PROVINCE D’ALGER
Enclavée entre les deux provinces d’Oran et cle Constantine, la province d’Alger comprend la parlie du Tell qui, avant notre occupation, s’appelait le beylicat du Titeri, et dont Médéa était le cheWieu. Ses limites actuelles sont assez capricieusement tracées. Elles lui donnent à l’ouest la majeure parlie du Dahra, la moitié du massif de l’Ouarsenis; elles laissent fi la province d’Oran le massif entier du Djebel-Amour, de sorte que sur le parallèle de Laghouat la province d’Alger a moitié moins de largeur que celle d’Oran. Le conseil général d’Alger a demandé que le Djebel-Amour fût rattaché à la province, mais les nomades qui campent dans ce massif ayant leurs relations avec Tiaret au nord, avec les oasis des Oulad Sidi Cheikh au sud, il a paru jusqu’ici préférable de laisser leur administration aux autorités de la province d’Oran.
Du côté de l’est , on a réuni depuis quelques années à la province d’Alger le cercle de Bon Saàda et les oasis d’Ouargla.
Les régions naturelles de la province d’Alger sont, outre les massifs de l’Ouarsenis et du Dahra dont il a déjà été parlé :
1® Les côtes et la Métidja;
Les monts du Titeri ;
3° La Kabvlie;
4® Les Hauts-Plateaux, les monts des Oulad Nayl et du Zab;
Le Sahara.
Nulle part, mieux que dans la province d’Alger, n’est caractérisée la direction des grands plis et des grandes érosions du nord de l’Afrique : vallée inférieure du ühelif; vallées de l’oued Melah et de Foued Isser, de Berrouaghia jusqu’au pied des montagnes de Kabylie ; vallée de l’oued Sahel; vallée de Foued Djedi, et, d’une manière générale, toutes les rides orographiques ont cette orientation.
Route d’Algep si
La route d’Alger h Laghouat est la grande artère de communication entre la côte, les Hauts-Plateaux, et le Sahara. En la suivant, on a un premier aperçu d’ensemble de la province.
D’Alger au pied des montagnes des Béni Sala, qui forment la bordure méridionale de la chaîne tellienne, on traverse les admirables cultures de la plaine de la Métidja. Pour s’élever sur les montagnes, on s’engage, à quelques kilomètres à l’ouest de Blida, dans les pittoresques gorges de la Chiffa * et dans les défilés du Mouzaïa.
1 Les difficultés qu’offre la traversée des montagnes des Béni Sala retarde malfieureusement la construction d’un chemin de fer qui est vivement réclamé aussi bien par les intérèls économiques que par les intérêts militaires du pays. Par suite de la difficulté des communications et
Blida est une gracieuse petite ville de 8,900 habitants, ci physionomie tout européenne, avec de beaux jardins et des plantations d’oliviers renommées.
De vigoureux combats ont été plusieurs fois livrés par nos soldats pour emporter les gorges de Mouzaïa, et s’ouvrir le chemin de Médéa.
Médéa (5,000 habitants) est un centre important, sous-préfecture, chef-lieu du commandement de la subdivision qui embrasse tout le territoire du sud de la province d’Alger, y compris le Mzab et Ouargia. Les coteaux du Nador, couronnés par le piton du Dakla (1062™), dont les vignobles sont réputés, dominent la ville au nord.
A l’altitude de 920 mètres, son climat passe pour un des plus sains de l’Algérie ; ses terres, cultivées en céréales, sont extrêmement fertiles.
Clia-îiie du Oontus, du Ulouzuïu, et deis Beui Sulu. — Cette première arête de montagnes est fortement accentuée; elle présente au nord des brisures presque verticales. Tandis que l’arête presque rectiligne du Gontas atteint à peine 900 mètres, le sommet du Mouzaïa dépasse 1600 mètres, et les crêtes des Béni Sala sont à 1640 mètres.
Sur le versant sud du Mouzaïa sont des mines de cuivre dont l’exploitation est actuellement suspendue.
Le Mouzaïa et les Béni Sala présentent une énorme muraille, face au nord, de roches à allures schisteuses
(le la cherté des transports, l’exploitation de l’alfa est à peine commencée sur les Hauts -Plateanx d’Alger; d’autre part, le ravitaillement des garnisons que l’on doit maintenir dans le Sud, et celui des colonnes que l’on est obligé d’y envoyer de temps à autre, entraînent des dépenses considérables et causent des embarras périodiquement renouvelés.
forlement mélamorphos(^es , désagrégées par les eaux, sujettes à des éboulements. La Roche- Pourrie^ entre Blida et Médéa, couvrait souvent la route de ses débris. On a dû faire disparaître le danger qui en résultait en la démolissant à coups de canon.
Au contraire, Médéa se trouve dans une vaste combe dont les terrains tertiaires, profondément ravinés aussi, présentent des étages de grès, d’argiles, et de conglomérats grossiers, s’élevant en escaliers horizontaux jusqu’au sommet du Nador (1062"*), au nord de la ville. Le pays conserve cette physionomie jusqu’à la vallée de plissement marquée par Berrouaghia. Elle est si caractéristique qu’on a donné le nom d’escalier à la montagne du Haouara (1526'»), que l’on traverse à Ben Chikao, point culminant de la route.
Berrouaghia est un village de colonisation, dans un long couloir sans cesse balayé par les vents qui vont de rOuarsenis à la Kabylie. A peu de distance se trouve un grand pénitencier agricole. C’était un poste romain, et l’on voit en effet que cette position marque la liaison entre la vallée du Chelif d’une part, et la vallée de l’oued Sahel de l’autre.
Boghar (le balcon du désert), à 970 mètres environ au-dessus du niveau de la mei% et à 400 mètres audessus de la plaine, marque la limite de la zone tellienne dans la province d’Alger. Au delà s’étendent les solitudes interdites à l’activité agricole européenne, mais productives encore, puisque l’alfa offre les mêmes richesses que dans la province d’Oran.
Boghar, c’était la limite indiquée par les uns h l’extension utile de l’action française; cette limite est bien dépassée, et l’on commence déjà à mettre en valeur des terres de culture sur les montagnes et dans les oasis
sahariennes; niais ii restera toujours une large zone intermédiaire, domaine incontestable des tribus pastorales, inhospitalière pour les colons. La prospérité, l’existence même de ces tribus, sont étroitement liées à l’abondance des pAturagos ; cinq années consécutives de sécheresse (1883) ont ruiné plusieurs d’entre elles. On ne trouve plus déjà les superbes chevaux qu’élevaient les Rahman Gharaba, les Oulad Moktar, etc.
Boghar {CasteUum Mauiitanum des Romains) était une des places d’Abd el Kader; il l’abandonna et la fit incendier en 1841, à l’approche de nos colonnes. Cette position a une grande importance militaire, parce qu’elle permet de garder la trouée du Chelif dans les montagnes du Tell, c’est-à-dire une des routes les plus fréquentées par les tribus. On y a construit une forte redoute, près de laquelle se sont groupées quelques maisons européennes.
Au pied de Boghar, le village européen de Boghari prend une rapide extension. Il s’y tient un marché hebdomadaire très fréquenté, où les tribus sahariennes font leurs échanges contre les produits du Tell.
Enfin, à quelques centaines de mètres de distance, accroché aux dernières pentes d’un petit plateau, le ksar arabe de Boukhari a déjà une physionomie toute saharienne, et présente chaque nuit, jusqu’à une heure avancée, ce genre d’animation particulier aux villes du Sud, avec leurs musiciens nègres et leurs danseuses Oulad Navl.
Au delà commencent les steppes des Hauts-Plateaux. Ce sont d’abord des plaines rougeâtres, dépouillées de toute végétation, calcinées et craquelées par les feux du soleil, argileuses et imperméables aux eaux; de sorte que la moindre pluie transforme des kilomètres
de route en bourbiers impraticables. Peu à peu le sol devient plus sablonneux, et apparaissent quelques touffes de thym, de lavande, de salsolacées; puis enfin l’alfa, cette richesse naturelle de ces régions déshéritées.
L’aspect des Haut-Plateaux est le même que dans la province d’Oran : solitude absolue, uniformité complète d’un sol horizontal à l’œil, mais très ondulé cependant et creusé de ravines nombreuses. De loin en loin une petite crête de pierrailles émerge de la plaine limoneuse ; une bande de chameaux au pacage se profile singulièrement à l’horizon, une caravane se montre au loin, ne laissant pas même, comme le vaisseau, trace de son sillage; quelques tentes noirâtres indiquent un campement de nomades.
La route, si l’on peut appeler ainsi une piste mal tracée sur le sol naturel, tantôt encombrée par les sables, tantôt emportée par une pluie d’orage, est jalonnée par des caravansérails, construits par les ordres du maréchal Randon après la prise de Laghouat, et qui marquent les points d’eau et les étapes des colonnes de troupe.
Entre Boghar et Djelfa, ce sont : Bou Ghezoul, El Krachem, Aïn Oussera, Bou Cedraïa, Guelt es Stel, El Mcsserane, le Rocher- de-Sel.
Dans l’origine, c’étaient aussi des postes militaires de surveillance et de ravitaillement; maintenant ce sont des hôtelleries et des relais. Quelques cultures les entourent, et l’on s’étonne de trouver dans plusieurs d’entre eux une propreté, un confortable même, qui permettent de traverser sans privations les 3l0 kilomètres de désert qui séparent Boghar de Laghouat.
L’horizon de Boghar est bordé au sud par une mince
ride de collines, qui dessinent une bizarre dentelure sur le ciel. On les appelle la chaîne des Oukaït à l’ouest, les Seba Rous (sept têtes) à Test. Elles formaient les rivages nord d’un grand lac qui ne s’est desséché qu’en dernier lieu, et qui conserve encore quelque peu d’eau dans ses fonds les plus creux ; les Zahrez.
La route franchit cette arête au défilé de Guelt es Stel (bassin de l’écuelle), qui a été vraisemblablement le canal de déversoir des eaux ; après avoir traversé le bassin des Zahrez, dont le fond est formé d’une argile plus blanche, on en sort en remontant la vallée de l’oued Melalî, le principal tributaire du Zahrez Gharbi, qui descend de Djelfa, et l’on passe au pied du Rocher de-Sel.
On donne ce nom h une masse vraiment extraordinaire de sels éruptifs, haute de 35 mètres, ayant 4 kilomètres de tour, contournée, plissée, froissée de la manière la plus élrange, olfrant des tons rougeâtres, verdâtres, bleuâtres, enveloppée de boues grises desséchées. Des milliers de pigeons, voletant autour de ces roches de gemme, dans lesquelles ils nichent, contribuent à la singularité du paysage. Soudain une verdure inattendue vient surprendre les yeux; un groupe de gaies maisons françaises s’en détache : ce sont les plantations et les cultures très soignées qui entourent le caravansérail, et le caravansérail lui-même.
Entre Messerane et le Rocher-de-Sel, il faut traverser péniblement une dune de sables mouvants, large de 2 â 300 mètres, que les vents de l’ouest déplacent et reforment sans cesse au pied des premières collines de la chaîne saharienne.
C’est au Rocher-de-Sel que commencent les premiers talus des hauteurs qui séparent le petit et le grand dé-
sert, et auxquelles nous proposons de donner le nom général de monts des Oulad Nayl; la route s’élève sans pente excessive jusqu’à Djelfa (1167^), et en franchit le faîte à quelques kilomètres plus loin (I3l0"i).
Djelfa est un centre européen. Il a eu pour origine un bordj ou poste militaire, créé, en 1852, au nœud des routes de Laghouat, d’Aflou, de Bon Saâda. On y a construit une maison de commandement pour l’aga de la grande tribu des Oulad Nay), qui campent dans ces montagnes, et dont les migrations s’étendent jusqu’aux limites du Touat.
Autour de Djelfa sont de grandes forêts d’une superficie de 15B,000 hectares.
On a trouvé aux environs des ruines romaines.
De Djelfa à Laghouat, la route franchit le col des Caravanes, descend dans un pays plutôt accidenté que montagneux. Elle est jalonnée par les caravansérails de l’oued Seddeur, de Ksar Timekmeret, de Ksar Zeira, d’Aïn el Ibel, de Sidi Maklouf, de Mellili.
De Djelfa, ou mieux du Rocher-de-Sel, on peut aller à Laghouat en contournant au noi’d les massifs du djebel Senalba et du djebel Sera par Zenina.
La route de Djelfa à Zenina, que l’on améliore pour relier ces deux centres et pour favoriser l’exploitation des bois, passe près du ksar Charef.
De Zenina, on peut suivre deux directions : l’une à l’est par la daya Tadmit. On rejoint la route près de Sidi Maklouf. Le seuil de partage entre les deux versants est peu élevé, aussi a-t-on émis le projet d’y faire passer le chemin de fer destiné à inlier Laghouat au Tell. La ligne serait tracée sur les Hauts-Plateaux par la vallée du Chelif, Taguin, et Zenina.
Le deuxième chemin conduit directement au sud, soit en traversant le djebel Lazereg, soit en descendant la vallée qui aboutit à Tadjemout.
Les nombreuses directions qui se croisent à Zenina donnent une certaine importance à cette position.
Laghouat^ est à la limite même du grand désert, k 460 kilomètres d’Alger, à 741 mètres d’altitude, entourée d’une oasis d’une superficie de 200 hectares environ, avec 30,000 palmiers; à côté de la ville arabe est un quartier européen agréablement construit.
Laghouat avait été visité pour la première fois par les colonnes du général Marey-Monge en 1847; mais ce fut en 1852 seulement que le général Pélissier s’en empara, après une résistance acharnée. C’est aujourd’hui une véritable place de guerre, entourée d’une vaste enceinte crénelée, avec les deux forts Morand et Bouscarin, construits sur des rochers, et qui ont des vues étendues. Outre la garnison, on y entretient une forte colonne mobile et des magasins importants. C’est la place de ravitaillement et la base principale des entreprises que l’on pourra tenter pour pénétrer dans le Sud ; c’est le poste le plus avancé de la civilisation moderne sur les confins de la barbarie africaine, le poste de liaison entre le Sud Oranais et le sud de Coiistantine, le point de divergence des routes qui conduisent vers l’ouest chez les Oulad Sidi Cheikh; vers le sud, au Mzab et àOuargla; vers l’est dans les Ziban et à Biskra.
Le climat y est excessif; la température varie dans une année de — 7<> à -f- 45®.
Laghouat est au milieu d’une région désolée, bien
1 Latitude nord = 33" 48'; longitude ouest = 0° 32'.
appelée le désert d'érosion. Les rochers qui émergenl de la mer saharienne ne sont que les débris des terres eftbndrées. En observant leurs assises fichées verticalement dans le sable, on a le sentiment dhme eft’royable destruction. Leurs ruines ressemblent à des épaves pétrifiées de vaisseau:!^ gigantesques, brisés par quelque tempête formidable; depuis des siècles et des siècles, nulle verdure n’est venue couvrir ces ruines ; elles resteront éternellement stériles, avec leurs murs rougeâtres qui percent leur linceul de sable, sans cesse battues par des vents brûlants et calcinées par un soleil de feu. Cependant, au centre même de ces roches effondrées, dans les fonds où les terres argileuses retiennent un peu d’eau, on trouve quelques plantes et l’on a même fait quelques cultures; des fermes et de petits ksour s’y abritent, comme dans les cuvettes du Mi loch et d’El Haouita.
La ceinture de rochers qui ferme ces cuvettes, présente l’aspect le plus pittoresque; ce sont des murailles énormes renversées les unes sur les autres, et dont les brisures offrent au-dessus de la plaine le plus bizarre profil. Le Guern Haouita (petite muraille) s’élève à 1185 mètres au-dessus du niveau da la mer, avec un relief absolu de 140 mètres.