des auteurs de plans, était donc bien étroit. On s’explique ainsi qu'ils aient été contraints de s’attaquer à la vieille ville, dont la partie haute même ne fut pas ménagée. Et cependant il s'était trouvé des voix dans la haute administration de la colonie pour protester contre toute nouvelle atteinte à ce dernier asile de la population musulmane.

Six ans auparavant, alors que le Génie proposait de faire une large esplanade entre la Casbah et la ville et d'ouvrir une voie de communication carrossable, du rempart Nord à la Porte Neuve, le Directeur de l’Intérieur avait émis l’avis qu’il ne fallait pas faciliter aux Européens l’accès de la haute ville !.

4. Arch. du G. G. N?26. Lettre du Directeur de l’Intérieur Cte Guyot au Ministre. 6 juin 1840. Voir aussi la lettre du Secrétaire Général du Gouvernement Général à M. le Colonel Ct le génie. 14 décembre 1843. Le Directeur des finances, dans un rapport au Gouverneur Général (8 décembre 1842) était au contraire favorable au projet. « Ce terrain, disait-il, est composé de ruines amoncelées qui fourniraient d'excellents matériaux... Le commerce, les services civils réclament incessamment une place qui leur manque... Les propriétés du Domaine (dans la haute ville) acquièrent à peine le quart de

« La ville basse, disait-il, est presque entièrement dépeuplée d’Indigènes et elle tend tous les jours à devenir exclusivement européenne. Refoulés d’un côté par les investigations indiscrètes que la disposition des terrasses permet assez généralement, et de l’autre par la cherté des loyers développée par les besoins toujours croissants du commerce dans cette partie de la ville, la seule qui soit propre à ses opérations, les Indigènes se sont portés dans la ville haute, dont la tranquillité convient mieux à leurs habitudes, et dont les loyers sont plus en rapport avec l’exiguité, ou pour mieux dire, la presque nullité de leurs ressources. Il y aurait une sorte de barbarie à leur enlever ce dernier refuge ».

Les dépenses considérables qu’allaient entraîner les expropriations et les démolitions n’effrayaient pas la Commission des alignements ; c’est un signe des temps, intéressant à noter, que cette confiance soudaine dans l’avenir qui contrastait avec l'extrême timidité des premières années. « Est-ce une raison, disait le Président !, pour renoncer à ces améliorations ? Comment ! quand nous voyons les plus vieilles et les plus populeuses cités de France rectifier leurs alignements, ouvrir des voies nouvelles à travers des quartiers où les immeubles ont une valeur immense, nous qui sommes au début de notre établissement et qui n’avons en face de nous que des masures ou des ruines, nous renoncerions à ces améliorations indispensables !.. Non, cela n’est pas possible. Un état ne raisonne

la valeur de celles qui sont situées dans le bas « faute de communications faciles. »

1. Idem. N?6. Rapport du Secrétaire Général Président de la Commission des alignements à M. le Directeur de l'Intérieur et des Travaux publics. 22 septembre 1845.

pas comme un particulier... L'État s'enrichit chaque fois qu’il augmente la somme générale de la richesse publique ». Belle leçon d'urbanisme assurément, mais dont en la circonstance l'application n’était pas heureuse.

On ne saurait reprocher aux auteurs du projet d’avoir méconnu les aspects nouveaux sous lesquels se présentait l’avenir d'Alger. [ls n’avaient garde de séparer les questions intéressant la ville de celle du port !, dont à la même époque on étudiait l’extension, dans une pensée d’ordre à la fois muilitaire et commercial. [ls reconnaissaient d’autre part que le centre d'Alger, situé jusqu'alors place du Gouvernement, tendait à se porter vers le Sud, et non point seulement parce que l’ancien fossé de Bab-Azoun partageait à peu près en deux parties égales la surface de la nouvelle ville forte, mais parce que le commerce, émigrant de la rue de la Marine vers la rue Bab-Azoun ?, se rapprochait de plus en plus des quartiers récemment construits.

L'économie du projet consistait à relier par des voies carrossables les deux rampes Valée et Rovigo auxquelles aboutissait la route de Blida, à Alger“ et qui mettaient en

4. Arch. G. G. N?2 6. Rapport du Directeur de l’Intérieur au Conseil d’administration. 21 novembre 1845.

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