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Téle des sources

: MONTiS DU TELL. 89

Le Mestaoua ou Mastoua; qui, vu de la plaine, « ressemble à une colonne tronquée », s'achève par un plateau très vaste où toute »une peuplade peut camper. Ainsi capable d'accueillir en foule des fugitifs et facile à défendre d'en haut à cause de la raideur de ses pentes, il fut de tout temps un asile pour les vaincus de la Plaine des Lagunes. En 1871, quand agonisa la révolte suscitée par Mokhrani, 12 000 hommes, Arabes et Berbères, y prolongèrent quelques jours un combat sans espoir. Le Bélezma fut un « mont des Oliviers », ainsi que le prouvent les ruines de pressoirs à huile dans les débris des colonies romaines qui l'entouraient. Maintenant c'est plutôt uninont des genévriers et des cèdres; et ce sera peut-être bientôt un mont sans arbres. Le Bou-Thaleb (1586 mètres). Pic du Midi de Sétif, n'a perdu qu'une partie de ses forêts; le cèdre, le pin, le chêne le couvrent encore, qu'on s'empresse d'abattre; ce n'est pas

Vue de Batna.

assez que les selves s'allument en Afrique plus facilement qu'aux pays froids ou tempérés, on les coupe au pied, souvent pour un maigre profit. Ce Bou-Thaleb plonge au nord sur la plaine de Sétif où se lève, isolé, le Djébel-Youssef (1 431 mètres), comme en mer un écueil; par delà ce sommet chauve on contemple les pointes des Babors, qui sont les Pics du Nord de Sétif et qui appartiennent à un tout autre monde : le Bou-Thaleb, le Bélezma, le Mestaoua sont presque tout l'an des piliers de l'azur, alors que les Babors, voisins de la' mer, se cachent souvent dans les nues, les neiges, les pluies et les tempêtes.

Aux endroits où les torrents passent de leurs gorges à l'évasement du Plateau des Sbakhs (ainsi qu'un ravin s'ouvre sur l'Océan), les Romains avaient bâti des villes profitant à la fois des bois, des ruisseaux de la montagne et des terres meubles de la plaine. De deux d'entre elles, les plus brillantes, les noms ont à peine changé. Zaraï, qui a fourni son demi-millier d'inscriptions, est devenue Zraïa, et Diana Veteranorum, dont les débris couvrent 400 hectares, s'appelle Zana. Mais la nature y a dépéri, la sylve y est moindre, l'olivier plus clairsemé, l'eau plus rare, plus malfaisante; depuis qu'on a cessé de la diriger sur des jardins, elle émane en fièvres; de

principe de vie elle est devenue principe de mort; elle s'arrête presque aussitôt sur le chemin des Lagunes, et de moins en moins elle renouvelle la jeunesse de leurs flots. — Aussi ces lacs ne sont-ils pas plus des « lacs » que les étangs salés du nord de l'Aurès; leur sel aveugle plus que leur eau ne rafraîchit; le plus grand, 8 500 hectares environ, n'a point usurpé son nom de Chott-el-Beïda', la Blanche Lagune.

VL Aurès oriental, Monts Tunisiens, Hamadas, Zaghouan. — A l'est de la coupure de l'Oued-el-Arab, l'Aurès se prolonge au loin : sous le nom de Monts des Cascades, s'il s'appelle Djébel-Cherchar ; sous celui de Monts de la Pierraille, s'il s'appelle Djébel-Chéchar. On hésite entre l'un et l'autre de ces deux quasi-homonymes arabes. De l'un comme de l'autre il est digne, mais du second moins que du premier, parce que ce djebel est un « pays de misère » dévoré par le chehli qui le corrode jusque dans ses hauts bastions (1878 mètres); et non pas lui seulement, mais aussi les Monts des Némenchas (1 400 mètres), qui le continuentvers l'orient sur le vaste territoire d'une tribu qui a conservé son dialecte berbère, mais où presque tous savent l'arabe.

La reforestation de tous les versants opposés au funeste vent du Sahara l'empêchera seule de flétrir toute plante, de tarir toute fontaine, d'éniietter toute craie le long des torrents qui dégringolent en cascades (les orages aidant) vers la dépression franco-tunisienne, vers Ferkan et Negrin pullulantes en serpents, vers Gafsa féconde en palmiers. C'est un de ces pays qu'on peut restaurer encore par reboisement, regazonnement, extinction des torrents anormaux, barrage des torrents réguliers, si toutefois l'eau ruisselle régulièrement sous un ciel où le nuage ne triomphe presque jamais du soleil, où six mois, huit mois, quelquefois peut-être un an, se consument en sérénité stérile. Mais si l'on peut espérer de le sauver de la ruine, il est grand temps de travailler à son salut.

Au nord du Chéchar et des Monts des Némenchas les oueds ne s'arrêtent pas en lagunes ainsi qu'au septentrion de l'Aurès; ils atteignent l'Oued-Mellègue, branche de la Médjerda qui les mène à la mer orientale entre Bizerte et Tunis. Ces oueds trop souvent défaillants frôlent quelques monts isolés, hautes tables dont la cime marque l'ancien niveau du .plateau d'entre Souk-Ahras et Tébessa, quand le temps, maîlre des mondes, ne l'avait pas éviscéré. Il y a là de superbes escarpements, roches généreusement dorées par l'astre des Numides sur le vaste territoire de deux grandes tribus : les Ouled-Sidi-Vabia-ben-Thaleb, qui jouissent de cent trois sources, et les Hanenchas, qui réunissent au moins trois origines, étant de sang berbère, de sang juif, de sang arabe. Au nord de Tébessa, le Dir (1 517 mètres) se creuse en cirques, en boutsdu-monde ayant chacun sa source vomie par une caverne, et souvent, à côté de la source, ' des restes de monuments romains. L'industrie vient de s'en emparer, car c'est un mont que taillent les phosphatiers.

Egalement en pays de phosphates, Kalaat-es-Snam (1 252 mètres) couronne une roche grandiose, au nord-est et en vue du Dir. C'est vraiment un bloc titanique, ce « Fort des Statues, des

Idoles », sinon ce « Fort des Dents ' », vaste roche à pic de 50 à 60 mètres de haut, pesamment, puissamment assise sur une. colline isolée de toute autre. Avant 1881 elle semblait défier, de sa Tunisie, l'Algérie voisine, à laquelle cependant elle appartenait en] réalité sous les pachas turcs;

Ascension de la Kalaat-es-Snam. (D'après un croquis de M. R. Cagnat.)

car c'était une possession des Hancnchas algériens; mieux que cela, leur aire, leur repaire, leur arsenal, leur casba armée en guerre, leur menace durant la paix, leur refuge après la défaite. Ils n'y craignaient que la famine. Quand le bey de Tunis envoyait des cavaliers de son maghzen

f-. Si l'endroit se nomme Kalaat-es-Snan, et non Kalaat-es-Snam.

pour recevoir l'impôt des Hanenchas de Kalaat-es-Snam, ceux-ci, laissant les ambassadeurs du sultan se morfondre au bas de la roche, leur jetaient sur la tête une charogne de chien en criant : « Voilà pour le bey! ». On monte assez malaisément à la cime, par un escalier-sentier en corniche sur le flanc du précipice. En face de Kalaat-es-Snam, le Bou-Djaber, mont pyramidal, s'élance peut-être des champs de Zama, maudits par Carthage. Mais la plaine où l'invincible fut vaincu, le lieu de la fuite du plus grand devant le moindre, d'Annibal devant Scipion, flotte an hasard sur le Plateau, suivant les intuitions d'antiquaires qui épiloguent à l'infini sur les textes d'autrefois.

Toujours accidenté de monts tabulaires, mais sans les lacs salés qui le caractérisent au nord et au nord-ouest de l'Aurès, le Plateau numide se poursuit bien au delà du site aérien de Kalaates-Snam, sur toute la Tunisie centrale. Il ne se prolonge pas comme en Algérie sous la forme d'une haute plaine, avec l'aspect d'une sorte de Vieille ou Nouvelle-Castille, d'une Manche ou d'une Estrémadure; il a été beaucoup plus brisé, beaucoup plus limé. Le sculpteur cosmique en a fait une « hamada » divisée en compartiments par les cagnons des oueds. Chacun de ces compartiments est comme chez nous un causse entre des défaillances de gouffre; l'hiver y est venteux, frais, même froid avec neiges; tandis qu'au pied des dernières falaises, au-dessus des plainps de l'orient ou du val de la Medjerda, il fait tiède, avec pluie ou sans pluie.

Celle de toutes ces sous-hamadas qui ressemble le mieux à notre Causse Méjan par la chute soudaine, droite, profonde sur tout un pourtour d'abîme, c'est, à l'ouest-nord-ouest de Kairouan, la Kesséra, calcaire douze à treize fois moins grand que notre oolithe d'entre Tarnon, Tarn ei Jonte. 2 bOO hectares seulement font sa plate-forme, si. bien qu'on la comparerait plus justement à un Causse Bégon ou à un Causse de Mende. Le mont Ousselet, dont les cavernes résonnent de la voix des fauves, lui dérobe une partie des horizons de Kairouan; d'autres djebels, cônes tronqués, pics, dents et tours, scient son horizon; à ses pieds les sources jaillissent « vauclusiennement », par une onde pure aussitôt épanchée en cascades ou détournée en ruissellements dans les vergers par un canal datant moins souvent de l'Arabe que du Romain ou, avant le Romain, du Punique, du Numide, du Libyen. Ce petit plateau tire son nom de la moins menue des bourgades de son pourtour, de la Kessera, ksar arabe très beau — non de lui-même, de ses maisons branlantes, de ses ruelles ardues, tordues, mais de son bout-du-monde, de sa thébaïde rocheuse, de sa fontaine, de ses cascatelles, de ses ruines et demi-ruines, débris qui sont un reste de la romaine, puis byzantine Chusira.

Sur ces hamadas veillent les plus hauts monts tunisiens, parmi lesquels trône le Chambi (1 590 mètres), au-dessus de Kasserin aux belles fontaines. Ainsi la Tunisie n'a pas même un mont de 1 600 mètres. Si les djebels d'Algérie ne sont guère à ceux du Maroc que comme un est à deux, ceux de la Tunisie ne sont à ceux de l'Algérie que comme deux est à trois. De hamada en hamada, l'on peut dire de causse en causse, puis de djebel en djebel, on arrive, en marchant vers le nord-est, au Djoukar (1 171 mètres), d'où part la branche la plus longue de l'aqueduc de 31 lieues de longueur qui dispensait l'onde claire aux Carthaginois et la dispense aujourd'hui

aux Tunisiens. Au nord-est du Djoukar, du Pic du Aiidi de Tunis, du Zaghouan (1 292 mètres),

part l'autre branche de l'aqueduc.

Le Zaghouan voit Tunis comme Tunis voit le Zaghouan; il regarde tout, de la mer aux

monts du Kef, de la Medjerda deltaïque au sahel de Souse. C'est un beau dominateur, l'un de

ceux auxquels on pense avant tout autre pour désigner au loin la contrée d'alentour. Aussi donna-t-il son nom à la Zeugitane ou Afrique propre, qui avait la mer au septentrion et au levant, la Byzacène au midi sur le chemin du Désert, et à l'occident la Numidie, qui était comme le Traz-os-

La Ivessera.

Montes ou la Transylvanie de la Zeugitane.

Au Zaghouan, l'Atlas s'aiïaisse brusquement sur le Sahel tunisien, non sans relèvements soudains sur le chemin de la mer orientale.

Le Mont du Plomb (Djebel- Rsas) se hausse isolément à 700 mètres, et tout à fait au bord du golfe de Tunis l'escarpement des Deux-Cornes

(Bou-Kournin) contemple à ses pieds Hammam-Lif, — Hammam, c'est-à-dire la Source Chaude; et, en effet, cette sorte de faubourg de la métropole du Tell oriental tire des entrailles du Bou- Kournin un abondant flot d'eau sulfureuse à iO degrés.

De l'Aurès des Nemenchas ou Aurès tébessien jusqu'au Zaghouan, cette chaîne de djebels et de hamadas coupe en deux la Tunisie. A son nord et nord-ouest s'étend la Tunisie des monts, des eaux et des bois, qui est plus spécialement le Tell ; à son sud et son sud-est, fuit la Tunisie des plaines, qui, pauvre en Tell, juxtapose Sahel, Steppe, Sahara, oasis, palmeraies, champs d'alfa, rocailles. Le meilleur de tout cela, le Sahel doit sa richesse à la Méditerranée qui le baigne tantôt de sa pluie — cela trop rarement — et tantôt de ses effluves.

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