‹ Alger: Étude de Géographie et d'Histoire urbainesChapitre 301 sur 465 · RL 0 NN QUI · texte numérisé non relu

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Nous commencerons cette étude par les éléments les plus anciens, ceux que nous avons trouvés à Alger en 1830, les Musulmans et les Israëlites.

Nous avons vu que le peuplement indigène musulman a été constitué surtout par l’immigration. Il faudrait donc évidemment distinguer tout d’abord l’élément résiduel des Maures, qui formaient avant 1830 la partie stable de cette population. Mais, si l’on peut encore reconnaître quelques citadins de vieille souche, descendants des anciennes familles, et si quelques commerces traditionnels, celui du tabac par exemple, sont encore exercés par eux, 1l est impossible d’évaluer leur nombre et même d’aflirmer toujours leur origine algéroise ; ils sont, à vrai dire, noyés dans une population musulmane de provenance très diverse !. Dans les dénombrements détaillés dont on peut disposer, la qualification d”’ « Arabes » est seule employée pour désigner ceux des Indigènes qui ne sont pas manifestement berbérophones, et même trop souvent elle est appliquée à ces derniers mêmes.

On a essayé, en 1911, pour la première et la dernière fois, de faire le départ des «Arabophones » et des « Berbérophones » ?. Ces dénominations ne nous éclairent que bien médiocrement sur l’origine des individus auxquels elles ont été appliquées ; aussi bien l’enquête était-elle particulièrement difficile dans

4. Il en est de même des Kouloughlis, dont l’origine ne se révèle que par quelques dénominations caractéristiques, rappelant par exemple les grndes de l’Odjak, telles que « Boulouk-bachi » par exemple.

2. E. Doutté et E.-F. Gautier. Enquête sur la dispersion de la langue berbère en Algérie. Alger, 1913. Le recensement de 1911 comportait cette distinetion. La critique des chiffres fournis pour l’Algérie en général (p. 7-11) conclut à une erreur d'évaluation qui aurait sous-estimé le nombre des Berbérophones.

une grande ville où la langue courante des Indigènes est l'arabe, qui supplante très vite les parlers berbères dans les familles fixées à Alger. On ne risque pas, en tout cas, de se tromper grossièrement en considérant l'immense majorité des 12.815 Musulmans du groupe berbérophone ! comme originaires de la Kabylie du Djurdjura et de la Petite Kabylie, deux pays qui ont toujours fourni beaucoup d’émigrants, mais dont le dernier a été et tend de plus en plus à être arabisé par la langue. Parmi les Arabophones recensés en 1911, :1l y en a sans nul doute un certain nombre qui sont venus des communes de Djidjell et du Guergour, pays berbères ; à tout prendre, 1l n’est pas téméraire d’affirmer que les habitants d’Alger originaires des Kabylies représentaient à cette date plus du tiers de la population musulmane ?. Le fait est important, si l’on se rappelle qu'avant 1830 ils étaient fort peu nombreux dans la ville même, et que les Turcs contrariaient plus qu'ils ne facilitaient leur installation dans la capitale.

1. Le Tableau général des communes de l’ Algérie (situation au 31 déc. 1911). (Constantine, 1911) donne les chiffres suivants :

Arabes et Arabophones : 24.152 habitants.

Berbères et Berbérophones : 12.815 (Kabyles et Mozabites).

Dans l'esprit des recenseurs, l'expression d’ « Arabophones » désigne évidemment des Indigènes qui ont adopté la langue arabe et parmi lesquels 1l peut donc y en avoir beaucoup originaires des Kabylies. Nous ne discuterons pas ici l’expression d’Arabes et de Berbères (Voir Doutté et Gautier, 0. c., p. 11) ; il nous suffit de constater que celle d’ « Arabophones » englobe une population qui, à Alger, ne peut provenir que de l’immigration. Or de cette immigration nous connaissons l’origine principale.

2. En 1845, alors que la force d’attraction d’Alger était certainement bien loin d’être ce qu’elle est devenue dans les quarante dernières années, on ne comptait pas moins de 6.639 Kabyles et Mzitas (Petite Kabylie) dans les corporations (Voir p. 513 note 1).

Dans les recensements de 1921 et de 1926, du moins dans les résultats globaux, publiés par le Bulletin Officiel et le Tableau des communes de l’ Algérie, ioute distinction des Arabophones et des Berbérophones disparaît. Nous avons essayé de combler cette lacune en recourant aux documents de détail, nous nous sommes référé non plus à l’idiome parlé qu’il eût été impossible de connaître, mais aux déclarations d’origine, en rectifiant parfois les attributions données par les recenseurs et démenties trop évidemment par la physionomie Kabyle des noms et des prénoms!. Il ne peut s’agir assurément que d’une approximation, en dépit de tout le scrupule qu’on apporte à cet examen de détail; mais, sil y a erreur, elle est en tous cas, au détriment de la population provenant de la Grande et de la Petite Kabylie ?. Or voici les résultats auxquels nous avons abouti ; nous les livrons tels qu’ils sont sortis de nos calculs, parce qu’ils nous paraissent suffisamment édifiants, même avec toutes les réserves qui infirment leur prétention apparente à la précision.

En 1921, nous avons compté à Alger 17.320 habitants originaires de ces régions, contre 28.929 que nous appellerons Arabes, selon la dénomination commune et contestable. En 1926, nous dénombrons 21.065 « Kabyles » et 32.462 « Ara-

bes ». La proportion des premiers, par rapport à la population

1. Exemples : Akli, Amaouch, Amrani, Arezki, Hamou, Hammouch, Ifsah, Kaci, Kamou, Lounis, Mameri, Meziane, Mograne, Tiklal, etc. et tous les noms où se trouve le mot de Aït, équivalent à Ben arabe, ou la conjonction n°.

2. Beaucoup de noms de physionomie arabe désignent en effet des habitants originaires de ces régions, soit par eux-mêmes, soit par leurs ascendants, et inserits comme nés à Alger. Une partie des éléments fixés dans la ville échappe ainsi à toute enquête de ce genre.

musulmane totale, apparaît ainsi, dans ces deux derniers recensements, comme étant respectivement de 36 et 38 %. Ces résultats confirment les conclusions que l’on pourrait tirer de ceux de 1911. A défaut de chiffres, il suffirait d’ailleurs de consulter les Indigènes établis depuis longtemps à Alger pour apprendre que l'invasion Kabyle est un fait parfaitement avéré et indiscutable à leurs yeux ; les descendants des vieilles familles appellent le quartier de la Casbah « Tizi- Ouzou ».

C’est à notre occupation que cet élément est redevable de pareils progrès. Intelligents, travailleurs par amour du gain, durs à la fatigue, économes, les Kabyles ont trouvé d’abord à écouler à Alger les produits de leur pays, les figues, l'huile, la cire ?, puis de plus en plus à s’employer dans les chantiers de terrassement et de construction, sur les quais du port, dans les entrepôts, les marchés, les magasins. Aujourd’hui ils exercent à Alger les métiers et les professions les plus divers. Ils se sont ouvert l’accès du gros commerce, voire même des professions libérales, et, à un degré inférieur, de simples manœuvres qu'ils étaient jadis 8,

1. 47.669 en 1921, 55.271 en 1926. En dehors des Kabyles et des Arabes, on compte 1.744 autres Musulmans.

2. Il en fut ainsi jusqu’à la construction du chemin de fer d'Alger à Tizi- Ouzou. Les rapports des bureaux des affaires arabes des cercles de Tizi- Ouzou, Fort Napoléon, Dra-el-Mizan et Dellys signalent, entre 1850 et 1875, les caravanes plus ou moins saisonnières de mulets et même de chameaux (région des Issers) chargés de produits à destination d'Alger, où les marchands Kabyles s’approvisionnaient par contre de céréales, de cotonnades et de marchandises diverses pour les revendre sur leurs marchés (Renseignements communiqués par M. Marcel Larnaude).

3. P. de Ménerville, o. c., 1, 1877, p. 250, note. Rapport du Ministre de la guerre sur le décret du 3 septembre 1850.

ils sont devenus des ouvriers et des employés qualifiés 1.

On n’est pas étonné de les voir installés fortement dans la haute ville, dans le 2€ arrondissement, où nous en comptons, en 1926, 14.463 contre 17.396 arabes. Il y a dans la Casbah des rues dont ils se sont littéralement emparés : rues d’Annibal, de l’Atlas, de la Bombe, Gariba, de la Gazelle, des Janissaires, Marmol, des Pithyuses, des Sarrazins, de Thèbes, de Tombouctou, des Vandales ?. Devant cette invasion, les descendants des Maures d’Alger ont souvent cédé la place, pour éviter un contact qui leur est désagréable et aussi pour fuir le voisinage de la prostitution. La commune de St-Eugène et le quartier du Hamma ont profité de cet exode. Mais 1ci même et dans le 7€ arrondissement en général, l’élément Kabyle est maintenant assez fortement représenté (27 % de la population indigène, selon nos calculs 5) ; le caractère industriel de ce faubourg d’Alger l’éxplique suffisamment. La proportion est la même dans les quartiers du 3€ arrondissement qui dominent la rue Bab-Azoun, où de nombreuses

1. Ils exercent de nombreux petits commerces. La plupart des revendeurs indigènes de légumes et de fruits sont des Kabyles. Les « Djidjellis », ainsi qu’on les appelle, ont conquis sur le marché d’Alger une place importante comme intermédiaires entre les maraîchers et les détaillants. Il y a également quelques artisans de la même origine (Petite Kabylie), tels que les Abbassiya, brodeurs de burnous, provenant de la Qâlâa des Beni Abbas et groupés dans la rue Randon. Les Kabyles du Djurdjura ont récemment fait leur apparition dans la rue commerçante de la Lyre, à côté des Israëlites et des Mozabites, comme marchands de tissus. Il existe aussi aujourd’hui, en ville, quelques épiciers Kabyles.

2. La comparaison des recensements de 1921 et 1926 fait ressortir de nouvelles conquêtes : rues des Abencérages, Ben-Ali, impasse du Palmier, rues Sidi-Ramdan et des Zouaves.

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