‹ Algérie et TunisieChapitre 56 sur 107 · IV. — LE <( FLEUVE » DE KAIROUAN · texte numérisé non relu

IV. — LE <( FLEUVE » DE KAIROUAN

I. L'oued-Bagla. — L'oued-lJagla draine 2 113 000 hectares, soit à peu près l'aire du bassin de la Vienne, notre belle rivière du Limousin, puis du Poitou. Il entre dans le Steppe de Kairouan comme Oued-Zéroud et s'y continue comme Oued-Bagla, mais suivant l'usage arabe il porte d'autres noms, de sa source aux plaines de la ville sept fois moins sainte que , la Mecque : sept levers et couchers de soleil à Kairouan pèseront autant dans la balance du Jugement Dernier qu'un jour dans la cité du Grand Pèlerinage.

Son plus lointain aïn jaillit des bastions orientaux de l'Aurès; né à 20 kilomètres à l'orient deTébessa la romaine, il descend en torrent dans une vallée-gorge encombrée de pierres parlantes et de pierres muettes signalant après seize cents, dix-huit cents, deux mille ans, la domination sept fois séculaire de la Ville Éternelle. On n'a pas encore assez rôdé parmi ces ruines, forts, tombeaux, temples, autels, aqueducs, ponts, arcs de triomphe, et surtout on a trop peu fouillé les champs funéraires; il faudra longtemps et souvent effaroucher ici le génie de la solitude (le pays, jadis plein d'hommes, est vide à l'instant présent) pour que les pierres parlantes, plus justement les pierres écrites, nous disent quels furent les noms latins ou latinisés, ou même presque purement autochtones de ces colonies. On peut toujours espérer une lecture heureuse, tant le monde romain livrait de blocs au ciseau du lapicide pour bornes milliaires, épitaphes, inscriptions, dédicaces à la déesse ou au dieu topique, à l'empereur divin, fils du divin Auguste, au proconsul d'Afrique, au gouverneur de la province, au préfet, au questeur, au tribun militaire, au légat, au centurion, au décurion, à l'édile, au flamine ou premier prêtre, à l'homme généreux ou seulement ambitieux d'honneurs, qui construisait, réparait ou embellisssait dans la colonie.

Déjà l'on sait que l'une des plus imposantes ruines, Kasserin, riche en eaux de sources, sur un affiuent de droite coulant toujours, est l'antique Cilium ou Scyllium; et qu'à 30 kilomètres à l'orient de Kasserin par le chemin des aigles, Sbeitla, bien plus imposante, n'a que très peu mâché son vieux nom de Sufîetula, — nom accommodé à la romaine, mais purement phénicien, qui signifie ville des Suffètes ou Choftim — les duumvirs qui gouvernaient la ville. Ce que le temps a respecté de Sbeïtla fait de cette cité des duumAvirs, en son désert, une sorte

LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN

de Palmyre ; le lieu est beau, dans son isolement, et des sources dont l'une épanche des eaux tièdes lui donnent en Tunisie la gloire qu'ont en Algérie Blida, Miliana, Tlemcen, Lamoricière. Toute distance à part, Suffetula pouvait autant que Zaghouan désaltérer les Carthaginois.

II. Kairouan, ville sacro-sainte. — Le fleuve de Kairouan ne baigne pas Kairouan; il passe entre cette ville et la sebkha de Sidi-el-Hani, à G kilomètres de l'une comme de l'autre. La lagune de Sidi-el-IIani n'aurait pas de rivale en étendue dans le beylik si le Sahara tunisien ne possédait les immenses chotts de la dépression tantôt surmarine et tantôt sous-marine. Son

Kairouan.

plat rebord dépasse 125 kilomètres, et quand elle s'enfle jusqu'à frôler toutes ses rives l'eau que la conque embrasse luit sur 30 000 hectares. Alors c'est presque un Léman, moins les Alpes, moins la profondeur, moins le Rhône valaisan qui s'y endort et le Rhône genevois qui tout à coup se réveille et s'enfuit. Ces expansions-là sont plus que rares; fréquents au contraire les étés, les automnes où le lac, sec même en son centre et réduit par endroits à un sel aveuglant, vole en poussière sous une ardeur intolérable. Sec autant que la sebkha devient en même temps l'oued kairouanais, quoique, ou plutôt parce que 230 à -300 kilomètres au fil d'eau séparent de sa source dans les monts la plaine où la ville sacrée surgit par 74 mètres d'altitude.

Cet oued mensonger; le Merg-el-Lil, qui remplit les citernes de Kairouan; d'autres torrents non moins défaillants dans la saison où plantes, bêtes et gens soupirent après la fraîcheur des eaux; la lagune de Sidi-el-ïlani; diverses lagunettes à l'orient; et, au nord-est, le Kelbia, lac-étang qui se rétrécit ou s'étire suivant la pluviosité ; un aqueduc partant des fontaines du Mont Ousselet, ce sont là toutes les eaux de la Cité Sainte. Pourtant il n'y a que quelques

lieues vers l'ouest jusqu'à la montagne; et cette montagne est haute de i 000 à près de 1500 mètres; elle est superbement taillée; ses hamadas sont des causses é ventres par des cavernes où courent des ruisseaux qui jaillissent en sources dans le val, mais le ciel et la terre boivent

cette onde h mesure sur les chemins de Kairouan.

Kairouan, qu'entourent des cimetières, des ruines, des faubourgs sans verdure, lève les dômes et minarets de quatrevingts ou cent mosquées et zaouïas . Parmi les églises qui font sa renommée, sa richesse par l'affluence des pèlerins, l'une, la Grande Mosquée, repose en ses dix-sept doubles nefs sur une foule de colonnes de marbre, d'onyx et de porphyre; l'autre, la mosquée du Compagnon, a l'honneur de posséder trois poils de la barbe du Prophète.

Bab-et-Tunis (la porte de Tunis).

Une cour de la mosquée du barbier.

Un carrefour de la grande rue.

Lampiste indigène.

III. Le lac Kelbia. — Les belles pluies poussent l'Oued-Bagla dans la lagune Kelbia, laquelle a sa rive méridionale à 18 kilomètres au nord-nord-est de Kairouan et domine la mer de 17 à 20 mètres, suivant qu'elle est peu remplie, pleine ou très pleine. En temps normal.

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autrement dit quand elle a très peu d'eau, ses abîmes n'ont que 3 mètres et demi; son onde est douce à l'exception de quelques endroits saumàtres. En son beau elle égale presque le quart du lac de Genève, car alors elle couvre 13 000 hectares : o 000 de plus qu'en l'été très sec qui la ramène à 8 000. iMême dans les années les plus brûlantes, elle trompe moins que les autres sebkhas de plaine ou de plateau de l'Afrique du Nord; en nul temps elle n'est vide et si les vaisseaux n'y naviguent jamais les bateaux y voguent toujours.

Des savants, des voyageurs, des grabeleurs et épilogueurs de textes, combattus par d'autres savants, admettent que l'Oued-Bagla, moins courant que jadis, est le fleuve Triton des Anciens et que la Kelbia, diminuée par les siècles, est le lac Triton, que tant de commentateurs ont cherché (et trouvé, paraît-il), dans les chotts franco-tunisiens de la « Mer Intérieure ». Quoi qu'il en soit, il arrive fort accidentellement que le Kelbia s'enfle et s'exonde. Alors une rivière s'en échappe; douze à treize fois par siècle, ce dit-on; ou seulement toutes les quinze années, soit six à sept fois tous les cent ans. Ladite rivière de longue intermittence se dirige vers la lagune Hallc-el-Menzel ; elle y entre sous le nom d'Oued-Menfès; elle en sort pour gagner la mer au Grau des Ponts, après un cours de 300 à 350 kilomètres.

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