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CAPUT AM S AG Æ

La plus belle moisson archéologique a été faite à Lambèse. En 1844, le général duc d’Aumale, après son expédition de Biskra et dans les montagnes de l’Aurès, reconnut la nécessité d’occuper l’importante position de Batna qui commande le passage par lequel les nomades sahariens pénètrent périodiquement dans le Tell. Un camp fut donc établi à Batna par ordre du Prince; et pendant que le colonel Carbuccia en avait le commandement, il commença les fouilles des ruines sises à proximité, qui n’étaient autres que celles de l’ancienne ville de Lambesa, résidence du légat impérial d’Afrique et lieu de garnison de la 3e légion romaine qui, durant trois siècles, séjourna sur ce point.

Lambèse avait été jadis une ville d’une soixantaine de mille âmes, population relativement considérable dans les temps anciens. A proximité de Lambèse se trouvait une autre ville, Marcouna, moins grande peut-être que sa voisine, mais beaucoup plus opulente. Le colonel Carbuccia, secondé activement par ses officiers, entreprit des recherches. Leurs efforts réunis ne tardèrent pas à communiquer à leurs camarades, nous ajouterons même à tous les soldats de la légion, auxquels ils commandaient.

la passion qui les animait eux-mêmes, pour ce genre de travail agréable à l’esprit.

Dire tout ce qui fut extrait de la terre, découvert, collectionné, serait impossible à décrire. Il faut, pour s’en rendre compte, visiter soi-même cette sorte de musée en plein air, organisé par la main de nos soldats.

Des temples splendides, dédiés à la Victoire, à Esculape, Minerve, Apollon, étaient déblayés. Des motifs d’architecture du style le plus pur, des mosaïques riches en couleurs et aux sujets variés; des statues semblant sortir de la main de l’artiste, peuplent aujourd’hui l’enceinte du vaste monument que l’on croit être l’antique Prætorium.

On marchait de surprises en surprises : des salles de bains aux parois de marbre, des fontaines monumentales ornées de bas-reliefs, des canaux d’irrigation, des portiques dont le seuil portait encore l’empreinte incrustée des roues des chars, des tombeaux contenant de curieux échantillons de bijoux, d’ornements, de lacrymatoires, de lampes et autres emblèmes funèbres, des médailles les plus rares et les plus authentiques.

La nomenclature de toutes les curieuses inscriptions qui ont été récoltées à Lambèse et aux environs est considérable. C’est en rassemblant religieusement toutes ces pages antiques gravées sur la pierre que l’on arrive à reconstituer l’histoire du pays. Ces inscriptions ont trait aux sujets les plus variés, à tout ce qui se rattache et peut nous éclairer sur l’état social, les mœurs, les usages, l’administration, la politique même de la société romaine. On y a même trouvé un hémicycle de pierres gravées ornant une salle que nous appellerions aujourd’hui un Cercle où, comme sur des tablettes, figuraient les noms des individus faisant partie de cette réunion. Quelques membres jugés sans doute indignes de continuer à paraître parmi leurs camarades ont eu plus tard leur nom martelé.

Une autre inscription nous apprend l’odyssée d’un sol-

dat romain qui, envoyé de Lambèse à S aida (Bougie) pour réparer l’aqueduc qui amenait l’eau dans cette ville, tomba entre les mains de coupeurs de route indigènes qui le dévalisèrent.

Les découvertes faites à Lambèse étaient tellement considérables, tellement importantes, qu’elles nécessitèrent la venue en Algérie de M. Léon Rénier, notre savant épigraphiste français. M. Rénier a relevé et publié depuis un recueil, sans contredit l’œuvre archéologique algérienne la plus remarquable de notre époque.

L’épigraphie est certainement une science révélatrice, puisqu’elle puise aux sources même et qu’elle présente les faits sous leur véritable jour : c’est la restitution fidèle du passé. Elle a résolu de grands problèmes historiques et nous a révélé que l’Algérie est une contrée exceptionnelle où toutes les religions ont eu leurs autels, ont célébré leurs cultes et ont eu, par conséquent, leurs adeptes :

Le culte des Puniques avec leurs sacrifices humains consacrés aux éléments ; les croyances des Libyens ou Berbères, tenant du paganisme, ayant eu aussi leurs dieux africains; le judaïsme introduit dès les temps les plus reculés par suite des migrations.

Qui nous aurait dit que nous trouverions ici des monuments de forme celtique ou druidique exactement semblables à ceux élevés par nos aïeux les Gaulois? Sous la domination romaine, nous voyons des dédicaces, des vœux, des temples dédiés à toute la pléiade des dieux mythologiques. Les monuments de cette nature sont faciles à reconnaître ; on y voit presque toujours figurer le nom d’une divinité, d’une idole païenne quelconque ; si c’est une épitaphe, les initiales D. M. S., Dieux Mânes ; si c’est un centre de population, le nom du génie protecteur.

Les inscriptions chrétiennes mentionnent le nom du Christ; les figures symboliques sont la croix, des branches d’olivier, des colombes, l’agneau pascal, assez souvent le monogramme du Christ, accompagné de l’alpha et de

l’oméga, c’est-à-dire le signe de la foi chrétienne pleine et entière du commencement à la fin.

Si les inscriptions chrétiennes sont relativement moins nombreuses que celles des autres religions, cela doit tenir à l’antagonisme acharné des autres cultes d’abord, puis à la haine invétérée des Donatistes, des Circoncellions, des Ariens, et autres hérétiques qui firent tous leurs efforts pour faire disparaître et effacer le christianisme. A l’époque des Vandales surtout la persécution ne cessait point, les prêtres catholiques étaient maltraités pour leur foi. Malgré toutes ces adversités et les cataclysmes politiques, Rome avait encore des évêques en Afrique au xme siècle de notre ère, et l’histoire conserve la correspondance amicale qui existait entre les papes et les princes musulmans.

Nous verrons plus tard la religion musulmane s’introduire à son tour, être d’abord tolérante, puis se substituer définitivement à toutes les autres croyances. Les juifs conservèrent cependant la leur.

Puisque nous rappelons la question des religions, nous devons en mentionner encore une que nous révèle F épigraphie algérienne. C’est celle du culte de Mythra ou de Zoroastre, culte du feu, culte du soleil, qui a eu pour berceau le vaste plateau de l’Iran, sur les bords de l’Indus.

Les monuments de ce genre sont rares, on n’en a trouvé encore que deux ou trois. Il est assez facile de les reconnaître, parce que tous portent un même sujet symbolique, représentant le soleil, un serpent, un scorpion, avec ces mots :

DEO INVJCTO MYTHIiÆ.

Sur une stèle trouvée à Sétif, on voit, outre ce qui précède, l’image d’un jeune homme coiffe du bonnet phrygien, le genou appuyé sur un taureau qu’il tient terrassé et à la gorge duquel il plonge un glaive acéré. Au-dessous on lit :

Leg. II Hercul. fec.

En recherchant encore quels sont les corps de troupes romaines qui ont successivement participé aux campagnes d’Afrique, on fait par l’archéologie de curieuses découvertes. Ainsi, par exemple, une très-belle dédicace à Caïus Aufidius, commandant la cohorte des Bracares, nous a appris que des auxiliaires recrutés dans le pays qui correspond au Portugal, vinrent tenir garnison dans la Mauritanie Sitifienne. Les Bracares étaient les ancêtres des habitants de Braga (Bragance), d’où est originaire la maison royale actuelle de Portugal. Le gouvernement portugais, ayant eu connaissance de cette découverte, nous a demandé un moulage en plâtre de cette épigraphe, et la reproduction figure aujourd’hui au musée de Lisbonne où on en fait grand cas.

On entend quelquefois certains écrivains qui ne connaissent de l’Algérie autre chose que la place du Gouvernement ou le boulevard d’Alger, faire de parti pris, avec une fiévreuse impatience, la critique amère de la marche de notre conquête depuis 48 ans, sans tenir compte des évènements et des mœurs de la race au contact de laquelle nous nous trouvons. Des voix autorisées ont répondu déjà avec succès. Mais il est un argument indiscutable à leur opposer, à l’aide de l’archéologie, pour démontrer combien leur critique est peu fondée et injuste en même temps. Beaucoup de voyageurs se rappellent être passés dans la gorge si pittoresque d’El-Ivantara, qui est comme la porte du Sahara, à quelques lieues de Batna. Là sur une hauteur existe une vaste ruine romaine. C’était un fort sur lequel est gravée une inscription portant ces mots : Burgum Speculatorum , — fort des éclaireurs, — construit sous Caracalla. Ainsi 200 ans après l’établissement de la 3rae légion romaine à Lambèse, c’est-à-dire à quinze lieues seulement au sud de cette ville, les Romains étaient encore

obligés de se garder militairement sur ce point, d’y avoir une grand-garde contre les incursions des Gétules qui n’étaient autres que les nomades sahariens de nos jours.

Biskra n’était pas encore occupé alors, on ne se hasardait même pas à aller à cette oasis. A la même époque, la ligne frontière des Romains, vers le sud, passait de Lambèse à Auzia (Aumale), à Caput Cillani , point situé un peu au sud de Médéa, Zucchabari , dans la vallée du Chélif, enfin Pomaria (Tlemcen), où était également en vedette un corps de troupes appelé les exploratores. Voilà quelles étaient les frontières du Sud de l’Algérie, deux siècles après la conquête romaine.

Dans l’intérieur de ce périmètre existaient comme des îlots insoumis dans lesquels les Romains ne parvinrent jamais à pénétrer. Nous voulons parler du massif des montagnes de la Kabylie, que l’on appelait alors Mons ferratus, — les montagnes bardées de fer, — nom qui n’a pas besoin de commentaires pour démontrer que les Romains furent impuissants pour dompter cette population berbère belliqueuse et indépendante. Ils durent se borner à entourer ce massif montagneux de postes, de forts, de vigies, pour prévenir les légions cantonnées plus loin de tout mouvement offensif qu’auraient pu entreprendre ces redoutables Quinquégentiens, nom collectif des cinq grandes tribus occupant alors la Kabylie.

Un quart de siècle environ après notre descente sur la côte d’Afrique, nos colonnes avaient déjà étendu nos limites méridionales jusqu’à Ouargla et le Mzab, où il est démontré que les Romains n’ont jamais mis le pied.

Quant à la Kabylie invaincue jusqu’alors, il était réservé au maréchal Randon d’avoir la gloire d’y conduire nos troupes et de faire flotter notre drapeau sur les pics les plus élevés du Jurjura, dont on aperçoit d’Alger les cimes neigeuses, 27 ans après notre débarquement à Sidi-Ferruch.

Les bardes indigènes, bien qu’appartenant à la race vaincue, ont été plus sincères que certains de nos compa-

triotes. Les uns ont fait des chants commémoratifs pour rappeler aux générations futures que leurs montagnes, vierges depuis des siècles du joug de l’étranger, avaient dû céder enfin devant l’effort combiné de nos armes. Les autres ont célébré également par des chants populaires l’étonnement que leur a causé le creusement d’innombrables puits artésiens, par l’initiative intelligente du général Desvaux, au milieu des solitudes sahariennes naguère stériles et aujourd’hui arrosées et augmentant chaque jour le nombre de ses forêts de palmiers-dattiers.

En exceptant la Kabylie toujours indépendante, il a fallu aux Romains 240 ans pour réduire le pays. Nous avons obtenu ce résultat en y comprenant la Kabylie en 27 ans.

Quant aux insurrections de la race indigène, l’archéologie nous démontre encore que nous avons affaire à une population qui de temps immémorial a été extrêmement impressionnable, vigoureuse, vaillante et dont il convient de nous faire des alliés et non des ennemis, en sachant nous l’affectionner par le respect de ses traditions, de ses croyances et de ses usages séculaires. La transformation d’un peuple ne saurait s’accomplir à coups de décrets; c’est l’œuvre du temps.

Sous Auguste, à la suite d’une réforme administrative, nous voyons les Musulans, grande tribu qui occupait le plat pays depuis Tébessa jusqu’au Hodna, se mettre en révolte. La 3e légion de Lambessa ne put suffire pour réprimer cette levée de boucliers ; on dut transporter en Afrique la légion de Panonnie.

Tacfarinas, semblable aux chérifs des temps modernes, parcourt le pays, annonçant partout le prochain renversement de la puissance romaine. Il provoqua une immense révolte des indigènes, que parvient enfin à éteindre le proconsul Dolabella. On pourrait citer une longue série de monuments épigraphiques commémoratifs des insurrections indigènes dans le Hodna, le Babor, la région

avoisinant la Kabylie, le Sahara et autres lieux, que l’archéologie algérienne a révélés à la science historique.

Enfin, en 289 de J.-C., c’est-à-dire quatre siècles après que les Romains étaient maîtres de l’Afrique, Firmus, homme influent, actif et habile, proclame la révolte contre le comte Romanus, qui était prœses ou Gouverneur civil de l’Algérie. Firmus avait à se plaindre de graves injustices dont il était victime, et toutes les populations berbères se levaient à son appel . Il marche sur Julia Cæsarea (Cherchell), capitale de l’une des Mauritanies, s’en empare et s’y fait proclamer empereur.

Cette levée de boucliers nécessita l’envoi en Afrique du comte Théodose qui réunit à la fois les fonctions de prœses et de dux, gouverneur civil et général d’armée. Diverses inscriptions découvertes ici, nous apprennent que ce personnage, assisté d’Aurelius Litua, autre général africain réunissant les deux pouvoirs civil et militaire, parvint enfin, après une très-laborieuse campagne, à écraser Firmus aux environs de Tubusuctus, localité dont l’archéologie nous a fait connaître également l’emplacement exact et qui est situé à El-K’sar, dans la vallée de l’oued Sahel, entre Bougie et Aumale. Cette guerre contre les Kabyles dut être bien sérieuse, puisque l’empereur Maximilien-Hercule fut obligé de venir la diriger en personne.

Au point de vue de l’acclimatement de l’Européen sur le sol africain, question d’un haut intérêt pour notre colonisation, l’archéologie algérienne démontre que tant de localités réputées malsaines et inhabitables ont des monuments funéraires sur lesquels sont inscrits des cas nombreux de longévité, comparables à ceux des localités les plus saines de l’Europe.

Nous n’avons rien à dire sur la période vandale pendant laquelle on détruisit au lieu de créer. Les Grecs byzantins relevèrent ensuite quelques-uns des anciens postes militaires romains que les Vandales avaient abattus; c’est pour cela que les fortifications de leur époque présentent cet

amalgame confus de matériaux de toute provenance : fûts de colonnes, sarcophages, pierres votives ou funéraires, auges même pour abreuver les animaux, tout ce qui se présentait à portée et sous la main, en un mot, était utilisé indistinctement pour ces constructions élevées à la hâte.

On trouve au pied de l’Aurès diverses inscriptions commémoratives rappelant les efforts que Solomon, lieutenant et successeur de Bélisaire, dut faire pour reconquérir pied à pied quelques lambeaux de l'ancienne Afrique romaine. De cette époque il nous reste aussi, mais peu nombreuses, diverses inscriptions en caractères grecs .

Je terminerai ce qui a trait à l’archéologie romaine en disant que, grâce aux nombreuses découvertes épigraphiques donnant l’emplacement de villes, d’évêchés, de postes militaires, de stations, de colonnes milliaires sur les routes pour indiquer les distances, une très-belle carte, dressée par les soins du capitaine d’état-major de Champlouis, nous fixe sur ce que fut jadis l’occupation romaine en Afrique. Un autre officier du même corps, le capitaine Parisot, vient d’en terminer une ne comprenant que la province de Constantine, mais dressée à une plus grande échelle; elle est infiniment plus détaillée, plus complète que la précédente. Espérons qu’elle sera bientôt imprimée et livrée à la publicité .

Passons à l’archéologie musulmane.

L’Empire d’Orient se démembrait par suite des agissements de plusieurs prétendants se disputant le pouvoir. Pendant cette phase critique où l’union et le concours de tous eussent été d’une impérieuse nécessité pour le salut de chacun, jusqu’à ce que le calme se fût rétabli dans l’empire, le patrice Grégoire créait de nouveaux embarras en Afrique en se déclarant indépendant de la cour d’Orient et en proclamant l’autonomie des vastes contrées soumises à son commandement et confiées à sa fidélité.

Le moment était mal choisi pour se livrer à de telles réformes radicales, car le pays était alors constamment

agité par les violentes révoltes des Maures, qui avaient déjà ravi une grande partie de l’héritage de Rome. Les troupes ou plutôt les bandes armées que n’animait plus l’esprit de discipline des anciennes légions de l’armée régulière, corrompues qu’elles étaient aussi par les exemples subversifs qu’elles avaient sans cesse sous leurs yeux, s’étaient déjà elles -memes laissées entraîner à la rébellion proclamée par deux ambitieux, Stauzas et Gontharis.

L’usurpation anti patriotique du patrice Grégoire devait être naturellement le signal de nouveaux désordres. Les habitants des villes africaines n’ayant plus à compter avec la mère-patrie dont ils s’étaient séparés, se livrèrent dès lors, avec une frénésie de plus en plus acharnée, à leurs anciennes querelles théologiques, oubliant, les insensés, qu'ils s’agitaient sur un volcan prêt à les engloutir à la moindre imprudence.

Ils préparaient eux-mêmes leur perte.

Au milieu de manifestations et de déclamations publiques inconsidérées, l’aveuglement égoïste des citadins était devenu tel qu’ils ne s’apercevaient plus des dangers qu’ils couraient, et qu’autour d’eux les Maures, spectateurs intéressés des désordres politiques et religieux de leurs maîtres, et qui sentaient le pouvoir s’affaiblir chaque jour, profitaient de cette anarchie pour reprendre complètement leur liberté, massacrer les populations isolées et saccager les campagnes dont la conquête les avait jadis dépossédés.

Le désordre et la division régnaient par conséquent de tous côtés en Afrique au moment de l’invasion du VIIe siècle, que les indigènes, chez lesquels l’amour du changement et des aventures a été de tout temps la passion favorite, accueillirent avec grand enthousiasme, dans l’espoir de secouer le joug oppresseur de leurs dominateurs affolés. Combien de vengeances, de haines comprimées et transmises de génération en génération n’avaient-ils pas aussi à satisfaire ?

Laissées sans défense, bloquées par les Maures en révolte

qui étaient maîtres des campagnes, en outre rivales et jalouses les unes des autres par raison politique, et ne se prêtant plus un mutuel appui, les villes africaines, dont on avait jadis tant admiré l’opulence et la grandeur, les arts et l’industrie, ouvraient leurs portes aux nouveaux conquérants, le plus souvent sans avoir opposé la moindre résistance . Cet état de choses explique la facilité avec laquelle une seule poignée de cavaliers arabes, qu’aucun obstacle sérieux n’arrêtait plus, accomplit en si peu de temps cette prodigieuse conquête de l’Afrique, depuis le Nil jusqu’à Tanger, où, pendant des siècles, Kome avait fait tant de sacrifices. Le sabre et le Koran mettaient fin à toutes les discussions ; le patrice Grégoire, qui avait sacrifié la patrie à son ambition, était l’un des premiers écrasé sous les pieds des chevaux arabes, et sa fille entrait dans le harem du vainqueur.

Cette expédition hardie du général arabe Okba est un fait unique dans l’histoire et tient en effet du prodige. Il eut poussé plus loin encore vers l’Occident, si la mer ne l’eût arrêté dans son essor. Arrivé sur la plage de Tanger, Okba lançait son cheval dans les Ilots de l’Océan et s’écriait :

« Dieu tout-puissant de Mahomet ! sans cette barrière que tu m’opposes, j’irais forcer d’autres nations qui t’ignorent à n’adorer que toi ou à mourir ! »

Mais les populations berbères, après avoir salué ce nouveau drapeau, s’aperçurent, le premier moment d’enthousiasme passé , qu’elles n'avaient fait que changer de maîtres . Elles se révoltèrent, et leur première victime fut Okba lui-même. Plus tard, les Arabes, ayant conquis pour la seconde fois le pays, élevèrent à Sidi Okba un tombeau dans l’oasis qui porte son nom, près de Biskra. C’est là que se trouve le monument archéologique arabe le plus ancien de l’Algérie, portant une inscription contenant ces simples mots :

Ceci est le tombeau cle Sidi Okba.

Nous devons relater ici un fait important qui explique la destruction systématique de la majeure partie de ce que les Romains avaient édifié en Afrique, ce qui fait que l’archéologue est souvent forcé aujourd’hui de fouiller le sol pour retrouver les vestiges des monuments antiques.

Au moment de l’apparition des Arabes, le nord de l’Afrique, depuis Tripoli jusqu’à Tanger, n’était, rapportent les historiens du temps, qu’un immense bocage, une succession continuelle de villes et de villages. Après la révolte des Berbères contre Okba, ceux-ci employèrent un moyen extrême pour dégoûter les Arabes de remettre les pieds en Afrique : ils ravagèrent et incendièrent complètement le pays, ce que n’avaient point fait les Vandales, sur le compte desquels, cependant, on a mis avec trop d’exagération toutes les destructions du temps passé.

Les Arabes revinrent cependant et soumirent le pays, le sabre d’une main et le Koran de l’autre. Les historiens nationaux nous disent positivement que les Arabes, soldats missionnaires, ayant laissé leurs familles dans leur patrie, épousèrent des femmes du pays conquis et apportèrent en Afrique la civilisation orientale, alors très-avancée ; de là, fusion et absorption rapides.

Les Berbères, race essentiellement intelligente, finirent par embrasser la cause musulmane. Quelques-uns adoptèrent la langue arabe qui leur paraissait plus élégante que la leur ; ils mettaient, du reste, une certaine fierté à se rattacher à la race conquérante.

C’est alors que sous la conduite de Tarek, celui qui a laissé son nom à Gibraltar, ils passèrent en Espagne et en firent aussi la conquête. La France eut été envahie aussi, sans la vigueur de Charles Martel qui arrêta à Poitiers le flot conquérant, menaçant d’envahir l’Europe entière.

Nous voici à la belle époque que l’on est convenu d’appeler l’époque arabe et qu’il serait bien plus exact d’appeler l’époque des Berbères arabisés. Cette race intelligente, vigoureuse et guerrière fit de grandes choses en Afrique,

où elle fonda des royaumes qui brillèrent d’une certaine splendeur, tels que ceux de Tunis, de Fez, de Tlemcen, de Maroc et de Bougie; ils firent aussi la conquête de la Sicile et faillirent même s’implanter dans le midi de la France, en occupant solidement les montagnes de l’Estercl, qui dominent la petite ville provençale de Saint-Tropez.

Les arts et les sciences se développaient aussi bien en Afrique qu’en Espagne. Nous pouvons juger du degré de civilisation de cette époque, non-seulement par les œuvres littéraires qui nous restent sur l’ histoire, la géographie, la médecine, etc..., mais surtout par des œuvres plus palpables, plus matérielles : je veux parler des chefs-d’œuvre d’architecture que nous admirons encore et qui constituent un style élégant qui charme les yeux. L 'Alhambra attire en Espagne les voyageurs et les artistes; les mosquées et autres établissements religieux de notre ville algérienne de Tlemcen, si bien décrits par M . Brosselard, nous offrent des sujets tout aussi ravissants que ceux de l’Andalousie. C’est là que l’on peut se livrer avec succès à l’étude de l’archéologie et de l’épigraphie orientale, qui se prêtent si bien à l’ornementation architecturale. Les Maures étaient réellement aussi forts que les Romains, et pour en juger il n’y a qu’à examiner leurs monuments, leurs barrages, leurs moyens d’irrigation, leurs aqueducs. . . La ville de Fez, au Maroc, contient une infinité de vieux édifices qui rappellent aussi la splendeur des Maures; mais notre cadre se bornant à ce que nous possédons en Algérie, revenons à Tlemcen, où l’infatigable M. Brosselard a découvert des richesses, au double point de vue archéologique et historique : la nécropole des Béni Zïan, anciens princes de cette ville, et enfin, monument peut-être plus précieux encore, l’épitaphe de Boabdil, le dernier souverain de Grenade, celui qui, n’ayant pu défendre son royaume vaillamment comme un homme, vint, dans l’obscurité, à Tlemcen, pleurer et mourir comme une femme.

C’est aussi à Tlemcen que l’archéologue peut admirer

les vestiges de cette ville opulente de Mansoura, édifiée par un corps d’armée, vis-à-vis la ville dont il avait entrepris le siège.

L’épigraphie arabe, elle aussi, nous a révélé bien des faits qui ont servi à fixer, à donner une date précise à beaucoup d’événements historiques algériens. De remarquables travaux sur cette branche de l’archéologie ont été accomplis depuis que nous sommes en Algérie, par les orientalistes, auxquels incombait cette besogne spéciale. Ce sont généralement les établissements religieux qui en ont fourni les matériaux. Ces épigraphes, en caractères arabes, encastrés dans les murailles des mosquées, sont gravées sur marbre, sur pierre, sur ardoise, ou meme encore sculptées sur bois. Mais les plus belles inscriptions servant à l’ornementation des édifices religieux et des palais, sont fouillées sur des couches de plâtre courant en guirlandes sur le pourtour des ogives. Telles sont, aussi celles de l’Espagne. L’épigraphie funéraire a son caractère.

La Kala des Béni Hammad, puis la ville de Bougie, qui, au moyen-âge, jouirent d’une grande splendeur comme capitales du royaume des Berbères Sanhadja, nous auraient offert des sujets d’étude aussi intéressants peut-être que ceux de Grenade même, si ces deux localités africaines n’avaient été ravagées par les Arabes nomades ou par les Espagnols.

A Bougie, il reste encore les vestiges d’anciennes fortifications et d’une grande porte ogivale, ouvrant sur le port où venaient commercer au moyen-âge les vaisseaux de Marseille, de Barcelone, de Gênes et de Bise.

Vers la fin du xvc siècle, les Maures, chassés d’Espagne par Ferdinand, vinrent demander un asile à leurs coreligionnaires d'Afrique, et partout où ils s’établirent, à Oran, Alger, Bougie, Bône, Tunis, ils portèrent leurs arts et leurs sciences, mais en même temps la haine profonde qu’ils nourrissaient contre leurs vainqueurs. Le désir de vengeance remplissait le cœur des exilés. Ils étaient trop

faibles pour essayer de reconquérir leur patrie, mais ils ne pouvaient consentir à vivre paisiblement à quelques lieues de cette belle contrée d’Espagne qu’ils venaient de perdre. Ne pouvant mieux faire, ils s’organisèrent en pirates, harcelèrent leur ennemi et ruinèrent son commerce.

Deux corsaires renommés, les frères Barberousse, venaient de paraître dans les eaux algériennes et contribuèrent à satisfaire la soif de vengeance qui animait les Maures. Pour mettre un terme à ces déprédations, l’Espagne fit plusieurs descentes sur la côte d’Afrique. Nous trouvons à Oran, dans différentes fortifications de la place, des inscriptions rappelant les succès remportés par les troupes espagnoles. Nous en trouvons à Alger aussi sur la tour du phare, où n’existait alors qu’un îlot sur lequel les Espagnols élevèrent un bastion pour menacer sans cesse les pirates de cette ville. Enfin à Bougie, à Bône, à Tunis, à Tripoli, que les Espagnols occupèrent aussi plus ou moins longtemps, on a trouvé de quoi faire de belles récoltes épigraphiques. Mais, comme monuments, les Espagnols n’ont laissé que des murs de casernes ou des remparts et des bastions, n’ayant d’intérêt qu’au point de vue de l’archéologie militaire.

L’archéologie turque est de peu d’importance. Ces gens-là n’étaient pas les amis des arts et des sciences. Us exploitaient le pays, mais ne l’administraient point. Ils se sont bornés à mettre quelques épigraphes commémoratives par- ci par-là sur des forteresses, des fontaines, des arsenaux. Il existe cependant à Alger, Constantine, Oran, quelques palais et même des maisons particulières construites dans un style charmant et bien approprié aux moeurs des habitants et au climat du pays. Mais c’était l’œuvre d’esclaves chrétiens ou d’ouvriers kabyles. Quant aux matériaux, tels que colonnes, encadrements de portes, fontaines, bassins et autres ornements, faïences et ardoises, tout cela provenait d’Italie ou d’autres petits Etats européens. C’était quelquefois acheté, mais le plus souvent

exigé comme tribut par ces intraitables corsaires, pour accorder à la marine du commerce chrétien une paix trèséphémère .

Enfin, à Gigelli, nous trouvons quelques vestiges qui nous intéressent, parce qu’ils nous rappellent la malheureuse expédition que le duc de Beaufort dirigea au xvne siècle sur la côte d'Afrique. Elus loin, vers l'est, nous avons encore l’ancien Bastion de France et le petit centre de La Calle où, au milieu d’une infinité de vicissitudes, nos pères se livrèrent à la pêche du corail et au commerce de grains avec les indigènes pendant plus de trois siècles. C’était ce que l’on appelait alors les concessions françaises d’Afrique.

Après avoir successivement signalé ce que notre pays algérien offre aux travailleurs, au point de vue archéologique, je me résumerai en disant que l’épigraphie est loin d’avoir dit son dernier mot. Sur certains points on a pu se livrer déjà à des fouilles et à des recherches sérieuses ; mais partout ailleurs, sur cette immense surface algérienne, si riche en souvenirs, on n’a fait que glaner ce qui se trouvait à la surface du sol. Combien de localités que nous n’avons pas même visitées? Il reste donc encore largement de quoi stimuler et satisfaire l’ardeur de tous ceux qui désirent se livrer à ces utiles et attrayantes études sur le passé de notre belle Algérie.

La commission scientifique, fondée au début de la conquête a publié plusieurs travaux historiques importants. La Société historique algérienne d’Alger et la Société archéologique de Constantine, encouragées par la sollicitude éclairée du Gouvernement général, continuent cette œuvre éminemment utile et continuent à publier tous les ans des volumes dans lesquels les futurs historiens viendront puiser des documents authentiques sur le pays. Les monographies des villes, des tribus arabes et kabyles, études de mœurs, chants populaires même ; la biographie des anciennes familles féodales indigènes,

une infinité de récits de témoins oculaires sur les diverses campagnes de l’armée d’Afrique, des descriptions du pays, depuis la région maritime jusqu’à l’extrême Sud; tous ces travaux détachés composent déjà une collection importante qui ne comprend pas moins de quarante volumes, justement appréciés par le Comité national des Sociétés savantes de France.

D’autres écrivains, s’élançant sur un plus vaste terrain, ont publié des séries de volumes traitant tel ou tel sujet de l’histoire algérienne. Nous devons placer en tête les remarquables traductions d’ouvrages arabes du baron de Slane, qui ont valu à leur auteur le titre mérité de membre de l’Institut; les traductions d’ouvrages arabes sur la législation musulmane par le docteur Perron. — Toutes ces œuvres et tant d’autres études d’auteurs plus modestes peuvent rivaliser avec succès avec ce qu’ont publié nos orientalistes les plus distingués de la métropole.

L’histoire proprement dite de l’Algérie a eu, ici même, ses écrivains dans les Berbrugger, Mac Carthy, Fillias, Pélissier de Raynaud, Carette, Poulie, Esterhazy, etc. Les livres de quelques-uns de ces auteurs sont devenus classiques dans nos établissements d’instruction publique.

Je viens de nommer feu Berbrugger qui consacra trente années de son existence à recueillir, avec une patience digne de tout éloge, tous les anneaux de la chaîne souvent interrompue de l’histoire de la domination turque en Algérie. Espérons que cette œuvre considérable, que nul autre ne pourrait entreprendre aujourd’hui, viendra bientôt s’ajouter à notre bibliothèque algérienne.

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