‹ Algérie et TunisieChapitre 55 sur 107 · DE GABÈS AU « FLEUVE « DE KAIROUAN · texte numérisé non relu

DE GABÈS AU « FLEUVE « DE KAIROUAN

L Gabès. — Présentement Gabès n'a rien de la ville concentrée; 10 000 Gabésiens vivent dispersés dans des ksours, parmi les vergers où ils cueillent l'olive et la datte.

Ici l'élément de vie coule à profusion, sur terre et sous terre. Il coule sur terre en canaux pris au flot d'un ras-el-oued intarissable; sous terre en un fleuve obscur que des puits artésiens

forés depuis l'annexioii française vont chercher à près de 100 mètres de profondeur et qui sont d'une grande abondance; cette eau, thermale, presque tiède, pourra rendre à ce pays les jardins de bananiers, les champs de canne à sucre qu'il y avait en ces lieux vers l'an mille, nous dit l'histoire.

Ayant survécu, depuis sa naissance inconnue, au Précarthaginois, au Panique, au Romain, elle a maintenu son nom immémorial à travers les Ages, sauf l'usure de la syllabe initiale, qu»

peut-être n'était qu'un article : Gabès reproduit exactement Tacape ou Tacapi, Cette ville est donc extraordinairement vieille; et en même temps fort jeune, puisqu'un long avenir s'ouvre peut-être devant elle comme lieu de départ de deux chemins de fer du temps à venir. L'un irait de mer à mer, de la Syrte à la mugissante Atlantique, par le pied de l'Aurès, de l'Amour, de l'.Vtlas, et du iJoni; U serait lellien par ses embranchements du nord, saharien par ceux du sud. L'autre s'élancerait vers l'.Afrique centrale, vers le Tchad; il serait tout à fait saharien jusqu'à son arrivée dans la zone des pluies tropicales.

Tyi)e (le femmes de l'oasis de Gabès.

n. De Gabès à Sfax. — Quand de Gabès on s'avance au nord, puis au nord-est en suivant dans son contour raide le rivage do la Petite-Syrte, dite aussi golfe de Gabès, on voit la nature saharienne faire insensiblement place à la nature steppeuse : peu à peu l'arbre désertique par excellence, le dattier perd en taille, en sève, en élégance, en panache, en douceur de fruits, tandis que l'arbre par excellence du Tell, l'olivier gagne en nombre, en opulence d& branches, en bonté d'olives, jusqu'à ce qu'enfln il couvre d'une forêt pâle un sahel très habité bien que semblable à nos plus sèches garrigues.

Et toujours pas de profondeur dans la mer littorale; et. toujours pas de ports capablesd'assurer un navire contre la tempête; et toujours pas de falaise dont le fronton cache au

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pêcheur d'en bas le j,'rand quart des étoiles, pas de cap aventureux perçant la mer comme un poignard. La rive est plate, le mont lointain. De ce rivage bas à ce djebel dans le pur azur, la plaine se déroule en « infinités »

jaunes ou ternes, et n'ayant de l'onde que ce que l'onde laisse d'impuretés et de méchancetés après elle, la bourbe salée des sebkhas, les flaques palustres que de rares noirceurs du ciel vident pour quelques heures dans l'oued incandescent; et, tout autour, la fièvre.

Grande y est, la nuit, le jour, la solennité du silence. Les villes romaines, les villages, les pressoirs à huile des colons romains, des Numides ou des Puniques, couvrirent jadis ce champ brûlé, presque sans habitants aujourd'hui. De beaucoup de ces colonies le nom n'a pas encore été retrouvé. Comment tant de peuple vivait-il en une plaine si dépourvue d'eau maintenant ?

Sans doute par le sage emploi de la crue des oueds et la conservation de la pluie dans les citernes.

A 50 ou 60 kilomètres à vol d'oiseau vers le nord un peu est de Gabès, un delta sec (le fleuve l'étant aussi) marque la fin de l'Oued- Ramm, large gouttière qui commence dans les monts voisins de Gafsa et passe près de la Sebkhacn-Nouaïl, l'une des lagunes les plus amples de l'ancien beylik de

Tunis — elle a 70 kilomètres de rives mais son flot n'est qu'une misère. Avant d'arriver, à Sfax, Thine, la Thina- de, l'ère latine, marque la fin d'un fossé de défense dont nous imitâmes en Sahel et en Métidja la puérile inutilité; de même aussi les Argentins méditèrent de se garer des Indiens par une tranchée de trois cents lieues creusée dans le Steppe de Palagonie.

Femme de l'uasis de Gabès.

Les Argentins n'ont pas commencé le fossé de la Pampa du sud; les Français n'ont pas terminé r « obstacle continu » ; les Romains ne respectèrent pas non plus leur ligne, inflexible, et la Numidie du midi devint « coloniale » comme la Numidie du nord. « Tout ou rien! » c'est la loi des conquêtes.

IIL Sfax, le Kerkenna. — De maint canton pierreux de la France on pouvait dire avant

Une petite paysanne.

le phj'Uoxera qu'il y coulait plus de vin que d'eau. Ainsi peut-on prétendre de la tunisienne Sfax qu'il y a plus d'huile en ses riiagasins que de vivant cristal en ses oueds. Dans son sahel sans rivières, sans rus, sans fonts, même sans puits, c'est la ville des citernes; c'est aussi la ville « onctueuse », riche de la trituration des olives dans des milliers de clos barrés de haies plus difficiles à violer que les nôtres, même que celles où l'épine est aiguë. Comment passer à travers le million d'aiguilles des cactus singulièrement laids d'où çà et là tombent en noble volute les feuilles à durs piquants du singulièrement bel aloès? Protégé des animaux, du chacal, des rôdeurs par sa haie transperçante, le maître du petit domaine, l'homme de peu avec paix.

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nargue les brigands derrière les murs de sa petite « forteresse », qui est une tour carrée au milieu de l'enclos.

Pour envoyer ses huiles au loin sur le dos de la mer inconstante, Sfax manquait de port profond. Moindre ici qu'à Djerba, qu'à Gabès, la marée ne gonfle pas avec ampleur le sein de Thalassa, la sirène aux yeux verts; les vaisseaux jetaient l'ancre à plus de 3 000 mètres de la ville, qui est murée, d'un mur qu'on prétend espagnol, avec tours, créneaux et maintes pierres romaines, ayant inscriptions, souvenirs , dédicaces ^ Les constructeurs, ne se souciant guère des témoignages du passé, ont encastré ces pierres au hasard dans la ceinture de Sfax ou les ont cachées dans les fondations; les autres villes d'Afrique ont, par la même cause, perdu de précieux trésors d'histoire.

L'olivier blême n'est pas la seule richesse des jardins de Sfax; l'amandier y fleurit, parure de la saison des fleurs; le pistachier et le figuier y abondent; plus haut que tous, ondule le palmier, mais ce n'est pas encore ici le vrai Sud, et ces dattes ne valent guère, tandis qu'on vante universellement l'huile de ces oliviers, dont un « centenaire » vieux de mille ans. La richesse de Sfax en oliviers, surtout l'incalculable trésor des phosphates de l'intérieur amenés au bord de la mer par le chemin de fer de Gafsa, ne pouvaient manquer de valoir à cette seconde ville de la Tunisie le port que les Français y ont creusé, qu'ils agrandissent et qu'ils

améliorent; ils lui vaudront aussi bientôt de puiser par un aqueduc aux eaux lointaines des fontaines de Sbeïtla.

A 25 kilomètres au large, le flot blanchit :

c'est la Petite-Kerkenna qui l'émeut, îlette de 17 kilomètres de long sur 7 de moyenne largeur; un détroit sur lequel Home, sinon Carthage, avait planté les piles d'un pont, la divise de la Grande-Kerkenna, longue de 25 kilomètres sur 7 500 mètres de moyenne largeur. Les Kerkenniens sont pêcheurs, marins ou paysans, sous un air sec, comme le montrent les touffes de l'alfa; le sol sans humus y entretient des oliviers, des ceps de vigne, des dattiers à dattes sans douceur. Point de fontaines; on y boit l'eàu des puits.

Au barrage des Kerkenna s'arrête le golfe de Gabès ou Petite-Syrte, que certains continuent au nord jusqu'au cap Kapoudia; celui-ci se trouve à 45 ou 48 kilomètres en ligne droite de la Thysdrus coloniale, l'El-Djem du temps présent.

L'hôtel (Je ville île Sfax.

IV. El-Djem. — El-Djem attire les admirateurs de la grandeur romaine au plus vaste des amphithéâtres isolés dans la solitude; son Colisée n'a pas autour de lui des rumeurs de cité, comme à Nîmes, Arles ou Vérone; il n'y a là parmi les cactus qu'une misérable bourgade bâtie des blocs qu'on dérobe au cirque depuis 1710, en agrandissant incessamment la blessure que lui fit alors un bey guerroyant contre des tribus. Jusqu'alors il restait intègre en son tour de 68 arcades à quatre étages; sinon que les indigènes en éraflaient de petits morceaux qu'ils

El-Djem : vue générale et intérieure des arènes.

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emportaient dans leurs voyages pour se garantir de la piqûre du scorpion ou de toute autre bête à venimeuse morsure, — puissance magique attribuée par la légende aux vieilles pierres de cet amphithéâtre. Maintenant encore il n'est pas de colisée mieux conservé que l'ellipse de grès d'El-Djem, dont 148 mètres et demi font le grand axe extérieur, 130 mètres le petit, — le grand axe intérieur étant de 65 mètres et le petit de 32. Il avait quatre étages d'arcades; il lui en reste trois, montant à cent pieds.

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tion fastueuse, avec

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et tout un « cursus ^"^fc^B^^^—i^^^^^^^^&ft- ^^^^ l'assit, plus

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de détails, sur un relief de la plaine, par 18'j mètres audessus des mers.

Mais Gordien l'ancien ayant été salué César ici même, on suppose que cet iraperator embellit de ces arènes immenses la colonie en ce temps florissante où il avait reçu la pourpre. Les décréter, il le put; non les construire : vieillard de quatrevingts ans lorsqu'on lui offrit l'empire, il ne vécut même pas les jours que lui promettait encore son âge; vaincu devant Carthage, et son fils mort, il se pendit, en l'an 238.

V. Mahdia, Monastir, Sousse. — Au nord et nord-ouest du Ras Kapoudia se suivent Mahdia, Monastir et Sousse. Mahdia peut se dire la poissonneuse, ses filets dépeuplant de sardines la mer de ce rivage. Elle fut un instant italo-normande vers le milieu du xii' siècle, sous Roger de Sicile, un des conquérants de la famille des Tancrède de Hauteville; puis elle devint pour quelques années espagnole, Charles-Quint régnant sur les deux mondes. Entre deux

golfes, ou plutôt deux évasements, pleine de décombres dans une enceinte éventrée, elle dut aux Phéniciens « un colhon », c'est-à-dire un port, petit mais sûr, creusé dans la terre au bout d'un étroit goulet; ce cothon, comblé presque, on le déblaierait facilement, devant une mer sans profondeur; mais le recreusement ne rendrait pas à Mahdia les jours brillants d'antan, quand les Italiens, les Catalans, les Grecs l'appelaient Africa, résumant de la sorte en elle toute la richesse de ces rivages.

Au nord de Madhia, le cap Dinas touche aux ruines de Thapsus, qui fut le lieu d'une vie-

Femmes juives lie Soiisse.

toire de César. A ce promontoire la côte tourne au nord-ouest, infléchissement qui marque la borne méridionale du golfe de Ilammamet. Tout près, la grande lagune de Moknine, presque exactement rectangulaire, avale un oued en saison de pluie, mais ne le régurgite point; c'est un sebkha, un sel plus qu'une eau. Quelque peu plus loin, sur la côte, Lemta s'appela Leptis Minor, par opposition à Leptis Major, aujourd'hui Lebda, ville de la Tripolitaine où naquit Septime-Sévère, le plus illustre des Africains qui régnèrent sur l'empire de Rome.

Monastir, c'est là un nom commun dans la Chrétienté, le monasterium latin, devenu, suivant les pays, Monasterio, Mostêiro, Monastier, Moutier, Montgie, Montzie, Munster, Minster, etc. Ce nom, singulier en pays maho'métan, lui vient peut-être — on ne saurait l'affirmer — • d'un couvent quelconque, au temps où la ville était chrétienne. Avant d'être musul-

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mane elle fut romaine; avant d'être romaine elle avait été punique; et avant d'être punique elle était « libyenne », histoire commune aux cités de la Tunisie. Cette ville cerclée d'une enceinte à tours et créneaux borde la mer mais elle n'a point de port.

Panorama de Sousse pris de la jetée du [lOi't.

Photo Albert Samama, à Tums.

Sousse était déjà bien vieille quand les Romains en firent la capitale de leur Byzacène. Ailleurs le coton est roi, ailleurs le blé, ailleurs le pampre, ailleurs le palmier. Ici c'est l'olivier, forêt divisée en une infinité de jardins secs; l'huile en découle comme de Sfax; comme à Sfax la richesse y est grande, et dans ces deux villes l'élément européen augmente rapidement.

L'enceinte ci'énelée de Sousse.

Photo .Soler.

Origine inconnue; premiers habitants ignorés; arrivée des Phéniciens qui lui creusèrent un cothon, port intérieur effacé par le sable conquérant de la dune; domination dés marchands de Carthage qui osèrent lutter contre Rome même: suprématie des Romains qui allongèrent officiellement son ancien nom d'Adrumetum ou Iladrumetun en Colonia Concordia; Ulpiœ

Trajan.T Augustae Frugifer.T Hadrumetinae; puis les Byzantins; ensuite les Arabes qui partirent de là pour conquérir la triangulaire Sicile; puis la résistance à Charles-Quint; enfin la France qui y a trouvé des ruines de tout âge et des nécropoles, dans une forêt d'oliviers devant un rudiment de port qu'elle agrandit. Telle est l'histoire de Sousse.

Aux Ponts (en arabe El-Knatir), au sud-s'ud-est et près d'IIergla, une flèche de sable sépare de la 3Iéditerranée la Sebkha d'IIalk-el-Menzel. A cette lagune arrive, pas toujours et même pas souvent, l'Oued-Bagla, le « fleuve » de Kairouan.

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