‹ Algérie et TunisieChapitre 69 sur 107 · IX. - DES SEPT CAPS A LA BLANCHE ALGER · texte numérisé non relu

IX. - DES SEPT CAPS A LA BLANCHE ALGER

I. Le haut Oued-el-Kébir ou RoumeL — Le port de Collo ne craignant rien des vents de l'ouest grâce au Gouli, le port des Olives (Mers-el-Zitoun), de l'autre côté de la presqu'île, ne redoute rien de l'est, par la vertu de cette même montagne. C'est par ici que se perd en mer la Rivière des Fleurs, l'Oued-Zouhr, gave à l'eau retentissante; la truite passe en lueur dans son froid courant, et surtout dans le cristal de l'Oued-Abaïch, son tributaire. Voilà ce qu'on ne peut conter d'aucun autre torrent de la Berbérie française.

Le voisin de la Rivière des Fleurs, c'est la « Grande Rivière », l'Oued-el-Kébir, qui passe à Constantine sous le nom de Roumel. L'Espagnol qui dit au voyageur en montrant la poudre et le caillou d'un torrent sans eau : « Voici la rambla », et le Français qui dit en montrant le torrent de Constantine : « Voici le Roumel », parlent tous les deux la même langue; et cette langue est l'arabe : le français Roumel, l'espagnol *rambla, modifient chacun à sa façon l'arabe rmel, le sable; l'Oued-er-Rmel est la Rivière des Sables.

II n'est pas Roumel dès sa naissance; il ne le devient qu'après avoir changé six à sept fois de nom, d'abord dans la montagne de 1 000 à 1 300 mètres où il sort de terre à quelque 40 kilomètres vers l'est de Sétif, puis dans la haute plaine du Serraouat, au nord du Bled-el-Hamia.

Ces deux pays se ressemblent et ils ne se ressemblent pas. Secs, ils le sont tous les deux, mais le Bled-el-IIamia dépasse le Serraouat en sécheresse parce qu'un djebel de plus se dresse entre la mer et lui; ses oueds ne vont pas à un oued majeur qui les emporte vers l'Océan, fin des fleuves; ils se traînent vers des lagunes salées. Plus bas de 200 à 300 mètres, il y fait moins froid en hiver et souvent la neige tombe sur le Serraouat, qui est Beauce ou Brie, et ne tombe pas sur le Bled-el-Hamia, qui lève peu de froment, peu d'orge, étant surtout un plateau pastoral.

Neige bienheureuse, peut-on dire, car si fort que grelotte le Serraouati lorsqu'elle descend du ciel pâle en blancs tourbillons, il la bénit du fond du cœur. C'est elle qui restaure le sol en l'engourdissant dans le sommeil; elle qui ressuscite les sources; elle qui assure l'enfance et l'adolescence des épis jusqu'aux jours où parfois souffle l'infernal sirocco; c'est la sœur de la pluie, et sa sœur préférée quand elle ne part pas aussitôt que venue, comme le fait l'averse fuyante en torrent dans la ravine et bientôt oubliée.

Les deux contrées sont nues, le versant du Roumel moins que le versant des Lagunes depuis

LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGERIEN. • 181

que les Français ont aligné quelques villages près du « fleuve », sur la route de Constantine à Sétif. Villages longtemps caducs, mais la vigne les rajeunit, qui donne ici de bons vins quand elle échappe aux gelées tardives, et de fait elle leur échappe assez souvent, précisément parce que l'hiver, rude sur ces hauts plateaux, retient longtemps l'élan de la sève. Ce n'est pas à 800, 1 000, i 200 mètres de surrection que les vignerons ont Te plus à maudire les morsures du gel, mais à 400, 500, 600, là où la vigne bourgeonne dès l'hiver, lélévation au-dessus des mers ne le lui défendant pas; et quand elle a poussé. Borée souffle parfois sur ses jeunes fleurs une gelée qui est une brûlure.

Lorsque les vainqueurs de Constantine tracèrent le chemin menant de la célèbre Cirta jusqu'à Sitifi l'ignorée, un arbre se dressait, un seul, sur le Serraouat, steppe immense des Abd-en-Nour. On l'appela le Chiffonnier de la route de Sétif, à cause des loques d'ex-voto dont l'avaient affublé les indigènes. De même, à cent cinquante lieues dans la direction du « Couchant le plus lointain », il n'y avait qu'un arbre pour ombrager la campagne au midi d'Oran; c'était le figuier près duquel on fonda Valmy. Ces Abd-en-Nour ou Serviteurs de la Lumière sontf des Berbères passés de notre temps à la langue arabe; au début de la Conquête un grand nombre d'entre eux parlaient encore le vieil idiome qui nomme, de ses féminins à deux t, le Tafrent et le Tnoutit, montagnes divisant le Serraouat du Bled-el-Hamia.

Autre et très grand changement. Tout récemment encore, ils étaient purement nomades, les uns bergers, les autres laboureurs, mais vivant sous la tente, cultivant tantôt ici, tantôt là, et n'ayant de fixe que les silos où ils déposaient leurs grains. Maintenant ils se font peu à peu à la vie sédentaire, et leur fauve patrie se repeuple, qui semble avoir été fort peuplée jadis. Des villes romaines y croulent en vingt endroits dans le silence du désert, près de l'aïn qui leur donnait à boire ou de la citerne qui confisquait les gouttes de la pluie. L'un de ces aïoun est un « hammam » très abondant, d'une chaleur de 38 degrés, et dont les forces de guérison sont à peu près les mêmes que celles de Vichy. On le nomme Hammam-Grous; les Romains y vinrent enfouie; ce fut leur Balneum Pompeianum. Comme partout sur le plateau de Constantine, les cromlechs, les dolmens, les pierres debout, les galgals et tombeaux frustes, proposent leur énigme, de moins en moins énigmatique, au passant dans la solitude.

Le steppe des Abd-en-Nour, que prolonge à l'est vers Sétif le plateau, plus haut encore, des Eulmas, s'abaisse à l'orient avec le Roumel et se transforme le long de l'oued en une gorge sèche, sauvage, étranglée, plombée, livide, avec roches menaçantes. — Gorge faite à souhait pour un barrage ; au meilleur endroit de ce défilé de l'Oued-Atménia, une digue de 30 mètres de haut soutiendra 45 millions de mètres cubes pour le service des usines de Constantine, l'irrigation de sa banlieue, la propreté de son ravin, aujourd'hui le Roumel d'hiver lave les ordure du gouffre de Cirta, mais le Roumel d'été n'en est pas capable.

IL Le Bou-Merzoug. — Au moment de descendre dans la colossale fissure qui est la gloire de Constantine le Roumel s'unit à l'antique Ampsagas, jadis frontière entre la Numidie à l'est

et la Maurétanie sitifienne à l'ouest. Cet Ampsagas a présentement pour nom Bou-Merzoug. — Bou-Merzoug, cela veut dire Père de l'Abondance, et vraiment l'Ampsagas dispense à son vallon la sève, les feuilles, l'herbe et la fraîcheur, bien qu'il ne sorte de terre ni froid, ni frais, mais un peu tiède, à 23", 73. II est presque tout entier dans sa source, qui jaillit à 726 mètres d'altitude devant le massif du Guérioun, au pied du Portas, mont crayeux. Tout auprès de cette humble Touvre ou Vaucluse, des rangées de menhirs rappellent les champs armoricains : thème superbe pour nos pères les celtisants, quand ils donnaient tout l'ancien monde aux Celtes, lorsqu'ils voyaient dans les mégalithes, pierres fichées, pierres couchées, pierres portées, pierres en rond, une œuvre énorme de nos ancêtres, et partout des temples, des figurations curvilignes du « Dieu Serpent », des autels et des symboles du druidisme.

Dans les ans pluvieux l'Aïn Bou-Merzoug verse de 500 à 600 litres par seconde, et jusqu'à 900, mais quand le ciel tient longtemps rigueur à la terre, on voit la source descendre à 400, 350, 300. Les Romains, «omme il appert partout dans ce qui fut leur empire, s'emparèrôtit de toutes les fraîches sources, les grandes pour les mener aux villes puissantes, les petites pour les conduire aux petites cités. Ils ne manquèrent pas de prendre le Bou-Merzoug à .son urne même, de l'attirer à Cirta et, d'aqueduc en aqueduc, par une des voies triomphales qu'ils faisaient à l'eau des fontaines, l'Ampsagas arrivait à l'aride rocher. Conslantine prend aujourd'hui l'onde pure un peu plus loin que les Romains, tout en bas du Guérioun; elle a fait siens les 125 litres par seconde' de l'Aïn-Fesguia, ruisseau par où retourne à la lumière le flot de l'Oued-Kercha, qui a filtré sous terre en amont.

Quand Rome se saisit du Bou-Merzoug, la source s'ébranlait en rivière à 5 m. 15 plus bas qu'aujourd'hui; en rétablissant cet ancien niveau, on donnerait (imagine-t-on) une puissance double au « ras » du Bou-Merzoug, qui verserait 1 000 litres au lieu de 300 à 600, et ne se contenterait plus d'arroser l 600 hectares et de mettre seize usines en tournement. Il atteint le Roumel à côté de cinq arches, dont une haute de 20 mètres : c'est justement le plus beau reste de l'àqueduc qui l'emprisonnait dès sa source.

III. La « Pieuvre » d'EI-Kantara. — L'enfant jette sans peine son caillou d'un bord à l'autre du précipice de Constantine, mais la profondeur du gouffre est obscure; elle est de 60 mètres à l'entrée du couloir, au Pont du Diable, en bas de la pointe de Sidi-Rached; de 105 mètres sous le pont, le seul passage de l'abîme, tandis qu'il y en avait cinq autrefois; de 200 et plus à la casba, lieu culminant de l'acropole numide, qui monte amphithéâtralement de 554 à 644 mètres d'altitude.

S'il manquje ici quatre des ponts faits par l'homme, quatre autres sont des « Ponts d'Arc », œuvres de la nature; mais il n'y passe pas comme au Pont d'Arc cévenol une Ardèche froide, glauquement transparente et pure. Le Roumel est lourd, visqueux, nauséabond, latrinier;

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