Algérie
Lorsqu’en 1830 nos troupes posaient le pied sur la plage de Sidi-Ferruch , l’Afrique septentrionale était très-peu connue du monde européen. Les savants, dans toute l’acception du mot, s’étaient presque seuls occupés des livres écrits sur ce pays par Hérodote, Salluste et autres historiens de la haute antiquité.
On ne possédait que peu de chose sur l’époque libyque. On n’avait que des notions incomplètes sur la période romaine, l’invasion vandale, la restauration byzantine.
Quant aux siècles des dynasties arabes et berbères et même de la domination turque, si rapprochée de nous, l’histoire présentait des inexactitudes étranges et des lacunes considérables.
Nos bibliothèques d’Europe renfermaient, il est vrai, de précieux documents inédits; mais il fallait la prise de possession de l’Algérie pour faire, de ces documents inconnus pour la plupart, des publications de circonstance livrées au public.
On se souvint, en replantant le drapeau sur le sol africain, des éminents services rendus au point de vue
scientifique, des découvertes faites par les savants que Bo-
naparte avait emmenés avec lui en Egypte, et une Commission scientifique fut également instituée en Algérie.
Nous constatons aujourd’hui, en relisant les travaux laissés par ceux qui en firent partie, combien leur œuvre fut consciencieuse et fidèle. Nous y voyons figurer avec distinction une série de noms qui ont publié, sur l’Algérie et même les contrées barbaresques limitrophes, des études que l'on peut ajuste titre considérer comme classiques; mais ces hommes de bonne volonté durent se résigner à suivre strictement les étroits sentiers que nos vaillantes colonnes leur ouvraient çà et là; il leur fallut donc se borner à glaner sur les traces de l’armée, lorsque souvent ils auraient pu recueillir d’abondantes moissons en s’écartant un peu de la ligne obligée des opérations militaires. Les premières découvertes archéologiques faites en Algérie, à peu d’exceptions près, appartiennent donc à l’armée. 11 11e pouvait en être autrement, en effet, puisque pénétrant la première dans l’intérieur du pays inconnu, gravissant les montagnes, s’enfonçant dans le Sud mystérieux, à une époque où toute 1 Algérie était à conquérir, elle a été naturellement la première à voir, à admirer, à signaler cette infinité de monuments de toute nature qui jonchent le pays. Ces découvertes, communiquées à nos savants de France, notamment à M. Léon Rénier, que l’on peut à juste titre appeler le père de l’épigraphie algérienne, ont révélé des faits, des dates et des noms de localités qui enrichissent et complètent l’histoire et la géographie ancienne de l’Afrique septentrionale.
L’archéologie est une science que beaucoup de personnes se refusent modestement d’entreprendre, par la raison qu’elle exige des études préliminaires indispensables; mais en Algérie, il est impossible que par un sentiment de simple curiosité 011 n’éprouve pas, de temps en temps, certaines velléités archéologiques à l’aspect répété de tant de ruines imposantes qui se dressent par-
tout, sous les pas, dans nos. solitudes africaines. Dans ce pays, en effet, où les villes modernes sont relativement très clair-semées, si nous les comparons à celles qui existaient dans l’antiquité, — dans ce pays, dis-je, où l’immense majorité de la population ne connaît que la tente et le gourbi, — où l’indigène est trop indolent pour détruire sans nécessité ni profit et n’a pas eu besoin, sauf de rares exceptions, d’utiliser les matériaux antiques, — certains monuments , n’ayant souffert en général d’autres injures que celles du temps, se présentent en plus grand nombre et beaucoup plus complets qu’en Europe.
Il arrive parfois en Afrique de rencontrer une cité antique presque intacte; on dirait que les habitants primitifs l’ont abandonnée la veille, et (pie douze siècles d’oubli n’ont point passé dessus depuis l’invasion musulmane.
Devant ces solides remparts, comme à Tébessa, par exemple, que les siècles ont eu tant de peine à entamer, sous ces arcs de triomphe dorés par l’action du soleil, sous ces portes restées monumentales malgré les mutilations, sur ces voies dallées en losanges, ces ponts, ces aqueducs, ces temples, ces basiliques, constructions plus ou moins ruinées, mais dont quelques-unes pourraient encore abriter les générations contemporaines — utilisées parfois par les indigènes comme étables ou magasins — on sent cette passion des temps écoulés qui doit créer les antiquaires.
Mais lorsque pour la première fois on voit dans ces ruines quatorze fois séculaires les lettres gravées sur la pierre ou le marbre; quand apparaît la dédicace encore fixée au fronton du temple ou tombée par fragments parmi les débris de sa colonnade; quand on a foulé des centaines d’épitaphes dispersées dans l’antique nécropole et autour desquelles, chaque année, le cultivateur indigène promène sa charrue, sans qu’il lui vienne à la pensée d’en déranger une seule pour donner de la régularité à ses sillons, il semble bien difficile de ne pas ressentir quelque chose de ce qu’on appelle le goût de l’archéologie.
Oui, dans ces cités mortes, on cherche toujours instinctivement et avec avidité l’inscription précieuse qui peut révéler un nom mystérieux et fournir un nouveau point d’appui à la géographie comparée, s’ils ne l’enrichissent même d’une désignation négligée par l’histoire.
Le champ d’exploration est en Algérie d’une fécondité immense. Chacun, selon ses goûts, son aptitude, sa spécialité, peut entreprendre, avec la perspective d’un succès assuré, les recherches qui le séduisent le plus.
Les vestiges de travaux hydrauliques, de barrages, de ponts, d’aqueducs, de temples, de monuments grandioses, enfin de fortifications de différents âges et peuples, abondent et offrent d’intéressants et inépuisables sujets d’étude.
On peut se livrer à l’épigraphie libyenne et berbère, romaine et arabe, espagnole et turque.
Le numismate peut collectionner des médailles et des monnaies authentiques sans craindre la falsification ; rassembler des curiosités, des armes avec inscriptions et légendes, en usage sous les differentes races qui ont foulé successivement la terre d’Afrique.
Ce préambule était indispensable pour donner une idée générale, vulgariser en quelque sorte les nombreux sujets d’étude que les circonstances mettent à notre disposition.
Epigraphie, archéologie, histoire et géographie se tiennent par un lien indissoluble. Nous serons donc obligés d’élargir le cadre qui nous est tracé, afin de fixer les faits dans notre esprit d’abord et de rendre ensuite moins aride un sujet de cette nature.
Voici le classement des differentes époques du passé de l’ Algérie :
Préhistorique,
Libyque-Carthaginoise (avant J.-C.), Punique-Numidique (avant J.-C.),
Romaine,
Vandale,
Gréco-Byzantine,
Arabe et Berbère,
Espagnole, Turque, Française.
Nous allons maintenant procéder par ordre chronologique pour décrire l’origine, l’affectation et la forme des divers monuments que l’explorateur rencontre sur le sol algérien.
En première ligne, nous classerons les vestiges remontant à l’époque préhistorique. Ce sont ces constructions des premiers âges du monde, grossiers assemblages de pierres brutes, d’énormes blocs placés les uns sur les autres, mais néanmoins avec une certaine symétrie, une orientation à peu près uniforme, que l'on a désignés sous le nom de monuments dits celtiques ou mégalithiques et parfois aussi de constructions cyclopéennes.
Le premier type est le dolmen qui se compose de deux ou de plusieurs grandes pierres, espacées entre elles de manière à former comme les parois d’un cercueil, et servant de supports à une grande dalle semblable à une table reposant sur ses pieds.
Quelques-uns sont entourés d’autres pierres de moindre dimension, plantées en terre et décrivant une enceinte circulaire dont le diamètre varie de 1 à 40 mètres.
On se demande naturellement, quand on se trouve en présence de ces blocs énormes, par quel procédé ceux qui les ont élevés et qui vivaient à une époque où l’on ignorait les plus simples éléments de l’art mécanique, par quel procédé, dis-je, on parvenait d’abord à détacher de la carrière des blocs si énormes, puis à les transporter et enfin à les soulever pour leur donner la place respective que chacun d’eux était destiné à occuper dans l’ensemble du monument.
Remarquons que ces constructions ne se rencontrent jamais ailleurs qu’à proximité de rochers, de carrières en quelque sorte, qui, par une formation particulière, sont.
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pour ainsi dire lézardées, à larges fissures, se détachant et se débitant facilement en feuilles, en dalles et en blocs de tontes dimensions. Mais partout n’existaient point des carrières commodes à exploiter et se prêtant à l’érection des dolmens. Dans ce cas, on recueillait toutes les pierres des environs et l’on construisait le cromlech ou galgal , c’est-à-dire le second type, sorte de clapier d’abord pyramidal qui s’est affaissé par l’action du temps pour s’enfouir peu à peu par son propre poids dans la terre. Ce monceau de pierres recouvrant un cadavre est ce que les Arabes nomment choucha ou bien nezd. Au dolmen ils donnent le nom imagé de hanout (boutique), et ils ont de nombreuses et curieuses légendes fantaisistes pour expliquer leur origine païenne.
On retrouve en Algérie la pierre levée ou menhir et les allées de pierres plantées, semblables aux types bien connus de la Bretagne. Enfin il existe aussi des constructions circulaires en forme de tourelles ou de guérites, élevées par un peuple primitif que les indigènes nomment généralement les Béni Sefao.
En Algérie se voit un nombre considérable de dolmens. Nous signalerons entre autres ceux du Bou Merzoug, près Constantine; de Eoknia, près Ouelma ; des Nemencha, près Tébessa, etc.
Au Bou Merzoug, dans un rayon de plus de trois lieues, sur la partie montagneuse comme dans la plaine de cette région, tout le pays est couvert de dolmens, demi-dolmens, cromlechs, menhir, allées et tumulus; en un mot, il existe là presque tous les types connus en Europe.
Un archéologue anglais, M. Christy, à qui l’interprète militaire Féraud fit explorer cette nécropole antique, a assuré que dans ses nombreux voyages, il n’avait jamais vu, autre part peut-être que dans l’Ouest de la France, pays classique des souvenirs druidiques, une aussi grande quantité de constructions de cette nature réunis sur un seul point.
L’opinion généralement répandue en France laissait
supposer que les dolmens n’étaient autres que des autels consacrés à la Divinité, sur lesquels les druides allaient accomplir leurs sacrifices humains. Nous avons ici la preuve que ces monuments sont réellement des tombeaux. En Europe, ce qui a rendu très-difficile l’étude de ces constructions primitives, c’est que beaucoup ont été détruites sous Louis-le-Débonnaire, qui prescrivit de démolir tout ce qui rappelait le culte païen. Celles qui restent auraient été démolies aussi, si leur masse ne les eût préservées; mais elles ont été pour la plupart fouillées à diverses époques, et la disparition à peu près complète de ce qu’elles renfermaient a empêché de pouvoir fixer avec certitude ou même approximativement la date à laquelle elles se rapportaient et leur affectation primitive.
Nous sommes beaucoup plus favorisés en Afrique. La paresse naturelle des indigènes, mais surtout le respect superstitieux qui s’est toujours attaché à ce que la main des païens a édifié, nous mettent à même aujourd’hui de nous trouver en présence de monuments intacts, c’est-àdire qui, généralement, n’ont été ni violés ni fouillés depuis leur fermeture. Dans les fouilles de nos dolmens, quand le
sont en un mot sur une déclivité qui a permis à l’eau de pluie de s’écouler, on découvre un squelette couché sur le côté gauche, formant pour ainsi dire un S, les genoux ramassés sur la poitrine, touchant presque le menton. On y trouve aussi des vases, grossière poterie en argile brune ou noire, ornementés d’une série de chevrons et de zigzags; des objets en silex, et même des ornements en bronze.
Nous n’avons pas ici, comme dans certaines parties de l’Europe, ce qu’on appelle des habitations lacustres, c est-adire des habitations bâties sur pilotis au milieu d’un lac, pour se mettre à l’abri de l’ennemi ou des bêtes féroces. Les lacs qui ont pu exister en Algérie ont été engloutis ou comblés par les sables, ou se sont desséchés ; ce qui en reste est de peu d’importance.
Mais on y voit des habitations de Troglodytes, ou pour mieux dire des cavernes dans les montagnes, et qui, toutes, n’ont pas été explorées. On trouve également un autre sujet d’étude de l’âge primitif : ce sont ces vastes enceintes, véritables fortifications en pierres sèches, servant de lieu de refuge, où des populations entières, chassées des campagnes, pouvaient se retirer avec femmes, enfants et troupeaux. C’était un espace immense entouré de rochers abrupts alignés en muraille, et ne présentant d’accès que d’un seul côté, que les Romains appelaient Oppida, et que les Arabes nomment Khot Pharaoun.
Pendant longues années, tous ces monuments, d’une civilisation extrêmement ancienne, auprès desquels on passait sans les apercevoir, tant les pierres brutes les composant se confondaient avec les environs, n’avaient pas été observés. Les médecins militaires Judas, Guyon et Reboud, et l’interprète de l’armée Féraud, les signalèrent les premiers; puis, l’attention éveillée, on en fouilla quelques-uns, et on put constater qu’ils n’étaient autres que des tombeaux.
Il fallait leur attribuer une origine, et aussitôt on se livra à toutes sortes de commentaires. On supposa d’abord que c’étaient des tombeaux de soldats gaulois servant dans l’armée romaine. L’hypothèse fut d’abord considérée comme plausible. Quelques indices semblaient confirmer cette opinion, puisque dans des dolmens, à côté d’instruments en silex, on avait retrouvé des objets d’un âge plus rapproché de nous que l’âge de pierre, tels que des boucles, des fibules, des bracelets et même une médaille de Faustine, du IIe siècle de notre ère. Dans un autre dolmen, on découvrait aussi le guerrier enterré avec son cheval, usage fréquent et consacré parmi les soldats gaulois (1).
(1) Voir Recueil des Mémoires de la société archéologique de Constantine, année 1864.
Mais de nouvelles recherches ont constaté que ces nécropoles préhistoriques étaient plus répandues qu’on ne l’avait cru d’abord. En effet, il en existe aussi bien en Algérie qu’en Tunisie et au Maroc, dans les plaines comme dans les montagnes, au milieu des sables du Sahara et sur les cimes de la Kabylie. Four être si nombreux, il faut que ces monuments funéraires aient appartenu à une race nombreuse et puissante — les Berbères sans doute, — qui a laissé en tous lieux des traces de son passage, et non à quelques soldats gaulois des régions romaines qui auraient transporté dans leurs pérégrinations les usages et la religion druidique du pays natal.
M. Alexandre Bertrand, secrétaire de la Société des antiquaires de France, rendant compte des fouilles de dolmens opérées en 1 864, en Algérie, faisait les remarques suivantes :
« On ne s’imaginerait jamais, en passant des planches » de l’Annuaire de Constantine à Tune de celles de Sjoborg,
» que l’on a sous les yeux des monuments, ici, d’un pays » du Nord de l’Europe, là, d’une contrée africaine. Les » planches se ressemblent à ce point que l’on pourrait, » sans causer d’étonnement à l’observateur, les substituer » les unes aux autres. »
Une chose digne encore de remarque et qui ne manqua pas d’éveiller l’attention de M. Bertrand, c’est le mode d’ensevelissement des cadavres renfermés dans ces tombes, dont le corps était replié de manière à ramener les genoux vers le menton, se croisant les bras sur la poitrine, c’està-dire l’homme rentrant dans le sein de la terre tel qu’il était sorti du sein de sa mère.
L’étude, au point de vue anthropologique, a été entreprise depuis et se continue. Un succès scientifique éclatant est réservé à celui qui résoudra la question : a savoir si ces dolmens remontent aux Libyens ou à quelque peuple dont l’histoire a perdu le souvenir.
Enfin, sur l’époque préhistorique, il convient de signaler la découverte faite par l’interprète militaire Féraud, en 1871, auprès de l’oasis de Ouargla, dans le Sahara, d’ateliers de silex taillés extrêmement riches. Des pointes de flèches d’un modèle parfait, des instruments ayant la forme de couteaux et de grattoirs ont été rapportés de cette exploration et offerts au Musée national préhistorique de Saint-Germain où ils figurent aujourd’hui.
Nous allons maintenant aborder une autre période historique, et c’est à partir d’ici que peut commencer l’étude sur l’épigraphie. Les Phéniciens et les Carthaginois furent des peuples essentiellement commerçants, et les premiers vinrent avec leurs barques trafiquer le long de la côte d’Afrique. Dès la plus haute antiquité, ils créèrent, sur le littoral, dans toutes les criques où leurs galères pouvaient se mettre à l’abri des bourrasques de la mer, des comptoirs commerciaux nommés par les Latins emporia. A l’aide de ces postes-magasins échelonnés à Ubbo (Bône), Russicada (Stora), Collops (Collo), Salda (Bougie), et, ainsi de suite vers l’ouest jusqu’à Tanger, les Carthaginois établirent leur puissance d’une manière solide pour se frayer un chemin vers l’Espagne et les côtes de l’Océan Atlantique.
Les peuples indigènes qui habitaient alors l’Afrique septentrionale étaient des Berbères, divisés en innombrables tribus, mais portant le nom collectif de Lioua, que les historiens de race berbère ont parfaitement conservé jusqu’à nos jours. Le pays des Lioua (qui par changement d’une lettre nous fut connu sous le nom de Libua, Libye), à cause des profits que lui procurait le commerce, si ce n’est par la force des armes, reconnut la puissance des Phéniciens, puis des Carthaginois. Ceux-ci, pénétrant dès lors dans l’intérieur du pays, fondèrent entre autres villes importantes celle de Kirta, Cirta (Constantine).
Pendant une période d’omnipotence qui ne dura pas moins de quatre siècles, les Carthaginois avaient dû in-
dubitablement laisser de nombreuses traces de leur passage.
Avant la conquête de l'Algérie, les monuments épigraphiques remontant à cette époque étaient extrêmement rares. Nous ne possédions guère qu’une pierre écrite, trouvée à Marseille, et la fameuse inscription de Thugga, que les Anglais emportèrent de Tunis à Londres, où elle figure au musée Britannique. C’est à grand frais, — car les fouilles ne sont pas faciles en pays musulman — qu’on avait pu s’en procurer quelques échantillons pour les musées d’Europe.
Mais il ne suffisait point d’avoir ces spécimens d’écriture antique : il fallait encore parvenir à les lire, à les comprendre et les traduire. Voici encore une circonstance démontrant combien la conquête de l’Algérie a été utile au point de vue de la science et, qui plus est, a ouvert des horizons nouveaux sur une époque mystérieuse, grâce aux recherches et aux travaux accomplis dans notre colonie.
En 1837, pendant la seconde expédition de Constantine, le docteur Judas, médecin des ambulances de l’armée, relevait et signalait diverses inscriptions, dites puniques, aux environs de Guelma.
Depuis cette époque, un autre médecin militaire, le docteur Reboud, a fait aux environs de Bône et notamment dans la vallée de la Cheffia près de La Galle, une moisson extrêmement riche d’épigraphes de la même époque. Enfin le conseiller Letourneux et le général Faidherbe, eux aussi, ont apporté leur contingent de découvertes libyques. Je me bornerai à rappeler ici la collection d’antiquités de la même époque provenant des fouilles faites à Carthage même par le drogman M. Sainte-Marie, pour nos musées nationaux, collection qui a failli être perdue à jamais lors de la catastrophe du vaisseau Le Magenta.
Au moment où nos archéologues algériens se livraient avec ardeur à leurs recherches et à leurs études, secondés par les sommités de la science européenne, un livre était
publié par M. le capitaine Hanoteau sur la langue des Touaregs, ces Berbères refoulés vers le sud par suite des invasions successives et qui parleraient encore la langue des Libyens. Déjà, en 1847, le capitaine Boissonnet avait signalé l’alphabet Touareg, où nous trouvions des caractères identiques à ceux gravés sur la pierre de l’époque libyque. Nouveau progrès par conséquent pour la science. Nos musées algériens n’ont guère de rivaux, tant est considérable le nombre de stèles numidiques qu’ils possèdent aujourd’hui.
Ces pierres, sans exception à peu près, ne contiennent que des inscriptions votives ou funéraires. L’écriture de cette époque ne devait avoir qu’un usage très-restreint, et nous ne pouvons nous imaginer qu’elle ait jamais pu servir à autre chose qu’à l’épigraphie, comme cela a lieu encore pour l’écriture Touareg. Ces inscriptions, très-nombreuses dans la partie orientale de l’Algérie, voisine de Carthage, deviennent rares en s’avançant vers l’Occident. Dans la Kabylie, on n’en a trouvé jusqu’ici que deux ou trois spécimens, entre autres celui des Béni Djennad, dont l’inscription accompagne un guerrier à cheval. Des dessins grossiers surmontent quelquefois ces stèles numidiques : c’est l’image de l’homme invoquant la Divinité, les deux bras s’élevant vers le ciel ; et, chose étrange, nous avons retrouvé la même image reproduite en plâtre sur la porte des maisons de l’oasis de Ouargla, au fond du Sahara, à côté de la main aux cinq doigts déployés pour chasser le mauvais œil et du croissant traditionnel. On croit généralement que le croissant est un signe appartenant exclusivement aux Musulmans. C’est une erreur, car dès la plus haute antiquité il a été le symbole de la déesse Astarté, qui avait un temple à Carthage. Aussi, voyons -nous figurer le croissant sur les stèles numidiques et cet usage traditionnel se transmettre même durant l’époque romaine. Mais avant de parler de cette période grandiose et séculaire dite période romaine, il convient de rappeler que
nous possédons encore en Algérie divers monuments d’une époque longtemps incertaine, mais que l’on croit pouvoir aujourd’hui fixer au temps des rois indigènes de Mauritanie et de Numidie. Je veux parler de ces immenses tombeaux, tels que le Madrassen — connu vulgairement sous le nom de tombeau de Syphax — dans la province de Constantine, décrit et fouillé par les soins de la Société archéologique de Constantine. Dans la province d’Alger, le Kober-Roumia — ou tombeau de la Chrétienne — également exploré par Berbrugger et Mac-Carthy, membres de la Société historique algérienne. Enfin les Djeddar de la vallée de la Mina, dans la province d’Oran, dont nous devons encore la connaissance exacte aux recherches, aux fouilles et aux dessins exécutés par nos infatigables explorateurs Mac-Carthy et Letourneux.
Cent quarante-six ans avant l’ère chrétienne, les Romains s’emparaient définitivement du territoire carthaginois proprement dit, qui comprenait à peu près ce que nous appelons aujourd’hui la Tunisie, jusqu’auprès de Cirta (Constantine). Nous ne parlons pas des nombreuses villes maritimes qu’ils possédaient le long du littoral pour leur commerce et que nous avons déjà signalées sous le nom de emporia, comptoirs commerciaux. A cette époque, toute la région occidentale, représentée aujourd’hui par l’Algérie et le Maroc, était sous la dépendance de princes indigènes que les Romains avaient su habilement rallier à leur cause pour anéantir la puissance des Carthaginois, leurs redoutables adversaires. Tels sont, entre autres, Massinissa, souverain de la Numidie, et Bocchus, de la Mauritanie.
L’épigraphie algérienne nous a d’abord fixes définitivement sur un point important resté jusque-là incertain : c’est l’époque où la Mauritanie fut réduite en province romaine, c'est-à-dire en l’an 40 de J.-C. On devait du reste s’attendre à voir cette question se résoudre dans le pays même par les découvertes archéologiques. Le fleuve
qui portait jadis le nom de Amsaga servit, à plusieurs reprises, de ligne de démarcation entre ces divers Etats africains de l’antiquité. Nos géographes modernes n’étaient pas d’accord sur la position de ce cours d’eau; les uns croyaient que c’était le Roumel, d’autres le Saf-Saf, d’autres enfin l’oued Djendjen, espacés l’un de l’autre d’au moins vingt lieues de pays. Grâce à l’épigraphie, cette question de géographie comparée a été résolue ; aux sources du Bou Merzoug, à peu près à mi-chemin entre Constantine et Batna, M. Cherbonneau trouva enfouie dans une haie de cactus une belle inscription où, entre autres choses, étaient gravés les mots :