‹ Algérie et TunisieChapitre 36 sur 107 · I. — L'AURÈS · texte numérisé non relu

I. — L'AURÈS

L Le Chélia. — C'est dans la province de Constantine que se dresse le géant de l'Algérie, le Chélia, dont les cèdres se dessèchent; les branches cassées, ils meurent, comme atteints d'un mal inconnu. Ce Chélia (2 329 mètres) ne voit point Constantine, qui se cache à cent et quelques kilomètres à vol d'oiseau derrière les monts chauves d'Aïn-Béida; mais lo

1. 11 est probable qu'Atlas n'est que la corruption d'Adrar, mot berbère qui veut dire « montagne ■•. Quant au nom de Déren, que porte l'Atlas là où il est le plus élevé, c'est l'altération d'idréren, • les montagnes ■>, pluriel d'adrar.

spectacle est immense. Il est triste aussi par trop d'aridité. Non pas précisément au nord, bien que la verdure de la forêt ne couvre guère de ce côté que la montagne elle-même, en avant d'un plateau fauve où luisent des lacs amèrement salés parce qu'aucune rivière ne les verse l'un dans l'autre. C'est au midi que la nature consterne par l'entassement de ses ruines et par un morne embrasement que chaque matin rallume au flambeau du soleil; au fond de l'horizon scintille une lagune bien plus grande que les lacs du Plateau, et plus basse de 800 mètres : c'est le Melrir, inférieur au niveau même de la mer. A louest et non loin du Chélia, presque exactement au sud

Dans lAuiés : vue prise à Oumeltam. (D'après une photographie coinmiiniquép par M. Poinssol.)

de Batna, le Mahmel ne le cède que de 8 mètres au Chélia, s'il a 2 321 mètres; ou de 4 seulement, s'il en a 2 325.

Le Kelthoum, cime suprême du Chélia, et le jMahmel ce sont là les deux couronnements suprêmes du Mons Aurasius des Romains, de l'Aurès ou Aouras, massif de plus d'un million d'hectares appartenant aux trois étages de la craie et séparant le Tell du Sahara. Ou plutôt l'Aurès est lui-même Tell sur ses deux versants, voire celui qui se dégrade incessamment parle travail des torrents, par la cuisson du soleil, par l'haleine ardente du vent saharien, l'antique forêt, fille de la montagne, n'étant plus là pour vêtir, rafraîchir, sauver sa mère de la caducité. Les gorges profondes, quelquefois extraordinaires, que l'Aurès dirige au midi vers le pays des dattes mènent les cultures telliennes jusqu'au bord des plaines altérées du Zab Oriental.

Malgré les déchirures de ses craies, et si étroites que soient les fissures où sautent ses torrents, l'Aurès du sud aura ses bourgs français, ses vignes, ses clos, ses jardins, ses villages dès qu'on aura profité de ses sources, retenu par des digues les eaux sauvages de la saison des

pluies, et vaincu, nous ne savons encore comment, le vent desséchant du Sud-Ouest, le chehii. Ce souffle extranéfaste fait peu à peu monter le Sahara jusque dans l'Aurès; chaque jour il accroît l'aridité sur la bordure méridionale du pays des Némencha, et, par lointaine influence, c'est peut-être lui qui défend aux cèdres du Chélia de reverdir au renouveau de l'année, quand s'efface la neig;e des sommets.

Forêt de cèdre sur les flancs du Chelia.

II. Aurasiens; blonds dAurasie. — Quand une race est envahie par une autre, il y à trois sortes de contrées qu'elle garde longtemps, que même elle peut quelquefois espérer de garder à jamais, parce que le conquérant, d'abord, puis le colon, les évitent. Ces trois contrées sont la Forêt, lorsque, trop vaste pour qu'on la brûle, elle s'en va par delà plusieurs horizons; le Marais, qui ne porte ni le chariot, ni le cheval, ni l'homme ignorant de ceux de ses sentiers qui sont à demi secs; la Montagne, impossible au cavalier, encore plus à l'arlillcur, difficile au fantassin. Dans la Forêt, la flèche ou la balle sifflent, on ne sait d'où parties, d'un coin de l'ombre; dans le Marais, la mort vient de derrière les roseaux, du tournant des fossés, du canot qui glisse au détour d'un arroyo, et rien que s'en approcher, c'est braver les tremblements d'une fièvre qui

tue mieux que le plomb; la Montagne tombe en rochers sur ses affronteurs. La Forêt sauva le Germain, le Grand-Russe, le Serbe; le Marais préserva le Polonais, l'homme de la Néerlande; et la montagne de l'Aurès a conserve ses Berbères.

Non seulement l'Aurès a conservé la race, mais encore il a fait s'asssimiler en elle divers éléments montés d'en bas, du haut plateau du nord et du grand trou du sud. Des Arabes s'y sont fondus dans la foule berbérisante — fait très rare dans le Maghreb, où c'est, au contraire, le berbérophone qui s'engloutit dans la mer arabe. — Avant la venue des Islamites les colonies romaines s'y délatinisèrent ; et avant les Romains, d'autres envahisseurs, des Puniques, des Gétules, des Garamantes, ici des bruns, là des noirs, ailleurs des châtains, des blonds, des dorés, y avaient perdu la conscience d'eux-mêmes. Aussi parmi les montagnards dont il fut l'acropole contre Carthage, Rome, les Arabes, les Turcs et les Français, beaucoup ont des yeux bleus, des cheveux blonds, qu'ils les tiennent d'autochtones disparus, de colons européens venus après la conquête romaine, de Vandales chassés du bas pays par les Byzantins, ou de toute autre ascendance ignorée. Celui qui saurait d'où viennent toutes ces familles blondes nous apprendrait des secrets que nous ignorons; il nous conterait les antiques migrations d'Europe en Afrique ou d'Afrique en Europe.

Beaucoup procèdent évidemment des Ausoniens, Ibériens, Gaulois, Germains, Européens divers qui s'installèrent en Numidie quand Rome eut conquis l'Afrique, ainsi qu'aujoud'hui s'installent des Français, des Espagnols, des Italiens, depuis que les Français ont pris Alger, Constantine et Tunis. Maints faits le démontrent, les uns clairement, les autres vaguement : tout d'abord des traditions; ensuite certaines fêtes païennes ou chrétiennes empruntées à la Rome idolâtre, puis à la Rome convertie au Christ; le nom de Roumania dont on qualifie quelquesunes de leurs tribus; enfin nombre de mots latins — avant tout, ceux qui désignent les douze mois de l'année. Ils appellent le cèdre : bignou; c'est probablement (ou peut-être) jomws. Cet arbre, remonté vers les hauteurs, verdissait autrefois sombrement tout l'Aurès; quelques étymologisants pensent même que le nom du massif aurasien répond à Mont des Cèdres.

Berbérophone ou berbérophonisé, l'Aurès appartient à deux dialectes. Dans son orient l'on parle le zénata, et dans son occident le téchaouït, dont usent également les turbulents Béni- Ménasser, à cent grandes lieues vers l'ouest-nord-ouest, dans les montagnes de Miliana. Les deux t de téchaouït, l'un initial, l'autre final, indiquent un mot berbère, mais ce mot n'est au vrai que la berbérisation du terme arabe chaouîa, c'est-à-dire berger. Les Aurasiens ne méritent qu'à demi ce nom de bergers, car ils sont également cultivateurs et cueilleurs de dattes dans les cirques embrasés de leurs torrents. Leurs bourgades tiennent à la fois d'Alger et de Constantine : d'Alger, puisqu'elles plaquent contre la pente abrupte d'un mont leur triangle terminé par le magasin-forteresse qu'on nomme en berbère kalaa ' ; de Constantine, parce que ce mont tombe en précipice affreux sur un oued.

1. Ou guelaa. On appelle aussi ces kalaas ou casbas, avec les deux t, des thakélét.

in. Grands oueds aurasiens du Sud. — L'Oued-el-Kantara et l'Oued-elrAbdi, branchesmères de rOued-Biskara, l'Oued-el-Abiod, l'Oued-el-Arab, sont les grands torrents de l'Aurès. Accrus par des cavernes dont les unes versent des ruisseaux éternels tandis que les autres attendent les pluies pour éternuer des rivières, ces- quatre oueds coulent en toute saison jusqu'à la porte du Grand-Désert; tous quatre inondent en grande crue les fonds sahariens des Zibans, qui deviennent alors d'une fécondité prodigieuse. Kn les régularisant par des barrages, en économi-

Les gorges de l'Oued-el-.ibiod, près de Banian.

sant lenrs eaux, on régénérera les gorges de l'Aurès. On a tort de toujours marier l'idée d'indigence au mot de Sahara, l'idée d'opulence au mot de Tell. Au début de la conquête, on crut que la terre cultivable de l'Algérie s'arrête à douze lieues d'Alger, aux monts de Blida, et l'on sait maintenant que le Steppe aura sa nation dalfaliers, de bergers, même de laboureurs, de vignerons; et l'on prévoit que ce qu'on irriguera du Désert au pied des monts deviendra le jardin de la France.

Tout aurasien qu'il est, l'Oued-el-Kantara possède déjà son chemin de fer, qui descend de Batna, la ville tantôt glacée, tantôt brûlée, et mène à Biskra, toujours tiède ou chaude. Si les

Français renommaient cet oued, ils l'appelleraient la « rivière de l'Émerveillement », car c'est lui qui court entre deux mondes, à la « Bouche du Désert », au site superbe d'El-Kantara. L'Oued-el-Abdi passe devant l'amphithéâtrale Ménaa, non loin de Nara; l'escarpée, la presque inaccessible, la souvent neigeuse, que les Français prirent d'assaut un jour que la terre était froide et blanche. L'Oued-el-Abiod porte le même nom que le Guadalaviar de Valence : c'est aussi une « Rivière Blanche ». Né du Chélia, il passe chez les Ouled-Daoud, les révoltés de 1879, les héros et victimes d'un drame que le fer et la flamme commencèrent; que le soleil acheva : ceux d'entre eux que nos troupes n'avaient pas encore atteints moururent de soif dans le Sahara ; trois cents cadavres aussitôt noircis et parcheminés par le vent sec du pays des sables, voilà ce qui resta de ces malheureux Berbères, fils d'une race qui vaut la nôtre. La Rivière Blanche ruisselle en canaux dans le fouillis des jardins de Bénian,r « aérienne ».et de Mchounech, qui s'est défendu du Français conrme Sagonte du Carthaginois et Numance du Romain, de. ruelle en ruelle, de mur en mur. Dans ses jardins, le figuier, le pêcher, labricotier, le pommier, le poirier, la vigne haut grimpante prouvent le Tell, et les palmiers dénoncent le Sahara. L'Oued el-Arab commence près de Khenchéla, à côté des sources les plus reculées de la Medjerda; l'un de ses torrents originaires sinue dans la plaine de Tamagra, dont on dit les mûriers si vieux que leur enfance a vu les Romains.

IV. Plateau des Sebkhas ou Lagunes salées : Lambessa, le Médracen. — Au

septentrion, là où sont Khenchéla, Tiingad, Lambessa, lAurès est moins sabré qu'au flanc méridional. Il est aussi moins divers, moins grand, car au sud il plonge sur les fonds du Melrir, faux lac plus bas que les mers, tandis qu'au nord il s'élève, tantôt avec des forêts, tantôt avec nudité, sur un plateau dont les altitudes varient aux environs de 1 000 mètres; plateau parcouru de torrents qui, pendant le tiers, la moitié, les trois quarts de l'année, c'est selon, sèchent dans la piaine fertile qui s'incline vers des guérahs, des sebkhas, des chotts — trois noms arabes qui désignent tous trois des lagunes salées dont la plus grande est le Tarf. Le Tarf, ou Tharf, miroite chez les Haracta, qui occupent près de 500 000 hectares et sont encore berbérophones, quoique mêlés d'éléments arabes. Le Tarf peut avoir 20 000 hectares entre 70 kilomètres de rivages. Eau lourde avec 27 pour 100 de sel, il est à 18 kilomètres sud-ouest d'Aïn-Beida', ville naissante, au midi du Sidi-Rouis (1 028 mètres), mont aride, nu, mais de grand caractère par son isolement sur le plateau fauve. L'un des torrents que lui dépêche le djebel passe à Khenchéla ^ jadis Mascula, puissante colonie latine ouvrant ou fermant la porte de l'Aurasius Mons.

Le Tarf brille donc plus par son sel que par son onde. A son occident se suivent le Guellif, (3 000 hectares), l'Ank-el-Djemel ou Cou du Chameau (6 000 hectares), puis le Djendéli, le Mzouri, le Tinsilt.

Le Djendéli, c'est-à-dire le Pierreux, triangle presque équilatéral de 5 à 6 kilomètres de

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