M. SAINTE-BEUVE
Vous savez quels motifs m’ont poussé à quitter Paris , mon cher maître. Fatigué de l’uniformité d’une existence qui fut toujours vouée au travail , je voulais retrouver la sérénité de l’esprit en la demandant à la contemplation des grandes choses , et oublier les misérables luttes oit la profession d’écrivain entraîne les natures les plus calmes. La sympathie d'un ministre éclairé m’a permis d’accomplir un projet formé depuis que j’ai l’âge d’homme ; et, grâce à lui, j’ai trouvé, pour' visiter notre colonie, plus de facilités encore que je n’osais m'y attendre. Mais si je remplis de mon mieux mon
devoir en m' acquittant de la mission qu'il m'a confiée et dont je dois compte à lui seul , je n'ai pas abdiqué le droit de profiter personnellement des avantages de cette mission et d'en faire profiter les autres. Je voyage donc ici , passez-moi la comparaison , comme un homme qui , tout en étant chargé des intérêts d'autrui ) ne croit pas devoir négliger les siens, et pour cette fois , mon cher maître, si vous le permettez, mes intérêts seront placés sous votre patronage. Jusqu'ici j’ai fait des livres un peu pour le public et beaucoup pour moi-même ; j'écrirai celuici pour vous. Acceptez-le donc comme un témoignage respectueux d'admiration pour voire caractère et votre talent, et de gratitude pour votre, extrême bienveillance.