EXPLORATIONS SAHARIENNES
Les grandes explorations du centre de l’Afrique, faites de nos jours, par de hardis voyageurs, ont appelé l’attention de l’Europe sur ces immenses régions que l’on appelle Nigritie (Dhidi Bâ) ou Soudan (Haousa).
Pour atteindre ce pays, où l’industrie et le commerce pourraient trouver, espère-t-on, de vastes marchés, les voyageurs sont ordinairement partis des côtes du Zanzibar, des hautes régions du Nil ou des côtes de la Tripolitaine. Les rares caravanes indigènes qui partent du Maroc ou du sud de l’Algérie n’acceptent pas volontiers de voyageurs européens, qu’elles ne sauraient protéger. Caillé en 1828, le D’' Lentz en 1880, sont les seuls qui aient réussi à se rendre du Maroc au Sénégal par Timbouctou.
Séduits par la grandeur de l’entreprise et ti"op portés sans doute h s’en dissimuler les difficultés, des hommes, considérables par leur situation, ont posé, il y a peu d’années en France, le problème de la construction d’un chemin de fer transsaharien et ne l’ont point trouvé insoluble.
On a dit que la distance d’Alger h Timbouctou n’était pas la moitié de celle qui sépare New-York de San Francisco, que les obstacles ù franchir n’étaient pas plus considérables que ceux du centre de l’Amérique, et que les populations n’en étaient pas plus à craindre.
Partant de ces données un peu vagues, on résolut, sans plus tarder, de commencer des éludes prélimi-
naires, et Ton pensa pouvoir leur donner un caractère absolument pacifique. Dans ce but, on décida d’écarter l’élément militaire. Une exception fut faite cependant pour la mission qui devait explorer le sud du Sahara de Gonstantine, et dont le commandement fut confié au lieutenant-colonel Flatters, qui, ayant séjourné longtemps à Laghouat, avait eu des relations avec les tribus des Chambaâ et avait accueilli avec enthousiasme l’idée de se rendre au Soudan.
Il est à observer pourtant que cette mission fut également placée sous la direction du ministère des travaux publics.
Il y avait sans doute quelques illusions à espérer que les bandes pillardes des Touareg et des autres nomades du Sud en apprécieraient le caractère pacifique et civilisateur. Pour les populations du désert, un Européen, un Français surtout, ne peut être qu’un ennemi, et l’on ne peut espérer s’en faire respecter qu’à la condition de pouvoir s’en faire craindre.
La mission de la province d’Oran ne dépassa pas Tiout. Prévenue que des coureurs marocains battaient le pays, elle rétrograda. Cette région avait déjà été visitée, en 1847, par le général Gavaignac, et la route en était connue. Le commandant Golonieu était allé, en 1860, jusqu’au Gourara.
La mission de la province d’Alger se rendit de Laghouat à Goléa (450 kilomètres) par le Mzab, et revint de Goléa à Biskra (570 kil.), directions également connues, mais qui furent plus ]3articulièrement étudiées au point de vue technique de la construction d’une voie ferrée. Elle reconnut, que, dans les environs de Goléa, les areg n’avaient qu’une largeur de quelques kilomètres, de 1500 mètres même en un certain point, et
que la construction d’une voie ferrée offrirait peu de difficultés
Enfin, la mission 23rincipale, celle du colonel Flatters, s’organisa à Ouargla au mois de mars 1880.
Plusieurs voyageurs avaient déjà tenté de pénétrer chez les Touareg
En 1850, MM. Richardson, Barth, et Overveg traversèrent la partie orientale de leur pays en se rendant de Ghat à Hassiou.
En 1848, M. Ismaïl Bon Derba, interprète militaire, se rendit de Laghouat à Ghat, en courant les plus grands dangers. C’était cependant un Arabe instruit, très à hauteur de sa mission, et connaissant, autant qu’il était possible, les moeurs des nomades. Il n’échaj^pa à la mort qu’en revenant à marches forcées de Ghat à Ouargla.
M. Duveyrier dans les années de 1860 à 1861, alla de Ghadamès à Ghat, et, grâce à la protection du cheik Othman, chef targui qui joignait à une rare intelligence une influence qu’aucun homme n’eut après lui, il parcourut une grande partie du pays des Touareg du Nord et en rapporta les renseignements les plus précieux.
Des tentatives pour renouer les relations commerciales avec le centre de l’Afrique, furent également faites par le gouvernement de l’Algérie. En 1862, on envoya, à Ghadamès, une mission (commandant Mircher et capitaine de Polignac), pour traiter avec les Touareg, qui se montraient alors fort bien disposés. Une conven-
1 Mission Choisy {Revue des Deux- Mondes, 4*' février 4 884).
2 Capitaine Bernard, Deuxième mission Flallers; historique et rapport rédigés au Service central des affaires indigènes. Alger, 4 882.
^ Duveyrier, Les Touareg du Nord,
tion fut signée; quelques chefs touareg vinrent même à Paris, mais ce traité est toujours resté h l’état de lettre morte-
En 1874, MM. Dournaux-Duperré et Joubert, partis de Ghadamès pour pénétrer dans le pays des Hoggar, furent massacrés après quelques jours de marche.
En 1876, le docteur von Barry, parti de Tripoli, arriva à Ghat et poussa vers l’ouest; mais le pays était en guerre. 11 dut revenir précipitamment sur ses pas et mourut peu de temps après.
En 1877, M. Largeau s’était rendu à Ghadamès, puis il avait tenté d’aller au Touat, mais les gens d’Insalah l’avaient fait prévenir qu’ils le tueraient s’il poursuivait son projet, et ils s’étaient adressés d’autre part au sultan du Maroc, qui avait envoyé au gouverneur de l’Algérie une protestation assez déplaisante.
M. Largeau s’était donc arrêté dans la vallée de l’oued Mia, à peu près à hauteur de Goléa, h 125 kilomètres d’Ouargla.
A la même époque, M. Louis Say, officier de marine, avait remonté la vallée de l’oued Igharghar, jusqu’à Temassinin, zaouïa de Sidi Moussa, en passant devant les tentes des Ghambaâ dissidents. Il avait eu de bons rapports avec Si Othman, chef des Touareg Ifoghas, qui était venu à Paris avec la mission Mircher.
C’étaient ces voyages que le colonel Flatters devait reprendre avec des moyens d’action plus importants et une caravane abondamment outillée, en s’efforçant de pénétrer jusqu’au pays des noirs.
lies Xoiiarcg^.
Les grands espaces qui séparent le sud de l’Algérie du Soudan, sont le domaine des Touareg.
Les Touareg sont probablement d’origine berbère; maîtres du désert, ils le dominent la lance au poing, le traversent, en se jouant, au trot allongé de leurs mehara, faisant 120 kilomètres dans la journée. Ils étendent leur domination des bords du Niger jusqu’aux portes du Mzab. Ils exercent sur tout le pays un pouvoir arbitraire, cachant soigneusement les entrepôts de leurs richesses, la résidence de leurs familles, et les routes qui y conduisent.
Au Soudan, ils font cultiver, dit-on, de grandes étendues par des esclaves noirs, et ce sont eux qui conduisent les caravanes du Soudan au Touat, du Touat à la Tripolitaine. Maintenant que les marchés de l’Algérie sont fermés à Técoulement de la marchandise humaine, ils se dirigent naturellement vers les pays musulmans placés sous la domination turque.
Ils sont divisés en un grand nombre de tribus qui forment quatre grandes confédérations, et que l’on distingue en Touareg du Nord et Touareg du Sud.
Les Touareg du Nord comprennent les Azdjer que les Arabes appellent Azgar, et les Ahaggar que les Arabes appellent Hoggar.
Les Touareg du Sud comprennent les Kel Ouï, qui vivent autour des montagnes de l’Aïr, et les Aonélimmïden, qui parcourent le pays entre le Maroc et le Niger.
Ces différentes fractions sont continuellement en guerre les unes contre les autres, particulièrement les Ahaggar et les Azdjer.
Ce sont les chefs des Azdjer qui accueillirent et protégèrent M. Duveyrier pendant son voyage.
En 1874, Ikhenoukhen, chef des Azdjer, écrasé après une longue lutte contre les Ahaggar, se rapprocha des Turcs de la Tripolitaine, qui firent occuper Ghat en
Les Azdjer ont encore subi une terrible défaite en 1876; aussi leur puissance était-elle déchue, lorsque, en 1881, la mission Flatters succomba sous les coups des Ahaggar, alliés des Oulad Sidi Cheikh, et inspirés, croit-on, par les mokaddems de l’ordre de Senousi.
On peut résumer ainsi Tétât social de ces populations : une noblesse jalouse de ses privilèges, les Djouad ou Ihaggaren, vivant de son épée, ne croyant qu’à sa force, n’ayant d’autre souci que la liberté; une sorte de bourgeoisie, relativement nombreuse, représentée par les Ainghad, inféodés et absolument dévoués à leurs seigneurs; enfin, les esclaves, dont la situation est assez douce. Quelques marabouts existent chez les Touareg, mais leur influence est restreinte.
Les Djouad ont pour principale ressource les droits
1 Iklienoukhen, robuste vieillard de 96 ans (en -1874 il a encore épousé une jeune femme), nourrit des projets de vengeance. Son héritier serait animé comme lui de dispositions sympathiques à l'égard des Français, dans l’espérance de trouver un jour près d’eux un appui contre ses ennemis; mais sa mort sera sans doute le signal de luttes entre différents compétiteurs, d’autant plus que les tribus azdjer se sont déjà fractionnées en partis rivaux ou hostiles. (Notes de M. Duveyrier, 4883).
de péage qu’ils perçoivent sur les caravanes; moyennant cette redevance, les caravanes s’assurent la protection des chefs pendant la traversée de leur territoire, mais ceux-ci ne se font pas scrupule de les attaquer et de les dévaliser dès qu’elles sont sur le territoire voisin.
Les diverses fractions touareg n’ont guère de liaison entre elles, et les chefs ne jouissent que d’un pouvoir très faible et fort éphémère, de sorte qu’ils ne se croient nullement liés par les conventions qui seraient faites avec leurs devanciers.
Les Touareg n’ont pas de chevaux. Leurs armes ordinaires sont la lance, le sabre, une sorte de poignard à large lame, et le fusil. Ils portent constamment un voile noir sur la figure, pour se garantir du sable, et ne le quittent jamais. Leurs femmes ont au contraire le visage découvert.
Dans la direction que devait suivre le colonel Flatters, on entre sur le territoire des deux confédérations des
Ahaggar et des Azdjer.
Les premiers sont maîtres du pays à l’ouest du côté d’Insalah, et au sud ; ce sont les plus batailleurs et les plus à craindre.
Les autres parcourent les plateaux de Tasili jusqu’aux frontières du Fezzan.
Les Azdjer reconnaissent une sorte de suzeraineté du pacha de Tripoli,
Les Ahaggar, au contraire, se rattachent aux centres religieux du Maroc, c’est-à-dire qu’au Touat et à l’ouest, on fait la prière du vendredi au nom du sultan du Maroc, tandis que, chez les Azdjer et à l’est, on la fait au nom du sultan de Constantinople.
Les montagnes du Ahaggar forment la région la plus
élevée de la ceinture méridionale du Sahara. On ne les connaît que par les renseignements recueillis par Barth et par Duveyrier.
Les vallées alimentées par les réservoirs des hautes montagnes, qui conservent de la neige pendant deux ou trois mois, se continuent par l’oued Igharghar, dont les sources sont ainsi à 1000 kilomètres de l’oued Bigh, que l’on peut considérer comme son delta d’embouchure. Ces vallées sont riches en pâturages; leurs productions se rapprocheraient de celles de nos climats. Les centres de population principaux sont Idelès, agglomération de 50 à 60 maisons, sur l’oued Igharghar, et, à une marche et demie plus au sud, Tazerouk, sur le versant du lac Tchad.
A l’est d’Idelès, se trouve la grande saline à ciel ouvert, aujourd’hui abandonnée, de la sebkha d’Amadghor, qui a une étendue d’un jour de marche (25 à 50 kilom.), et où venaient autrefois s’approvisionner les nomades du Sahara et les marchands du Soudan. Les uns et les autres s’y réunissaient à certaines époques, et il s’y tenait une sorte de grande foire d’échange.
Première expédition du colonel Flatters^.
— Le 5 mars 1880, le colonel Flatters partit d’Ouargla. Il dépassa Temassinin (469 kil.), zaouïa de Sidi Moussa, dont le tombeau est à côté, et poussa jusqu’au lac
1 Celle mission se composait de -10 membres formant le personnel scientifique, 4o ordonnances français, 30 indigènees d’escorte, 60 chameliers, 4 4 chevaux, 2S0 chameaux. Le convoi portait 4 mois de vivres et tO jours d’eau. — Voir i Exploration du Sahara et les deux missions du lieutenant-colonel Flatters, par le lieutenant-colonel de Derrécagaix {Bull, de la Société de Géographie) .
Menkhougi, à 264 kilomètres plus loin, à 6 jours de marche, dans la direction de Ghat. Son but n’était pas d’aller h Ghat, mais, au contraire, d’appuyer plus à l’ouest. Ses guides chambaâ mettaient cependant une grande insistance à ne pas se rapprocher du Touat, et, malgré ses efforts, il ne pouvait entrer en relation avec les Touareg.
Étant donnée l’impossibilité de rencontrer les chefs touareg, et la. saison s’avançant, la mission revint sur ses pas (21 avril).
l>eaxiême expéclîtîon clii colonel Flatters^.
— Le colonel Flatters repartit d’Ouargla au mois de décembre 1880, avec une nouvelle caravane en se dirigeant par la vallée de l’oued Mia sur Insalah par Hassi Inifel (ait. 305“), à 170 kilomètres sud-est de Goléa.
A partir de ce point, la mission remonta la vallée de l’oued Insokki jusqu’à Hassi Insokki (ait. 415“).
On fut alors encore obligé par les guides à incliner à l’est pour éviter le Touat. On passa par Hassi Messe -
1 Le lac Menkhoug (20® latitude nord; 5° 35/ longitude est. Altitude, 810 mètres. Température 32°). Environ 500 mètres de côté, 4à 5 mètres de profondeur. Eau très bonne. Nombreux poissons.
2 Cette dcu.vième mission comprenait 7 membres, 2 sous-olïiciers, 2 ordonnances français, 47 tirailleurs indigènes, 31 Arabes des tribus, 7 guides cbambad et 4 mokaddem de l’ordre de Tedjini; total, 97 personnes, 280 cbameaux portant 4 mois de vivres et 8 jours d’eau. On emmenait 3 juments destinées à être données en présent.
L’absence de chevaux, motivée par la. difliculté de transporter leur nourriture, était une cause de faiblesse qui eut les conséquences les plus graves.
ghemS sur la route d’Insalah k Ghadamès, suivie par G. Rholfs en 1864, et ordinairement pratiquée par les pèlerins de la Mecque; on rejoignit k Amguid la vallée de righargtiar à travers un affreux pays sans eau.
Les dernières nouvelles que l’on reçut du colonel Flatters (29 janvier 1881) sont datées d’Inziman Tighsin, point voisin de la sebkha d’Amadghor, k 25° 30' de latitude nord.
Quelque temps après, on apprenait que la mission avait été traîtreusement attaquée par les Touareg au puits d’el Gliamara (environ 23® lat.).
Les renseignements recueillis près des quelques hommes qui revinrent successivement, permirent de reconstituer les derniers et navrants épisodes de ce draine^.
Le camp avait été établi k environ 18 kilomètres du puits. Le colonel Flatters et trois des membres de la mission s’étaient rendus au puits. Ils avaient été surpris et massacrés. Les chameaux avaient été enlevés, les guides avaient disparu, et une dizaine d’hommes avaient été tués en combattant.
11 restait 56 hommes, dont 1 officier, M. le lieutenant de Dianous. Ils reprirent aussitôt la route d’Ouargla, sans vivres, sans moyens de transport, épuisés de fatigues et de privations. Épiés par les Touareg, qui massacrent les hommes isolés, plusieurs succombent dès les premiers jours. D’autres sont rendus presque
1 Hassi Messeglicm, à G70 kilomètres d’Ouargla, 28® latitude nord, 2® longitude est (altitude 36o mètres).
Amguid, 26° latitude nord, 3® longitude est (altitude 595 mètres).
2 Capitaine Bernard, loc. oit.
fous par des dattes empoisonnées que leur vendent quelques Touareg. 11 faut livrer combat à Amguid; M. de Dianous et plusieurs hommes sont tués ; M. Tingénieur Santin et d’autres ont disparu. 11 reste 34 hommes sous la direction du maréchal des logis Pobéguin. Malade, incapable de marcher, n’exerçant plus qu’une autorité insuffisante, la désunion se met dans sa i3etite troupe. Quelques-uns s’enfuient avec trois des chameaux sur les quatre qui restaient. On ne mange plus que des débris d’animaux morts, trouvés sur la route. Quelques hommes meurent de faim. Des discussions s’élèvent parmi ces malheureux, ils s’entretuent et se nourrissent de la chair de ceux qui sont tués. Pobéguin mourant est achevé. Enfin, le l®*" avril, 12 hommes, les derniers survivants, arrivent à Messeghem. Ils y furent recueillis par des cavaliers du maghzeii d’Ouargla, où. la nouvelle du désastre de la mission avait été apportée, quelques jours avant, par quatre des hommes qui en faisaient partie.
Plusieurs hommes isolés, qui avaient échappé au massacre, revinrent longtemps après par Gliadamès, par Tripoli, et par le Gourara.
Ce désastre pouvait être prévu; les lettres reçues du chef des Ahaggar avant le départ étaient presque menaçantes, et l’organisation d’une mission, trop faiblement constituée au point de vue militaire, avait, avec raison, inspiré à beaucoup de personnes, et au colonel Flatters lui-même, des craintes qui n’étaient que trop justifiées.
Cependant, trop confiant dans des guides qui le trahissaient, il était tombé dans le piège qu’on lui avait tendu. En fractionnant sa caravane et en se séparant
d’elle, il avait négligé les mesures de précaution les plus essentielles.
Il n’y a donc que deux moyens pour les Européens de pénétrer dans le sud du Sahara, soit en troupes suffisantes et bien armées pour pouvoir en imposer aux bandes des nomades, soit isolément, en se dissimulant dans les caravanes indigènes capables de les protéger et en s’affiliant aux confréries musulmanes, comme l’avait fait M. Duveyrier. On peut compter alors sur l’amitié de certains chefs lorsqu’ils l’ont promise.
La correspondance du colonel Flatters témoigne du regret qu’il éprouvait de n’avoir point un détachement régulier monté sur mehara.
La nouvelle de ce malheur se répandit avec une étonnante rapidité dans tout le Sud.
Les premiers bruits en furent apportés par le Sud Oranais; presque simultanément le consul de France à Tripoli en était informé par Ghat et par Ghadamès. Peu de temps après commençait l’insurrection de Bou Amama, et, dans une de ses lettres^ au commandant du cercle de Géryville, il rappelait ironiquement le souvenir de cette expédition.
Des missionnaires français se rendant de Ghadamès h Ghat furent massacrés quelques semaines plus tard, et il fallut supprimer les missions religieuses de ces deux villes.
Le prestige de la puissance française, actuellement fort compromis, ne pourra être rétabli que par un châliment difficile à infliger. Il ne serait pas impossible cependant d’organiser de fortes expéditions exclusivement indigènes, des djich ou harka, avec les Chambaâ,
les Larbaii, les Oulad Nayl, pour les lancer en razzia sur le Touat et contre les Touareg.
Il serait même possible de tirer parti des haines qui divisent les populations du désert ; mais pour aller au Soudan, il ne faut négliger ni Ghadamès, ni Ghat; il faut s'appuyer sur les chefs azdjer, que Ton dit assez disposés à s'unir à nous se venger des Ahaggar.
Les Touareg de l'Aïr, qui dominent entre Ghat et le Soudan, sont, dit-on, amis des Azdjer.
Enfin, nos consuls de Tripolitaine ont noué des réflations avec les chefs des Oulad Sliman. Ceux-ci, très hostiles aux Turcs, avaient quitté la Tripolitaine, il y a une trentaine d'années, pour aller au Borgou et au Kaneïn dans le bassin du lac Tchad. Ils se rapprochent maintenant de la côte ; ils ont offert de venger le massacre de la colonne Flatters et celui des missionnaires français de Ghadamès, et de ramener les caravanes vers notre territoire L
Mais, aujourd’hui moins que jamais, les gens dTnsalah consentiraient à entrer en rapport avec nous et h recevoir des Européens dans leurs murs. Insalah et Figuig sont les deux foyers où s'entretiennent activement les sentiments de la haine musulmane contre le nom chrétien. On doit comprendre combien cette attitude paraît froissante ii nos officiers qui commandent ù quelques lieues de distance, et quel serait leur désir de planter le drapeau français au milieu de ces insolentes populations. De loin, on juge plus froidement, on pèse les inconvénients de ces expéditions d'aventure, et l’on retient le mieux possible l’ardeur de nos avant-gardes. On peut prévoir cependant que, dans un temps donné.
1 Notes de M. Dnveyrier, 4883.
nous serons fatalement entraînés à vouloir sonder cet inconnu qui est devant nous.
Mais si l’on se propose de jalonner une route de caravanes vers le Touat, la meilleure direction à suivre paraît être celle du Sud Oranais.
La seule voie française vers le Soudan, dit le général de Colomb, est celle qui, partant des ksour des Oulad Sidi Cheikh, est jalonnée par le Gourara et le Touat.
« Le Touat est, pour ainsi dire, le foyer où doivent se réunir tous les rayons commerciaux se dirigeant vers le Soudan, qui partent des côtes de la Méditerranée et de rOcéan, depuis Tunis jusqu’à Rebat et même Mogador.
« Tous les ans, des caravanes se réunissent, au commencement de novembre à Brezina, à el Abiod, à Bon Semghoum, à Moghar, et de longues files de chameaux partent pour ce pénible voyage qui doit durer près de trois mois. »
Sur cette route, à 12 ou 15 jours de marche, le premier groupe d’oasis est celui du Gourara.
Ooui*a,i*a>. — Le groupe des oasis du Gourara s’étend du nord-est au sud-ouest sur une surface d’environ 700 lieues carrées, occupée en grande partie par une grande sebkha sur la rive de laquelle s’élèvent les ksour.
Ils sont divisés en neuf districts, commandés chacun par un chef particulier. Ces districts sont : Timerkouk, Oulad Saïd , el Djereifat, Timimoun, Teganet, el Haïha, Talmin, Tasfaout, Sidi Moussa, Charouin.
Le commandant Colonieu a visité le Gourara en 1860.
Timimoun peut passer pour la capitale du Gourara. Dans l’enceinte se trouve une forte kasba.
Oulad Saïd est après Timimoim le principal marché du Gourara.
Le Gourara produit des dattes en abondance ; on y cultive aussi des figuiers, la vigne, les amandiers, un arbuste toujours vert, appelé keranka, dont le bois sert à faire le charbon, un peu de blé, et des légumes.
Les habitants sont sédentaires ; cependant lesMeharza de Timerkouk, auxquels le voisinage des areg offre quelques ressources en pâturages, ont des chameaux, des chevaux, et des moutons avec lesquels iis voyagent autour de Tabeikousa. Partout ailleurs ces animaux sont fort rares.
En dehors des oasis, le pays est d’une aridité extrême.
Au sud du Gourara la route est jalonnée de la manière suivante :
Oasis de Soua, 12 ksour habités par des marabouts ;
Oasis de Derhamcha, 4 ksour. Les Soua et les Derhamcha sont sédentaires; ils n’ont ni moutons, ni chevaux, ni chameaux;
Oasis de Tsabit, 7 ksour;
Oasis de Sba et de Gerara, 2 ksour misérables;
Oasis de Bouda, 11 ksour en deux districts sur la rive gauche de l’oued Messaoud, qui s’appelle plus en amont oued Messaoura, et plus en aval, oued Touat. C’est là que viennent aboutir les routes de l’oued Dra, la route du Tafilalet, et celle de Figuig ;
Oasis de Timmi, 40 ksour. C’est le carrefour du Touat. C’est là que se réunissent toutes les routes du Nord, de l’Est, et de l’Ouest. La capitale est Adgrar, divisée en 17 quartiers, avec de grands caravansérails
où les caravanes sont pendant trois jours nourries aux frais de la djemaâ.
A la même latitude que Derhamcha, dans la direction de l’est, sont les oasis d’Ouogerout, 14 ksour, dont le centre est la zaouïa Sidi Amar. Ces oasis sont dans le fond de Mcgidem,au pied du djebel Samani et sur la route d’Ouai*gla par Goléa.
Touat. — Au sud de Timmi, sont les ksour de Tamentit, et enlin le Touat.
Sous le nom de Touat, on entend les oasis dont les ksour sont groupés sur la rive gauche de la vallée de l’oued Messaoud; les populations, différentes d’origine, sont séparées par des inimiiiés tenaces. Le Touat est divisé en dix commandements entre lesquels il n’y a aucune affinité politique. Les ksour sont très nombreux. Reggan est le dernier district vers le sud. Audeh'i est le 'véritable désert, qui sépare le nord de l’Afrique du pays des noirs. Ses habitants ont une grande réputation de courage et des aptitudes guerrières qui contrastent avec les mœurs ordinairement douces des gens du Touat.
Le Touat est facile à irriguer. On y cultive l’orge, le blé, le ma'is, et tous les légumes.
La population est divisée en castes bien tranchées : les Chorfa et les Haratin ; ceux-ci sont des nègres affranchis. Il existe une grande distance entre eux et leurs seigneurs,
Tidikelt. — A l’est du Touat, sont les oasis du Tidikelt, qui se partagent en deux commandements, ceux des Oulad Zenan et d’Insalah.
Les Oulad Zenan possèdent 15 ksour qui forment
le groupe occidental du Tidikelt. Les centres principaux sont Timmactan, Aoulef, Akebli, etc.
Les ksour du district oriental sont dans un bas-fond de sebkha et de sable au nombre de cfuatorze. Insalah en est le centre.
C’est à Insalah que se rencontrent les caravanes d’échange avec le Soudan.
Cette oasis a, dit-on, environ 50,000 palmiers. La ville est partagée en deux sofs très hostiles. Celui des Oulad el Moktar, serviteurs religieux des Oulad Sidi Cheik, est le plus puissant. Ils sont sédentaires et commerçants.
Leurs adversaires, les Oulad Bahamou, sont nomades; ils ne comptent pas plus de 60 tentes et sont affiliés à la secte des Senousiâ, qui a une zaouïa dans la ville".
Les caravanes du Nord qui aboutissent au Gourara, îi Timmi, à Bouda, etc., sont des convois d’approvisionnements qui apportent des grains, des laines, du beurre, etc., et emportent des dattes et des tissus.
Celles qui arrivent h Insalah sont chargées de quincaillerie, de draps, de thé, etc., qui s’expédient jusqu’au Niger, d'où elles reçoivent en échange de la poudre d’or, de l’ivoire, surtout des esclaves, « sans lesquels le commerce du Soudan n’existerait pas », et qui s’écoulent sur les marchés du Maroc ou de la Tripolitaine.
Chaque année, il arrive ordinairement de Timbouctou trois caravanes de 300 ou 400 chameaux.
Il semble donc illusoire d’espérer établir jamais dans ces conditions un commerce quelconque entre le Touat et nos provinces algériennes.
Les caravanes, qui autrefois se dirigeaient soit sur
Ouargla, soit sur Laghouatou sur le Sud Oranais, divergent maintenant, soit vers Figuig, soit vers Ghadamès.
Insalah, la ville sainte, où se trouve la zaouïa de Sidi Hadj M ahmed, est restée jusqu’à présent fermée aux Européens.
En 1857, des délégués de cette région étaient venus à Alger et avaient cherché à s’assurer l’indépendance future et la liberté de leur commerce, en sollicitant le protectorat français dans des conditions analogues à celles dans lesquelles il s’exerçait alors sur le Mzab. On attacha peu d’importance à cette démarche, et aucune suite n’y fut donnée.
Depuis, pour se garantir contre l’éventualité d’une conquête française, les habitants ont fait hommage au sultan du Maroc ; mais cette vassalité se borne à l’échange de quelques cadeaux tous les deux ou trois ans. Le sultan du Maroc était d’ailleurs déjà leur suzerain religieux, et c’est en son nom, comme nous l’avons dit, que se fait, au Touat, la prière du vendredi. Forts de cet appui, ils repoussent plus que jamais les tentatives faites par les Européens pour pénétrer dans leur pays.
Lors de l’expédition de Goléa, en 1873, ils refusèrent de donner asile aux Chambaâ révoltés; ils envoyèrent des délégués protester de leur désir de vivre en paix avec les Français, mais à la condition que ceux-ci n’approcheraient pas de leurs oasis.
Nous avons dit qu’ils se sont opposés au voyage que M. Largeau s’était proposé de faire au Touat.
De toutes les routes de caravanes qui aboutissent au Touat et dont les points de départ sont Ouargla, Laghouat, Brésina, el Abiod, Moghar, Figuig, Tafilet, la
plus facile est celle de Figuig, qui longe Foued Messaoura; on ne compte que lo journées de Figuig à Timmi.
La route est jalonnée par une ligne continue d’oasis et Ton trouve de l’eau en abondance. Malheureusement toutes ces oasis sont de petites républiques toujours en guerre entre elles, et dont les habitants rançonnent ou pillent les caravanes trop pauvres ; aussi, pour éviter le danger, celles-ci préfèrent-elles traverser les areg, où cependant elles ne trouvent pas d’eau.
Avant l’insurrection de 1881, les caravanes qui se rendaient au Gourara et au Touat, se réunissaient à el Abiod; elles étaient ordinairement constituées de trois groupes principaux qui arrivaient par trois directions différentes :
lo Les Laghouat du Ksel et les gens du Djebel - Amour;
2o Les Harar, les Oulad Ziad, et les Trafi ;
30 Les Hamian.
Les voyageurs faisaient leurs dévotions à la koubba de Sidi Cheikh et cherchaient par leurs offrandes à se le rendre favorable. Le départ avait lieu dans les premiers jours de décembre. Le voyage durait en moyenne 65 jours jusqu’au retour.
La caravane, organisée sous le commandement de cheikhs, marche réunie jusqu’à, Menghoub, en se faisant protéger par les goums contre les attaques des pillards. Au delà, commencent les areg, et les dangers sont moins grands; on se fractionne alors sous trois directions jalonnées par de rares puits, pour pouvoir marcher plus facilement et trouver une plus grande quantité d’eau, et l’on se réunit de nouveau à Sidi Mansour, après 11 jours de marche.
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Au retour, des cavaliers envoyés en avant préviennent du jour où la caravane sortira des areg, et les goums partent au-devant d’elle pour l’escorter comme au départ.
Les caravanes emportent pour les échanges, surtout des moutons, des laines, du blé, de l’orge, des graines diverses, et un peu d’argent monnayé. Dans leurs chargements, on ne trouve pour ainsi dire aucun produit de l’industrie européenne, ù part quelques objets de ménage en fer battu.
Les échanges se font au Gourara, et, suivant les cas et le prix des dattes, des fractions s’avancent plus au sud, clans les oasis du Touat et jusqu’à Insalah^.
1 La caravane des Trafi, partie d’el Abiod le C décembre 4880, comprenait : 1,332 hommes à pied, 37 cavaliers, 566 femmes, 348 enfants, 6,06o chameaux, 4,844 moulons.
Elle a rapporté : 4 268 quintaux de dattes, des épices, du tabac, et une certaine quantité de paniers, de plateaux en palme et en alfa.
Le bénéfice réalisé a été de 50 francs, de 4 00 francs, et de 200 francs par chameau, selon la distance à laquelle les différentes fractions se sont avancées vers le sud.
On est frappé du nombre de femmes et d’enfants qui accompagnent ces caravanes. Loin de craindre la fatigue de ce pénible voyage, les femmes le considèrent comme une partie de plaisir. C’est l’événement le plus intéressant de la vie monotone du désert ; elles y font d’ailleurs quelques petits profits personnels en vendant de menus objets fabriqués par elles, et elles tiennent tellement à ce voyage, que l’on voit souvent la promesse d’en faire partie insérée dans les contrats de mariage.