‹ Algérie et TunisieChapitre 60 sur 107 · VI. — LA MEDJERDA · texte numérisé non relu

VI. — LA MEDJERDA

I. Ancien golfe de Carthage et d'Utique. — Quand Carthage vivait sur ses collines, auparavant île de la mer; lorsque son enceinte de 28 kilomètres ne pouvait suffire aux temples des dieux, aux palais des marchands, aux magasins sans lin, là où nous ne voyons plus que vergers, gourbis, citernes, affleurements de murs, nécropoles, trous, monticules qui peut-être cachent des secrets; quand des flottes, des armées en sortaient pour voguer vers l'Espagne, la Sicile, l'Italie, pour marcher contre le Numide, le Romain, l'Ibérien; alors les Carthaginois des faubourgs septentrionaux voyaient au nord-ouest un golfe qui n'existe plus — ou du moins il n'a laissé de lui que les 2 400 hectares de la Sebkha-er-Rouan, au pied même du massif de 141 mètres qui fut le piédestal de la grande vaincue.

Ce golfe continuait le rentrant de mer réduit maintenant au golfe de Tunis, jusqu'à la colline d'Utique, sœur aînée, puis jalouse ennemie de Carthage. C'est la Medjerda qui l'a comblé (l'œuvre n'est pas tout à fait achevée), à l'abri d'un relief de collines qui brise le vent du nord. Carle de la Tunisie.

II. Makarath, Bagradas, Medjerda. — Makarath, comme disait le Punique; Bagradas ou Bagrada, comme disait le Romain; Medjerda, comme disent l'Arabe et le Français : au fond le nom n'a pas varié. Sauf adoucissement ou endurcissement des consonnes qui sont l'élément osseux des mots, sauf départs ou arrivées des voyelles qui en sont l'élément fluide et la quantité négligeable, la plupart des rivières du vieux monde s'appellent comme autrefois.

L'espagnol devant son rio ; le Portugais devant saribeira; l'Italien devant son fiume ou son fiumicello; le Français devant son ruisseau, son ruisselet, son ru, son riot, son fleuve; l'Anglais devant sa river ou sa creek; l'Allemand devant son bach ou son fluss ; le Scandinave devant son clf; le Russe devant sa riéka; tous, nous croyons donner à nos courants d'eau des noms néolatins ou germains ou slaves, et le plus souvent nous balbutions du celte, du ligure, de l'antéligure ou quelque autre idiome né plus près de l'aurore des hommes.

Quand la Medjcrda se nommait Bagradas, l'armée romaine lutta, disent les historiens, sur sa rive ou dans le val d'un de ses afflents contre un serpent gigantesque, python de 120 pieds de longueur dont les anneaux pouvaient étouffer une cohorte. Certes ce monstre baveux n'eut jamais 40 mètres de la tète à la queue et il semble digne des boues tièdes, des lianes emmêlées, des pluies drues d'un climat plus puissant que celui de la Tunisie. Ce fut très probablement une sorte d'énorme boa qui inquiéta les Romains, et non pas un dragon aussi long que le Bagradas était large.

La Medjerda, longée presque dès sa source par le chemin de fer d'Alger à Tunis, n'est point une onde pure. Le poète qui disait à son oeuvre : « Suis de loin Y Enéide, adore la trace de ses pas », Silius Italiens, nous la montre sinueuse, indolente et jaune : « Le Bagrada turbide va lentement, sillon dans le sable aride; nul fleuve libyen n'épanche autant son onde limoneuse, aucun n'est plus sinueux et stagnant dans les larges campagnes ' ». C'est bien de la sorte qu'elle SQ déroule en anneaux, en courbes, tout au long de sa vallée de Tunisie, l'une des plus amples et fécondes du Tell. On n'y compte pas les ruines que Rome altière a laissées sur ses rives; ce ne sont qu'aqueducs, citernes, temples, cirques, arcs de triomphe, thermes, voies de tombeaux, toute une civilisation brillante envahie de plus en plus par les figuiers de Barbarie. les buissons et la broussaille. De beaucoup de ces villes on ne sait même plus le nom, et de plusieurs dont on a retrouvé le nom il ne reste que des décombres entre les oliviers, dans les maquis, dans les champs dorge et de blé. Mais si la Medjerda tunisienne est lente et lourde, la Medjerda constantinoise est au contraire pendant les 100 kilomètres du cours supérieur un rapide torrent serré dans les gorges.

III. De la source du fleuve â, la fin des étroits. — Des monts de 1 000 à 1 200 mètres lui donnent l'être, monts bocagers où la craie domine, où les aïoun, fils des longues cavernes, continuent des ruisseaux garantis du soleil; ses fontaines supérieures ne défaillent jamais.

De la plus reculée de toutes ses sources jusqu'à la Méditerranée bônoise, l'oiseau de grand vol ne plane que pendant 72 ou 73 kilomètres; de Ghardimaou à la Galle à peine s'il y en a 50 par-dessus le djebel des Kroumirs, et moins encore en aval ; mais la montagne de sa rive gauche, pareille au Dahra de la rive droite du Chéliff, s'obstine à ne lui ouvrir aucune issue vers la mer

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