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Alger-l'Hiver

Le bateau se hâte sous la lune. La mer est d’ombre ; à peine ondule-t-elle, ridée de noir. Elle se plisse le long du vapeur, comme une soie molle qu’on déchire ; une crête blanchâtre court, s’incurve et s’aplanit en bave d’écume. Un coup de vent, pareil à un frôlement d’éventail ! Le pont sous les pieds fuit élastiquement, plonge dans les ténèbres d’eau fluide. La brise de terre souffle, par bouffées. Alors les étoiles palpitent plus fort, comme des lumières prêtes â s’éteindre. Un point jaune et diffus perce la nuit, brille d’un éclat plus vif : c’est Alger !

On dirait une grosse étoile d’or. Je me penche pour la voir. Près de moi, des passagers anglais sourient silencieusement, de leurs dents fortes ; car cette lumière, pour eux, n’est pas seulement l’arrivée proche, mais toute une terre chaude et nouvelle, bonne â leur amour du voyage ou au rétablissement de leur santé : c’est l’attente de l’inconnu, de l’inéprouvé, les langueurs y

du far-niente, l’activité saine des promenades.

A bord, tout est éteint, sauf les fanaux de

position, qui n’éclairent pas. Des ombres d’hommes, des silhouettes de femmes, accoudées au bordage, détachent vaguement leurs formes. Des gens en marche sortent de la nuit et s y fondent à nouveau. L’allumette d’un passager illumine son menton, sa cigarette aux dents, le creux de son nez. Dans cet éclair une pâle ligure de jeune miss à cheveux cendrés, prend la douceur d’un reflet de lune.

Une vieille voix joyeuse, qu’on devine bonne, répond, aux claires interrogations d’un enfant :

— Eh bien, nous y voilà, en Alger !

Frappé, comme d’un écho à mon rêve, je me retourne. Autour du vieil homme, ses voisins élèvent un chorus de plaisir et de sympathie. Ce sont d’humbles gens, qui ont souffert de la mer sans doute, et qui sont bien aises d’arriver.

En Alger! 11 m’émeut jusqu’au fond du cœur, ce mot naïf et vieilli, avec son charme d’au-delà.

Et certainement il prend en moi un sens de nostalgie plus troublant, une importance d’arrivée plus profonde, que pour n’importe quels passagers.

Qu’évoque-t-il pour eux ? Par delà l’eau bleue, une terre de légende et d’exil, ou les Barbaresques emmenaient jadis, esclaves, les Chrétiens ? Le souvenir de notre ardue conquête, le respect d’un sol payé au prix du sang, cultivé avec tant d’efforts ? L’exotisme d’une autre race, un printemps toujours vert, des femmes aux grands yeux, et un soleil plus beau qu’ailleurs ?

Mais pour moi, c’est tout cela et bien davantage, car ce simple mot : En ^Alger ! suscite toute mon âme d’enfant, toute ma jeunesse heureuse vécue là, laissée là, lorsque je dus, à dix ans, après la guerre et notre père mort, partir, sans espoir de retour, vers un froid lycée de France. Il y a vingt ans de cela. Depuis, je ne suis jamais revenu. Et dans un mirage, Alger m’apparaît lumineux et blanc, comme une ville de féerie. Des coins de terre me hantent : le champ de manœuvre, ras, rouge et brûlé, la plage de sable de Tivoli et ses bains, l’exboulevard « de l’Impératrice. »

Depuis vingt ans, ma jeunesse me sourit et m’appelle, à travers la mer. Certes ! ce soir, en rentrant « au pays », le sol natal, la maison du passé, les tombes des miens m’éveuvent, et profondément ; mais pourquoi mentir ? ce qui surtout me pénétre, c’est l’espoir de ressaisir un peu de ma propre vie, de me pencher, moi homme, sur l’ombre du petit garçon que j’étais, d’en revivre le cœur naïf et les sensations neuves.

Ce qui me point d’avance, et me donne un frisson doux et douloureux, c’est ma jeunesse, l’impérissable jeunesse dont le souvenir attendrit tous les hommes, en leur culte égoïste et ingénu du soi.

Des lumières à présent ! Dix, vingt, cent lumières apparaissent. A chaque seconde, il en sort de la mer et il en monte dans le ciel. Elles tracent une ville de feux, pointillent en ligne droite les quais. Les passagers se pressent, on heurte des

colis. La sirène pousse ces mugissements rauques, qui vous résonnent par tout le corps. Des arômes arrivent dans le vent. Le port va s’ouvrir, entre ses fanaux rouge et vert.

Mais est-ce bien Alger ?

Les arrivées de nuit déconcertent un peu, tous les ports s’y ressemblent. Et dans mes souvenirs, chose étrange, il n’y a pas une seule impression d’Alger tout noir, aux lumières; comme si ma rétine n’avait gardé que des images claires, des visions de jour et de soleil.

Ainsi nous arrivons, déjà!... Et vague encore, se lève en moi une appréhension, une peur légère d’être déçu. Si je devais me repentir d’être venu !... Est-ce sans imprudence que je vais revoir mon passé, ciel et mer, routes blanches, vieux jardin, tout le décor magique de ma première âme!

« J’avais laissé, dit Perdican, des rivières et des montagnes; je retrouve des brins d'herbe et une goutte d’eau. »

Vais-je retrouver « au point » mes sensations d’alors ? Sans doute, mon imagination les aura déformées, grandies. Les reconnaîtrai-je seulement ? Viventelles encore ? Si rien, à mon appel, n’allait se lever d’entre les lieux et les choses ?

Si ma jeunesse n’existait plus qu’en illusion ? Peut-être s’est-elle écoulée tout autre que je me la représente. Peut-être vais-je chercher la trace, non-seulement de ce qui n’est plus, mais de ce qui même n’a jamais été.

Si Elle allait m’apparaître, semblable à cette jeune reine morte de la légende,

qui gît dans une crypte, enlinceulée sous ses ornements royaux ? Quand on ouvre le cercueil, ses joues roses paraissent vivantes, sa gorge se soulève et le tissu d’or de sa robe étincelle.

On la touche du doigt, et tout s’écroule en poussière.

Nous voici en rade. L’odeur de terre s’exhale plus fort. On entre en une tiédeur de serre.

Très lentement, le bateau vire, afin de présenter l’arriére au ponton. Des blancheurs de mosquées, des façades de hautes maisons se lèvent, dans une trouble et décroissante lueur.

Toutes les fenêtres sont closes. Il est très tard. On n’entend aucun bruit, pas même ce souffle animé qui est comme la respiration d’une foule. Les grands bateaux sont éteints. La ville dort. Vraiment, il semble qu’il n’y ait personne pour nous recevoir. Et c’est étrange et mystérieux, ces mille lumières qui éclairent le silence, mirées sur l’eau de laque en longues irisées d’or.

Moi qui regrettais presque de ne pas saluer Alger au plein jour, avec sa cascade de toits blancs et ses coteaux verts, en cirque! Non, je n’imaginais pas cela, cette entrée dans l’inconnu, ce port étincelant sans une âme, cette ville au Bois- Dormant qui rêve, en un silence enchanté !

Déjà, pourtant, une vie fantômale s’ébauche et des ombres se glissent. Une barque vient hâler notre amarre et l’assuj étit à quai. Du ponton, des voix nous appellent. Et en bas de l’escalier mobile, quadrillé à jour, va et vient, sous des lanternes, l’attente noctambule des douaniers. Sitôt dehors, il faut subir l’assaut des portefaix arabes, crâne ras et sentant la viande ; l’empressement des interprètes à casquette galonnée ; les sommations des cochers debout sur leurs voitures.

Mais le cercle franchi, hors du grouillement des cris et des gestes, le silence retombe et l’illusion reprend.

On distingue des docks vides et des entrepôts morts, des camions et des tonneaux, un wagon abandonné sur des rails qui luisent. Il règne cette sorte de paix inquiète que prennent, la nuit, les endroits d’activité diurne. Sur les quais et la mer, le boulevard surplombe en falaise ; un mystérieux escalier

blanc, ou la rampe douce des voitures, y montent en un pâle bain de lune.

Je vais lentement, le long de la pente, presqu’heureux qu’il soit si tard, et que personne ne m’attende plus. Je me sens libre, et rien ne trouble cette première sensation d’arrivée. Comme l’air est doux à respirer !

Le vent sent l’orange et la laine arabe. Il roule des bouffées molles comme des caresses. Pourquoi se presser ? La nuit est tellement sereine, une douceur flotte, pénétre et touche l’âme, comme un accueil d’ami. Quelque chose d’indéfinissable donne à l’être une extraordinaire légéreté, une vie plus subtile et plus intense; les ennuis vagues s’allégent, et le cœur s’attendrit, comme pour une bonne nouvelle ou un amour de femme.

La notion même du temps s’efface. Bateau, Paris, êtres quittés, tout l’immédiat et le particulier de la vie se perdent dans le passé. C’est depuis très longtemps, c’est depuis toujours peut-être que j’erre, en un parfait oubli de tout et de moimême, en ce décor nouveau et pourtant familier, buvant l’air doux, foulant la route lunaire.

Cette impression dure une minute ou des siècles, je ne sais; mais elle est vague et pénétrante. Ainsi dans certains rêves, l’on raisonne en dormant quelque soudain dépaysement :

— « Où suis-je, se demande-t-on. Pourquoi suis-je là ? Est-ce bien moi ? » Et sans comprendre, on trouve cela naturel et délicieux.

Mais un square se dresse, bambous et palmiers 1 leur fraîcheur sombre. Cette apparition inattendue coupe d’un sursaut de réveil ma rêverie. Ce square existait-il autrefois, ou b avais-je oublié ? Ce doute rompt l’unité de mes souvenirs, il arrête l’inconscience heureuse où j’étais plongé, et s’oppose à ce qu’elle renaisse.

Il m’est impossible de ressaisir mon âme de rêve d’il y a une seconde à peine ; elle est partie, évaporée, comme un atome d’éther fluide.

Mais j’en ai conscience, pendant un instant a régné, avant qu’un aspect imprévu l’ait détruite, une mystérieuse harmonie entre mon être et les choses, un accord subit et comme préexistant, entre mes sensations de retour et le charme de ce décor mouillé de lune, retrouvé tel, après vingt ans, que mon cœur se l’imaginait. C’est donc le pays et sa langueur qui m’ont repris au seuil, c’est la soudaine et récurrente influence du milieu.

J’ai grande envie de m’en aller, solitairement, errer par la ville ou à travers la campagne : le rêve évanoui renaîtrait bien vite, j’en suis sûr. Mais n’ai-je pas demain, et des semaines ?

Devant l’hôtel, une flaque de lune teinte le trottoir bleuâtre. Le vent tiède halène toujours.

Le joli réveil dépaysé, ce matin !

Dans la chambre d’hôtel inconnue, cette hésitation : on ne se retrouve plus, on se cherche; et tout à coup l’identité reprend, avec le souvenir, devant la fenêtre ouverte sur les bateaux du port.

Dans la joie de me sentir ici, pour de bon, mes pensées et mes sensations d’hier me sont revenues, en une aube mentale qui avait la fraîcheur du ciel, où montait le jour pâle.

La pleine mer s’étalait : un lac d’argent gris. Le ciel, vert au zénith, se dégradait en jaune jusqu’au ras des eaux. Là, sur un cap bleuâtre, flottait un grand voile rose. Ce voile, de seconde en seconde, s’empourprait ; soudain il prit feu ; et le soleil,

élargissant son orbe, fulgura, tout rouge. Alors la mer immobile entra en vie ; et, dans la brise, des frissons d’or vif coururent sur l’argent mat du lac, qui ondula. Une étoile qui brillait seule s’éteignit. Et le long du cap, trois rangs de montagnes se levèrent, dans une brume blonde.

Des rais fauves jaillissaient de l’astre; le jour s’avivait d’un éclat pur; il faisait bon et chaud; un souffle emporta dans le ciel un vol d’oiseaux blancs, et les petites voiles des pêcheurs sur la mer.

A terre, maisons, mosquée, tout dormait encore, de ce sommeil léger qui précède le réveil. Le silence diaphane, près d’être troublé, inspirait l’attente que l’on sait, devant une horloge qui va sonner.

On ne voyait point d’êtres, et l’on en prévoyait. De légères sonnailles s’égrenèrent.

Ce furent des chèvres, traînant leurs pis gonflés ; un pâtre à sayon de poil, velu comme un bouc, les trayait, devant les portes ouvertes, une à une, par les servantes.

Des Biskris agiles parurent, portant l’eau en des brocs de cuivre rouge, sur l’épaule. Des silhouettes de petits ânes et de nègres défilèrent au loin. Des rumeurs, vagues comme les fumées des toits, flottaient. Tout à coup une trompette sonna, en fanfare aigrelette, le rappel des habitudes et des occupations quotidiennes.

}e suis sorti. Malgré mon impatience de revoir l’ami qui m’attend, là-bas sur les coteaux de l’Aga, j’ai faim et soi! de reconnaître la ville; elle s’éveille de partout, en un roulement de voitures et un murmure de voix. Je vais à la Douane, en bas du quai. Cet escalier y descend. Sur les marches, des Arabes pouilleux chauffent leurs guenilles au soleil ; de lace, ils ont l’œil mort de momies brunes ; de dos, l’aspect de grandes larves grisâtres. Misère d’Islam, qui se laisse silencieusement

mourir, sans même tendre la main !

A côté u’eux, une buvette dans le mur désaltère les portefaix; cela sent l’anisette et les poissons frits.

Les quais sont vivants ; les docks s’agitent ; des commis se croisent avec des

matelots. On charge des camions, des tonneaux roulent; un wagon, sous la poussée d’une équipe, glisse lentement, sur les rails. Les vapeurs, sous pression, fument dans le port ; leurs flancs ouverts engouffrent les cargaisons de chalands. Sur l’eau morte et livide, roulent des peaux d’orange et des traînées d’écume rouge.

Plus loin, la flotillc des barques de pêche se resserre, comme en un port à elle, dans l’angle formé par le quai et le môle. Tels des bateaux d’enfant, sur un bassin. Pressés, poussés l’un contre l’autre, bruns, verts, gris, roses, de couleurs effacées par l’eau et rongées par le temps, ils flottent comme des bouchons, et oscillent avec lenteur, tous à la lois.

A terre, une rangée de canots reste immobile ; des pêcheurs ça et là en calfatent les fentes avec du goudron; ou bien, accroupis, ils raccommodent les filets bruns à noeuds de liège qui sèchent, sur les dalles chaudes. Un douanier vert circule, avec le bâillement résigné de l’ennui.

Un jeune couple anglais! Vigoureux, l’homme et la femme, libres en leurs vêtements de voyage, souples en leurs grandes enjambées, se dirigent vers la jetée, d’où ils admireront Alger tout blanc, dans la lumière.

Je les suis.

Il y a quelque chose d’extraordinairement doux dans l’air : une allégresse de

vie, un enchantement de clarté. La robe de la jeune Anglaise ondule avec un charme vivant. Ses cheveux semblent de soleil. Tout baigne dans le bleu et l’or. Le cœur fond, en une de ces brèves et subites ivresses, que donne la joie d’être.

Et pour moi, n’y a-t-il pas autre chose encore ? Une douceur nostalgique de patrie revue ? La mélancolie des années vécues au loin, de la vie qui passe ? La surprise de détails oubliés, ou que peut-être autrefois je n’avais jamais remarqués; toute la vision neuve et changeante qui se superpose sur le fond immuable de mes souvenirs d’enfance, et qui me révèle : ici, les vieux canons de la conquête mi-enterrés qui servent de borne; là, les balancelles à voile carguée, d’où monte une fumée de cuisine ? A quai, le soleil frappe les anneaux d’amarre. Dans l’eau, il miroite; on dirait une flaque d’huile, où court la flamme.

Déjà, c’est l’Amirauté.

Sous un balcon, une ogive de porte entre des colonnes et des palmiers. Deux matelots fument. A quelque distance, les baleinières blanches, suspendues à des palans audessus de l’eau, s’y reflètent.

Toute une série de petits

logis incrustés de majuscules noires : police de port, tribunal de pêche, bureaux de mer, se succèdent. Puis une antique fontaine, où l’on ne puise point d’eau, montre sa mosaïque effacée, jaune et bleue.

De très vieilles voûtes à présent laissent tomber la nuit et le froid : une âcre odeur de poisson a imprégné les pierres et s’en exhale, comme lame d’une ancienne

poissonnerie. 11 règne une ombre de trois siècles ; lorsqu’on en sort, l’éclat du jour éblouit et dépayse à la fois.

La jetée commence. De massifs cubes de grés, cimentés sur un fond de maçonnerie et un éboulis de roches qui descendent en des transparences d’eau jusqu’au fond de la mer, se crénélent en blocs géants, où les vagues, à travers les embrasures, déferlent. Le dernier gros temps a laissé, sur le chemin, des petits lacs salés.

Méthodiquement alignées, de vieilles ancres gisent à plat; les unes petites, les autres grosses, certaines démesurées ; toutes hors d’usage, rongées de rouille, tordues comme des ceps, ou cassées net.

Ensuite viennent les chaînes de 1er de toutes tailles et de tous poids : câbles, grelins, filins. Elles déroulent leurs mailles en échelles ou se lovent comme des serpents. Mais la lèpre les tient, et elles meurent de vieillesse.

A quelques pas, des obus invalides dressent leur pointe brisée ou, tout du long, par des crevasses, montrent le vide, il en est de si cabossés qu’on les prendrait pour de vieilles bombonnes à pétrole vides.

Toutes ces ferrailles, glorieuses et inutiles, ont l’air de débris de trophées à vendre ; il n’y manque que le marchand. On dirait le bric-à-brac en plein air des Voyages et de la Guerre.

La jetée court, en eau libre, accotant au chemin sans parapet ses blocs lourds. Certains, disjoints, affaissés, semblent peu à peu descendre à la mer qui baigne les roches d’écume, avec une petite plainte.

On va longtemps ainsi. Plus l’on s’éloigne, plus la solitude vous pénétre; c’est un charme presqu’anxieux. Rien que les pierres, le ciel et l’eau. Et cette eau semble si traîtresse ! Un coup de vent, et les lames soudaines franchiront la jetée, qui vibrera comme un mur, sous le bélier. Mais le ciel reste pur; à peine un petit nuage, là-bas, s’allonge et vole.

Cette eau du port est bien trouble, le long du chemin à pic, sans garde-fou ? Si l’on tombait ? C’est absurde d’imaginer cela, et cependant je me rapproche bien vite des blocs massifs, tutélaires. Malaise d’enfant remonté dans l’homme. Je les connais si bien, ces peurs d’autrefois...

Tout petit, trop rêveur déjà, je sentais tellement quelle chose surprenante c’est de vivre! Si souvent, blotti dans quelque coin, j’écoutais, penché sur moi-même, le tic-tac de ma petite âme, les pulsations, seconde à seconde, de mon cœur. Ah ! ce miracle d’être m’apparaissait alors irréel à ce point, que ma vie, pensais-je, allait s’arrêter brusquement. Oui, sans connaître la mort, j’avais conscience d’une menace vague et terrible, qui serait la fin de tout. Alors la petite bête en moi ne remuerait plus; c’en serait fait de penser et de voir! Cette conscience du mystère, jointe au trouble délicieux de pressentir un inconnu si au-delà de mon âge,

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m’horripilait jusqu’aux moelles, d’un long frisson.

Quel homme en lui ne sent, aux minutes d’isolement, surgir, du plus profond de son âme, cette stupeur de vivre, ce frisson de la mort imminente ?

Et plus il fait beau, plus il fait doux, plus la splendeur ensoleillée des choses nous persuade de la fragilité de ce petit souffle, qui est nous-même.

Au delà du phare trapu qui signale la passe, le gros mur de la jetée cesse. Seul, le chemin plat continue et va mourir, en langue de pierre, à fleur d’eau. C’est là, tout à l’entrée du port, où une vague les eut balayés, que le jeune couple anglais se tenait, avec une insouciante intrépidité de race. Ils regardaient.

Le spectacle était grand. D’un côté, l’horizon bleu, la mer pure. De l’autre, Alger, rayonnant dans la clarté, si lumineux qu’un poudroiement jaune l’enveloppait d’un nimbe, et que des étincelles jaillissaient, par centaines, des vitres. Les mosquées, en ce bain d’or, éclataient d’un blanc plus blanc. Les grandes maisons du boulevard prenaient une teinte bise et chaude, où les fenêtres semblaient les trous réguliers d’un crible. L’éclat des toits de la Kasbah éblouissait; et l’azur blond du ciel irradiait comme un saphir en feu.

Sur la gauche, dominant la vieille jetée et la banlieue, les coteaux vert-sombre se cintraient en baie harmonieuse; et les Ecoles supérieures de l’Agha, et les villas anglaises de Mustapha, faisaient, à mi-hauteur, deux grandes taches, ici blanches et là rouges.

Sur tout cela, un jour de fête, un soleil inouï avivant la magie du décor. Et soudain — changement à vue — tout s’assombrit. Le ciel fonça. L’eau bleue devint verte. Alger ne fut plus qu’un mirage éteint.

Un nuage passait.

Déjà il était loin; et des flots d’or vil, s’épandant sur l’azur du ciel et de la mer, ressuscitaient ce pays et cette ville de théâtre. Des voiles de pêcheurs sortirent du port, leur aile d’oiseau blanc au vent. Sur un brick étranger, des matelots cramponnés aux vergues figuraient, dans l’éloignement, un essaim de grosses mouches.

Je revenais, croisant des ouvriers de la jetée : maçons barbus, Arabes crépis de plâtre.

Dans la chaleur et la lumière, que réverbéraient les dalles, un peu d’inconscience me gagnait. Et en ce retour machinal, je revoyais comme en rêve, sans penser, les mêmes choses qu’en allant : balancelles, douaniers, hommes des entrepôts roulant des barriques, Arabes poudreux charriant des malles, devant la Douane.

l’arrêtai l’un d’eux, qui chargea mes colis pour l’Agha.

En haut, juste au-dessus de nous, contrastant avec l’activité du port, une rangée de têtes curieuses et oisives, de tout âge et de tous pays, se penchaient, le long du boulevard. Ainsi posées, au ras de la balustrade, elles avaient l’air décapitées dans le ciel.

La maison de mon ami est tout en haut de pentes dures, entre le plateau Saulière et le chemin des Aqueducs.

Toute une banlieue nouvelle a surgi là, en blancheurs de maisons, en échafaudages de bâtisses, en ravinements profonds du sol. On a bâti énormément, pour les riches et pour les pauvres. La ville, trop étroite, a débordé ; elle envahit l’Agha et Mustapha ; elle mange les coteaux, empiète sur le roc, trace des routes boueuses, qui demain seront des rues, bordées de trottoirs et de réverbères.

Déjà — signe des temps ! — dominant un des panoramas les plus admirables qui soient : Alger, la baie, les monts qui courent vers le cap Matifou, le Jurjura neigeux et la haute mer, ça et là, parmi les arbres, se dressent de grands hôtels à cinq étages, proclamant aux quatre coins de l’horizon la réclame de leurs noms, en lettres capitales d’or !

Les yeux, autrefois, ne voyaient là que du vert.

11 en reste encore un peu, très peu, autour de la maison de mon ami. Elle s’adosse à un ravin fleuri ; et deux ou trois prés, d’herbe drue, bordent la route, où une ânesse grise paît les chardons à fleur bleue.

Voici la grille verte, la maison que je reconnais sans l’avoir jamais vue. Des voix d’enfant s’élèvent du fond du jardin.

Inutile de sonner. La porte s’ouvre sous la main ; et déjà, c’est l’accueil hospitalier : la caresse d’un gros chien frétillant, et, sur le seuil, le sourire doux et sérieux de mon ami...

Là, sur la hauteur, le vent souffle toujours. 11 fait chaud et frais sous les arbres; et les feuilles bruissent sanss’arrêter, d’un ton mélancolique et discret.

Des arums à longue tige penchent, sur un bassin, leurs volutes de porcelaine. Comme on est en janvier les oranges sont mûres. Les grandes cloches des daturas s’agitent, audessus d’eurythmiques acanthes. Et il pousse de pâles violettes le long du gazon de Mahon.

Les jardins d’Algérie ont un charme indéfinissable. On ne peut dire en quoi. Est-ce l’exotisme ? Les plantes grasses à dards aigus, à lames épineuses, à forme monstrueuse de

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chenilles couvertes de poils ? Est-ce le printemps insolite, la tiédeur du climat, et ce vert des arbres un peu sombre, comme dans les cimetières ?

On ne sait; et pourtant une langueur vous frôle et vous touche, comme une caresse de femme; on se sent amolli par quelque chose d’indicible. On n’espère rien, on ne regrette rien; on est heureux; et en même temps on a presque mal, d’un trouble suave et délicieusement triste, qui ressemble à l’amour, et qui ne l’est pas. Des élans vagues vous montent au cœur; une force subtile vous élève, bien au-dessus de vous-même et de la certitude du néant : on a une brève conscience de l’immortalité. On répète la parole de Flaubert : L’air est si doux qu’il empêche de mourir! Car le ciel est trop beau, les feuilles bruissent trop légèrement, pour que ce mirage ne reste pas éternel.

Et même quand la réalité vous réveille, on se replonge, comme un dormeur, dans le rêve sans but et sans pensée. En aucun pays, il n’est plus facile de se détacher de soi-même; l’âme, tout naturellement, s’évade en plein vague, dans le bleu.

Cette langueur suprême, cette sorte de non-être, font la grâce exquise des jardins d’Alger. Qui l’a sentie une fois, ne s’y soustraira plus. Quelques secondes ont suffi pour moi, et sur le banc 011 nous sommes assis, en communion d’esprit silencieuse, mon ami et moi, je suis redevenu tout petit, un être enfant écoutant la vie des feuilles, aspirant la beauté des choses, en ce coin frais et paisible où la brise sent la fleur.

il y a, comme cela, des sensations profondes qui nous subjuguent, en dehors du temps et de l’espace.

La prise de possession des lieux est désormais faite, en moi. De par les secrètes affinités qui lient les êtres et les choses, ce jardin sera mien, tant par l’accueil familier qui me l’ouvre, que parce qu’il s’identifie, intimement, à l’idée que je me fais de la paix du cœur et des sens. Mes rêveries, je le sais déjà, y seront plus douces qu’ailleurs, et teintées de cette fine mélancolie qui suit les retours que l’on fait sur soi-même.

Après le déjeuner, des fenêtres, nous contemplons la mer, toute d’acier bleu. Par delà, le cap s’allonge en pays blond, où miroitent la tache jaune des plaines et le point blanc des villages.

A terre, de l’autre côté du ravin, une baie de cactus borde un chemin escarpé; un troupeau de chèvres escalade, très loin, le coteau; et assez prés, de logis ouvriers, un bruit de fer qu’on bat monte dans le silence, avec des vibrations lentes à mourir.

Devant nous, jusqu’à la mer descend un étagement confus de maisons, en chutes d’escaliers et de terrasses. C’est là que je vais prendre gîte, puisque déjà la prévenance de mon hôte m’impose le couvert, chez lui. Nous nous mettons en quête ; il a exploré d’avance le quartier. Et tout de suite m’agrée le petit appartement que voici, en coin de rue, au haut d’escaliers plongeants, avec balcon sur la baie

bleue, carreau de mosaïque jaune, un de ces lits larges d’autrefois, un divan pour la paresse, et une table pour le travail.

Un grand chat noir, à prunelles de phosphore, semble le maître du balcon et sans se déranger, nous regarde, avec ironie et dédain.

De la rue vient, en ronflement doux, la plainte du tambourin arabe et le nazillement de la petite flûte, exhalés d’un café maure où des pauvres en loques se tiennent, les jambes croisées, sur des bancs.

Sourde et palpitante musique! La petite flûte vrille les oreilles; le tambourin s’élève et retombe sur le cœur. Ce n’est rien comme mélodie, et cela émeut comme un bourdonnement de rêve et une nostalgie d’amour.

Maintenant que ma vie a deux points de repère, deux centres, chez mon ami et chez moi, pour la pensée et le rêve, j’éprouve ce besoin de marcher et de voir qu’ont les nouveaux arrivés. Alger m’attire. 11 me semble que je n’en ai encore rien vu.

Deux routes y mènent : en haut, la rue Michelet ; en bas, la rue de Constantine • Laquelle prendre ? — La seconde, que j’ai tant de fois suivi, gamin, lorsque, revenant du lycée, sur un petit cheval corse dont j’étais très fier, je piquais des deux vers le champ de manœuvre et notre maison de Mustapha.

Un peu au-dessus de l’abreuvoir, où des mules, comme jadis, trempent leurs naseaux, des nappes de tabac sèchent sur des claies, en lits d’algue, en tassement de chevelures brunes, striées de clair, d’où monte une fleur de griserie.

Rien n’a changé. La même poussière blanche se soulève, sur la route, autour des rosses ardentes des petits omnibus. Les eucalyptus restent saupoudrés d’une cendre si tenace qu’il semble que la pluie même ne les lave pas. Un officier à dolman

bleu passe à cheval, comme il en passait, avant la guerre. Des petites mendiantes, filles de celles d’autrefois, courent après les passants et les implorent, le coude au corps, l’avant-bras seul fléchi, la main tendue, avec une moquerie d’œil noir, et un sourire à toutes dents de jeunes louves.

Voici le pont sur le fossé, la porte : une tranchée dans le talus des fortifications.

Sur une petite place militaire, des zouaves, en blouse blanche sur culotte bouffante, font l’exercice. Ils le faisaient il y a vingt ans, du même geste automatique, aux mêmes commandements brefs. C’étaient de vieilles barbes. Ils ont ra-

jeuni seulement. C’est l’armée nouvelle.

De grands bâtiments neutres, manutentions et casernes, s’espacent. Un vieux palmier poudreux, pris dans un grillage en 1er, évase en l’air ses palmes. Sur le trottoir de la rue en arcades, des gens casqués de blanc, des maures à grègues cannelle et veste pistache, vont et viennent. Et, devant le tribunal, stationnent de tristes figures de plaideurs juifs.

Sur la place du théâtre, les cafés regorgent de monde; des ladies et des misses frileuses glissent, vitement, en de grands landaus conduits par des cochers maures et traînés par des chevaux arabes. Des étrangers cambrent leurs grands corps du Nord : Russes, Anglais, Suédois, attirés par ce climat paradoxal, qui tient du printemps par son éternelle verdure, et de l’automne par sa tiédeur ensoleillée. Une vie d’hivernage, de villes d’eaux, flotte et défile, en silhouettes silencieuses, qui se groupent et se dédoublent, tels des personnages de pantomime.

Des robes ondulent, et jettent des éclairs de couleur, dans la poudroyante clarté de quatre heures, qui sonnent.

Par contraste, à côté de diligences disloquées — antiques guimbardes où des Arabes s’empilent, avec des couffins lourds — passent, misérablement, par bandes de cinq ou six, d’autres Arabes presque nus, à peau

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rouge, à face d’ilotes.

Si pauvres qu’ils laissent pousser leurs cheveux sous des calottes rouges devenues noires de crasse, des chiffons aux pieds, comme autour de blessures, ils vont stupides et farouches, matraque en main ; les uns à pied, les autres sur des chevaux maigres et difformes, à qui le poil pousse en barbes folles. Un double panier leur sert de selle et d étriers. Elle non plus n’a pas changé, leur misère d’autrefois, de toujours.

Une odeur d’herbe, fine et âcre, nous poursuit, depuis que nous sommes en ville; elle s’exhale de parties de rues, de maisons entières. C’est l’absinthe. Elle monte des tables de cafés riches et des débits populaires; elle allume aux verres des buveurs sa lueur opaline et trouble. Son arôme se mêlera désormais, très distinct pour moi, au parfum de laine, d’orange, de peau humaine et de musc que répand la ville entière.

Voici les petites arcades de la rue Bab-Azoun. Sur le trottoir de droite qui est sckct paraît-il, sont les beaux magasins. Les jolies Algériennes, et les gens qui se respectent, passent là. Des figures, toujours les mêmes, s’y croisent, de la pharmacie aux médicaments anglais à la pâtisserie mondaine 011 se croquent les petits fours, en s’arrêtant devant les tapisseries et les tableaux.

Le trottoir de gauche reste presque désert, les marchands d’habits et de chapeaux y tournent les pouces, devant leur boutique. Un jeune Maure, indifférent à la vente, sommeille, blanc et un peu bouffi, dans son comptoir de tabacs.

Le long des piliers carrés qui soutiennent les arcades, des affiches de toutes

couleurs annoncent les dé-

parts de bateaux et le spectacle du soir, aux deux théâtres. Une très grande affiche, du Comité des Lètcs, proclame les attractions multiples de la season : véglione paré et costumé, courses à l’hippodrome de Mustapha, batailles de fleurs. Car Alger n’est pas seulement la cité

de songe, où il fait doux vivre ; c’est une ville de plaisir, de jeu et d’amour.

Au débouché, sur la place du Gouvernement, une vie disparate s’agite : voitures, Maltais, Espagnols et Mauresques.

C’est vendredi, jour du cimetière arabe. Des tramways reviennent, pleins de femmes blanches, dont on ne voit que les yeux très noirs et les cils très longs ; elles ont l’air monacal et sensuel ; on dirait des religieuses perverses murées dans des suaires de plâtre. Leurs grands pantalons bouffent en tuyaux d’orgue. Elles marchent gauchement, en écartant un peu les jambes, surtout les vieilles ; on les sent faites pour rester tout le jour accroupies, sur des coussins. Elles donnent la main à des enfants comiques et grassouillets : petits garçons perdus dans d’immenses culottes et coiffés de chéchias rouges ; fillettes sauvages, aux doigts roux de h en ne h.

Des tables vertes à tabourets défoncés se mêlent aux tramways qui stationnent; ce sont les buvettes à bas prix. Là grouillent les conducteurs et les chevaux, des Maltais assis devant des litres, en lace de colons à grands chapeaux : cela sent la bête, l’absinthe et l’homme.

Sous les arcades reflue la loule ; cohue trouble où se coudoient les races : des Allemands à lunettes, des Anglo-Saxons en débraillé de flanelle et casquette de jockey, de vieilles Juives au châle de cachemire et au serre-tête noir, des Biskris habillés de toile, des Espagnoles à « mezzaro » noir sur la tête et, se poursuivant à coup de boîte à cirage, la vermine arabe des petits décrotteurs.

C’est un houleux défilé aux mystérieuses figures, aux cent expressions d’yeux, un raccourci d’humanité qui roule, avec le masque accentué des passions propres à chaque peuple : mâchoires combatives d’Anglais, teints bilieux et taciturnes d’Espagnols, rires d’enfants arabes pâles, nez crochus de Juifs, muffles de métis; et, dans tout cela, le maquillage d’une fille ou le sourire d’une Algérienne.

Le pourtour de la place, en arcades sur trois côtés, a des caractères bien distincts, selon l’endroit. Ici, vers la poste et les rues montant vers la Ivasbah, c’est le grouillement peuple.

Là, dans le prolongement de la rue de la Marine, des éventaires de fleurs, des chaises de jardins, un bassin entouré de palmiers et de bambous, prennent un faux air de square. Des touristes provinciaux y lisent leur journal, d’un air posé, comme sur un cours de petite ville.

Sous les arcades qui mènent au boulevard, sont les vitrines claires et les platesformes fourmillantes de cafés. Ils dominent ici, comme à Marseille, et dans toutes les villes de soleil où l’on vit dans la rue.

Le quatrième côté de la place reste nu. Le long du trottoir qui borde la haute mosquée, enlaidie d’une horloge, une rangée de voitures de place immobilise ses

paniers vieillots, ses landaus déjetés, aux intérieurs de cuir racorni ou de perse sale. Des cochers, à mèche de cheveux sur le front, une rose au veston, l’air équivoque, vous invitent, à mi-voix.

La vieille place, rase et plane, s’étend immuable. L’ombre et le soleil la coupent, inégalement. La statue équestre du duc d’Orléans dresse sa silhouette noire : au pied du socle, il y a un peu d’ombre ; des Arabes assis y dorment ou rêvent, les veux ouverts et morts. Et sous les platanes maigres, le long des kiosques à journaux, un courant de foule ondoie, toujours, en une bigarrure d’habits et un brouhaha confus.

C’est étrange comme le passé et le présent se fondent en moi, ou se succèdent tour à tour! Il est de très vieilles choses que je reconnais, et de toutes nouvelles qui me dépaysent. C’est comme une ville revue en rêve, avec ce changement d’atmosphère qui est l’essence du rêve. Mon moi d’enfant surgit, à de certaines secondes, et déconcerte mon moi actuel.

Ce que je ne retrouve pas, c’est la fraîcheur de mes sensations d’antan, l’intense drame lyrique qui se jouait en mon cerveau, la déformation et le grandissement de toutes les idées. Il y a comme une poussière de temps sur les ressorts de mon âme. La ville aussi était-elle plus neuve et plus blanche? Je le crois. De près, elle

m’apparaît un peu jaunie, passée elle aussi, de couleurs qui s’atténuent encore, dans la fin de jour. Des visages effacés ne me semblent pas inconnus dans la foule; mais ces figures vieillies étaient jadis toutes jeunes; et la génération nouvelle, jusqu’à vingt ans, alors n’était pas née.

C’est bien l’impression du temps qui coule, de la vie qui passe, de la lente et insaisissable évolution de tout et de nous-même, dont nous sommes acteur involontaire et témoin impuissant.

Un nuage a passé. Une fraîcheur subite s’élève de la mer; c’est le premier frisson du soir. Par je ne sais quelle secrète analogie, il s’accompagne en moi d’un retour vers Paris et l’hiver froid. Et la lettre que je laisse tomber dans la boîte de la poste, ma pensée la suit vers les affections laissées là-bas. Elle retourne vers France, en vol d’oiseau voyageur : en une brève conscience d’exil, Alger tout à coup m’apparaît triste.

N’est-il donc pas tel que je me le représentais ? Pouvait-il être mieux, et autrement ? Est-ce mélancolie de ne me retrouver moi-même qu’à demi ? Ou rien, que ce petit souffle froid qui m’a passé sur le coeur ?

Nous sommes revenus à Y Agira au crépuscule.

La petite place de l’Archevêché, très calme, avait un air de province. Devant le palais du Gouverneur, un zouave, baïonnette au fusil, montait la garde. Un père blanc à grande barbe sortit de l’Archevêché. Une femme descendit les marches de la Cathédrale. Des voix s’éteignaient devant l’hôtel des ventes, où des canapés et des fauteuils faisaient salon dans la rue. On eut dit un coin de ville morte.

Mais l’exotisme aussitôt a repris, rue de la Lyre. Sous les arcades, s’ouvraient des magasins d’étoffes nus et sombres, où des toiles peintes et des cotons imprimés s’empilaient par ballots, sentant le chanvre.

A côté, des éventaires de curiosités arabes offraient leur clinquant : petits plateaux de cuivre gravés, pantoufles et bourses de cuir broché d’or, miroirs de Biskra, couteaux emmanchés de bois et ficelés de fer, brûle-parfums de terre historiée de bleu et de rouge, grands bassins et aiguières à dessins creux.

Puis, béaient des entrepôts de plâtre ou de farine ; et des Arabes saupoudrés de blanc, un sac en capuchon sur la tête, s’immobilisaient le long des murs, tenant dans la main leurs orteils nus.

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C étaient de nouveau des magasins de cotons et de toiles, où des mauresques marchandaient des foulards rouges, à des juifs crépus et riant de travers, qu’elles injuriaient.

Des Juifs, on ne voyait qu’eux : c était leur rue. Tout le long des descentes transversales en escalier, ils fourmillaient, comme en un vieux ghetto. C’étaient des Juifs francisés, gardant, sous la défroque moderne, l’allure équivoque de leur race, à la lois servile et orgueilleuse, et ce ploiement séculaire des épaules que rachète la finesse ironique des yeux.

C’étaient de pauvres vieilles femmes, prises du haut en bas dans un fourreau noir, d’où sortaient leurs bras nus et leur tête flétrie, où deux bandeaux cosmétiqués se collaient aux tempes, sous le serretête noir à bout de dentelle blanche.

C’étaient des petits enfants aux grands yeux, de mine déjà réfléchie ; et des jeunes filles, habillées de robes trop élégantes et criardes. Et enfin de très vieux Juifs, portant large pantalon de serge grise, bas bleus, veste noire à petites olives et turban.

Il y en avait de surprenants : de grands maigres à profil de lièvre, et de très gras tout tachés de graisse. Des ancêtres aux yeux morts tenaient dans leur main un morceau de viande crue, qu’ils venaient d’acheter. Leurs barbes flottaient sur leurs poitrines; et ils s’appuyaient sur un bâton, avec lequel ils écartaient les chiens.

Des misérables achetaient, après les avoir longtemps soupesés, des petits morceaux de rebut aux deux boucheries juives, où la viande, coupée selon le rite, pendait à des crocs, en haillons de chair et de graisse, rouges et jaunes, striés de vert, hideusement.

Et cela sentait la pauvreté et les vieux habits. Des odeurs de marché remportèrent.

Sur une place, au-dessus des grands escaliers tombant derrière le théâtre, des halles élevaient leur toiture ajourée ; des chiens, au milieu des épluchures , cherchaient leur vie.

Puis ce fut une monotonie de rue : des biskris lavant leurs pieds à une fontaine, les petits tramways à deux sous roulant pleins de gens empilés, l’enseigne des

magasins anglais devant lesquels stationnaient des misses en voiture, et le va et vient trottinant de chevaux enrubannés sortis par des maquignons.

La place d’Isly s’évasait, autour du maréchal Bugeaud en bronze. L’on voyait à terre force paille et fumier d’un marché arabe. De vieilles négresses, enveloppées de cotonnade bleue, vendaient, accroupies, des pains ronds.

La rue Michelet continuait, bordée de planches. Sur l’autre trottoir, un caravansérail ouvrait ses portes : on y déchargeait des chevaux et des mules. Sur le seuil, et devant une cordonnerie, un café maure et un petit débit de couscouss, des Kabyles aux jambes nues conféraient, saluant les nouveaux venus d’un baiser sur l’épaule.

Passé la porte à pont-levis et le fossé, un square d’eucalyptus, presque vide et déjà sombre, s’étendait. Sur des gradins très hauts, audessous de symétriques escaliers et de parterres fleuris de soucis jaunes, les Ecoles supérieures, blanches et neuves, surplombèrent, sous leurs tuiles rouges.

Déjà s’élevait la pente du boulevard Bon-Accueil, la dure montée vers la maison de mon ami.

Le jour se prolongeait indéfiniment. La mer, du haut jardin, nous apparut toute rose, puis fonça en un lilas clair qui tourna insensiblement au bleu et s’éteignit en gris sourd.

Le ciel, d’un vert d’étoile au couchant, s’assombrissait à vue d’œil sur la mer. La côte lointaine du cap se dissolvait en fumée violette. La lune se leva ; son disque était très large. Elle luisait comme du phosphore ; et toute une traînée pâle tomba et courut sur l’eau : on vit comme les écailles d’un serpent d’argent, qui ondulait.

Alger au loin restait blanc, blafard. On distinguait nettement

toutes choses. Ce n’était plus le jour, ce n’était pas encore la nuit.

Alors, dans tous les jardins, s’éleva la plainte amoureuse, le râle lent et rauque des crapauds.

C’était un chant très doux, très triste.

J’habite une maison de chats.

Mon ami vit dans l’arche de Noé. Il possède des poules, des lapins, un chien, un âne, un chevreau qui tette au biberon comme un nouveau-né. Il y a des grenouilles dans le bassin glauque, des rats sous un hangar et des crapauds dans le jardin.

Lorsqu’on les guette, on les découvre, cachés sous les larges acanthes, obèses et pesants. Ils dorment, les yeux ouverts. Leur ventre blême s’en Ile et se dégonfle en un rhythme paisible. Ils ont l’air de vieillards goitreux, qui savent leur laideur. Parfois, comme d’informes balles élastiques, ils sautent et retombent sur leurs pattes de caoutchouc. Ils ne chantent qu’au crépuscule.

Les chats, chez moi, miaulent tout le jour. C’est la saison de l’amour, et une folie les prend. 11 y en a de toutes couleurs : des noirs très diaboliques à prunelle verte, des blancs aux yeux bleus à tête de femme, des gris â poil ras de souris, des roux sauvages, des cendrés ou des rayés, et certains couverts détachés, comme des monstres.

Tout le jour, ils dégringolent les escaliers, courent sur le balcon, sautent par les fenêtres, galopent sur les toits. La nuit, on entend leurs chutes sourdes, leurs glapissements aigres et leurs hurlements d’enfants égorgés par des sorcières. Ils sont maigres de luxure ou gras de fécondité. Des portées de petits chats rampent au soleil. Des chattes se font belles à coup de langue, en surveillant â la dérobée des matous hérissés, qui, en équilibre sur le fil d’un mur, les couvent d’un regard hystérique.

D’autres font le gros dos, ploient jusqu’à terre leurs souples échines, se soufflent au nez avec fureur et se griffent à toute volée. Un instinct fort les pousse. Une ivresse les roule en attaques d’épilepsie ou les jette du haut des arbres. Ils s’envolent, culbutent, se précipitent, d’une vie de clowns et de gymnasiarques.

Et leur sabbat exotique a pour orchestre continu le tambourin et la flûte, qui s’élèvent du café maure voisin, en stridente petite plainte coupée de gémissements sourds.

Je ne sais pourquoi, une secréte analogie me rappelle des ondulations de Mauresques, et des regards de portefaix, fleuris d’une rose à l’oreille, je revois l’expression alanguie de jolies femmes, dans la rue, et sur les visages d’hommes quelque chose d’aigu comme le désir. On sent dans le laisser-aller des démarches

une mystérieuse grâce animale. Elle cambre les tailles des Juives roses, des jeunes Espagnoles à peau bise, au nez camus; elle sourit dans les yeux des Mauresques voilées du trottoir ; elle flotte dans les légères robes vivantes des étrangères. Des effluves rôdent entre les êtres. Une volupté molle est dans l’air. Elle flotte comme le pollen invisible, dans les jardins, quand les fleurs s’aiment.

L’amour au soleil ! Quelque chose de libre et sans rien des tristesses du Nord, la certitude que cet amour existe, remplit la vie, et l’égaye de toute la splendeur ambiante de décors d’azur et d’émeraude, voilà ce qu'on sent si bien, ici, et qui baigne l’âme de tant de douceur.

Y a-t-il un jour ou des semaines que je suis arrivé ? Je ne sais. La notion du temps n’existe plus pour moi.

Mais un charme, toujours, me ramène à Alger, qui m’apparaît le même et pourtant nouveau.

Deux coins vivants me plaisent, surtout : le Marché de Chartres et la Pêcherie.

Le Marché, avec ses petits auvents de toile,

ses appels de mercantis, son coudoiement de femmes, déborde de bruit et de mouvement.

Des Mahonnais trop gras, à voix rauque, vendent des légumes et des fruits. C’est un tohu-bohu de couleurs : carmin de radis, jaune d’oranges, vert de pastèques, violet d’aubergines, rouge de carottes et brun de jujubes, que relèvent encore, sur l’éventaire des bouquetières, l’éclat rose, lilas, blanc, bleu, de fleurs vives trempant dans l’eau.

Des Mzabites, drapés dans un caban épais comme un tapis, à manche vide, ce qui les fait paraître manchots, pèsent du beurre, à côté de faces exsangues de vieillards à bonnets rouges, vendeurs de citrons. Des Juifs étalent delà mercerie et des bouquins mangés aux vers. Et on voit un étal pourpre, sur lequel un nègre boucher, de ses mains sanglantes, coupe la viande crue, avec un couteau d’ogre.

Quoiqu’il soit matin, il fait très chaud : les faces humaines transpirent comme des alcarazas. De petits Arabes, presque nus, portant des couffins plus gros qu’eux, se bousculent derrière de grosses ménagères. Et des bonnes, à jupon libre et camisole sans corset, les yeux meurtris et cernés, caquétent, avec des rires gras.

Plus exotique est la Pêcherie. Des escaliers y descendent; on y voit des tortues, des singes, des oiseaux des Iles, des articles de pêche, des ananas, entre des régimes de bananes et de dattes.

En face de restaurants en plein air, d’ou s’exhale un fumet de bouillabaisse, des Italiens ambulants jouent de la guitare et raclent du jambon. Des poissonnières, derrière de petites tables, ouvrent des huîtres, des praires, des clovisses et des oursins, qu’elles empilent sur de petites assiettes.

Un vieux pêcheur, trop âgé pour ramer, un grand-père au bonnet napolitain et aux oreilles cerclées d’anneaux, vend en silence des crevettes. Il garde une expression d’indifférence qui surprend ; ses yeux ont le gris éteint de la roche usée par la mer.

A côté, des langoustes vivantes, dans des paniers, cisaillent l’air de leurs pinces, en crispant leur queue. Des crabes, sur le dos, griffent le vide. Des sardines en rayons, sur des claies rondes à terre, éblouissent comme du métal et jettent des éclairs d’argent. Cela sent l’algue et la mer.

Sous les voûtes, dans les corbeilles et sur les tables de pierre, des poissons halètent encore : rougets, anguilles, pagres, mérots, brochets, dorades : ils sont bleus d’acier, gris d’étain, roses lamés d’or, ou blancs teintés d’émeraude ; toutes ces couleurs vivent, pâlissent ou se glacent de reflets mourants. De singulières harmonies, de délicates courbes président à ces agonies lumineuses. Il est des poissons aigus comme des poignards, d’autres qui bombent en boucliers, certains papelonnés de cuirasses d’écailles. On en voit d’énormes dont la gueule se dentèle, et de tous petits qui ont les nageoires barbelées en scie. Sur tous, danse un éclat micacé de papillons et une lueur polychrome d’arc-en-ciel.

J’aime encore la Bibliothèque, une vieille et fraîche maison arabe, à ciel libre.

A l’entrée, étroite et pavée, de la rue de l’ État-Major, on aperçoit sa porte massive.

Sans doute, le Palais du Gouverneur et l’Archevêché sont mieux, avec leurs petites portes ouvragées, leurs panneaux sculptés, leurs galeries à jour ciselées, leurs sombres escaliers blancs, leur pourtour carré d’arcades ogivales que dallent des faïences peintes.

Mais la Bibliothèque a une grâce intime et recueillie. On y sent, en pénétrant, la fraîcheur de cave des pièces habitées seulement par les marbres et par les livres, et que délaissent les hommes : il y régne une paix de maison morte. Les statues qui se dressent dans la cour ont le Iroid regard des êtres éternels.

On devine en elles, ainsi que dans les in-folios entassés à l’étage supérieur , la sérénité vétuste des choses immanentes,

sans fin, où s’éternisent l’art et la pensée.

Presque personne. Un prêtre, assis dans la galerie, consulte un grand livre de théologie, relié de cuir brun, rouge sur tranches et imprimé en gros caractères sur papier jauni, taché par places. Un vieillard, coiffé du turban, des lunettes au nez, feuillète, debout, des paperasses.

Par les portes ouvertes, on aperçoit des salles obscures, où des dos de livres se détachent sur des rayons, en reflets éteints.

La flamme pâle d’une bougie, promenée par le bibliothécaire, va et vient, lointaine derrière les vitres, comme un feu follet. Le plein jour bleu tombe du ciel, et inonde la maison ouverte. Une giroflée jaune, au faîte du toit, fleurit et se découpe

délicatement dans l’azur.

Un oiseau vole ou se pose sur les balustres de bois. Un grand silence dure, qu’effleure de loin en loin le bruit d’un feuillet qu’on retourne, ou le pas, comme détaché et lointain de la vie, de quelqu’un qu’on ne voit pas, le gardien de ce cloître sans habitants.

De là, une association d’idées naturelles me conduit souvent au lycée, pour attendre, à la sortie des éléves, un de mes professeurs d’autrefois, l’aimable et délicat M. de G...

Le lycée, en quelle paresse rêveuse j’y vivais! Que de fois l’ai-je manqué, préférant vagabonder à cheval sur les routes ! J’en ai gardé un souvenir d’ennui, l’obsession de reproches et de pensums, de visages de maîtres grondeurs. Cependant il est gai et riant à voir, propre et blanc, sur une assise de larges escaliers, avec ses cours d’arbres et scs galeries en viaduc.

La rue Bab-el-Oued y mène, pleine d’Espagnols : on y vend des cacaouettes, comme jadis. J’ai passé là, enfant, plus de trois mille lois peut-être, avant qu’on m’enfermât, interne, derrière les grilles. Et, si j’y pense, j’étais presque heureux, en comparaison du lycée militaire de France, froid et noir, qui m’attendait. Ici, du moins, quelqu’un s’intéressait à moi : c’était vous, mon cher de G...! Et je revois encore votre sourire.

Tout contre le Lycée, dominant la place, s’élève, en pente presque droite, le Jardin Marengo.

Il est froid et solitaire; le vent de mer y souffle continuellement. Quelque vieillard se chauffant au soleil sur une terrasse, quelque mauresque qui passe donnant la main à un enfant : c’est tout. De grands arbres font une ombre humide. De fades ou violentes odeurs végétales s’élèvent, par bouffées. Et les feuilles, en un murmure, sans s’arrêter frissonnent, d’une vibration stérile et infinie comme les clapotis courant sur la mer qui s’étale, au large, jusqu’au bas du ciel.

Le charme de ces jardins publics est qu’ils ont l’air fermés : ils sont vides. On v oublie l’obsession du visage humain, on y fraternise avec les arbres, en cette mystérieuse communion que crée la solitude. Et si quelqu’un erre dans une allée, on le regarde s’éloigner avec la sympathie indifférente que l’on éprouve, devant un décor de théâtre, pour les figurants de la vie.

Un Arabe est venu s’asseoir sur un banc : un homme jeune et extraordinairement pâle, aux yeux dilatés par la folie ou quelque ivresse de haschich. Il souriait, avec une expression d’extase indicible, et disait, d’une voix altérée de joie :

— C’est moi qui suis le Bon Dieu ! A présent, il ne pleuvra plus. Il fera toujours beau. Tout le monde rira. Les hommes seront contents !

Mosquée Sim Abd-eh-Ruamax

Il reprit :

— Je suis la lumière.

Et regardant le soleil :

— Tu n’éclaires pas comme il convient !

Alors il cracha vers l’Astre et lui ordonna de disparaître, afin qu’il prît sa place. Et toujours revenait la tendre et touchante prophétie :

— Je suis Dieu, et maintenant tout le monde sera heureux !...

En haut du jardin, la jolie petite Mosquée de Sidi-Abd-Er-Rhaman dresse son minaret fin. Dans la cour qui surplombe l’horizon en terrasse, règne un repos d’arbres et de pierres tombales. Ce silence d’enceinte religieuse a quelque chose de plus doux et de plus sérieux qu’ailleurs.

C’est là que j’ai le mieux senti Alger, dans mon cœur. Par les jours purs et d’or, j’ai goûté là, dans un trouble indéfinissable, la pensive joie de vivre et la certitude de mourir, toute l’illusion de flotter au milieu des apparences d’êtres et des ombres de choses. Cette vérité de Shakspeare : Nous sommes faits de la meme

étoffe que nos rêves, m’était une ivresse immatérielle, une joie éthérée. Et dans ce mirage d’azur et de soleil, s’élevait en moi la prescience d’une autre joie libre,

inexprimable, surhumaine, quasi divine, qui existe peut-être ailleurs, et dure éternellement.

Puis de grandes ombres soudain traversaient le ciel, comme un vol d’ailes noires : tout l’enchantement s’éteignait. Rien n’était plus qu’une mer de plomb, une ville d’ocre, un ciel de fumée. Une tristesse du Nord pesait sur les choses. L’âme avait froid.

Ces alternatives d’ombre et de clarté, ces saisissants contrastes de vie et de mort de la lumière, frappent, ici, profondément l’esprit, qu’ils jettent sans transition du rêve à la réalité. L’état dame continu semble, en ce pays, un oubli heureux coupé de réveils fréquents; un conflit — comme en songe — entre le désir d’infini repos et le rappel à l’activité de la vie : quelque chose que l’on sent intimement, qu’on ne sait exprimer, et dont ces subits embrasements de soleil suivis de tombées d’ombre sont comme le fugitif symbole.

La Kasbah !...

Ce mot magique a intrigué mon enfance. Il m’a poursuivi des années, tant il fleurait le mystère et me suggérait de choses vagues et inquiétantes. Prononcé, il avait un son particulier. Dans la bouche des ordonnances de mon père, il s’accompagnait d’un rire et d’un clignement d’œil spécial. La Kasbah !... Je savais seulement que des rixes sanglantes y éclataient, la nuit, entre Arabes et soldats, et aussi qu’il y avait là des femmes. Quelles femmes ? Je l’ignorais. Sans doute des créatures peu naturelles et très différentes des autres. Je me représentais un repaire dangereux et enchanté des "Mille et une Mjuits.

Aussi, en revoyant la rue de la Kasbah, mon imagination s’est brusquement réveillée : c’est avec une curiosité de petit garçon que je suis monté, m’essoufflant le long des plats escaliers.

Cet aspect de jour déçoit presque, au premier abord. Il n’y a rien de très mystérieux dans ces échoppes : métiers divers, épiceries mzabites, cafés maures aux linteaux desquels s’ajourent des festons de papier de couleur, bains maures où l’on aperçoit, dans un entre-baîllement, des burnous blancs en une buée épaisse. Puis, toutes les rues, pavées de pierres bleuâtres, portent la plaque municipale, qui déconcerte.

Cependant, sous un étroit passage couvert, un bazar reste original ; on y vend des choses en cuir : babouches, gaines de miroirs et de couteaux. Une agglomération de boutiques à auvents de bois remplit la rue : des légumes s’y amoncellent, des pâtisseries frites, du couscouss arrosé de beurre et des figues de Barbarie. Des femmes emmitouflées de voiles marchandent avec âpreté. Des senteurs de pétrole dominent, et de musc.

Uni- Rue de la Casbah

L ’i/llçéric ^Artistique 6" Pittoresque

On monte toujours, en zig-zag, à l’escalade. Les faîtes des maisons se rejoignent presque, resserrant le ciel en un ruban d’azur. Des portes, vertes ou noires, sont closes : une main rouge s’y imprime, comme une trace de sang; ou bien, au mur, pend un fer à cheval ramassé sur la route, dicton figuré dont le sens est, pour les hôtes : — « Si sous ce toit tu parles inconsidérément, que le coup de pied de ta mule te casse la mâchoire ! »

Des renfoncements d’escaliers peints en bleu, des intérieurs pavés de faïence se succèdent, en une ascension d’impasses et de voûtes. Ça et là une fontaine coule, des verdures émergent de cimes de plâtre.

Partout, des ombres bleues coupent les murs blancs. Cela donne l’impression de décors de Théâtre, vus au jour.

Le silence a quelque chose de particulier : on sent la vie sourdre derrière ces

maisons fermées, ces grillages étroits. Des rumeurs traversent les murs : plaintives chansons de femmes, disputes. Parfois, en des cours ouvertes, apparaissent, accroupies et peintes comme des idoles barbares, de grasses Mauresques, impures.

Et l’on monte, l’on monte toujours, d’escaliers en escaliers, de détours en détours. Des femmes en blanc descendent, qui vous dévisagent avec ce regard lascif où rit l’ironie. Quelque Arabe gratte à une petite porte, échange un mot de passe mystérieux, entre en se courbant et referme aussitôt les verrous. Du haut d’une ruelle solitaire, une Mauresque sénile, courbée en deux sur un bâton, semble une très vieille fée.

Autre est la Kasbah de nuit.

Jusqu’à dix heures, elle bruit d’une vie sourde et soldatesque. Des zouaves, agiles comme des chats-pards, grimpent ou dégringolent les escaliers. Des marins

en goguette battent les murs. On entend des cliquetis de sabre et des refrains d’ivrogne.

Les échoppes des tisseurs de soie et des brodeurs d’or sont closes.

De loin en loin, un café maure.

Des Arabes y jouent aux dames, ou un narrateur conte une histoire : des formes humaines, enveloppées du suaire de leur burnous, gisent, sur des nattes.

A mesure que l’on monte, la Kasbah devient méconnaissable ; toutes ces rues, étiquetées au jour, apparaissent mystérieuses, inconnues. On s’y perd.

Elles montent, descendent, se croisent et s’enchevêtrent en un dédale inextricable.

En des rues bizarres, des cabarets où l’on racle de la musique sentent l’anisette d’Espagne ; de vieilles créatures se tiennent aux portes ; des femmes, accoutrées comme des saltimbanques, hèlent les passants en « sabir », en italien, en espagnol.

Des ordures jonchent le sol et fermentent. Et l’on respire enfin, tout en haut, lorsqu’en plein air, au pied de l’ancienne Kasbah transformée en caserne, on aperçoit du vert, l’espace et la mer

Une clarté jaune tombe des réverbères; ils s’espacent, et la nuit grandit. Il y a des flaques de lune et des trous noirs de coupe-gorge. Des coins d’ombre et de clarté alternent. Des escaliers exhalent des fraîcheurs de cave. Des impasses gardent et interdisent certains lieux. On voit l’arête des maisons se découper, lumineuse ou noire, sur l’azur constellé d’étoiles. La lune blanchit les murs d’un éclat de phosphore ; et des spectres d’Arabes, attardés en des conciliabules, projettent sur le sol une ombre de statues.

Des fuites silencieuses de chats profilent un galop d’ombre ; des rats font curée sur des monceaux d’immondices. Au seuil de portes, une bougie allumée à terre éclaire les pieds nus et le bas du visage d’une Mauresque, assise sur la première marche de l’escalier, attendant quelqu’un. Des visages fardés s’encadrent aux étroites lucarnes, des voix parlent aux judas des portes ; on entend des musiques

en sourdine, un rire qui meurt.

Une odeur de musc et de chair traîne dans le vent doux.

Les rues se vident de plus en plus. Le sabbat des chats pousse sa clameur hystérique. Les derniers matelots ont disparu, happés en des entre-bâillements louches. Même une petite flûte, qui laissait tomber un filet de musique, grêle et mélancolique comme l’eau, s’est tue.

Plus rien, que la paix et le froid de la mort, d’une mort où la vie couve.

Le silence plane, un silence équivoque et chuchotant. Alors il semble que la ville entière parle une langue inintelligible, à voix basse. L’on ne perçoit plus qu’un pas monotone, sonnant sur les escaliers polis, usés par une centaine de générations. Le rêve vous gagne, le mystère vous enveloppe, rhallucination entre en vous : des yeux de femme paraissent vous contempler à travers les murs, comme sous des voiles de pierre; des souffles errent sur votre visage, des mains invisibles vous frôlent.

Et peu à peu un malaise délicieux vous hante, l’angoisse de ne pouvoir jamais plus sortir de ces rues enchantées, où un charme vous retient, comme si vous étiez condamné à y errer éternellement.

Hier soir, à plusieurs, nous avons exploré la Kasbah.

Le clair de lune rayonnait sur la ville et la mer. 11 faisait tiède et pur.

Non loin de la synagogue, au bas d’un large escalier plat, s’empressaient des Biskris, des Européens. Les you! you! glapissants de femmes que l’on ne voyait pas encore, perçaient l’air, se rapprochant.

Et tout au haut des marches, nous vîmes houler un flot de Mauresques blanches; des lanternes, que des hommes portaient au bout de bâtons, oscillaient dans le noir. Lentement, avec des arrêts, cette théorie blanche s’écoula, le long de l’escalier, en se massant pour pousser les you! you! aigus. Toutes ces têtes de femmes s’éclairaient aux lanternes d’une lumière neigeuse, où les grands yeux bleuis de khôl scintillaient comme des diamants noirs. C’était un mariage qui

passait.

Nous nous sommes engagés dans les ruelles étroites.

Des bains maures s’exhalait une tiédeur humide, sentant la laine. Plus loin, par une fente de porte, nous vîmes des Arabes se prosterner à plat, en un bourdonnement de prière.

Et puis, commença le vide charmant des escaliers zig-zaguant, noirs du nuit ou blancs de jour lunaire. Une petite fille, déjà femme, sur un seuil de porte, souriait dans la clarté pâle : son teint bistré prenait une étrange teinte; on eut dit une statue de cuivre reflétant la lune. Un mystère l’enveloppait, fait de silence et d’attrait charnel.

Des Arabes rôdaient dans la ruelle.

Au judas d’une porte close, apparut ensuite, aperçue en un cadre étroit, comme adossée à un portant de Théâtre, et dans la même lumière fausse, une femme, endormie sur une natte. Son visage, un peu bouffi, avait le blanc du jasmin ; ses cheveux noirs restaient nattés, sous sa coiffe. Ses cils semblaient longs comme des épingles. Et son rêve souriait.

Toujours l’escalade, du noir, du blanc, des culs de sac, des détours, un bruit vague de tambourin et des arômes d’encens.

Puis soudain, le quartier bizarre s’éclaira, avec ses oripeaux cinglant l’œil, ses vieilles femmes, son relent d’anisette. Nous sommes entrés dans un de ces bouges, où s’attablent les matelots.

Un petit bancal, borgne et grêlé, a aussitôt pincé sa guitare. Et des Malagaises, montant Tune après l’autre sur la table, ont sauté les danses agiles d’Espagne.

Leur visage crûment fardé s’éclairait d’une ivresse. Elles frappaient du pied avec fracas. Leurs bras se courbaient en cadence. Leur corps souple ondulait, se renversait, se pliait, tournait et descendait en spirales lentes de tango ; puis elles rebondissaient, et la table, sous leurs talons furieux, ronflait comme un tambour.

Après, dans le fandango et la jota, au rhythme des chants à pleine voix et des mains claquant comme des castagnettes, ce fut, entre danseuses sur le sol, une danse vive et passionnée, qui, même dans ce bouge, rappelait la patrie lointaine et mimait l’amour libre ; une danse où la femme piaffe comme une mule qui encense, fuit en appelant le désir par des cambrements de reins et des torsions de vie, s’approche par bonds, s’éloigne d’un caprice, palpite, s’envole et retombe, à la clameur forte des ollés ! tandis qu’au milieu de la fumée et du bruit, la guitare étouffée égrène par dessous ses petites notes vibrantes.

Nous sommes sortis. Ces danses et cette musique m’obsédaient encore longtemps après. Il y a là quelque chose de si instinctif, de si naturel, de si vivant ! Et je me rappelais la tristesse de la danse du ventre chez les Mauresques : cette danse toute matérielle, organique, qui suggère l’idée d’une volupté sans âme, tant elle est automatique et animale.

Précisément, c’est à la porte d’une riche Mauresque que nous nous arrêtons. Notre guide parlemente : nous montons l’éternel petit escalier blanc en spirale : Nous voici dans la galerie carrée, sous le ciel d’un azur laiteux.

Une vieille femme nous fait prendre patience; et en attendant l'Idole, l’intérieur disparate étonne. Des meubles délicats à incrustations de nacre, des aiguières fines jurent avec des glaces de France banalement dorées, des pendules en zinc argenté. Des coffrets ciselés reposent sur de prétentieuses chaises de tapissier. Des étoffes brodées se marient à des cretonnes du ‘Bon Marché. Et le lit, haut et large comme un autel dans le fond, porte un édredon rouge de ferme sous un couvre-pied de petite bourgeoise.

Voici la femme, haute et belle, nonchalante un peu, la mince taille ondulante, le sourire nuancé de grâce et de dédain. A la regarder, versant le café dans les petites tasses, elle semblait, elle aussi, porter en elle le contraste des choses qui -l’entouraient, un disparate de distinction mauresque et de vulgarisation européenne ; on sentait que sa beauté recherchée faisait d’elle l’intermédiaire de deux races, comme sa chambre était le point de contact de deux civilisations.

Et dans mes oreilles, devant mes yeux, repassait la danse d’Espagne, l’obsession de ce coin brutal et non frelaté, cru et franc comme le vin bleu des matelots et des portefaix.

Nous voici dehors, errant, à la descente cette fois, le long des escaliers plongeants. Nous rentrions, quand l’un de nous s’avisa que nous devions voir une m’chctcha, intérieur des fumeurs de kief.

Un bouge, seul éclairé dans une impasse d’ombre, et tout rempli de fumée lumineuse, nous ne vîmes que cela, d’abord..

Puis, à travers ce brouillard jaune, apparurent les têtes et les corps d’une douzaine d’Arabes, accroupis et silencieux. Ils ne faisaient d’autre geste que de se passer, de l’un à l’autre, une très longue pipe et d’en tirer une lente, une énorme bouffée, qui se répandait en nuage et exhalait une odeur d’herbe.

Notre présence, loin de les déranger, les ht sourire, hospitalièrement. Le patron nous désigna des bancs, que les occupants cédèrent de bonne grâce; et il nous tendit la pipe où se volatisait, au creux du foyer, une fine baguette de kief durci.

— Bono kief, dit-il.

Et une douzaine de voix psalmodièrent pour nous encourager et nous rassurer :

— Bono !

Nous voyant peu convaincus, l’hôte reprit sa pipe et en aspira une prodigieuse bouffée. Ses yeux se dilatèrent.

Ses dents blanches riaient, et une goutte de sueur perlait sur sa face alanguie.

Tous les autres montraient le même regard, la même hébétude. Et elle apparaissait troublante et mystérieuse vraiment, leur joie muette à s’enivrer de poison.

Car le kief, on le sait, est le haschich.

C’est le chanvre indien, père du rêve et des hallucinations, pire que l’alcool et l’opium, ce terrible excitant que Baudelaire, en ses Paradis artificiels, célèbre avec une sorte d’effroi et de volupté mystique.

la griserie factice

L’étrange substance augmente la personnalité, amplifie les sensations, agrandit l’illusion du temps et de l’espace. En pâte verdâtre, confiture forte et répugnante qu’on absorbe dans du café : c’est le majoun. En tabac vert, pareil â du foin haché menu qu’on fume en poussière ou durci en baguettes, c’est le kief. Le majoun est violent; il déchaîne l’ivresse cérébrale. Le kief reste anodin, il grise seulement.

Et pour les Arabes, kief ne signifie pas seulement

c’est un mot vaste et profond, qui incarne les longs repos, les méditations immobiles, l’extase des heures coulées à l’ombre et au soleil.

Ce peuple, rêveur par nature, n’a guère besoin d’être stimulé ; aussi ceux qui recourent aux excitants sont consi-

dérés comme des êtres inférieurs ; et ils se

recrutent ordinairement dans le bas peuple.

C’étaient bien, en effet, de pauvres hères, les fumeurs qui nous entouraient ; des portefaix, des ouvriers du port, des casseurs de pierre, tous gens qui peinent le jour, et qui viennent chercher à la mchacha , la nuit, leur part de repos et de rêve. Aussi rien n’était frappant, touchant presque, comme la naïveté de leur

ivresse.

Pas une parole, rien qu’un sourire élargi, des yeux plus dilatés, la sueur perlant plus fort à leur front, et toujours ce geste de se passer fraternellement la pipe et d’en tirer un nuage de fumée. Puis de longs, très longs silences, où ils restaient vagues, hypnotisés, les uns à contempler au mur de rares images grossièrement coloriées, les autres â écouter le bruit, presque imperceptible au fond de la salle, d’un minuscule jet d’eau.

Dans la lumière et la chaleur, l’âcre odeur d’herbe qui commençait à nous soulever le cœur, de loin en loin, la voix gutturale de l’hôte laissait tomber ce mot :

— Bono kief !

Et cette voix était pleine de bienveillance, de protection et de pitié pour nous. Car ces pauvres, ces misérables se sentaient riches et tout puissants. Affranchis de leur misère, ils entraient dans l’extase et l’oubli, au paradis merveilleux du Coran !

Comme le temps passe !

J’ai reculé tous ces jours-ci, par je ne sais quelle pudeur, à remonter vers le passé. « Ma vie d’enfant n’est plus ! » pensais-je. Et je redoutais presque ce pèlerinage à la tombe des miens, ou à la maison qu’ils habitaient, jadis.

Le souvenir a quelque chose de profond, de sacré. Il ennoblit et serénise la vision des choses. Pourquoi risquer de l’amoindrir, en constatant que la réalité est moins intense que l’idée recueillie qu’on garde d’elle ?

Et cependant, pouvais-je me soustraire à cette visite rendue à ce qui n’est plus, et qui répond à une curiosité si douce et si triste, que les plus humbles eux-mêmes s’acheminent, des fleurs en main, vers le cimetière, ou bien vont contempler, avec une complaisance mêlée de regrets, la maison, redevenue étrangère, qui leur appartint autrefois ?

Mon ami m’a accompagné.

Nous avons gagné le chemin des Aqueducs qui, entre roc et ravins, serpente en lacets, vers les hauteurs de Mustapha. Des graminées roses, à tiges d’aiguille, fleurissent le roc suintant, couvert d’herbe mouillée. Du ravin, rempli de broussailles vives, et enchevêtré d’un fouillis d’arbres et de plantes, monte la fraîcheur d’un ruisseau perdu sous la verdure et qui susurre à peine.

Un trot de cheval sonne derrière le repli de la route. Des touristes passent, avec de beaux enfants blonds ; le plein ciel et la mer ensoleillés attestent la vie. Une couleuvre, le long de la balustrade verte, se glisse dans les herbes.

Un chemin, tortueux et rocailleux, s’enfonce sous une voûte d’olivier. Le temps a disjoint ses larges pierres plates teintées d’azur : on dirait le ht sec et bouleversé d’un torrent.

D’autres chemins s’ouvrent, lisses et déserts, conduisant à de silencieuses villas, entre une haie de fleurs rouges, hautes et bizarres, qui ont l’air d’oiseaux aux ailes pourpres et au bec pointu.

Des jardins en fleur égayent de larges terrasses. Des bougainvillées drapent de rideaux violets des maisons blanches. Sur la gauche, des parcs de grands hôtels dévallent, en plates-bandes où sinuent des allées ratissées : de vieux arbres y versent une ombre douce. On voit sur des bancs des silhouettes de femmes. Et l’on pense, par cette radieuse journée, à des étrangères frileuses, à des nostalgies de malades.

Trois grands arbres en pot, dans une petite maçonnerie à carreaux peints ; un pont, des roseaux à feuilles de glaive, des jardins encore, des murs et, toute blanche et poudreuse, la route montante de Mustapha-Supérieur !

Elle tourne elle aussi, en courbes molles, indéfiniment. A chaque éclaircie, on

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