‹ Algérie et TunisieChapitre 6 sur 107 · Victor Hugo · texte numérisé non relu

Victor Hugo

fiancés pendant six mois par année à la neige, plus blanche sur le sapin que sur le bouleau, ils arrivaient aux lieux où la neige n'argente que la cime des djebels et des adrars, dans la haute région des cèdres frappés par la foudre.

Aussi ne durèrent-ils qu'une centaine d'années, dont dix ans pour la conquête, du débarquement en Afrique à la prise de Carthage, qui devint leur capitale; entrés dans cette glorieuse ville en 439, ils en furent chassés par les Grecs en 534.

Encore ce siècle de prétendue domination se passa-t-il pour une grande part en compression de révoltes. Ils ne régnèrent vraiment que sur les villes où ils tenaient garnison, et dans quelques basses vallées, autour de Carthage et de BAne.

Dans le Mont, dans le Steppe ils passèrent et ne résidèrent point; ils y vidèrent les silos du Numide, ils y brisèrent les pressoirs à huile du Latin, ils y levèrent l'impôt; et ce fut tout.

Tous les liens étant brisés par la brusque invasion des Vandales, ce que les Romains avaient ployé jusqu'au sol se redressa; le serf, le métayer, le terrassier surgirent contre le latifondiaire; l'idolâtre leva la main sur le chrétien qui avait succédé au païen dans les colonies latines; le chrétien se courrouça contre lui-même, de secte à secte, et contre le juif et contre le « gentil » ; le Punique, Jiéritier du Carthaginois, reprit conscience de lui-même. Tous luttaient contre chacun, et chacun contre tous — obscure mêlée d'où serait infailliblement sorti quelque grand peuple berbère ou peut-être punico-numide, si quelque chose de subit, de grand, de terrible, d'inouï, n'était sorti peu après d'Arabie.

V. Les Grecs. — Bélisaire, généralissime aux ordres de l'empereur de Byzance, enleva Carthage aux Vandales, et les Vandales s'effacèrent de la terre d'Afrique.

Les Grecs étant pour l'instant (et pour de nombreux siècles encore) une race presque usée, la prise de Carthage n'inaugura point une colonisation d'Afrique semblable à celle qui avait donné la Cyrénaïque aux Hellènes, ou même à l'immigration qui avait cà demi grécisé les villes de l'Egypte.

La contrée de l'Atlas, la belle « Atlantide », ainsi qu'on devrait la nommer, demeura comme devant essentiellement numide et punique, avec des éléments latins.

Les Grecs s'appuyèrent naturellement pour la reconquête du pays sur les liomains des villes et sur les paroisses chrétiennes qui avaient le latin pour langue nationale ou langue religieuse. La reconquête faite, comme elle était toujours à refaire, les Byzantins conjurèrent Je sort, aussi longtemps que le sort le voulut, par un vaste réseau de citadelles : et ces citadelles commandant les gués, les cols, les sources, ils les bâtirent dans les lieux de colonisation romaine ou de colonisation mixte, à la hâte, et grossièrement, avec les pierres d'inscription, les pierres de temple et d'autel, les marbres de tombeau, les statues éparses sur le sol des villes que le Barbare de la Vistule ou le Barbare d'Afrique avait déjà mutilées.

Triste temps qui continua les jours du- Vandale par une tempête noire et qui ne finissait jamais! Telle la France pendant la guerre de Cent Ans. L'Anglais, c'était ici l'armée grecque.

'moins grecque que mercenaire, et aussi les colons romains, ces vieux étrangers que l'Africain rejetait avec fureur, et qui disparurent, comme l'Anglais. Chaque vallée, chaque montagne, chaque versant de pâture ou de stérilité dressa des Armagnacs contre des Bourguignons; pendant que les villes se mouraient, les canaux d'eau vive tarissaient dans la campagne flétrie, et le nomade du Sud, éternellement attiré par la fraîcheur du Nord, montait avec son troupeau sur les plateaux où l'ombre décroissait.

Or déjà se levait à l'orient le plus grand ennemi de l'ombre, l'Arabe, le pasteur qui ravage les forêts.

VL Les Arabes. — Le Prophète, Mohammed, « le Loué, le Glorifié », était mort depuis douze ans seulement; vingt années au plus s'étaient écoulées depuis sa fameuse hégire, autrement dit sa fuite de La Mecque à Ulédine, et déjà l'émir el-moumenin ', Omar, cousin de l'envoyé de Dieu, avait courbé trois grands pa}'s appartenent à trois sortes de nature, à trois espèces d'homme, à trois familles de langue.

Au nord, par delà le sable et les plateaux pierreux, il avait conquis les monts de Palestine, le Liban de Syrie, la Mésopotamie, conque immense, uberrime de l'Euphrate et du Tigre pleine de ruines des grands empires; cette Mésopotamie, ce Liban, cette Judée, contrées de païens, de chrétiens, de juifs, où vivaient divers peuples, où se parlaient divers dialectes sémitiques, devinrent arabes de langue, musulmanes de religion, et elles sont demeurées telles jusqu'à ce jour.

A l'orient, par delà des sierras neigeuses, il avait mis la main sur l'Iran, le plateau sans eau sous le ciel sans nue, la patrie d'une race usant d'un idiome frère des nôtres et révérant le soleil, les étoiles, le feu, la lumière; ces « Zoroastriens » devinrent mahométans, ils le sont encore; leur langage s'imprégna de « sémitisme », et, quand cessa la tempête, un abîme s'était creusé, profond, large, infranchissable, entre la vieille Perse et la nouvelle.

A l'occident, par delà le sable de Suez, il avait pris le pays du fleuve toujours renouvelé, Mesr, qui reçoit plus d'eau vive en un jour que l'Arabie en une année, la terre soleilleuse du INil, assise sur deux mers, à la borne de trois mondes; et Mesr qui tenait son sang de l'Afrique noire, de l'Asie et de l'Europe, Mesr dont le verbe était « éthiopien », kouchite, adopta la langue des compagnons d'Omar et aussi leur « résignation à la volonté de Dieu », leur Islam. .

Ainsi l'homme qui brûla (ou ne brûla pas) la bibliothèque d'Alexandrie, Omar, avait prodigalement doté son peuple. Il lui avait conquis la Perse, chemin des Indes; le fleuve de Ninive et celui de Babylone; El-Cham ou Damas, « œil de l'Orient », la « ville où l'on adorera Dieu quarante ans encore après la fin du monde » ; Alep, dont si haute est la casba que le poète a dit : « Tes hommes sont allés à la Voie lactée comme à un abreuvoir, et leurs chevaux ont brouté les étoiles comme on paît les plantes fleuries »; plus que tout cela, il lui avait donné le Nil.

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