‹ Alger; étudeChapitre 2 sur 3 · ÉTUDE · texte numérisé non relu

ÉTUDE

Yue d’ensemble de la ville d’Alger. — Les rues. — Les maisons mauresques : système de construction ; dispositions intérieures ; ameublement. — Dévastations commises dans le quartier maure. Visite aux principaux édifices : le Musée ; l’hôtel de la Division militaire; le palais du Gouvernement; la Kasbah, etc.

Alger est encore, malgré de regrettables dévastations, une ville charmante qui conservera longtemps, je l’espère, le privilège de se faire adorer. Quand, après deux longs jours de traversée, on l’aperçoit de loin, vers midi, comme un triangle blanc dressé sur sa base et appuyé à des coteaux bruns, il vous prend au

cœur je ne sais quelle joie confiante. On se

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sent attiré vers elle par un charme secret qui résulte peut-être de la pureté du ciel, de la couleur des eaux, de la tiédeur de l’air tout parfumé d’un goût de fleurs, et qui, pour être indéfinissable, n’en est pas .moins irrésistible. Les uns la viennent voir à l’automne, d’autres au printemps ; moi, je suis venu lui demander l’hospitalité au mois de juin, — un peu mprudemment, me dit-on; — mais je laisse parler les craintifs , ne pensant rien avoir à redouter d’une ville qui semble faite à souhait pour les regards des artistes.

Je vous ai dit qu’elle avait la forme d’un triangle. Ce triangle est posé au bord de la mer et comme plaqué sur la colline. La ville se développe ainsi dans le sens de la hauteur et se montre radieusement tout à plein, depuis le quai, piédestal irrégulier qui supporte le poids de sa masse, jusqu’à la forteresse turque, pvramidion étêté qui la couronne. Elle procède de

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haut en bas par échelons, distribuant de toutes parts, avec un caprice adorable, les degrés multipliés de ses terrasses, et l’ensemble de cette ville extraordinaire se tient si bien, qu’on dirait une montagne de craie découpée en gradins par les hommes.

Ce qui me plaît le plus dans ce panorama disposé en amphithéâtre, c’est la franchise de sa couleur. Il n’est guère possible de voir, même dans l’extrême Orient, un tableau plus hardi et plus largement composé. Quatre tons ont suffi pour créer cette merveille. La mer est d’un bleu sombre, presque noir, la ville d’un blanc de lait, les montagnes sont toutes fauves comme des croupes délions qui se chauffent au soleil, et le ciel semble un dais de satin reluisant plus doux de ton que la turquoise.

A mesure que le paquebot approche des jetées, les moindres détails de la vieille cité barbaresque vous attaquent les yeux, tous à la

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fois, et l’on se prend à regretter de marcher si vite. Tout en bas, ce sont des fortifications dégradées et comme rongées par le soleil, puis trois dômes tout blancs arrondissent leurs côtes sèches, et deux minarets filent en l’air. Auprès, s’étend une mince bordure d’arbres écimés. En avant, les bâtiments de l’Amirauté se groupent harmonieusement autour d’un phare, et l’on voit, à travers un réseau de mâts et de vergues, les lignes droites du port se refléter dans l’eau calme. Des taches grises, en assez grand nombre vers la basse ville, se perdent dans la masse blanche comme des ombres de nuages qui glissent sur un mont deneige. Ces taches sont produites par les murailles des maisons françaises, mais la lumière les accable si bien de rayons qu’ elles ne blessent les yeux qu’à demi, ou plutôt elles les reposent un peu de l’ensemble éblouissant dont les mille facettes étincellent.

A l’exception des dômes qui se gonflent au-

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dessus des mosquées, il n’y a pas une seule surface sphérique dans toute la hauteur de la ville. Ce ne sont partout que plans verticaux et horizontaux heurtés, confondus, s’entrecoupant et se croisant dans une sorte de révolte. Chaque maison, il est vrai, regarde la mer, et l’on distingue fort bien ses fenêtres comme autant de petits yeux noirs inégalement distribués, mais elle la regarde à sa manière : de face, de trois quarts ou de profil, et elle semble se hausser au milieu de ses voisines pour aspirer un peu d’air marin tout en profilant ses dures arêtes, comme une denture de scie, sur le ciel inondé de lumière.

Vue du haut de la Kasbah, qui forme le sommet du triangle, la ville, tout en restant reconnaissable, prend une physionomie différente. Alors elle se déploie en s’évasant comme un gi and éventail en ivoire, et la mer qui l’enveloppe de trois côtés, occupant la plus grande

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place du tableau, il semble que la ville s’est rétrécie tout à coup, ou plutôt que de sa base à demi submergée les sommets les plus hauts, seuls, surnagent. Elle n’a même presque plus rien des proportions d’une ville, et, dans sa régularité sans ombre qui la traverse, avec ses brèches bruyantes , ses terrasses aux trous béants, ses pans de murs en talus qui descendent précipitamment, elle vous apparaît comme une gigantesque pyramide de marbre blanc dont les assises ont été bouleversées sous vos pieds par quelque tremblement de terre.

Mais c’est surtout à la clarté des nuits qu’il faut admirer cette ville sans pareille. Alors, toutes les laideurs dont nous l’avons entourée s’effacent dans le demi-jour du clair-obscur. On ne voit plus rien sous le ciel étoilé, qu’un amas blanchissant qui monte paresseusement le long d’une colline sombre. Cette colline ellemême se confond avec la nappe d’azur, et les

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bouquets de feu qui brillent sur ses flancs, quand souffle par bouffées le sirocco , ce vent voluptueux, se mettent à scintiller tous ensemble. Chaque maison enfouie daos l’ombre projette une lueur qui s’étale au-dessus d’elle, et que reflète la mer avec la flamme des phares. Souvent, le soir, assis à mi-côte, sous les oliviers du chemin qui mène au désert, je me suis demandé si Alger existait encore. Il me semblait qu’un coup du vent qui m’accablait l’avait effondré, et qu’à sa place palpitait en silence une pléiade d’étoiles.

Je retarde le plus possible le moment de vous entretenir de la ville française, parce qu’ alors je n’aurai rien de présentable à vous montrer, et que je pourrai bien m’indigner souvent en vous parlant de ces édifices sans art et sans goût qui s’élèvent sur l’emplacement de maisons charmantes. Hélas ! aujourd’hui Alger, quand on le regarde de trop près, est peut-

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être plus fait pour attrister les yeux que pour les réjouir. On l’a beaucoup abîmé, beaucoup enlaidi, à moitié détruit; et le malheur, c’est que les seuls Européens ont à se reprocher ces actes de vandalisme.

Le jour même de mon arrivée, quoique le" thermomètre marquât, à l’ombre, trente-cinq degrés centigrades, je voulus parcourir immédiatement la haute ville. Je ne sais quelle méfiance me poussait à voir immédiatement si le quartier des Maures était encore reconnaissable. Je ne mis pas trois minutes à traverser — non sans maugréer tout bas — les rues modernes qui rayonnent autour de la place du Gouvernement, et, rencontrant enfin une sorte de corridor qui montait je ne sais où, je m’avançai sans guide à la découverte.

Jugez de ma joie, vous qui me connaissez! J’étais enfin en plein Orient. Le rêve demajeunesse se réalisait, et vous savez, je l’espère, ce

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que peut faire éprouver la réalisation d’un rêve. Là, rien ne ressemblait aux choses connues, et même à celles entrevues. Les rues ombreuses, d’un à deux mètres de large tout au plus, s’élevaient en escalades hardies : les unes sur des degrés cailloutés, les autres par des pentes lisses qui se coupaient à angle droit ou se heurtaient brusquement en décrivant de rapides zigzcàgs. Les murailles toutes blanches, que je pouvais toucher de la main, des deux côtés, se rapprochant en l’air par des surplombs inégaux, finissaient par se confondre en entre-croisements de minces poutrelles, et la couleur du ciel m’apparaissait alors par taches bleues, d’où le jour tombait sur le frais pavé comme des soupiraux d’une cave. Parfois une longue voûte obscure s’ouvrait devant moi, tournant tout à coup et me faisant passer, sans transition, .des ténèbres à la lumière; puis les ruelles plongeaient mystérieusement jusqu’au

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fond d’impasses toutes blêmes où reluisaient des marteaux de porte en cuivre fourbi; et les portes de chaque maison, toutes fermées, fortifiées de gros clous de bronze et percées de judas treillagés, avaient des airs taciturnes comme des portes de harem ou de prison : j’en pâlissais de plaisir.

Cependant, des échoppes étroites de façade et peu profondes, prises dans 1* épaisseur des murs, s’ouvraient de distance en distance, avec leurs auvents en saillie où pendaient par chapelets des fruits étranges, mêlés à des brindilles de fleurs. Des bazars en forme de croix, avec une haute rotonde au milieu, m’offraient de longues perspectives, toutes pleines de détails d’architecture amusants, où jouait paisiblement la lumière sur de chatoyantes étoffes. Des fontaines jaillissantes en marbre blanc, abritées par des niches de faïence bleue, bruissaient doucement à l’angle des carrefours; et le réseau

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des rues tortueuses dispersait tout au tour de moi ses lacets compliqués comme ceux d’un labyrinthe. Quelques-unes de ces rues serpentaient capricieusement pour aboutir à des places en miniature de vingt pieds carrés; d’autres filaient toutes droites, comme si elles eussent été alignées au cordeau, et leurs plafonds de rondins s’abaissaient si bien par moments, que j’étais obligé de me courber pour passer dessous ; enfin il y avait aussi des maisons isolées qui se tenaient périlleusement en équilibre, au grand soleil, sur des buttes de matériaux de démolition, et quand je me retournais, à leur pied, je voyais tout à coup la mer, comme une belle plaque d’acier, monter au-devant du ciel par une grande échancrure.

Alors je revenais sur mes pas, ou plutôt je me laissais conduire au hasard par mon instinct et mon caprice. Je ne pouvais me lasser de parcourir ces rues bizarres, presque toutes

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silencieuses, et qui ne communiquaient avec les maisons que par des ouvertures irrégulières, ou parfois, de loin en loin, par des fenêtres étroites soigneusement garnies de barreaux. On eût dit que la ville formait un seul édifice sillonné de couloirs et de galeries. comme une ' immense fourmilière, et de toutes ces rues, de toutes ces maisons s’exhalaient des odeurs de musc, de tabac et de moka, agréablement mélangées d’un parfum de jasmin très-pénétrant, que je respirais avec délices.

Je n’étais pas à Alger depuis deux jours, que déjà je cherchais à me rendrecompte du système de construction des maisons mauresques. Elles sont toutes bâties en pierres. et en briques, et reliées par des poutres de bois de thuya } bois m périssable qui sert également à étayer les étages supérieurs surplombant la rue. Aucun morceau de fer n’entre dans l’épaisseur de ces maisons bizarres, plus durables que les nôtres.

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Quant à leur plan, il n’est autre que celui de la maison grecque. C’est toujours, à l’intérieur, une cour pavée de marbre blanc, sur laquelle s’ouvrent quatre longues chambres, et dont les colonnes torses, coiffées de chapiteaux ioniques, supportent une galerie à balustrade de bois ouvragé. Le premier étage répète fidèlement la disposition du rez-de-chaussée, et, au-dessus de la maison, s’étend une terrasse toute plate, dont le centre, percé d’une large ouverture carrée , laisse l’air et la lumière jouer paisiblement sur le pavé de la cour. Des baies fort exiguës, inégalement distribuées et servant de ventilateurs, s’ouvrent dans chaque chambre et permettent, tant bien que mal, d’apercevoir du dedans ce qui se passe dans la rue; et la maison tout entière, avec les ogives en cœur qui s’appuient délicatement sur ses colonnettes, est blanchie à la chaux, à l’intérieur comme à l’extérieur.

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Ce qu’il y a de plus charmant dans ces demeures ombreuses, admirablement disposées pour défendre les habitants contre les ardeurs du climat, c’est leur apparence claustrale. Là, vous êtes vraiment chez vous, parfaitement isolé du reste du monde, et nul bruit, comme nul regard du dehors, ne vient v.ous importuner. N’est-ce pas une chose logique que les Maures, ces gens casaniers et rêveurs, aient ainsi résolu le problème de l’isolement au milieu de la foule? Nous autres, qui n’avons peut-être pas les mêmes motifs pour murer notre vie intime, nous nous arrangeons toujours de façon à savoir plus ou moins ce qui se passe chez nos voisins : les moindres détails de leur existence nous intéressent, depuis les émanations de leur cuisine jusqu’aux visites qu’ils reçoivent, et rien de ce qu’ils font ne nous est étranger. Il n’en est pas ainsi des musulmans, hommes équitables s’il en fut. Gomme ils veu-

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lent n’ètre pas troublés chez eux, ils commencent par n’importuner personne, et le précepte de chacun chez soi . chacun pour soi, est l’un de ceux qu’ils suivent le plus volontiers.

Les détails d’architecture des maisons mauresques les plus riches sont tous distribués à l’intérieur. A l’extérieur, à l’exception de la porte, qui est souvent ornementée d’agréments de cuivre et de gros clous, elles n’ont qu’une assez modeste et lourde apparence, et c’est encore en cela que les Maures ont montré combien ils comprenaient la vie pratique, gardant leur luxe pour en jouir discrètement, en famille, et non pour attirer les yeux des passants. De cette façon, nul ne peut les jalouser ni les affliger de critiques envieuses. Ce n’est pas cependant qu’ils renferment des trésors

dans leurs demeures! Hélas! aujourd’hui, tous

les trésors d’Alger tiendraient dans le creux de la main d’un enfant! La maison mauresque est

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un écrin, mais un écrin vide, et si sa porte est encore fortifiée de verrous, de contre-poids et de barres de fer, c’est bien moins pour défendre ce qu’elle renferme que par un reste d’habitude acquise dans un temps de prospérité.

Je vous ferais visiter, chambre par chambre, quelques-unes de ces demeures dont je raffole, si la chose en valait la peine; mais je vous exposerais à entendre de trop nombreuses répétitions. Chaque pièce ressemble absolument à sa voisine. Elle est disposée sur un des côtés de la cour ou de la galerie supérieure, et tire jour de sa porte ogivale, aussi bien que d’une fenêtre à barreaux de fer qui s’ouvre à côté. Tout au fond, et en face de la porte, est habituellement creusée dans le mur une grande niche qui porte le nom de koubbâ ; au-dessus, le plafond, assez grossier, laisse voir dans leur irrégularité ses poutrelles éclaboussées de chaux, et le parquet est formé de faïences à

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fleurs qui, parfois, montent autour des murs jusqu’à hauteur d’appui. C’est là tout. Ajoutez un puits rond à margelle blanche dans un coin de la cour, des volets à compartiments devant les fenêtres, de belles portes intérieures en bois ouvragé, où l’on voit invariablement une main ouverte, grossièrement peinte, qui doit préserver les habitants de la maison de l’influence du mauvais œil, et vous aurez une idée aussi exacte que possible du réduit où la famille mauresque passe la meilleure partie de son temps. J’oubliais de grandes barres de bois sculptées, qui relient les colonnettes, et sur lesquelles on étend les haïks de soie et les burnous, pêle-mêle avec des cages pleines de rossignols et de canaris.

Maintenant, mon cher maître, vous qui êtes un curieux, comme moi, vous allez me demander si l’ameublement de ces retraites — car ce sont des retraites véritables, dans le sens le

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plus mystérieux du mot — est en rapport avec leur style architectural. Hélas! ici je crains de vous désillusionner. A l’exception de la maison de campagne du général Yusuf, à Mustapha- Supérieur, il n’y a pas dans toute l’ Afrique française une seule chambre qui soit convenablement meublée. Maures et Français, à Alger, se sont donné le mot pour rivaliser de mauvais goût, et je dois dire qu’ils ont fait dans ce sens de véritables prodiges. Leur émulation les a poussés jusqu’en des recherches infinies qui émerveillent les artistes, et ces recherches sont si naïves, qu’on ose à peine les en blâmer.

Jugez-en. Je ferai grâce à mes concitoyens de mes critiques, parce qu’ils ne m’ont jamais paru très-doués du sens du Beau; mais les Maures, qui ont conservé les belles formes de l’Alhambra dans leurs demeures, les Maures, qui ont inventé des dessins adorables pour

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leurs broderies, leurs bijoux et leurs étoffes, les Maures enfin, qui sont des délicats et des raffinés, comprendrez-vous leur aberration en matière de mobilier? Tout est mêlé aujourd’hui chez eux et tout hurle. Auprès d’un beau divan en fine laine de Tunis, vous trouvez un méchant tapis fabriqué à Aubusson. Un hideux lit en fer, une commode en acajou, une pendule de pacotille surmontée d’un mousquetaire de bronze qui se tire la moustache — encore si c’était Malek-Adel et son coursier ! — s’en vont tout du long des chambres, côte à côte avec de beaux coffres turcs à bouquets roses, avec des coussins du Maroc en cuir gaufré, avec les tables pentagonales en nacre et en écaille, avec les étagères de bois peint où pendent des œufs d’autruche et des chapelets. N’ai-je pas vu chez l’un des citadins indigènes les plus distingués de la ville d’Alger une cheminée à la prussienne garnie d’un paravent où

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s’étalait tout de son long, dans sa verdure abominable, un paysage de Brie ou de Beauce? Il y avait là-dessus un moulin, un clocher, des vaches, des moutons blancs, et une longue fde de wagons qui passaient à toute vapeur entre les arbres. Ah ! si j’avais osé crever ce paravent !

Malgré ces défauts de goût, cependant, on trouve encore dans quelques maisons mauresques des sujets de consolation pour les yeux : de belles boiseries découpées en plein cœur de cèdre, des aiguières de vermeil avec leurs bassines ciselées, de vieux bijoux, lourds à la main et chatoyants sous les rayons de la lumière, des tentures orientales savamment drapées; mais ce sont là des exceptions, d’heureux hasards sur lesquels le visiteur ne doit pas compter.

Ce qu’il est sûr de rencontrer partout chez les Maures, c’est une propreté exquise. Les

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Maures badigeonnent tout, jusqu’aux jointures des dalles, dans leurs maisons, qui sont d’une blancheur de lait. Souvent les colonnes torses ont été si bien recouvertes par les couches de chaux successives, que leur forme en est altérée. Leur spirale n’apparaît plus alors, au haut du fût, que comme une ombre légère, et, quant au chapiteau, ses volutes se retrouvent à peine sous l’empâtement. Ceci n’est fait qu’en vue de se débarrasser de la vermine. 11 est vrai qu’il n’en manque pas à Alger.

Quand on est parvenu à grimper sur la terrasse d’une maison mauresque, on peut se rendre compte de la puissance d’effet de la couleur neutre, qui devient, envisagée en masse, un étonnant motif de décoration. 11 vous prend un subit éblouissement, si vous portez vos regards de haut en bas. Aucun mot ne saurait donner une idée de cet éclat qui vous aveugle. C’est une blancheur violente, immaculée, plus

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intense que celle de la neige. Figurez-vous maintenant mille ou douze cents maisons étagées tout autour de vous et recevant le soleil en plein sur leurs terrasses. Gela vous communique une sorte de joyeuse ivresse. Croyezmoi, il n’y a rien de plus réjouissant sous le ciel que T uniformité du blanc sous l’uniformité du bleu.

Je ne vous ai entretenu jusqu’ici que des maisons les plus modestes, de celles qui servaient autrefois à loger les simples citadins et les marchands. Avant la conquête, il y en avait un grand nombre de plus riches et de plus vastes. Malheureusement, les nécessités de l’installation d’une population nouvelle, qui ne pouvait plier ses mœurs aux habitudes des indigènes, entraînèrent la suppression de tout le quartier du port, et les merveilles d’art accumulées dans la partie la plus basse de la ville furent impitoyablement sacrifiées. Il est

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regrettable qu’on n’ait pas compris, dès les premiers jours de l’occupation, qu’ Alger ne pourrait jamais devenir une ville française, et qu’on n’ait pas transporté le quartier européen dans la plaine qui s’étend au pied des coteaux de Mustapha. Mais tout était alors en question dans la colonie, jusqu’à la conservation de la colonie elle-même ; les Arabes venaient impunément dans les faubourgs fusiller à bout portant les imprudents qui s’avisaient de regarder la campagne par-dessus les murs. Les premiers dévastateurs de la ville de Barberousse sont donc excusables; les derniers le sont un peu moins. ,

Il existe encore à Alger quelques personnes arrivées immédiatement à la suite de l’invasion française, et elles s’accordent toutes à déplorer les inutiles dévastations commises dans le bas quartier. A quoi bon avoir démoli la Djenina , ce charmant palais dont la façade intérieure

. rappelait celle de l’Alhambra, et qui fut la demeure des pachas pendant trois siècles? Pourquoi la Kasbah a-t-elle été éventrée, ses mosquées ont -elles été transformées en casernes, pourquoi ses jardins ont-ils été saccagés? Et la mosquée Siida , pourquoi Y a-t-on jetée à bas? Et celle de Mezzo-Morlo ? Et tant de maisons charmantes et de fontaines ? Et enfin, et surtout la mosquée Ketchaoua , l’édifice le plus élégant de la ville des Maures, quelle idée funeste a-t-on eue de la transformer en cathédrale? Et quelle cathédrale, bon Dieu! Un monsieur trop zélé, se disant architecte, a fait, en s’appliquant beaucoup, de ce monument gracieux le monument le plus grotesque. Et ça ne rappelle pas du tout, comme on le dit, l’architecture byzantine, mais tout au plus cet objet d’art que fabriquent les pâtissiers pour les dîners de mariage, et qu’on nomme un gâteau monté .

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Alger est donc fort amoindri aujourd’hui, et le malheur, c’est qu’on ne songe qu’à l’amoindrir encore davantage. La ville française, avec ses maisons à six étages, ses murs gris et ses volets verts, avec ses arcades toutes nues, ses boutiques et ses trottoirs, avec ses places criblées de soleil, ses ennuyeux alignements et son macadam, la ville française l’étreint de toutes parts et la refoule pied à pied, comme si elle voulait l’enfoncer sous terre. En bas, elle s’étale triomphalement tout le long du port et dans les faubourgs ; adroite et à gauche, elle s’élève comme pour monter à l’assaut de la Kasbah, et devant la Kasbah même, tout en haut, la voilà qui s’installe impudemment, rasant les maisons mauresques à cent pas de la citadelle, comme si la Kasbah pouvait jamais devenir une forteresse française ! Mais ce n’est pas tout; le quartier maure, quoiqu’il ne forme plus aujourd’hui qu’un

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îlot échoué à mi-côte au centre de la ville, est menacé d’une suppression radicale. Non content d’avoir permis aux Européens d’installer leurs horribles maisons et leurs cabarets au cœur même de ce quartier qui devrait être une sorte de lieu de refuge pour les musulmans, on veut le couper de bas en haut, dans toute sa longueur, par une rue bien large et bien nue, dans laquelle on étranglera de chaleur et qui, de loin, s’élevant sur la colline en ligne droite, produira l’agréable effet d’une perpendiculaire au beau milieu d’un triangle équilatéral. On veut aussi raser le Musée, l’ancienne habitation du gendre d’ Hassan- Pacha, et certainement le plus beau palais de la ville, pour faire passer le rempart, qui passerait bien mieux cent pieds en avant, sur un récif 1. On veut encore raser le sommet

1. Ceci était écrit en 1860. Depuis, j’ai appris que, grâce à a puissante et intelligente intervention de M. le maréchal Pelissier, le Musée avait été respecté.

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du haut quartier pour faire une promenade plantée d’arbres au pied de la Kasbah. Autant valait lui laisser ses jardins. On veut enfin raser l’évêché, l’ancien logement des beys qui venaient apporter à Alger l’impôt triennal ; et pourquoi ? parce qu’on a rasé la Djenina , située en arrière, et que, depuis qu’on a rasé la Djenina, le derrière de l’évêché a l’air d’une masure en ruine. Agréable logique qui, si elle

était toujours appliquée, ferait couper le bras

valide aux manchots, la bonne jambe aux boiteux, et crever l’œil sain à tous les borgnes. Je supplie les Algériens de laisser l’évêché tranquille, ça fera plaisir à l’évêque ; et s’ils veulent absolument cacher la masure qui les horripile, que ne rebâtissent-ils la Djenina?

Notez que je ne blâme pas nos compatriotes de chercher à se mettre à leur aise. Ils aiment les rues larges, les arcades, les grandes maisons où le jour entre à flots; les fenêtres qui

permettent d’épier les passants ; c’est leur affaire. Je leur reproche simplement de supprimer de belles choses pour en mettre de laides à la place. L’Alger français, à l’heure qu’il est, il faut avoir la franchise de l’avouer, est une succursale des Batignoiles. On me dit que, dans quelque vingt ans, il sera très-embelli. Ce sont précisément les embellissements queje crains, et pour cause. Les rues Bab-Azoun, Bab-el-Oued, de la Marine, Napoléon, et la place du Gouvernement, qui furent des embellissements, sont très-fort au-dessous de la rue des Colonnes, à Paris. Le boulevard de l’Impératrice, en construction aujourd’hui, va répéter, tout le long du port, les affreux arcs en plein cintre de la rue Bab-el-Oued. On repeint les mosquées et les maisons ; mais on ne leur donne plus déjà cette belle couleur blanche qui faisait plaisir aux yeux ; on les badigeonne de jaune. Alger veut copier Paris; il parviendra

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tout au plus à se transformer en vilain Marseille.

Si vous le voulez, pendant qu’il en est temps encore, je vous ferai visiter ce qui reste de beau dans tous les recoins de la ville. Je suis plus alerte que vous, étant plus jeune, mais nous marcherons doucement. Allons d’abord au Musée , tout au bout de cette longue rue des Lotophages qui traverse le quartier de la Marine. Nous serons bien reçus, je vous le promets. Un savant aimable et modeste, M. Berbrugger, est le roi de ce petit monde de marbres et de terres cuites qu’on a casé à grand’peine dans les caves de l’ancien palais du gendre d’Hassan-Pacha. Ce n’est pas lui, croyez-le, qui conseille les embellissements de la ville. 11 en souffre plus qu’un autre, il les blâme, mais on ne l’écoute pas. Quel crèvecœur pour lui, qui habite Alger depuis trente ans, de voir jour par jour s’enlaidir cette ville

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charmante, et de ne pouvoir empêcher les barbares de l’abîmer ! Admirez, s’il vous plaît, avant qu’elles soient brisées par le pic des démolisseurs, ces colonnes torses de marbre blanc alignées sur les quatre côtés de la cour ; leurs chapiteaux corinthiens à volutes ioniques ont été taillés à Carrare. Et voyez cette balustrade de bois bleu et rouge qui court tout autour de la galerie du premier étage; n’est-ce pas charmant ? Ici tout a été bien conservé: les portes de cèdre avec leurs encadrements en saillie sont intactes, les marteaux et les verrous de bronze sont à leur place, les niches du vestibule où s’accroupissaient jadis les chciouchs semblent attendre encore ces indolents qui passaient la meilleure partie de leur temps à voir se dérouler au soleil la fumée bleue de leurs pipes. Le palais, comme vous le voyez, yest bâti sur les récifs, et la mer bat le pied des remparts où il est assis, emplissant toute la

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demeure des plaintes de sa grande voix. Voici la salle de lecture de la bibliothèque. Jadis c’était l’appartement réservé aux femmes. On retrouve encore quelque chose de leur présence dans la décoration pleine d’élégance de cette grande pièce pavée de carreaux vernissés à dispositions de mosaïque, et dont les murs revêtus de faïence exhalent une douce fraîcheur. Le plafond, très-riche de ton, à compartiments de bois colorié, est peut-être un peu lourd; mais quelle grâce dans ces croisillons où l’on a sculpté des poissons, et dans ces volets couverts de fleurs peintes ! Tout autour des murs, et juste au-dessus des revêtements de faïence, court une galerie légère qui se renfle par places et qui servait jadis à ranger l’attirail de la toilette des femmes, depuis les fioles d’eau de senteur jusqu’aux pots de confitures. Les faïences viennent d’Italie, comme lescolonnettes, comme les moindres motifs de décoration

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en imitation de papier peint. Les Maures n’ont jamais beaucoup travaillé de leurs mains, et les Turcs non plus. Il ne faut pas leur en vouloir. Ils avaient mieux à faire à Alger! Remarquez maintenant comme ces jaloux savaient bien garder leurs femmes ! Il n’v a dans cette salle que quatre fenêtres, et toutes regardent la mer. Il eût fallu aux amoureux s’aventurer sur une barque à travers les récifs, et guetter de l'œil leurs maîtresses à travers les tubes des longues-vues, pour échanger quelques signes avec elles. Aussi les galants, à Alger, n’existaient-ils que dans les rêves. — Et les femmes? direz-vous. — Elles s’ennuyaient peut-être un peu !

Remontons, s’il vous plaît, vers le centre de la ville. Je veux vous faire entrer à l’ancien hôtel de la Division 1. Dirait-on pas qu’on est

1. Cet hôtel est habité aujourd’hui par M. le général de Martimprey, sous-gouverneur de l’Algérie.

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ici dans le palais du blanc et du bleu? J’adore ces faïences reluisantes qui montent sur les murs au-dessus des suaves colonne ttes, et séparent par des lignes droites les arceaux en forme de cœ*ur, entourés d’un lacis d’arabesques. C’est étrange, d’aspect, doux de ton, tendre et net, et les moindres détails de la maison sont admirablement étudiés. Regardez ces barreaux de bronze, ces hautes portes si bien travaillées, ces parquets, jusqu’à cette vitrine dorée qui ferme la baie de la cour. La cour est devenue ici une salle de travail. 11 est regrettable que son ameublement ne soit pas en rapport avec son système de décoration.

Nous allons maintenant ici près, au palais du Gouvernement . L’extérieur n’en est pas très-beau , car on l’a disposé à la française. Une lourde marquise en zinc s’étend au-dessus de la porte, une balustrade en fonte court tout

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le long de la maison, des guérites d’un goût douteux sont plantées devant la façade, et les fenêtres à colonnes de marbre noir, avec leurs arcs beaucoup trop renflés, sont du plus disgracieux effet. L’extérieur de ce palais accompagne dignement la cathédrale, sa voisine, mais l’intérieur en est charmant. De même que dans l’hôtel du procureur général, dans celui de l’évêque et celui de Mustapha-Pacha, il y a de jolies balustrades de bois travaillées, et des baies étroites à ventilation, coloriées à l’intérieur et présentant des bouquets de fleurs. Les koubbâs y appuyés sur des triangles de faïence, sont tout guillochés et sculptés dans un plâtre pur et durci. Ce sont là des restaurations modernes, il est vrai, mais elles sont si bien copiées sur les dessins de l’Alhambra, qu’on ne peut se lasser de les admirer. La muraille et le plafond disparaissent, comme vous voyez, sous un réseau d’ornements inextricables. Les ara-

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besques se serrent, s’enlacent dans une symétrie merveilleuse qui décourage l’œil et ravit l’esprit. Les coupoles, avec leurs stalactites et leurs broderies, semblent tapissées de guipure. Les rosaces, découpées à jour et comme à l’emporte-pièce, dépassent en hardiesse mignonne tout ce que l’art des dentellières de Malines a pu créer de plus élégant et de mieux enchevêtré. Quelle riche imagination que celle des Maures ! Avec quelques lignes droites capricieusement déviées, ils ont trouvé les plus ravissants motifs de sculpture. Le génie humain est comme la poudre : pour lui donner de la force, il suffit de le concentrer.

Traversons maintenant la haute ville pour nous rendre à la Kasbah. Gela vous étonne un peu de voir que dans ces rues étroites, si bien garanties du soleil, l’air de la mer circule à grands flots. C’est que les Maures sont des gens intelligents. Il y a ici des degrés pour

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faciliter l’ascension ; là des bancs, devant les cafés, pour se reposer à mi-côte; là des fontaines, et partout de l’ombre. En somme, la montée est rude, essoufflante même, mais on la supporte. Nous sommes enfin arrivés. N’admirez-vous point cet énorme amas de bâtisses séparées par des cours, des ruelles et des escaliers qu’un haut mur crénelé enveloppe? Et ce fort en forme de tour carrée avec un balcon en bois très-saillant, soutenu par de minces perches ? C’est de là que le dey assistait aux exécutions qui se faisaient sur cette place. Yoici l’ancienne porte couverte de plaques de fer et fortifiée de gros clous. Une vieille chaîne toute rouillée descend encore de la clef de voûte et se relève mollement vers le milieu, des deux côtés. Allons maintenant au palais du dey, le plus grand de la ville d’Alger : les colonnes de marbre blanc, comme vous voyez, ont été remplacées par des poteaux; cela n’est

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pas beau, mais qu’importe! Voici la galerie couverte où le dey se promenait, et le pavillon de bois où fut donné le coup d’éventail qui détermina la conquête. Lui aussi on l’a repeint : quelle manie de badigeonnage ! On l’a embelli d’un plafond de cannes blondes à compartiments, de sorte qu’il ressemble un peu à un grand panier. Allons-nous-en, mon cher maître. Ces chambres, qui prennent jour sur la galerie, sont habitées et, par conséquent, abîmées par le dépôt du 1er régiment d’artillerie : autant celui-là qu’un autre. Arrêtons-nous un peu sous ces plafonds. En voici un tout flamboyant qui figure un grand soleil à rayons tors, et voyez ces jolis barreaux de bronze devant les fenêtres, et ces portes encadrées de plaques de marbre. Les Génois ont sculpté ces fruits et ces fleurs dans la matière dure, mais tout cela tombe en ruine. Il n’v a plus de traces des jardins que ces rares jujubiers, ce

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platane dont le pied reste engagé sous le mur de la maison du commandant de place, et cette adorable fontaine de marbre blanc à colonnes torses surmontées du croissant. Vous avez le cœur serré, moi aussi; c’est bien naturel. Voici la grande mosquée de la Kasbah, avec ses colonnes doubles en marbre blanc ; les artilleurs y couchent, ils y sont même bien couchés : il doit faire frais là dedans; moi, j’y coucherais volontiers, mais, afin de mieux y rêver, j’aimerais mieux être tout .seul*

Montons là-haut sur la terrasse, où les gros canons goudronnés penchent leurs longs cous sur la ville. L’admirable disposition des maisons mauresques apparaît ici dans toute sa régularité. Avant la conquête des Français, chacune d’elles s’élevait au-dessus de sa voisine de quelques pieds, et toute la ville s’en allait ainsi, par échelons, du bord de la mer à la Kasbah, comme un immense escalier tout

blanc, au-dessus duquel il n’y avait rien que le ciel incessamment traversé par la lumière aux beaux sourires. Les rues profondes ressemblaient alors à des fissures étroites où courait capricieusement la brise ; il y avait sur les terrasses des tendido , des fleurs; de chacune d’elles on apercevait la mer bleue où blanchissaient des voiles errantes. Les femmes seules y montaient pendant le jour. C’était, avec les bains, leur unique distraction. Là, sans masques1, avec leurs enfants, passant d’une maison à l’autre, elles se promenaient et causaient, heureuses d’un semblant de liberté quelles ne pouvaient comparer à une liberté complète. Le soir, au coucher du soleil, annoncé par les muezzin du haut des blancs minarets, elles

1. Je suis obligé d’employer ce mot faute d’un meilleur. Le heudjar qui couvre le visage des Mauresques est un simple mouchoir de batiste qui passe au-dessous des yeux et va se rattacher au sommet de la tête.

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descendaient toutes ensemble, et les hommes montaient à leur tour. Aujourd’hui, comme vous voyez, les maisons européennes, avec leurs façades à six étages, sont venues partout barrer la vue. Les ménages espagnols et mahonnais plongent ainsi du haut de leurs fenêtres jusqu’au fond des cours où s’est réfugiée la famille musulmane. Ces gens mouchardent tout. Les Maures ont en vain essayé d’élever les parapets de leurs terrasses pour se défendre contre les indiscrétions qui les blessent. Les maisons neuves sont trop hautes. Rien ne peut garantir les Maures contre leurs voisins si gênants. Ils se sont donc d’abord réfugiés sur la galerie intérieure de leurs domiciles violés, mais là encore les poursuivaient des regards inquisiteurs. Les voilà maintenant condamnés à vivre dans les chambres sombres qui s’ouvrent au niveau de leurs cours. Pauvres gens inolfensifs, doux et polis, qui ne

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nous ont jamais résisté, acceptant comme un châtiment mérité notre oppression qui les ruine! Notre seul voisinage est pour eux, je vous le prouverai plus tard, une cause de mort. Et comme nous froissons leurs idées, leurs habitudes, leurs mœurs, leurs préjugés! Ils ne se plaignent pas cependant ! Mais redescendons, mon cher maître, car je crois que vous avez la larme à l’œil.

Population de la -ville d’Alger. — La sieste. — Le soir sur la place du Gouvernement : liberté et manie de discussion. . — La nuit dans les ruelles. — Intérieur d’une maison indigène. — Costume de chambre des femmes. — Le café maure. — Les musiciens. — Le quartier Kattaroudjil.

J’espère que vous pouvez dès à présent vous faire une idée juste de la ville d’Alger. Je ne vous ai dissimulé aucun des traits de sa physionomie hybride, moitié mauresque, moitié française, aimant mieux vous la représenter telle quelle est , avec ses laideurs et ses beautés, que de vous la montrer sous un de ses aspects seulement, afin de crayonner un dessin plus homogène. 11 y a des artistes qui vont en

A LG blP».

Afrique uniquement pour étudier les mœurs arabes. Ils feraient mieux d’aller autre part. L’extrême Orient, l’Égypte et la Syrie, par exemple, leur offriraient des modèles plus complets. Je ne mets pas tant de restrictions dans mes études, et ne vois pas, d’ailleurs, la nécessité de garder le silence sur mille choses intéressantes, parce que, se passant en Afrique, elles ont rapport aux Français.

Croyez bien que, pour la plupart des habitants de l’Europe, l’Algérie est un peu moins connue que la Chine. On la connaît à la surface, sur le rapport de quelques officiers qui Font vue en courant, de touristes qui n’ont pas su la voir, de colons qui ne l’ont même pas regardée. L’Algérie est cependant une contrée originale et intéressante ! Vous vous en apercevrez, et de reste, si je parviens, à force de patience, de méthode et de clarté, à vous la faire toucher des mains.

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Revenons à Alger. Le même caractère que je vous signalais dans sa physionomie extérieure se retrouve dans la physionomie de ses habitants. Celui qui se promène au milieu d’eux pour la première fois croit assister au défilé d’un carnaval. Dans ces rues montueuses et pleines d’ombres qui filent entre les maisons blanches, sur ces places entourées d’arcades, aux environs de ces fontaines jaillissantes, partout, dès le matin, se presse une foule bizarre, composée des types les plus divers, et bariolée des costumes les plus ravissants. Souvent, dans un seul carrefour, un jour de marché, on voit réunis des Français, des Espagnols, des Maltais, des Maures, des Arabes, des Kbaïles, des Juifs, des Biskris, des M’zabites et des nègres, gesticulant et discutant entre eux, chacun dans sa langue, ou dans un langage bâtard, appelé sabir, affreux à entendre , sans qu’on puisse deviner par quel

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miracle d’intuition ils parviennent à se faire comprendre au milieu du bruit» A l’angle des rues de Chartres et du Lézard, par exemple, vers six heures, la foule des Maures afflue, descendant de la haute ville, et se mêle à celle des Juifs qui stationnent aux environs du bazar, aux pêcheurs de Mahon qui montent des quais, portant de grands paniers pleins de poissons frais, aux Biskris poussant devant eux de longues files d’ânes chargés de gravats, aux jardiniers maltais roulant leurs petites charrettes à bras pleines de pastèques et de grenades. Tout le long des murs blancs, aux deux bords de chaque rue, des négresses accroupies, enveloppées de la tête aux pieds dans une pièce de cotonnade, débitent leurs pains vermeils en riant entre elles de ce rire d’enfant qui fait plaisir à écouter; des marchands de sorbets font retentir leurs sonnettes de métal; des mendiants enfin,, largement drapés dans leurs

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burnous en haillons, et couchés à l’ombre sur les degrés du bazar, s’éventent voluptueusement avec des chasse-mouches de paille fine. H y a là, tous les jours, pendant trois heures, assez de types réunis pour défrayer les loisirs d’une vie d’artiste : des cavaliers aux jambes nues poussant leurs étalons harnachés de soie entre les piétons qui murmurent; je ne sais combien de soldats en uniformes de fantaisie s’ébaudissant parmi les femmes avec des airs de vainqueurs; des grisettes qu’on dirait échappées du quartier Latin, promenant leurs ombrelles au-dessus des têtes; des Juives; enveloppées dans ces longs fourreaux de soie brune qui donnent à leur démarche paresseuse un peu de la roideur des statues égyptiennes ; des Mauresques enfin, se faufilant entre les groupes, comme de blancs fantômes aux yeux rieurs. Et que de chants ! que de cris ! que d’appels bizarres! Alger est une ville gaie. Son

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climat est si doux qu’il adoucit les âmes. On y médit peu du prochain, et' encore point méchamment. Je ne sais quelle amabilité toute méridionale y reluit sur les visages.

L’animation extraordinaire et un peu extravagante de la ville cesse aux heures les plus chaudes de la journée. Alors, surtout pendant l’été, Alger prend un caractère exclusivement oriental. Les rues se vident ou peu s’en faut, le soleil y descend tout droit, et le silence y descend avec lui, un silence ravissant à écouter, sans murmure de brise ou de feuillage. La ville dort, voluptueusement enveloppée dans ses murs blancs tapissés à l’ intérieur de tuiles fraîches, et l’on voit, dans la pénombre des échoppes comme à la porte des cafés, les Maures et les Arabes accroupis causer entre eux, tout bas, en se défendant mollement contre les pesanteurs d’un demi-sommeil. Quelques-uns jouent aux échecs, en fumant et buvant, à

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petits coups, une tasse de café. D’autres travaillent à quelque broderie, avec un air féminin et minutieux. Les Juifs surtout, groupés en rond, jambes croisées, taillent, cousent, piquent des morceaux d’étoffes avec l’agilité de gens qui connaissent le prix du temps. Et les Mauresques, accoudées à la devanture des boutiques, bavardent entre elles sous leurs masques blancs, pendant que de jeunes hommes, beaux comme des dieux, couronnés de chapelets de fleurs de jasmin , se promènent nonchalamment, en chantant ces chants sans suite, énervants, faux souvent, mais qui font rêver.

Le soir, il faut aller sur la place du Gouvernement pour étudier un Alger tout nouveau et au moins aussi bizarre. La place du Gouvernement est le forum des Européens. Figurez-vous un vaste espace compris entre des maisons à arcades, planté d’arbres sur trois côtés, et faisant face à la mer. Des cafés sont distribués

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sur les bords. Là, dès que le soleil s’est abaissé sous l’horizon, un orchestre militaire, en plein vent, joue des marches et des airs de contredanse, et la foule, oisive dès lors, vient écouter la musique en cherchant la fraîcheur absente. On y rencontre, tour à tour, le colon militaire, vieil officier qui a gagné tous ses grades sur la terre d’Afrique et cultive maintenant un petit champ dans la plaine de la Mitidja; le colon débarqué immédiatement à la suite de la conquête, qui a fait le coup de feu avec les Arabes et a vu des villages entiers dépeuplés par la fièvre; l’industriel à l’air inquiet et cachottier, toujours occupé d’emprunts, de procès, d’achats de créances et d’usure; le négociant de Marseille, gai, rond, railleur, bon enfant, reconnaissable à cet accent qui le fait rire de luimême ; des magistrats enfin, des marins, de jeunes officiers; et aussi quelques, touristes revenus de loin, du M’zab, de Tunis ou de Tri-

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poli, par exemple. Ceux-là sont bronzés par le soleil, le désert leur appartient, et malheur à qui en parle ! Ajoutez à cette foule habillée. de vêtements commodes et lâches, des femmes de marchands et d’employés, et quelques courtisanes rieuses étalant l’ampleur de leurs crinolines sur l’asphalte; rappelez-vous que tout ce monde se promène, s’aborde et pérore à la lueur du gaz et des étoiles, et vous aurez une image fidèle du spectacle que présente, chaque soir, la place du Gouvernement, à Alger.

Il n’y a jamais là, comme partout, du reste, dans l’Afrique française, qu’un unique sujet de conversation. Qui que ce soit que vous écoutiez, vous êtes sûr d’entendre la même chose. Les Maures, les Juifs, les Arabes, les soldats, les employés, les négociants, les voyageurs et les femmes ont un dada qui les travaille et délie leurs langues. Du matin au soir, on les surprend occupés à une discussion sempiternelle, qui a com-

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mencé le j our même de la conquête et ne se terminera probablement jamais, caron se la transmet dans les familles, avec les faits à l’appui et les arguments. A peine débarqué, cette discussion vous prend au collet, et elle ne vous lâche pas un instant pendant toute la durée de votre séjour. Les domestiques dans les hôtels, les cochers sur les fiacres, les zouaves dans les casernes, les Maures dans leurs boutiques, les Bédouins sous les tentes, les fonctionnaires dans leurs bureaux, les Mauresques sur leurs divans, les Kaouadji devant leurs fourneaux; tous ceux qui pensent, agissent et parlent n’ont qu’une idée, qu’un but, qu’une préoccupation ; et cette préoccupation, honorable, du reste, mais qui dégénère en manie et devient ridicule par sa persistance^ n’est autre chose que la grande question de Y avenir de la colonie !

Pendant les premiers jours de ma résidence à Alger, j’en riais et me défendais de mon

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mieux contre elle, la trouvant un tant soit peu obsédante. Je faisais doucement observer à mes nouveaux amis que je n’étais pas arrivé de France, comme tant d'autres, avec un système de gouvernement colonial dans ma poche; qu’au fond, il m’était assez indifférent de rencontrer, en Afrique, le pouvoir d’un portefeuille ou d’uneépée; que j’étais^ seulement curieux de mœurs, de costumes, d’anecdotes, de types, de paysages, d’édifices, choses futiles, certainement, mais qui captivent et captiveront touj ours, grâce à Dieu, l’imagination des artistes ; que jepriais chacun en particulier, et tout le monde en général, de vouloir bien me laisser tranquille ; rien n’y fit. On rusa avec moi, on m’enlaça dans un réseau de prévenances et d’attentions des plus aimables, mais des plus sournoises. Sous prétexte de m’inviter à dîner, on me fit avaler des discours économiques. En me promenant dans les ruelles de la ville haute,

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on m’entretint d’améliorations urbaines. En m’accompagnant au Jardin d’Essai, on me régala des théories les plus ingénieuses sur l’agriculture. Enfin n’y tenant plus, de guerre lasse et à moitié fou, je me déclarai vaincu pour obtenir la paix. Ce fut ma perte. Un mois après je discutais avec autant de furie que les autres.

Il y a du reste à Alger une très-grande liberté de discussion. Chacun s’en donne à cœur joie d’appréciations plus ou moins exactes. La seule chose que personne ne voit, ou du moins à laquelle personne ne songe, c’est qu’il faut un espace de temps considérable pour fonder une grande colonie ; que la France, qui a déjà fait d’énormes sacrifices d’argent et d’hommes pour l’Afrique, ne peut pas transporter toutes ses forces actives de l’autre côté de la Méditerranée, s’y verser elle-même pour ainsi dire; qu'il y a dix ans encore, nous n’étions pas très-sûrs de posséder le sol* et que,

depuis dix ans, nous avons créé des routes, défriché des landes, assaini des marais, bâti des villages, aménagé des forêts, construit des hôpitaux, des magasins, des entrepôts, curé des ports, creusé des puits et rendu la tranquillité à une étendue de pays considérable, où, selon l’expression arabe, la poudre parlait tous les jours. On oublie un peu trop là-bas — j’en demande pardon à des gens animés tous de l’amour du bien , et qui n’ont d’autre tort, selon moi, que -de vouloir faire le mieux instantanément — les services rendus par MM. les maréchaux Bugeaud, Randon, Pelissier et d’autres officiers moins illustres à l’Afrique française. Et quand on dit, par exemple : « La France ne fait rien pour la colonie ! » on dit simplement, — j’en demande pardon encore à quelques-uns de mes amis africains, — on dit simplement des bêtises.

Mais quittons la place du Gouvernement. On

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y parle trop d’affaires, vous le voyez, et d’ailleurs il est huit heures, et le canon du stationnaire vient d’annoncer la fermeture du port. Les clairons sonnent la retraite dans les rues; la musique s’est tue, et chacun rentre chez soi. Nous allons, nous, recommencer l’ascension de la haute ville pour voir comment les indigènes passent la nuit, et, si la fatigue vous prend en route, je vous introduirai dans des intérieurs qui ne manqueront ni d’originalité ni de charme.

La nuit, dans les rues du vieil Alger, produit des effets tout particuliers, dus aussi bien à l’excessive pureté du ciel qu’à la forme des maisons et à leur couleur d’un blanc uniforme. Les murs étant très-rapprochés, la lueur des réverbères, en tombant sur le pavé gras, rejaillit sur eux, et le ciel semble alors un grand voile d’un bleu sombre et diamanté tendu juste au niveau dès terrasses. Selon que les*

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riles tournent dans un sens ou dans l’autre, leurs angles disparaissent absolument, ou, attaqués en plein par la lumière, enlèvent leurs arêtes saillantes sur un fond d’ombres azurées. Il n’v a presque point de passants, les bazars sont fermés, et l’on voit, à travers leurs grilles de fer, des Biskris couchés en travers du seuil des boutiques. Certaines ruelles, avec leurs poutrelles blanches qui s’entre-croisent à hauteur d’homme, sont toutes pleines d’un silence sinistre, et les pas y détonent de façon étrange ; d’autres sont comme remplies de murmures, et l’on entend des chants s’exhaler des maisons qui les bordent, avec le froufrou des guitares et le ronronnement des darboukas. On entend aussi des bruits de pilons martelant des mortiers de fer; et dans toutes ces galeries à ciel ouvert, on respire un air chaud et moite, saturé d’un goût de fleurs.

Dès le coucher du soleil, les Mauresques et

les Juives quittent la ville française et se retirent clans le haut quartier. Les dernières s’asseoient alors au seuil de leurs portes, le dos au mur, sans parler, allongeant leurs pieds nus devant elles, et le mur blanchi à la chaux sert de repoussoir à leur costume aux couleurs violentes. Les premières s’enferment chez elles, ou bien, enveloppées dans leurs haïks blancs, elles marchent vers quelque but.' inconnu, trèsvite, en rasant le bord des maisons, et parfois des négresses les suivent, causant tout bas avec elles, dans cette langue musicale et sonore qui, à elle seule, est une poétique révélation de l’Orient.

Que se passe-t-il, le soir, dans ces demeures qui se dressent comme autant de blanches énigmes devant les Européens nouveaux venus? Que signifient cés chants si doux qu’on entend à travers les murs ? Soulevez le marteau d’une porte, tout se tait aussitôt, et vous voyez

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alors une brune tête inquiète apparaître au milieu d’une baie étroite, et la lumière, en s’épanchant autour d’elle, lui fait une large auréole. Ache koune ? vous dit-on à voix basse. Qui est là? Il est bon d’entendre l’arabe à Alger quand on est curieux des mœurs locales. J’ai connu bien des gens qui n’avaient pas, auprès des Mauresques, d’autre moyen de séduction.

On cause beaucoup la nuit dans les rues du haut quartier, et les rares promeneurs surprennent des bribes de conversations intéressantes. Parfois, c’est un Arabe enfermé dans les plis de son burnous, qui demande l’hospitalité à travers la porte massive de quelque maison d’apparence discrète. Parfois, c’est un Français qui, de la rue, cherche à lier connaissance avec une femme indigène embusquée à sa petite fenêtre, ou s’amuse tout simplement à lui débiter des madrigaux. Il y a aussi des gens

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qui chantent pour toucher le cœur de leur belle. Et la belle répond souvent de l’autre côté du mur, sans se montrer. L’elïet de ces duos, ou plutôt de ces chansons aux couplets alternés, n’est pas sans grâce. En voici une que j’ai entendu chanter un soir dans la rue Sidi-Abdallah par deux amoureux qui ne pouvaient se voir.

a Dépouillé de ma raison, — disait l’Arabe dans la rue, — méprisé dans les villes où j’erre, torturé par les peines d’amour ;

«Je vis dans le désespoir, — reprenait la Mauresque dans sa maison, — je vis dans le désespoir de n’avoir pas deux cœurs; l’un servirait à mon existence particulière, l’autre serait livré aux tourments de l’amour. »

L’Arabe continuait aussitôt: — « Mais, hélas ! je n’en ai qu’un dont l’amour s’est emparé, de sorte que je n’ai à espérer ni paisible existence, ni trépas prochain.

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« Et je suis, — répondait la Mauresque, — comme l’oiseau que tient dans sa main un enfant, et auquel, en se jouant, il fait goûter les angoisses de la mort. »

Je pense que vous ne serez pas fâché de connaître au moins un de ces intérieurs où l’on chante le soir, et souvent même dans la journée. Supposez donc que je suis un ami de la maison et permettez que je vous en fasse les honneurs. D’abord, ne vous attendez pas à trouver ici, plus qu’autre part, à Alger, un ameublement somptueux et de haut style. Je vous l’ai dit : l’ameublement tient peu déplacé dans la maison mauresque; pour mieux dire, il ne brille guère que par son absence. Celui de la pièce principale où l’on reçoit les étrangers consiste en trois petits matelas étendus à terre sous le koubbâ , et formant trois côtés d’un rectangle. Des tapis fort ordinaires, de l'espèce de ceux que nous nommons à Paris descentes

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de lit , sont appliqués sur ces matelas, et au centre clu rectangle, dans l’espace vide, un grand plateau d’étain s’arrondit, chargé d’une coupe pleine de pépins de grenade, ou d’un gros bouquet dans un pot.

11 n’y a qu’une très-petite fenêtre ouverte dans le mur delà chambre. Le peu de jour qui l’éclaire lui vient de la porte, ainsi que vous le savez. Cette chambre, comme toute la maison, du reste, est d’une propreté exquise, soigneusement blanchie au lait de chaux et carrelée de tuiles à fleurs. A l’une de ses extrémités, un bout de rideau de mousseline blanche, à franges d’or, à demi relevé sur une ficelle, laisse voir un petit lit en fer pareil à ceux dont on se sert dans les collèges et les hôpitaux. A l’autre extrémité s’élève une commode des plus vulgaires, à côté d’un grand coffre turc agréablement peinturluré. Le reste de l’ameublement pend un peu au hasard le long des murs et se com-

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pose d’une étagère en bois découpé et colorié où l’on accroche les colliers d’ambre et les fichus, d’un miroir à cadre sculpté, d’une guitare à gros ventre et à quatre doubles cordes appelée kouitra , de chasse-mouches de paille en forme de petits drapeaux. Voilà. Il y a bien aussi par-ci par-là, sur des planches, un tas de fioles et de choses sans nom qui servent à la toilette des femmes, mais ce n’est pas la peine d’en parler.

Je suis vraiment désolé de vous présenter cet intérieur mauresque dans sa vérité vulgaire ; mais depuis qu’on m’a appelé réaliste , je me crois tenu à ne pas écrire un seul mot qui ne soit l’expression de la plus exacte vérité. Que d’autres essayent d * arranger l’Afrique; pour moi, je décris ce que je vois, et tant pis si ce que je vois n’est pas beau !

Il me reste à vous présenter... comment dirai-je? la dame ou la maîtresse du logis.

Hélas î ici encore, j’ai peur de vous désillusionner. Mes souvenirs sont tout remplis de portraits de Mauresques; mais il y en a peu de jolies; trois ou quatre tout au plus sur près de cinquante modèles. N’importe î celle que nous avons choisie est jeune et peut passer pour agréable. Assise sous un koiibbâ , dans x son grand costume de gala, jambes croisées comme, un faquir, le pied nu relevé sur le genou, tenant le ventre de sa guitare serré sous un bras, l’autre bras allongé au haut du manche, elle agace les cordes de l’instrument avec un brin de jonc. Inutile de vous dire que ses bras sont de la couleur des oranges, que les ongles de ses pieds sont noircis par des touches de henna , que des pantalons bouffants en satin blanc, à fleurs d’or, s’évasent sur le divan autour d’elle, et, serrés aux jarrets, retombent jusqu’au milieu de ses jambes nues. Sa chemisette à fleurs, transparente comme une buée,

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couvre son buste sans le cacher, et descend au-dessous de ses hanches avec deux longues bandes de soie cramoisie. Un ruban jaune est noué autour de son cou, avec un collier à huit rangs de perles fines ; un foulard bleu à bandes d’or coupe son front de biais, et disperse ses longues franges jusqu’au milieu de son dos ; la peau fine de son visage, cette peau que le soleil n’a jamais mordue de ses rayons, se rose aux pommettes de ses joues, et tire un éclat merveilleux d’une mouche posée à la tempe ou au menton. Enfin, elle a les lèvres rouges, les dents très-blanches, les yeux noirs ombragés de lourdes paupières, les sourcils peints ; quelque chose de craintif et de résigné dans toute la physionomie qui ressemble à l’expression d’une bête fauve prise au piège. Mais cette expression s’atténue quand elle marche dans sa chambre. Alors elle affecte de se cambrer élégamment comme un cheval naturelle-

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ment ensellé, qui fait le beau devant son maître.

J’oubliais d’attirer votre attention sur un détail de sa coiffure des plus charmants. Une guirlande de fleurs de jasmin d’Arabie, enfilées comme les grains d’un chapelet, décrit une spirale élégante autour de sa tête, recouvrant à demi un çliadème de diamants, et retombant, de chaque côté, le long de ses joues. J’oubliais de vous dire aussi qu’une ceinture plate et très-lâche, en soie brodée de fils d’or, prend sa hanche par le travers. Les Mauresques adorent le mariage des beaux vêtements, des fleurs et des bijoux. Elles n’en portent jamais de faux, et, depuis leurs anneaux de jambes jusqu’à leurs bagues et leurs boucles d’oreilles, tout ce qui reluit sur elles est de bon et de fm or. Avis aux étrangers, s’ils désirent leur faire quelques cadeaux.

J’aurais pu vous présenter une femme plus

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belle. Telle qu’elle est, cependant, Ànifa ne manque ni de grâce ni de distinction. Elle représente assez bien, pour moi, toute sa race qui n’a point la suprême beauté des Koulouglis (enfants nés du mariage des Turcs et des Mauresques), ni le type moins beau qu’étrange des femmes arabes. Sa grâce même consiste plutôt dans son attitude habituelle et dans son geste, que dans les lignes de son visage et dans F expression de sa physionomie. Quand, par exemple, elle lève le bras pour ajuster son foulard et que ses quatre cercles d’or très-minces glissent en bruissant jusqu’à son coude, la pose quelle prend instinctivement est d’un elfet inouï. En somme, elle est bien faite et mignonne, avec les attaches des pieds et des mains très-déliées, et puis elle chante à ravir, avec une voix grave, en levant les yeux au ciel, comme si, sur la terre française qu’elle habite, elle avait quelque chose à regretter.

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Remarquez, cependant, combien cette femme — sans éducation — connaît à fond la science à demi perdue chez nous du savoir-vivre. Nous causons ensemble depuis une demi-heure ; elle ne s’avise point de se mêler à notre conversation. Nous l’interrogeons^ elle répond d’un air modeste. Nous la prions de chanter, elle chante. Elle verse elle-même, dans les tasses, le café qu’il est d’usage d’offrir aux étrangers. Il nous prendrait l’idée de nous endormir sur les divans où nous sommes allongés, elle ne s’en choquerait point. C’est que nous sommes ses hôtes. Le plus pauvre des musulmans trouve pour ses hôtes une réception cordiale; ils sont les envoyés de Dieu dans sa maison.

Les Mauresques sont folâtres, évaporées, et bavardent comme des pies, parlant toutes ensemble avec une volubilité extraordinaire. Les cancans les amusent peut-être plus encore qu'ils n’amusent les Françaises. Elles dénigrent assez

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volontiers les ajustements de leurs voisines et de leurs amies. Elles n’aiment pas les Européennes, et elles critiquent leurs façons de s’habiller, de marcher, de parler. Leurs gants, leurs ombrelles, leurs jupons, leurs crinolines surtout, sont le texte habituel de leurs sarcasmes. En revanche, les Européennes qui habitent Alger refusent aux Mauresques toute grâce et toute beauté. C’est un spectacle amusant et dont je ne me suis pas privé, je l’avoue, que celui d’une Mauresque et d’une Parisienne aux prises. La malice des deux races est égale, comme la ruse; mais la Mauresque l’emporte * sur la Parisienne en passion.

Je ne vous en dirai pas plus long, pour le moment, sur les femmes indigènes, car nous n’avons pas fini de parcourir la haute ville. Reprenons notre ascension. Je vous conduis au café maintenant. Le café, chez les Maures, comme chez nous, est le lieu public où l’on va

ALGER

pour tuer le temps , rencontrer ses amis et apprendre les nouvelles. Celui où je vais vous introduire est l’un des plus fréquentés du vieil Alger. On y chante des chansons arabes chaque soir. Regardez, mon cher maître , l’étrange réunion d’individus ! Dans cette salle aux murs éraillés sont alignés des bancs de bois sur lesquels les Arabes, empaquetés dans leurs burnous, se pelotonnent. Us ont tous à peu près la même pose : jambes croisées, un pied à terre, le coude sur la cuisse, la tasse de café à la main et le dos arrondi. Chacun d’eux, la tête enveloppée dans son haïk, le front ceint de la corde en poil de chameau, les pieds nus, écoute avec ravissement la voix du chanteur. Le chanteur le plus célèbre d’Alger est un Al’zabite. Le voici là-bas, étendu sur une table, le dos au mur, la tête fléchie en arrière, une jambe repliée sous lui, l’autre allongée, l’œil perdu dans une sérénité douce, et montrant

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