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Dans les années humides

LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN

l'impureté de sa bourbe autant que le vide affreux du gouffre excusent le dicton tunisien : « 0 vous, les Constantinois, louez vos aïeux d'avoir bâti leurs maisons sur un tel roc ; ailleurs les corbeaux fientent sur l'homme ; chez vous l'homme fiente sur les corbeaux ! »

Ceci n'est point hyperbole comme la réponse d'un Berbère à l'Arabe qui lui annonçait l'approche de l'armée de la Conquête, venue du pays du Prophète, prompte, ardente et si nom-

Aqueduc romain près de Constantine. (D'après une photographie.)

breuse que le vol de ses flèches obscurcissait le soleil. On avait dit à ces vaillants compagnons, orgueil de la Djéhad, que Cirta était une cité forte sur un rocher fabuleux : « Est-ce bien vrai? demanda l'Arabe.

— Oui! » répondit le Berbère. Cirta est un nid d'aigles trop haut pour l'aiglon. Ceux qui y font séjour l'ont nommée la ville aérienne. Arrivés au-dessus de la gueule de ses citernes, les nuages se penchent pour y vider leurs eaux. Du front de son bloc immense, extirpé des djebels voisins par les incantations d'un génie, elle se rit des assaillants et de leurs assauts; son fleuve la garde, en bas, au très fond; il gronde à la racine du roc, puis s'abat dans un abîme de mille

coudées. 0 homme! quel est l'archer puissant qui, du précipice, atteindra de sa flèche le couronnement des remparts?

Ces ponts colossalement hauts sont un reste de la voûte antique — car ce cagnon fut caverne ; l'effondrement du couvercle en lit un corridor éclairé par le jour, sauf en quatre endroits où la roche continua de souder les deux parois du couloir.

Ce précipice attire, parce qu'il est précipice. Il hante l'esprit des Cirtéens que la vie torture ou qu'elle ennuie seulement à mourir. Il est l'hôte de leurs songes, le confident de leurs maux, le conseiller de leur désespoir. Parfois l'un de ces navrés se traîne jusqu'au pont, et celui qu'a saisi la folie passagère y court. Délirant, maniaque, hypocondriaque, amoureux, alcoolique, incurable, on enjambe le parapet et l'on se brise en bas, tombé du ciel ainsi qu'un aérolithe. Il arrive même qu'on vient ici de vingt, de cinquante lieues, de Philippeville, de Bône, d'ailleurs pour sauter le grand saut, comme aspiré de loin par la « Pieuvre d'El-Kantara ' ».

Avant de fuir de son vieil antre qu'éclaire aujourd'hui la lumière d'en haut, le Roumel boit les quatre fontaines de Sidi-Mcid, eaux sulfureuses à 33 degrés sortant de quatre cavernes; puis il s'irrite et trois cascades de 20, de 2b, de 15 mètres de plonge l'arrachent au ravin de Cirta. Chutes splendides quand l'orage a fait du « ruisseau des sables » une « rivière du tonnerre », un « fleuve de l'épouvante »; cascatelles seulement durant l'ardente saison, alors que le chacal vient flairer les ordures de l'oued, et l'hyène, quelquefois encore, ronger des quartiers de charogne dans l'obscurité de la nuit plus obscure en ce fond d'abîme.

Ce que valait avant l'ère des canons un pareil escarpement défendu par un tel fossé, la raison le devine, mais l'histoire ne le sait qu'à partir des temps qui commencent à la rencontre des Romains avec les Carthaginois et les Numides. Cent fois peut-être le sort des Berbères orientaux se décida là, sur la roche à pic, devant le gouffre effroyable aux vaincus, car un saut dans l'aven était le prix de la défaite. On y jetait aussi les adultères, les épouses disgraciées par le prince, les trésoriers infidèles, et, sans doute aussi, des justes après des injustes.

Maintenant tout est place forte, en plaine autant qu'en montagne, et souvent même la roche ne vaut pas la terre plate pour arrêter l'ennemi par des boulets entre-croisés. Mais Constantine vivra toujours comme lieu d'équilibre entre Alger et Tunis, entre la mer et le Sahara, sur la lisière du Tell littoral, qui est le meilleur Tell, et du Tell de l'intérieur, qui tend au Steppe. Plaines à grains, croupes à pâture, coteaux à vignes, vallons olivestres lui portent leur tribut de blé, d'orge, de peaux, laines et viande, de vins blancs et rouges, d'huile. C'est assez pour demeurer ville, même pour grandir encore au delà de l'isthme qui rattache au reste de la Numidie son bloc entouré d'abîmes.

IV. L'Oued-el-Kébir. — Au sortir' de la faille de Constantine, le Roumel boit une curieuse rivière qui serait de force à nettoyer le passage si elle naissait à l'amont de Cirta. C'est l'Oued-

i. Mot arabe : le Pont.

Constantine : Tun des ponts naturels.

Photo .Ncurdeio-

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el-Hamma, rivière thermale et, comme telle, à peu près immuable; l'ascension des vapeurs indique de loin les fonts à 33 degrés dispersées le long de Foued; ensemble elles versent de 600 à 800 litres par seconde, flot qui, de chaud, se fait tiède, et qu'on divise en canaux pour l'arrosage des jardins ainsi que pour l'ébranlement de mainte usine. A cette eau fumante le Hamma doit ses beaux palmiers et son climat plus doux qu'à Cirta, ville des vents et des neigesi mais, soit excès d'eau, soit air renfermé, soit toute autre cause, ce vallon n'est pas salubre, et de là vient qu'il s'appelle El-Hamma, c'est-à-dire la Fièvre. Son nom latin fut Azimacia; nom latinisé plutôt, car on pense que ce mot d'Azimacia sortait de l'idiome numide et qu'il signifiait les Bains chauds.

Le gouffre de Constantine n'épuise pas la sauvagerie du Roumel, qui va de gorge en défllé. A chaque montagne qu'il pourfend il s'encagnonne étroitement au fond des abîmes et comme pour fuir la lumière du ciel. — Gorge en amont du confluent de l'Oued-Smendou, au bas de rocs à pic du haut desquels l'antique Tiddi méprisait les assauts comme une autre Cirta ; gorge des Béni-Aroun en aval de Sidi-Mérouan; gorge des Ouled-Aouat au-dessous d'El-Milia.

Plus loin, des Français très singuliers vivent près du torrent : ils sont Algériens au milieu de Berbères arabisés, Français par la langue nationale. Italiens par le dialecte qui était leur idiome usuel en Corse, Grecs par leurs aïeux. C'est du Péloponèse que partirent en 167(5 les 730 fondateurs de Cargèse, la bourgade corse dont ils procèdent à 30 kilomètres au nordnord-ouest d'Ajaccio. En l'honneur de Cargèse, leur seconde patrie, la Grèce étant la première, on avait nommé Sidi-Mérouan la Nouvelle-Cargèse. Ce nom ne méritait pas de prévaloir et n'a point prévalu ; pas plus que celui de la Nouvelle-Lambèse à la place de Batna.

Tout nom long est fâcheux; il n'en faut que de courts; on pèche en décrétant Belle-Fontaine au lieu de Fontbelle, si commun dans l'ancienne langue, et Géryville au lieu de Géry. Sidi- Mérouan n'a que quatre syllabes, Batna deux; pourquoi donc imposer à l'un comme à l'autre la longueur de l'hémistiche d'un alexandrin? Un nom ne devrait jamais dépasser trois émissions de voix, et s'il se peut, deux.

Entre Sidi-Mérouan et l'entrée du défilé des Béni-Aroun, l'Oued-Endja renforce le Roumel, Il a dans son bassin Cuiculum et Milevum. Dans Milevum on reconnaît aussitôt Mila; dans Cuiculum on ne reconnaît pas Djémila, qu'on identifia d'abord, pour cause de consonance, avec la station de Gemelhe. Les collines djémiliennes bombent un froid, un morose pays, dans des monts point éloignés de ceux dont le Roumel tire sa première existence. Djémila n'est guère digne de son nom, diminutif arabe équivalent à la Joliette : elle aussi est morne et froide, à une altitude que l'hiver fait souvent neigeuse. Des monuments de Cuiculum le mieux épargné par le temps (et, de fait, il est resté jeune), c'est l'arc de triomphe de Caracalla, dédié à ce jeune monstre en même temps qu'à sa mère et à son père, le « sévère » Septime. Cette porte triomphale sous laquelle aucun grand conquérant n'a passé faillit prendre la route de Paris; on voulait la transporter, en blocs numérotés, sur l'une de nos places, et la reconstruire là; puis on n'y

pensa guère. Cet oubli sauva les vieilles pierres de la profanation. Leur place est dans la ruine solitaire ; les Thermes de Lutèce n'appartiennent pas plus à Paris que l'arc de Cuiculum n'appartient à Djémila.

A 48i mètres d'altitude Mila ne montre aucun édiCce datant de Milevum, tous ses débris romains sont en poussière, ou (s'il en subsiste encore) se cachent sous le sol fait de ces débris mêmes. Les colons latins surveillaient de là les barbares de la montagne de Sétif à Bougie, la sierra qui hait d'obéir et de chacune des nations de laquelle onpou.vait dire : « celle-ci est la plus rebelle de toutes ». Plus tard « Baba-Tourki », le Turc, ne fit ni plus ni moins; il n'osa s'aventurer chez les Kabyles, et Mila fut sa vigie du côté des Baboriens. Les Français, plus résolus, ont par ici des villages de paysans; c'est ainsi qu'un nouvel élément pénètre, à la manière d'un corps étranger, dans le tissu des Berbères arabisés qui peuplaient seuls le Ferdjiouïa, le pays tourmenté parcouru par l'Oued-Endja.

L'Oued-Endja ne tarit jamais; il augmente donc le Boumel, mais celui-ci n'offre l'image d'une vraie rivière qu'après être sorti du cagnon des Béni-Aroun. Le djebel que fend cette gorge est une roche du grand mur qui coupe la province de Constantine en une zone sèche au sud et une zone non sèche au nord. Au midi le Mellègue, la haute Seybouse et la « Castille » de Batna, de Sétif, de Bordj-bou-Arréridj ; au septentrion, la Medjerda, la Mafrag, la plaine de Bône, et le littoral des longues pluies. Passant donc du Tell-Steppe dans le Tell humide, le Roumel «'accroît de sources éternelles, de torrents qui poussent toujours, après les flots, des flots; si bien que durant quatre, six ou huit mois de l'année il est pareil à nos eaux de montagnes. Long d'un peu plus de 50 lieues, peut-être de CO, tellement son cours inférieur est tordu, rOued-el-Kébir de Constantine égoutte 904000 hectares.

V. Djidjelli. — De l'Oued-el-Kébir à Djijolli l'on traverse deux gaves, le Nil et le Djindjen, fils de monts et de forêts qui ont cessé d'entendre le berbère. Djidjelli n'a pas daigné déguiser son nom phénicien d'Igilgili. Les Carthaginois y usèrent comme nous d'un port protégé des vents de l'ouest et facile à garantir de ceux du nord; son sol branle : un tremblement de terre a renversé Djidjelli en 1857. Oran chavirée avant la fin du siècle dernier, Mascara disloquée en 1819, Blida et Coléa détruites en 1825, Mouzaïaville et les villages voisins culbutés en 1867, Msila durement secouée en 1880, c'est en moins de cent ans assez de catastrophes pour que les Français d'Afrique songent soucieusement à la mobilité du sol.

Or, nos cités algériennes, non pas une, mais toutes, sont des défis à l'équilibre; les siècles n'useront point leurs dents à les ébrécher; il ne faudra qu'une seconde pour les réduire en poussière. A Constantine, à Alger, à Oran, nous imitons gro.ssièrement Paris et ses maisonscasernes; nous jî'élevons rien d'élégant, rien de souple, rien de fort dans le pays où nous détruisons les pleins-cintres romains et les arceaux mauresques. Pourtant il serait beau de marquer son passage par ces monuments qu'on dit éternels encore que leurs heures soient comptées : « Toutes blessent, la dernière tue! »

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IV. L'Oued-Agrioun et le Chabet-el-Akra. — Qui vient de l'orient contemple le golfe de Bougie en sa courbe harmonieuse dès qu'à 10 kilomètres de Djijelli son navire a doublé la roche minérale du cap Cavallo ; qui vient d'occident fend ses eaux dès qu'il a tourné les éperons du Gouraya. Ni le passager arrivé du levant, ni celui qu'envoie le couchant n'ont vu si belle conque marine sur notre rive africaine, devant un pareil entassement de djebels. — Mais djebel c'est de l'arabe. Disons donc, puisque tous les villages pendus à ces monts sont berbérophones : devant un aussi fier recul de tanigouts et d'adrars.

Du Cavallo, promontoire plutonique, jusqu'au Gouraya, calcaire et craie, le golfe bougiote a 43 kilomètres d'ouverture. Mêlent à son eau leur eau, l'Oued-Agrioun à petite dislance de Ziama, lieu des ruines romaines de Choba, et la Soummam ou Sahel, près de Bougie. L'Oued- Agrioun est un beau gave, digne des Pyrénées pluvieuses, et non pas un « grand silencieux » comme il y en a par delà ses roches natales, sur la terre rouge du plateau de Sétif, oueds sans murmure parce qu'ils sont sans eau. Lui ne se tait pas; ses Babors attirent les orages du barathre bleu; ses entonnoirs, ses cirques les concentrent; sa pelouse et sa forêt les retiennent goutte par goutte; la craie du djebel les filtre en claires fontaines. Ainsi fait, l'Oued-Agrioun élève tout l'an la voix dans ses gorges baboriennes; fanfare héroïque, meuglement sourd, gazouillis joyeux, plainte inconsolable, il ne laisse jamais dormir les échos du Chabet-el-Akra, son défilé célèbre.

Commencé dans le nœud de Sétif, puis grandi des torrents du pays de Takitount, c'est à la fois un acif et un oued; un oued pour les Arabes, un acif pour les Berbères, car l'abîme de son cours sépare à peu près, non pas les deux races, mais les deux langues. Il entre à Kerrata dans son grand précipice, entaille de plusieurs cents mètres de profondeur où l'homme était plus rare que le singe avant qu'on y taillât la route de Sétif à Bougie, parfois à plus de trois cents pieds au-dessus du passage des eaux. L'Agrioun est sombre, muet dans ses gours, blanchâtre et bruyant dans ses cascades sur lesquelles tombent, à la fonte des neiges, des cascatelles issues des antres de l'adrar. Haut de trois cents pieds est également le pont qui franchit l'abîme.

Pendant dix kilomètres le fleuve subit ainsi l'étreinte du Babor, ce mont puissant, dur, durable et presque vainqueur du temps; mais l'Agrioun onduleux et fluide est plus fort que le rude et raide, et il passe, échappant enfin à l'obscurité : tout au long du cagnon, ses flots sont dans l'ombre, sauf, ici, là, quelques rayons, à l'heure du vertical soleil, au moment que préfèrent les singes pour s'ébattre en descendant au torrent et les colombes, hôtes innombrables des cavernes, pour voler, blanches dans la lumière. Six à sept kilomètres sont la longueur de ce Ravin de l'Agonie; de ce Défilé de l'Autre monde; de cette Gorge de l'Éternité; de ce Val de l'Enfer. — Ainsi peut-on traduire de quatre façons l'expression arabe de Chabet-el-Akra.

VII. Le Bou-Sellam : les hautes plaines de Sétif. — Pourquoi l'Agrioun à l'orient de la Soummam et le Sébaou à l'occident mènent-ils, même en été flambant, des eaux à la Grande Eau? Parce qu'ils déploient leur conque entre la chaudière tiède d'où la pluie monte pour

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aussitôt redescendre et la froide montaj^ne où se suspend la neige. Pourquoi la Soummam, faite pourtant de deux longues rivières, sèche-t-elle si fort? D'où vient qu'au bout d'un bassin treize fois plus vaste que celui de l'Agrioun, trois fois plus ample que celui du Sébaou, les mois de Junon, de Jules, d'Auguste, et aussi celui de septembre, la diminuent tellement qu'octobre la trouve deux fois inférieure au Sébaou, et à peine égale à l'Agrioun? Comment arrive-t-il que, de ses deux torrents constitutifs, l'un, l'Oued-Sahel, finisse par ne plus couler, et que l'autre, le Bou-Sellam, se réduise à 500 litres? Parce qu'au nord du Bou-Sellam, le mur des Babors arrête les effluves marins dans l'entonnoir de l'Oued-Agrioun; et parce qu'au nord de l'Oued- Sahel, un pan de 2 000 à 2 300 mètres accroche au passage les trombes qui ressuscitent éternellement le Sébaou. La barrière jurjurienne étant plus haute que la baborienne, la sécheresse du torrent d'Aumale dépasse encore celle du torrent de-Sétif.

Le Bou-Sellam a 60 kilomètres de plus que le Sahel. Longtemps il erre, incertain de sa fin et moins désireux, il semble, de s'unir, à la Méditerranée que d'aller s'évaporer dans l'ardente serre-chaude du Ilodna. Et certes cette dernière route lui serait incomparablement plus facile. La tradition nous raconte qu'il la suivait jadis, depuis toute une éternité de siècles, quand un marabout, thaumaturge éminentqui bénissait et maudissait au nom du Dieu « sans compagnons », étendit le bras vers le nord. Voulait-il punir les impies, les méchants, les insensés, les hautains à la nuque rebelle, ou combler de dons les sages, c'est à-dire les simples, prosternés devant Allah en oraison continue? Toujours est-il que les monts du septentrion se fendirent, et que le Bou-Sellam se glissa dans la cassure. Depuis lors il s'y coule toujours, contorsionné comme un serpent dont la queue toucherait à chaque instant la tête.

Sa seule ville est Sétif; encore en passe-t-il à 2 500 mètres à l'ouest; mais dès qu'il a quitté le pays des Arabes de la plaine pour les gorges où vit le Berbère, de grands villages se penchent sur son lit sans se mirer dans son eau trop rare, trop rapide ou trop terreuse. A 15 ou 18 kilomètres au midi du 3Iéghris où sourd son Bou-Sellam, Sétif est l'hyperboréenne et la torride, la neigeuse et la poudreuse, la riche et la pauvre. La riche, ou même très riche après les hivers humides au bord de ses plaines à blé; la pauvre ou la très pauvre, après le passage de la sauterelle, après l'hiver sec qui tarit la sève dont se font les prairies et dévore les moissons avant qu'elles se soient couronnées d'épis. Or la pluie tombe rarement sur son vaste entremont; tantôt 300 à 400 millimètres — alors c'est la misère, — tantôt 300, 600 millimètres — et cela va bien. Ainsi les pueblos du plateau d'Espagne, dans leur campo fauve dont les rios vont à des lagu.nas; là les Vieux et Nouveaux Castillans, les Léonais, les Estrémaduriens. les Manchegos interrogent le ciel comme les colons de Sétif, et le ciel souffle tantôt le simoun des plaines, tantôt la bise glacée, quelquefois la neige, presque jamais la pluie qu'ils implorent.

De Sitifi, nommée officiellement Colonia Nerviana et Augusta Martialis, les Romains firent la capitale d'une Maurétanie qu'ils nommèrent la Sitifienne pour la distinguer de la Césarienne et de la Tingitane — celle-ci tout au bout des terres, sur l'Océan, ceinture du monde. C'était (sa situation le veut) le centre de domination dans l'occident du Plan central des Numides; ou

Vue prise sur la route du Chabet-el-Akra. (D'après une photographie communiquée par M. Poinssot.^

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mieux, comme ce mot de domination dépasse de i)eaucoup la vérité, parce que les Baboriens. les Jurjuriens, les Libyens étaient toujours eiïervescents. c'était la place d'armes chargée de maintenir la paix romaine au moyen de la guerre, à l'aide de cohortes qui n'étaient point toutes latines. La « Ville », divisant pour régner, gardait les Africains avec des Gaulois, des Sicambres, des Lusitaniens, des Sardes, des Illyriens, des Thraces, des Parthes; la Gaule, la Germanie, la Lusitanie. l'Illyrie, la Thrace, avec des Africains; elle usait volontiers, dans chacune de ses provinces, de ce que nous pouvons nommer rétrospectivement la « Légion étrangère ».

Quand les Français y passèrent pour la première fois, l'année d'après l'assaut de Constantine, ils y virent une forte source; un vieux tremble au bord de la fontaine; sur ce tremble, arbre unique, un nid de cigognes; des tronçons de la muraille de clôture et des débris sans forme et sans nom. C'était là tout Sitifi; plus, et très bien conservée, une de ces forteresses dont les Byzantins éphémères avaient couvert l'Afrique romaine, en toute hâte, car en ces temps la Numidie était rebelle (comme elle le fut toujours); ces citadelles, ils les bâtissaient de pièces et morceaux; elles naissaient de l'éventrement même des villes qu'elles allaient défendre, des pierres du temple, des statues de l'atrium, des colonnes du jardin, des dalles de la nécropole.

Abandonnant le plateau, le Bou-Sellam se glisse dans l'anfractuosité du Guergour, plus exactement Aguergour, mot qui paraît sortir de la même racine que celui de Jurjura, lequel, dans la bouche de diverses tribus kabyles, n'est point Jurjura, mais Ighergher. Cela signifie : le mont raviné par les torrents. Si ce nom témoigne des origines berbères communes à toute l'Atlantide, des ruines de thermes rappellent que les Romains eurent ici leur Ad Sava.

Le mont Guergour devant lequel le Bou-Sellam se tord en des gorges pleines des croassements de l'oiseau noir, est de ceux dont la rangée scinde le Tell oriental en deux compartiments, le frais et l'aride. En le franchissant, le torrent devient tout autre; la sylve lui distille des ruisseaux sous l'ombrage; chaque ravine, assemblant à millions les gouttes, s'ouvre sur sa rive avec un torrent; la roche, qui est de craie, lui envoie des sources par le bâillement des antres; et des lucarnes de maint rocher les cascatelles tombent dans le précipice, à moins que les Berbères ne les distribuent en ruissellements sur la pente de leurs jardins suspendus. Ainsi rajeuni, le Bou- Sellam boucle des promontoires sans nombre..

Vin. L'Oued-Sahel. — Celui-ci s'élance du Dira, de vingt gorges convergentes. Kn quelques sauts vers le nord il attrape Aumale, bourgade à 888 mètres, froide, continentale, brusque, inconstante comme Sétif. Aumale est l'Auzia des Romains, dotée par les Arabes du nom poétique de Sour-Ghozlan, le Rempart des Gazelles. Aucun conquérant ne pouvait négliger entre le Jurjura et le Dira ce lieu très stratégique gardant l'une des grandes routes de la Syrte à l'Océan par les terres hautes, par Théveste, Cirta, Sitifi, Auzia, Rapidi ' et Tirinadi* d'où le chemin descendait dans la vallée du Chélifi".

i. Sour-Djouab, dans le bassin de l'Isser Oriental. 2. Quelque pari sur les montagnes de Médéa.

Bientôt la masse énorme du Jurjura l'arrête en sa course vers le septentrion, court chemin de la mer; il fléchit à l'est et coule devant Bouira, blottie au pied du Jurjura qui s'élance d'un bond à 2 123 mètres, tigré de forêts dont les ravins sont dangereux quand les lions et les panthères sortent pour la proie nocturne. Plus bas c'est Béni-Mansour, dominé de 2 000 mètres par le pic suprême de la Grande-Kabylie.

Deux mille mètres, c'est une trop haute barrière pour que la buée marine la surmonte aisément. C'est pourquoi dans le val de lOued-Sahel maint hiver succède à l'automne sans qu'un seul arc-en-ciel ait à la fois parlé du soleil et de la pluie ; puis un printemps sans ondées vient après l'hiver ; puis l'été, plus stérile encore que nature après ces saisons infidèles à leur devoir. Mais qu'une année pluvieuse résolve en terre humide le sol durci en airain et linfra-Jurjura du sud devient un val d'abondance. Tel quel, il promet d'être une vigne et une olivette dans une campagne dont l'alfa moire la nudité. Le Jurjura monte si raide que ses oueds sont très courts. A droite arrivent, des monts du midi, de longues eaux rares et salées; l'une d'elles passe aux Portes de Fer; elle vient du pays de Bordj-bou-Arréridj et a son confluent près de Béni-Mansour, de la montagne où le chemin de fer d'Alger à Tunis a son plus grand souterrain, le tunnel des Palmiers (long de 3 000 mètres).

De cet oued amer; de celui qui passe devant le Ilammam-Okris, le Ilanimam-Ksenna et dans l'aride forêt d'Anif où les pins frémissent, et de plusieurs autres on usera peut-être, les barrages aidant, pour le rafraîchissement du val où la canicule efface l'Oued-Sahel. — Bou-Sellam, long de 180 kilomètres, et Sahel, qui n'en a que 120, se rencontrent en vue du piton d'Akbou : le second n'a drainé que 363 300 hectares, tandis que le premier en égoutte 415 000. '

IX. Le Sahel Inférieur : Bougie. — Par la vertu du Bou-Sellam, le Sahel inférieur est une rivière sans lacune roulant de oOO à 1 000 litres dans les mois impluvieux, de 5 000 à 15 000. durant douze à dix-huit semaines de l'année. Mais c'est presque tout un Nil qu'il faudrait pour tempérer sa vallée torride, quasi saharienne où ne souflle pas l'haleine de la mer. — C'est encore le Jurjura qui l'arrête; si l'oued tourne vers le nord-est, c'est que le mont a fait comme lui; ou plutôt il a fait comme la montagne qu'il suit, tantôt par des gorges telles que celles de Khorza et de Fellaye, tantôt dans une plaine; tantôt devant un village kabyle, tantôt devant un bourg français, tantôt en face de ruines romaines dont les plus imposantes sont le squelette de Tubusuctus, à côté de Tiklat. Le val ardent du Chéliff, si redouté pour son embrasement, n'est pas plus terrible que la coulière du fleuve de Bougie quand le vent vient du sud, mais on se sent revivre lorsqu'il arrive du nord-est par la porte qu'entre-bâillent Babors et Jurjura.

Vallée d'ailleurs magnifique en promesses. Si la fièvre y germe dans les stagnances du Sahel, dans les mares laissées par son cours d'hiver, dans les « igarapés ' » qui l'accompagnent, on sait qu'elle monta, plus meurtrière encore, des marais de Boufarik ; et si bonne et

1. liras latéraux : c'est un nom brésilien pour une chose universelle.

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profonde est ici la terre qu'on y pressent une Métidja dont les Kabyles tireront des merveilles.

Devenu Souinmam, le fleuve passe entre les oliviers et les orangers; il atteint son terme près de Bougie, après un cours de 25.5 kilomètres, comptés à partir de la font du Bou-Sellam. 1)11300 hectares, c'est l'étendue de son bassin.

Comme Alger plaquée sur sa Bouzaréa, ainsi Bougie grimpe à son Gouraya, qui jette à la mer les trois promontoires du Cap Carbon; seulement le Gouraya dépasse en altitude et en

Bougie. (D'api'ès une photographie de M. Neurdein.)

attitude la gracieuse montagne d'El-Djézaïr; digne fin du Jurjura vis-à-vis du Babor, il surgit à près de 700 mètres. Carthaginoise, numide, romaine, vandale, byzantine, berbère, espagnole, française. Bougie, vieille comme le monde, n'est point une fille du caprice ou du hasard. Elle est parce qu'elle doit être, au bord d'une rade de 900 hectares, profonde, abritée de beaucoup de vents, à l'ouverture d'un grand val, au point de départ d'un des chemins les plus courts entre la Méditerranée et le Petit Désert. Les Latins, sous lesquels elle resta petite, en un tour de murailles de 3000 mètres, l'appelaient Saldœ ou Colonia Julia Augusta Saldantium ; puis, prétend-on, les Vandales la nommèrent Goraïa, la Montagneuse, du mot gora, qui veut dire mont

dans les langues slaves. Mais alors les Vandales auraient appartenu à la « Slavie » et non à la « Germanie », puisque Gora est un mot slave, ou aux deux? Qui le sait très précisément?

Avant et après dlOO, elle fut grande en tant que capitale du fugitif empire des Béni- Hammed, Berbères de la famille des Sanhadjas; au culmen de sa force et de sa gloire elle compta 100 000 hommes en 20 000 maisonnettes. Comme espace elle est aujourd'hui sept fois moindre, et comme peuple six fois; mais elle tient de la nature un port gardé du nord par l'escarpement du Gouraya; et ce port qu'on peut faire excellent, bon pour la paix, excellent pour la guerre, est l'un des plus rapprochés de la France, à 723 ou 730 kilomètres seulement. Il présage quelque destinée brillante à la charmante Bougie, qui monte en amphithéâtre dans les cactus, les orangers, les grenadiers et qui boit les eaux de la source de Toudja, fontaine que les Romains amenèrent à Saldic par un aqueduc de 21 kilomètres; cet ain jaillit dans un site merveilleux au versant oriental du Jurjura, parmi les arbres aux pommes d'or.

Du Sahel au Sébaou, littoral abrupt, montagne avec petits oueds pcumants dégringolant en quelques heures de la chaîne côtière ; on y voit les jeunes villages français de Port-Gueydon (AzelToun) et de Tigzirt; et Dellis, petite ville franco-berbère au-devant d'un port qui n'est garanti que de l'ouest.

De ces trois lieux,, Port-Gueydon, Tigzirt, Dellis, deux ont un passe phénicien — peut-être trois, mais l'histoire ne nous le prouve que pour deux. Port-Gueydon fut Rusubezer; Tigzirt s'appelait lommium et conserve quelques ruines du temps « impérial » ; Dellis était Rusuccurus, latinisation de Rous Oukkour ou Cap des Poissons.

X. Le Sébaou. — Les Berbères marocains montrent<Jix, vingt acifs supérieurs au Sébaou, mais les Berbères algériens n'ont aucun autre torrent qui lui soit comparable. Dans ses 110 kilomètres il réclame à lui seul à peu près la moitié de la Grande-Kabylie, et sur les quatorze cents villages de cette Berbérie par excellence sept cents entendent ou voient, et, s'ils sont trop haut sur les pitons, ne voient ni n'entendent les torrents dont il se compose.

Il serpente dans la chaude vallée qu'habite l'ancienne tribu maghzen des Améraouas, qui n'est ni berbère, ni arabe, ni turque, ni nègre, ni renégate, mais à la fois tout cela, comme l'étaient la plupart des escadrons de cette cavalerie toujours prêle à rançonner pour le compte du maître; après quoi il court dans le pays de Tizi-Ouzou. Deux acifs exubérants lui tombent du plus haut Jurjura; leur voyage est un écroulement. L'Acif-A'it-A'issi est le torrent des 150 000 à 200 000 montagnards de la confédération des Igàouaouèn ou Zouaoua, ef Fort-National incline vers lui ses ravins; le Bou-Gdoura, part des montagnes de Bordj-Boghni et de Drâ-el-Mizan, de chez les Iguechdoulens, les Guechtoulas des Arabes, dont le nom renouvelle le souvenir des Gélules de l'ère gréco-latine.

Tizi-Ouzou ne borde, ni ne voit le Sébaou, qui se cache derrière le Belloua en une gorge si serrée que la nature y releva un jour le barrage qu'elle-mêlfte avait détruit jadis : de longs arbres

LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN. 197

processionnellement entraînés par le torrent s'entre-croisèrent dans le goulet par où s'était vidé un lac des temps obscurément antiques; des pierres, des argiles, des sables, des broussailles, des herbes, des débris cimentèrent la claire-voie, et le Sébaou d'amont redevint pour quelques heures un léman.

Ce vivant oued est supérieur à celui de maint fleuve français de même longueur en égal bassin (146000 hectares); aux mois secs, il coule en ruisseaux sur sa grève en même temps qu'il glisse invisiblement sous ses cailloux et durant les mois pluvieux il court en un torrent rouge ainsi qu'un Rhône en un Valais sans glaciers.

XL Isser OrientaL — Il ny a que cinq lieues de la fin du Sébaou jusqu'à la bouche de lisser Oriental, à travers le massif du Cap Djinet, basalte dont s'empare l'industrie des carriers.

Cet Isser est dit oriental par opposition à l'Isser Occidental, rivière de l'Oranie. On rapproche ce nom de celui de notre dauphinoise Isère. Pourquoi deux rivières d'Afrique et cette rivière des Alpes n'auraient-elles pas été désignées par la même race et dans la même langue aux temps où il n'y avait pas encore d'histoire.

Ce que fait le Sahel au sud et à l'est du Jurjura, l'Isser Oriental le fait à l'ouest; il passe au pied du grand adrar, en un profond fossé d'enceinte. Il se tord et retord dans un bassin qui relève principalement de la craie ; des monts d'Aumale à ceux de Médéa, ses branches originaires ont leurs commencements dans le Tittéri. L'une naît au voisinage des fontaines de la célèbre Chilfa; l'autre vient de 1' « Asphodélière », de Berrouaguia, qui fut la station romaine de Tanaramusa Castra; une troisième du mont Tittéri lui-même; une quatrième du Dira.

Tout cela, fait sur des djebels de 1 200, 1 500, 1 800 mètres, serpente en un pays pastoral un peu sec, sur le plateau des Béni-Sliman où le colon n'a pas encore fait son apparition. Grossi d'oueds sans nombre qui, malheureusement, sont des ueds, comme le dit un jeu de mots populaire en Afrique', il a toute sa grandeur quand il arrive devant Palestro, nom de victoire qui rappelle un désastre de 1871, qui fut 1' « Année Terrible » de l'Algérie autant que 1870 et 1871 celles de la France. Les Kabyles se ruèrent contre cette colonie que dominent, sur une rive, des versants rougeâtres, et sur l'autre rive le Tégrimount (1 028 mètres), pic pointu des Béni-Khalfoun; ils égorgèrent la moitié des pionniers, la plupart Italiens du Tirol, qui avaient fondé le village près du vieux pont turc de Ben-IIini. Par bonheur Palestro était tout petit encore; les ennemis, qui presque tous étaient des voisins, n'y tuèrent que cinquante-huit malheureux sur les cent à cent vingt qu'ils avaient assiégés dans l'église et dans deux maisons moins maisonnettes que les autres. Aujourd'hui Palestro relevé de ses ruines n'est plus un village, mais une petite ville.

Au-dessous de Palestro, l'Isser s'enfonce dans une gorge où il n'y a place que pour lui; la route et le chemin de fer d'Alger à Constantine y ont été conquis à la mine dans la dureté du

l. Un ued est un oued sans 0 (sans eau).

roc, paroi crayeuse d'où glissent des cascades. Çà et là, sur les corniches, dans les fissures et les brisures, s'accrochent des herbes, des broussailles et des arbustes où les singes se bousculent quand ils viennent boire au courant de l'Isser. On ne les y voit plus guère : antan, le voyageur surprenait souvent leur troupe joyeuse. La route construite, le peuple grimacier redouta les charretiers et depuis 1883 les trains les consternent; c'est dans la nuit profonde qu'ils descendent au fleuve, quand se repose le monstre qui a deux grands yeux blancs par devant, et par derrière deux grands yeux rouges.

De ce défilé superbe l'Isser passe en une vallée féconde, dans la plaine des Issers animée par déjeunes colonies, qui recourent à la vigne comme à la fontaine d'opulence; puis il se perd en mer entre des dunes auxquelles succèdent les petits caps du massif de Ménerville (464 mètres), ainsi désigné de la ville qui a remplacé le hameau de roulage si longtemps fameux à Alger sous le nom de Col des Béni-Aïcha. liéni-Aïcha, d'après une tribu kabyle; col, parce que là s'ouvre, à 140 mètres seulement, le passage le plus bas entre la Métidja et l'Isser, à la marche de la Kabylie. Ce lieu fut pendant quarante ans 1' « Ultinia Thule » de la colonisation : il n'est pourtant qu'à une douzaine de lieues d'Alger. Des collines de ce massif on voit à l'ouest la blancheur d'Alger après l'azur de sa Iwiie.

L'Isser Oriental draine 047 500 hectares, en un cours de 200 kilomètres.

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