ALAIS D’ÉTÉ DU GOUVERNEUR. - MUSTAPHA
voit la mer. Les arbres, comme sur toutes les routes d’Alger, sont blancs de poussière. Le Palais d’été, blanc, se dresse au tond d’un beau jardin, de verdure neuve et riche, bien lavée, qui a un luisant d’émeraude sombre et d’or.
On va. Des tramways descendent, dans un nuage de poussière épaisse comme plâtre. Puis, le large boulevard de Mustapha s’ouvre, au pied de collines éventrées de toute part par les fondations de maisons neuves. Elles surplombent à pic, ces maisons ; des escaliers scellés dans le roc y grimpent, obliques, tels les escaliers mobiles des grands bateaux. Il tait trais, sur cette large route neuve, comme dans les rues où l’on bâtit : cela sent la terre et la pierre remuées.
Encore un peu, et le boulevard interrompu s’étrangle, coupé de biais par le chemin montant qui atteint, de circuits en circuits, le cimetière. Une croix de fer â ce coin de routes. Et une rampe en terre rouge s’élève, dominant la plaine.
Celle-ci, tout en bas des collines, s’étend, comme un manteau rapiécé : on distingue les sillons des potagers, les carrés bruns des champs, les taches vertes des bananiers, l’enclos embroussaillé du Jardin du Hamma, et enfin, s’arrondissant, la ceinture grise des sables de la plage.
On monte plus haut. Voici les tombes.
Tout de suite je reconnais, à l’angle du cimetière, entre des cyprès, un petit toit blanc. On dirait une maison d’enfant. Dessous, dans un caveau, dort notre père. On l’a descendu là, il y a vingt ans, un matin de soleil. Je revois encore les parents et les amis. Quelqu’un me tenait par la main. Et sans comprendre la mort (j’avais dix ans), je me rappelle quel poids écrasant m’étouffait la poitrine.
Le calme et lumineux cimetière, en plein ciel, dominant l’espace, les coteaux et la mer!... Il n’a pas changé. Tel je l’ai quitté, tel je le revois. Je ferme les yeux, et je retrouve mon âme oppressée d’alors. Je les rouvre; et une Vierge de plâtre qui se dresse un peu plus bas, sur un tertre, m’intrigue, comme je m’en souviens tout à coup, elle m’intriguait ce jour là, au plus profond de mon angoisse, parce qu’elle portait, comme aujourd’hui entre ses épaules, un trou rond, qui en montre l’intérieur creux, tout sombre.
Les idées d’enfant sont bizarres! Une détresse m’étreignait de voir descendre le cercueil, de pressentir que le malheur qui me frappait était irréparable, nonseulement pour moi, mais pour beaucoup d’autres ; et cependant un peu de mon âme légère s’évadait dans la radieuse matinée, s’étonnait de vivre devant ce mystère de la mort et, curieuse, interrogeait la mine des gens et l’aspect des choses. Entre toutes m’étonnait cette statue de Vierge, ainsi mutilée et vide.
Chose curieuse que la mémoire! Aujourd’hui seulement, sur les lieux mêmes, je me rappelle cette sensation oubliée complètement, pendant vingt ans. Si je n’étais pas revenu au cimetière, jamais peut-être ce détail enfantin, perdu, disparu en une case obscure de mon cerveau, n’aurait ressuscité, dans sa puérile insignifiance.
Singulière vie que celle de ces cellules nerveuses endormies en nous, quasimortes, et que réveille, après si longtemps, l’étincelle électrique du souvenir !
« Quel mystère que le passé! Et comme il est vrai que nous nous déposons » nous-même dans les objets qui nous entourent. Nous les croyons inanimés. Ils » vivent cependant; ils vivent de la vie mystérieuse que nous leur avons donnée... » Tout cet ensemble de choses indicibles qui a été nous-même reste là dans » l’ombre, ne faisant qu’un avec les objets sur lesquels nous nous sommes » empreints à notre insu. Un jour enfin, par aventure, nous revoyons ces objets; ils » surgissent devant nous brusquement, et les voilà qui sur le champ, avec la toute » puissance de la réalité, nous restituent notre passé. »(*)
Il n’y a presque jamais personne dans ce cimetière de Mustapha, il sent la campagne et non la ville. Des fleurs poussent partout, dans la verdure des cyprès; et tout le jour le soleil lait lever l’herbe et germer la vie...
N dus revoici en bas, au pied de la croix de fer. Un chemin s’engage entre des haies, qui conduit, en contournant le coteau, jusqu’à la descente sur le Jardin du Hamma.
Des terres rouges et cultivées, des bouquets d’arbres alternent. Les haies sont fleuries de mimosas et de liserons, où du genêt d’or passe ses épines, entre des raquettes de cactus hérissées. Un cri d’alouette, très haut, tombe du ciel. Des hommes bêchent dans les champs. C’est la vie, partout.
Alors cette pensée de Tolstoï me revient : « La mort n’existe pas !» — et ceci qu’il ajoute : « La vraie vie de l’homme s’accomplit en dehors de l’espace et du temps. » Pourquoi notre âme mourrait-elle plus que cette matière aux mille formes, terre et mer, lumière, ciel, qui toujours se décompose et se métamorphose à l’infini ?... Pourquoi n’existerions-nous pas : « en dehors de l’espace et du temps » — selon la parole du Mystique russe ?
De tristes visages humains se lèvent de chaque côté de la route : des pénitenciers vêtus de toile, qui piochent et charrient la terre. Des sergents, revolver au côté, les gardent; et aussi des turcos, croisant la baïonnette de leur fusil chargé. Dans le grand espace libre, où volent les oiseaux, ces prisonniers font mal à voir, avec leurs grands yeux ternes, leurs durs visages, et cette expression de révolte qui couve sous leur docilité de manoeuvres.
La route descend, fraîche, le long de talus verts où se ramifient des pins. Des orchidées simulant des mouches jaunes pullulent dans l’herbe, auprès d’iris violets en clochettes. Quelques détours ; et l’on descend sur le petit calé maure du Hamma, devant la grille du Jardin d’Essai.
(*) Victor Hugo.
C’est un doux et prestigieux jardin.
Des platanes, au long d’une avenue royale, s’élèvent très haut, avec un murmure léger. Tout autour s’épanouit en massifs une verdure sombre et délicate, qui bruit au vent de mer. Une voiture, dans l’allée circulaire, emporte des toilettes claires.
Une allée de bambous s’ouvre, presque noire d’ombre. Sous la voûte compacte des feuilles drues et minces, tombe une fraîcheur de nuit. Sur le sol noir, entre les tiges, des écorces larges comme des écrans s’étalent.
L’allée semble se rétrécir en une perspective fuyante, au charme d’exotisme profond et mystérieux. Tout au bout, une ogive pure de lumière encadre une Mauresque blanche.
Un silence, que ne troublent ni voix humaine, ni chants d’oiseau, plane par instants : on ne voit plus un être ; on erre dans le parc de la Belle au Bois- Dormant. Et de nouveau, la brise reprend et souffle.
Alors, en un bruissement faible de branches et de feuilles froissées, une voix vibre et s’élève, comme si le jardin chantait. Puis, des soupirs d’apaisement s’étouffent : une paix redescend sur la terre, une langueur de rêve et de sommeil que troublent, seuls, par instants, les cris rauques des paons.
Aux bambous, succèdent les palmiers. Leurs troncs trapus et rocailleux disparaissent sous une verdure de roses, adorablement fraîche et tout en boutons, sans fleurs encore, qui, enlaçante, s’enchevêtre à la gerbe des palmes, et jette, d’un arbre à l’autre, un vivant pont de lianes.
Un bassin d’eau feuillemorte, plus loin, étale en
un rond-point son miroir triste, où des feuillages se reflètent. Autour et en deux colonnades vénérables, les Ficus géants, les arbres des Pagodes, dressent leurs troncs lisses et fendus, parallèles comme les cordes de lyres monstrueuses. D’énormes racines serpentent sur le sol. Les branches retombent en filaments, en stalactites végétales. Les feuilles larges tamisent une ombre grise. Tout donne une impression d’extrême vieillesse et de mystère religieux.
Des ombres de cultures, sous des claies de roseaux, semblent des serres plates; un jour bas et trouble y éclaire des jardiniers, penchés sur la terre verte. Ailleurs, des vitres de serres étincellent. Des autruches se rengorgeant, paradent en des enclos. Des oiseaux gloussent, dans des volières.
Là, des dattiers s’élancent et filent en fusées dans l’azur, éclatent et retombent en gerbes vernies. Des palmiers difformes s’accroupissent à leurs pieds. Des régimes de dattes stériles, d’un vert-olive, pendent à des rameaux jaunes. Des arbres rugueux, grisâtres comme le cuir des pachydermes, tordent leurs branches noueuses et sillonnent le sol de leurs racines gonflées. Des yukas hérissent leurs pointes d’épées.
A la sortie du jardin, par delà un enclos poudreux de dattiers, la mer vient mourir. Passé les rails du chemin de fer, la plage s’étale, toute de coquilles et de sable, avec des lignes de varech traçant la limite des vagues, par les gros temps.
Mer calme. Elle exhale un parfum de sel, une amertume fraîche ; elle vient expirer en ondulations molles, sans cesse renaissantes. Sa robe verte, teintée d’azur au large, s’ourle sur le bord de petites blancheurs d’écume que le sable boit
aussitôt ; alors, dans le recul Arythmique des vagues remportant les petits graviers, le sable se lustre et se moire d’un éclair nacré. Puis l’eau revient et s’étale ; et cela recommence éternellement.
Le sable que nous foulons, est fait de la poussière de coquilles de toutes formes et de toutes couleurs, et d’une infinité de
mer. 11 en est de charmants, si fins qu’ils tiennent, par centaines, dans le creux de la main ; tous les reflets de l’arc-en-ciel les nuancent. Si petits, on les sent
petits cailloux plats, polis par la
éternels, on palpe en eux une poignée de la cendre des siècles. Alger rayonne, jaune, dans l’oblique soleil. Des voiles de pêche ont l’air de papillons blancs.
Sur la route de la Maison-Carrée, la poussière s’élève en nuages : c’est un troupeau de moutons qui passe, sous les coups de trique; puis un roulement de diligence ; et longtemps un voile grisâtre reste suspendu et flotte, où les arbres et les passants n’apparaissent plus qu’à travers un brouillard de cendre.
L’Hippodrome de Mustapha étend sa plaine rouge, creusée par les fers des chevaux, usée par les pieds des soldats. Une herbe rare la plaque de vert, sur les bords. Des silhouettes de maquignons dont les chevaux trottent l’amble, défilent, petites et rapides. Un peloton de tirailleurs à la manoeuvre, rappelle, de loin, des soldats de bois sur une planchette mobile. Et dans un coin, près de feux éteints et de ballots déchargés, des chameaux accroupis ou debout, des conducteurs en guenilles, se tassent en un campement brun et fauve, de vermine et de misère.
Nous traversons le champ de manœuvre. C’est sur la route de Belcourt derrière le premier plan de masures et de chantiers, en une rue solitaire, que se trouve notre ancienne maison, vendue après la mort de notre père. Elle avait, pour propriétaire dernier, le grand chef arabe Sahraoui , qui vient de mourir.
Voici la grille, la petite porte à côté de la grande ; elle est ouverte, et tout le jardin vert apparaît. Là-bas, au fond d’une avenue de platanes, blanche derrière son perron balustré à jour, je reconnais la maison d’antan.
C’est bien cela : le jardin
semble avoir gardé les mêmes lignes. Les platanes ont grandi,
ils interceptent le soleil. L’ensemble conserve son air paisible ; seulement on n’entend plus le grincement de la noria, le pas de la mule aux yeux bandés, qui tirait l’eau de la citerne. Et les tourterelles, roucoulant tout le jour dans le grand acacia, ne gémissent plus. La maison est fermée; on dirait un tombeau. Le
jardin est vide.
11 serait facile de le visiter. Et cependant nous n’entrons pas . Quelque chose me retient au seuil, que je ne puis définir, le désir, peut-être, de conserver intacte au fond du cœur la conscience du passé. En mon âme, je revois mon père, mon grandpère, ma mère jeune en robe claire, mon frère tout petit, et moi-même.
Pourquoi entrer, puisque plus rien de tout cela n’existe, de jadis, qu’en un coin périssable du « moi » ? A quoi bon détruire la subtile et fragile image du temps vécu ?
Qu’a de commun l’existence matérielle de ce jardin et de ce logis avec ce qu’ils signifièrent, autrefois, pour moi ? Les voici étrangers, froids et morts en substance, mais ma mémoire les perpétue, idéalement vivants. Et cette vision intérieure
est la seule vraie.
C’est cependant pour les visiter, vieille maison et jardin des premiers rêves, que j’étais venu de si loin sur la mer. Et maintenant je n’ose plus. Il me semble que la curiosité qui me rend d’avance perplexe, deviendrait, si je la satisfaisais, profane et inférieure. Je crains des regrets, et ajournant d’entrer, je m’éloigne.
Je pense au dernier habitant de cette demeure, à ce Sahraoui, ex-agha des Harrar. Il a vécu là, lui aussi.
Entre nous et lui, d’autres acheteurs ont passé. En vingt ans, plusieurs existences ont défilé là. Et d’autres encore glisseront, sans laisser leur ombre sur le mur. Ne semble-t-il pas qu’il y ait une sorte de mystérieux lien entre les propriétaires successifs d’une maison ?
Ils ne se connaissent point. Et pourtant ils vivent, les uns après les autres, sur la même place de terre, entre les mêmes cloisons. Ils ont des peines et des joies dissemblables et pareilles; leurs tristesses portent le même deuil; des enfants leur naissent, des grands parents meurent dans leurs bras ; des catastrophes, des
Algérie ^Artistique & ‘Pittoresque.
accidents, ou moins encore, le train-train banal de la vie, emplissent ce coin étroit. Et ni la maison ni le jardin n’en gardent la trace.
Notre père qui habita ici est mort. D’autres après lui. Sahraoui, le dernier occupant vient de mourir. A qui le tour, à présent ? Et la maison et le jardin subsistent, d’une vie minérale et végétale, d’une vie aveugle et muette, inquiétante et sourde, jusqu’au jour où, de vétusté, arbres et pierres tomberont, pour faire place à d’autres habitacles humains.
Certes ! il y a une tristesse dans les choses!...
Depuis trois jours, il pleut.
Il pleut à torrents courts, pressés, qui crèvent d’un nuage comme d’une outre. Des plaques détrempent la terre rouge. La verdure, lourde d’eau, resplendit lavée et neuve. Puis l’azur plus clair reparaît. Le soleil jaillit et éclabousse d’or les gouttelettes brillantes et les contours mouillés. Un léger brouillard s’élève de la terre, comme d’un drap humide qui sèche.
Une langueur pèse, une moiteur d’orage. Des vents capricieux soufflent au hasard. Un vol de nuages noirs prédit l’incertain.
Et de nouveau, la pluie s’abat en grêle, claque sur les feuilles, strie l’horizon de fils grisâtres et s’envole en fumée blanche sur la cime des toits. Une fraîcheur se répand dans l’air saturé d’électricité qui exhale une senteur trouble et particulière. La poussière, dans les rues, se change en boue épaisse et fétide. La mer houleuse, crêtée d’écume, est couleur d’étain. On voit les vagues qui déferlent sur la jetée à intervalles inégaux. On dirait la fumée blanche de coups de canon entre les embrasures d’un rempart.
Et le bateau de Lrance qui s’en va, pique dans la lame et tangue de toute sa membrure.
Des éclaircies de soleil, des embellies bleues, puis ce noir et ce gris, cette eau qui donnent une impression de pays triste, éteint et brouillé : voilà l’unique alternative depuis trois jours.
La mer brise toujours sur la jetée; elle doit être belle à voir aux roches delà Pointe-Pcscade.
Pour y aller, le petit tramway du plateau Sauliére descend, en des rejaillisse-
ments de boue, jusqu’à la place du Gouvernement. Les maisons prennent là de vilaines teintes d’ocre et de gris sale. Les chevaux, trempés de sueur, fument, aux stations de tramways. Ht les conducteurs, sous d’amples caoutchoucs, jaunes et
ruisselants, se secouent comme des barbets. Les petits décrotteurs piétinent à plaisir la fange grasse. Les éventaires de fleurs, sous les palmiers, brillent d’un éclat frais.
Dans la rue de la Marine, s’exhaussent bientôt les arcades de la Vieille Mosquée.
Une ombre entre, comme de la nuit, dans les épiceries mzabites ou les buvettes de marchands de vin, qu’éclaire une terne chandelle. Des enfants de pêcheurs courent vers la mer. Elle bat les roches, au pied du mur extérieur. Elle arrive en grosses lames ondulantes, s’écrase sur la pierre, remonte droit l’obstacle, et, en un jaillissement d’écume, déborde le parapet et fouette la route d’embruns.
Devant le lycée, des écoliers encapuchonnés se bousculent. Des baraques de toile, prés d’un cirque, prennent un air désolé de foire vide. La porte Bab-el-Oued surnage en un océan de bouc, qui flue, le long du remblai herbeux des fortifications. Une rangée de bicoques face à la mer, des carcasses de bateaux sur des talus; et la plage Bab-el-Oued s’allonge, côtoyant la route où les vagues, par instants, jettent des paquets d’eau.
Sur toute cette côte rocheuse, la mer s’irrite et escalade les îlots sombres : elle gronde d’une voix de basse sourde et continue; elle se teinte d’un vert gris qui houle et s’enroule en spires furieuses, lance des jets glauques et se disperse en flocons de neige. Une forte odeur d’iode et d’algues sale et vivifie l’air. 11 ne pleut
plus. Le vent souffle.
Devant le cimetière Bab-el-Oued, un enterrement s’achemine, dans les flaques épaisses. Les porteurs, comme des figurants de théâtre, endossent, selon le culte, l’habit à la française coiffé du tricorne ou la robe noire à bonnet carré. Ils sont, sous leurs défroques râpées, comiquement sinistres.
La route, un instant, abandonne la mer, dont le bourdonnement arrive, affaibli, comme un bruit de tambour lointain. Des haies de
roseaux, des jardins, des villas, les rues de Saint-Eugène; et de nouveau, hurlante, la mer.
En des ravins profonds, en des criques aiguës, sur tout un déchiquetement de caps et de rocs noirs, elle accourt, brise et pénètre. Des langues toiles courent au fond des anses, sous des ponts, éclaboussent le pied des coteaux qui longent la route haute. Vue ainsi, tout en bas, l’eau s’enfle et s’aplanit avec des convulsions de gouffre qui donnent le vertige. C’est une agitation livide, à la fois morte et vivante, stérile.
Des ruines du Fort turc, le spectacle émeut. Par des embrasures à moitié écroulées, du haut d’un gros rocher, on voit, comme en un phare, la mer de tous côtés. Elle arrive en tous sens, pour l’assaut, par rangs pressés et obliques, qui s’écrasent et refluent, se massent et s’agglomèrent en tourbillons énormes heurtant comme des béliers, à grands coups sourds, la roche. Et ce bruit et cette rage à la longue troublent le coeur et grisent d’un plaisir âcre, inexplicable et triste.
La route sinue encore et, après un dernier repli de golfe, les rochers de la Pointe-Pescade apparaissent dans une fumée d’écume : un amas rugueux, cahotique, crevassé, se figeant en pointes tordues, se ravinant en fentes larges, où des petits lacs salés, grands comme des cuvettes, reflètent le ciel nuageux. Les embruns, en pluie transversale, soufflent jusqu’à deux cents mètres dans les champs. Le vent, à ras de côte, bruit en rafales. De pierre en pierre, de crevasse en crevasse, une fois hissé à l’abri d’un bloc brut, on voit l’abîme ; au dessus tournoient des goélands.
Les flots du large accourent; des remous fantastiques, des houles géantes se gonflent et s’affaissent. Sous les lames, il semble que la masse des rochers vibre. Des cascades retombent le long des parois. Des aigrettes empanachent la cime
des pics. Il sort de la mer une lueur phosphorescente et il règne un jour faux et troublé.
On ne sait quelle désolation plane, farouche et profonde en ce coin perdu. On se sent à mille lieues d’Alger. Et. l’âme sauvage de la Bretagne passe dans le tumulte des eaux, sur ces rocs nus.
St.
L’autre jour, l’eau bleue dormait.
Au pied d’un rocher vert planté de roseaux pointus et fleuri d’étoiles roses de plantes grasses, au pied d’un haut rocher qui s’avance en proue de navire, avec, sur la dunette, un minuscule café maure et des tonnelles, la mer calme mouillait de très étroites et délicieuses petites plages, à Saint-Eugène.
A peine si, sur la grève jonchée de pierres et d’îlots plats, l’azur liquide frisait en petites collerettes blanches; une odeur de semence marine montait des mousses de rochers, des chevelures trempées des algues ; des oursins se blotissaient dans des trous : l’eau molle s’enflait d’une respiration de sommeil. Illuminant le fond de sable et les îlots, le soleil éparpillait de dansantes lueurs; elles alternaient jaunes et sombres comme l’écaille d’une immense tortue, qui remuait. Le ciel était de saphir, la mer de lapislazuli, l’âme toute de lumière et de joie.
Les semaines de beau temps sont revenues. Il fait très chaud. C’est l’été, en plein hiver.
Des chefs arabes, venus de l’extrême Sud pour assister au bal du Gouverneur, promènent aujourd’hui sur les places leurs imposantes statures drapées de burnous fins; ils ont grand air, une noblesse de gestes rares. Des parents et des serviteurs les accompagnent. Et c’est presqu’un étonnement de voir ces beaux et sombres visages, empreints d’une expression à la fois guerrière et religieuse. Il faut, pour qu’ils viennent ici, ces chefs de grande tente, une nécessité officielle. Leur présence inusitée souligne d’autant plus la vulgarité et la pauvreté des indigènes habitant la ville.
Je me rappelle le temps où Alger était plein de haute et puissante vie arabe. De même, en voyant passer, au grand trot de son cheval, un général en tenue, accompagné de son officier d’ordonnance et suivi d’une escorte de spahis cavalcadant sabre au clair, je me rappelle tous les cliquetis de sabre de la vie militaire d’autrefois, le papillottement des uniformes, le galop des estafettes, les fanfares des revues.
A présent, des fonctionnaires, des marchands, une plèbe juive et arabe, un va-et-vient cosmopolite, une rumeur de Babel, c’est tout Alger. Partout l’élément civil a refoulé l’influence arabe et l’autorité militaire.
Mais le décor a peu changé, dans ses grandes lignes. Alger reste toujours la ville* douce, où bruit une activité insouciante, où s’agite beaucoup de mouvement pour rien, où dort, dans l’air tiède et vaporeux, une exquise fièvre de langueur.
Climat perfide, qui porte traîtreusement au rêve et paralyse l’action : climat de malades, qui empêche de mourir, mais qui empêche aussi de vivre, au sens énergique du mot. Car travailler, agir veulent un grand effort; et il faut se défier de ce beau ciel endormeur.
On se laisse si naturellement vivre! Les heures coulent, les peines s’oublient; le rêve passif chasse la pensée active. Et toute la philosophie, toute la sagesse du monde, le remède à tous les maux, apparaissent résumés dans cette parole, où tient l’âme arabe, et que me dit hier une belle fille mauresque. Me voyant songeur et absorbé, inattentif au café servi dans la petite tasse à filigranes d’or, à la fumée des cigarettes et à ses grands yeux même, elle me toucha légèrement le front du doigt et dit :
— ■ Tsie pense pas !
Ce mot a galvanisé subitement mon âme d’enfant, ma paresseuse âme d’écolier. Aussitôt j’ai revécu en esprit ces belles, innombrables journées d’engourdissement au soleil, où, tapi au fond du grand jardin, je ne « pensais pas », tout en suivant
un rêve si vague qu’il bourdonnait dans le vol des abeilles sur les fleurs, montait vers les feuilles sombres et bruissantes, et s’évaporait dans l’éther subtil.
Ce n’est pas dans la foule en effet, ni dans la ville, c’est surtout dans cet air, ce ciel et cette lumière chaude, trop énervants à force de splendeur, que je me suis le mieux ressaisi, retrouvé avec le plus d’intensité.
Et je le sens bien, un péril couve sous cette langueur morbide : une envie de rester en ce pays, toujours, de s’y laisser végéter mollement, d’abdiquer tout labeur, toute ambition, en regardant, immobile et accroupi comme les Arabes, d’un œil fixe, couler les heures et miroiter le divin prisme changeant du ciel et de la mer. Une exquise paresse envahirait tout l’être; et s’identifiant aux formes et aux couleurs, on s’absorberait dans l’essence des choses, en un nirvana d’extase.
11 est, entre autres, des journées d’accablement, quand le siroco souffle, où l’on voudrait ne plus se sentir que dans le silence et l’immobilité. Bruit et mouvement importunent : on aspire à une torpeur d’animal ou de plante.
Vraiment, sous le ciel déjà d’été, on a grand peine à se secouer, à se forcer aux promenades si variées et si belles, pourtant, dans la campagne.
Les délicieuses excursions, sur des routes en zig-zag, au creux de ravins grouillants de végétation sauvage, le long d’oliviers bruissants et d’aloès en fleur !
Soit que par la colonne Voirol on gagne Birmandreïs et qu’on revienne par le délicieux ravin de la Femme Sauvage ; soit que poussant plus loin on atteigne Birkadem, on côtoie la vaste plaine de la Mitidja, au pied des montagnes bleues; soit qu’on se rabatte sur Kouba, où brille la coupole blanche du Séminaire et où, sur un socle rappelant la mémoire du général Margueritte, se dresse la statue de notre père — un charme enveloppe le promeneur, piéton ou cavalier : charme de solitude et de vent frais, charme de chemins verts et de champs rouges.
De loin en loin on croise deux ou trois Arabes en loques, des petits enfants de ferme étonnés, ou encore des cantonniers qui piochent.
Routes de la Pointe-Pescade, de Guyotville, de Staouéli, de Sidi-Ferruch ; routes de Bab-el-Oued, hôpital du Dey, Frais- Vallon, Notre-Dame d’Afrique, Vallée des Consuls ; routes d’El-Biar, de Ben Aknoun ou de la Bouzaréah, en tous sens, hors du carrefour étoilé d’Alger, les rubans blancs et poudreux des chemins serpentent et se déroulent en montées et en descentes, par détours et par replis, rejoints des uns aux autres par le réseau capricieux des sentiers, des petits chemins romains, des haies épineuses et fleuries.
Les ravins surtout ont une grâce sombre et vivace. Une fraîcheur d’eau, un fouillis d’herbes et d’arbustes les rendent semblables aux ravins de France. Ils contrastent bizarrement avec les coteaux qui se dénudent à mesure qu’ils escaladent le ciel, et qui n’offrent plus qu’une herbe rase aux troupeaux de chèvre, suspendus entre les pierres.
Dans l’un de ces ravins, du côté de Saint-Eugène, au plus profond de la verdure , s’érigent des petits mausolées chrétiens , à la lois tombeaux et chapelles,
Ce qui permet le plus d’oublier la misère, ici, ce qui ramène le plus à l’oubli égoïste des peines
que l’on ne partage pas, c’est la verdure éternelle, la floraison riche et brillante. Dans ce pays d’illusion, où tout est mensonge et décor,
que ferme une grille de fer. A travers, on voit un autel paré avec une grâce voyante d’Espagne : une madone en couleur trône entre des candélabres de métal, des ornements de papier d’or; autour, sèchent des rameaux flétris et des fleurs mortes.
Il y a encore, tout près de la porte Bab-el-Oued, un vieux cimetière en ruines ; plus d’enclos ; la terre et l’herbe ont recouvert les dalles : cela est si ancien qu’on n’a pas l’idée de la mort. Mais elle est suggérée par le voisinage d’une infecte masure, où des loques et des détritus de chiffonniers pourrissent au grand soleil, en exhalant une odeur de sépulcre.
les fleurs ajoutent leur prestige à la splendeur des choses.
C’est une joie délicate et rare, au cours des promenades, ou des visites dans les villas, d’admirer cette fête où dominent les roses.
Elles sont toutes épanouies, à présent.
Ce sont des roses de toutes couleurs, rose blanche, rose chair, rose rose, et rose
rose pourpre et rose presque noire qui,
sous les doigts, semblent de velours ou de soie ou
de fine peau humaine.
Ce sont les jasmins qui embaument, les géraniums au rouge ardent, les cloches blanches des daturas, les bougainvilléas d’un éclatant violet, les narcisses et toutes les fleurs coralines, architecturales et compliquées, qui s’épanouissent sur les monstrueuses plantes grasses et velues des terres chaudes.
Entre les arbustes, le mimosa ^ ,
agite à la brise ses boutons d’or pâle, la cassie ses boutons vieil fjj
or, par dessus les
acanthes gracieuses -4
et les ricins, entre
les faux-poivriers et les vukas.
Les arbres enlacés cie lierre et de lianes pendantes, marient leur vert d’un ton sombre, qu’égayent ça et là des verts frais de printemps, des gris délicats et des jaunes d’automne.
Entre tous se reconnaissent les caroubiers, les oliviers aux reflets d’ombre et de lumière, les eucalyptus d’odeur âpre, les pins, les bananiers, les bambous, les cèdres odoriférants, les platanes écorcés, les trembles à feuilles d’argent, les orangers mûrs, les dattiers stériles, partout les amandiers en fleur, et, pour la défense des enceintes, les plantes armées : figuiers de Barbarie aux raquettes épineuses, agaves en lame de cimeterre, pointus et dentelés.
La vie me rappelle déjà. 11 faut partir pour France.
Et je reste incrédule, stupéfait devant le calendrier, les jours et les semaines écoulées. Tout le cœur de l’hiver s’est évanoui comme un rêve. Et c’est bien dans un rêve que je vivais, un rêve trop beau, trop doux pour durer, et que traversaient parfois des inquiétudes de réveil.
Cette vie heureuse en effet, n’allait pas sans quelque remords. Venu à la recherche du passé, je l’avais retrouvé tel qu’avant, fleuri de songe et de mystère, doux par la paix du cœur et par le vague des sens. Revivre mon enfance mettait une trêve momentanée entre les soucis de la vie et le travail quotidien. Mais tout cela ne pouvait être que la joie d’un repos dans l’oasis, une halte brève du voyage en avant.
Partir! Depuis que je m’y suis décidé, mille petites visions douces me hantent et cherchent à me retenir.
Comme une fleur exprime son dernier parfum, plus fort et plus amer, toute l’odeur de ce pays m’entête ; elle s’exhale de ma chambre et de la maison des chats où je vis ; elle arrive du café maure où ronfle le tambourin ; elle fleure exquisement dans le jardin de mon ami, où bruissent au vent salin les faux-poivriers âcres et les suaves orangers. Epices et miel, relent de ruisseaux, fleurs, musc et chair, toutes les senteurs d’Alger se fondent en un même souffle amollissant, si doux qu’il écœure parfois, et qu’il énerve toujours.
|e revois mille visages, tant d’yeux divers, et de blancs voiles de Mauresques. Des spectacles si fréquents, que je n’y prêtais plus aucune attention, me reviennent ; ils prennent l’ondoiement des foules et le relief intense de la vie. Des êtres que je n’ai vus qu’une fois, que je ne reverrai jamais plus, me poursuivent, certains même dont je n’ai pas remarqué le visage, mais l’attitude d’un dos courbé sur un labeur, ou la prostration d’un corps endormi au soleil.
Algérie «, Artistique & Pittoresque
Je revois aussi des coins de terre, certains carrefours dans la campagne, tel olivier centenaire et perclus sur la route, toutes les graminées roses des rochers, et les iris du bois de Boulogne, dont je n’ai pas parlé. Car cela me hante comme un regret, je n’ai rien décrit qu’en courant, je n’ai rien pu rendre de mes sensations que par un vague et lointain à peu prés.
Je n’ai dit ni les marins : hommes et femmes, enfants, tous pieds nus, rudes visages tannés par l’eau de mer, qui se chauffent au soleil du boulevard, après la rue de la Marine.
Je n’ai pas dit le rire enfantin des nègres et leurs complaintes bizarres et plaintives, lorsqu’armés d’un marteau, ils cassent des pierres sur la route.
Je n’ai pas dit les vieilles sorcières prophétisant la bonne aventure en un grimacement de leur face ridée, qu’étoilent des croix bleues kabyles.
Je n’ai pas dit les Arabes paresseux, accroupis aux portes de la ville, devant des petits tas d’orange. Ht tant de silhouettes vivantes, tant de gestes fugitifs, tant de regards parlants, qui se sont évanouis comme des ombres de soleil.
Qu’importe ! si un peu de tout cela reste déposé en moi-même, et si je l’emporte, comme en sortant d’une féerie, on garde dans les yeux les lumières de la scène et le jeu des acteurs.
Car c’est bien la sensation d’une féerie qui me reste, d’un décor artificiel et charmant où se joue, avec une grâce plus morbide et plus pénétrante qu’ailleurs, dans le plus chimérique des azurs, un des mille actes de la pantomime humaine.
Du pont du bateau, je revois, comme le premier jour sur la jetée, Alger aveuglant, blanc d’or et piqué d’étincelles, en un fond d’azur qui brûle. Le bateau marche. Et sur la scène de théâtre lentement diminuée, les amis quittés se rapetissent à vue d’œil.
Le gros bruit de la machine vous répond au cœur. Une indicible nostalgie s’ajoute au sentiment de tristesse que comporte tout départ. On souffre de cet adieu aux choses, pour longtemps ou pour toujours quittées, de cette séparation anticipée qui fait songer au renoncement définitif de la mort.
Là-bas, le champ de manœuvres de Mustapha n’est plus qu’un peu de terre confuse, une tache blanchâtre de rues et de murs. En un point invisible et réel, j’aperçois, d’une vivante vision d’âme, la maison chère, la maison du passé, ce coin redevenu étranger, que je n’ai point osé visiter, où je ne suis point revenu, en mes courses de la dernière heure, et qui est, et n’est plus pour moi que la maison morte du souvenir.
Un brouillard d’or s’élève. Des oiseaux blancs volent au-dessus du sillage argenté, où une écume rouge se mêle.
Alger blanc et vert fond, sous une gaze.
Paul Margueritte.