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CHAPITRE XVI

Femmes Mauresques. — Leurs costumes ; — leur toilette; — préjugés sur leur grossesse; — répudiation; — divorce; — polygamie; — réclusion des femmes; — leur jalousies; leur amusements; — musique mauresque; — chanteuses, danseuses publiques; — ombres chinoises; — bateleurs; — ophiophages ; — canivores; — • femmes publiques; — mariages; — funérailles; — circoncision.

La passion pour les femmes égale au moins celle que les Maures montrent pour l’argent; peut-être même pourraiton dire que ce dernier penchant l’emporte sur le premier, et qu’il change ces harpagons intéressés et cupides en hommes généreux et libéraux, auxquels rien ne coûte pour acquérir les femmes qui ont excité leurs désirs.

Les Maures sont loin d’avoir dans leurs longs loisirs les mêmes distractions dont nous jouissons en Europe; ils ne connaissent ni lecture, ni spectacles , ni fêtes , ni assemblées publiques ou particulières , ni les exercices de la chasse, ni les réunions de la table : ils n’ont ainsi d’autre moyen de passer le temps que les plaisirs du harem, au milieu de femmes dont la vie désœuvrée, semblable à la leur, n’est occupée qu’à imaginer et mettre en usage tout ce qui peut exciter, entretenir et accroître la passion réciproque des deux sexes . Aussi le célibat volontaire leur paraît-il incompréhensible, et ils ne peuvent jamais l’attribuer qu’à un état d’infirmité et de maladie.

Un riche marchand maure que ses affaires avaient appelé à la Calle (2) , ayant visité tout l’établissement sans y avoir aperçu aucune femme, s’imagina qu’on les avait fait cacher pour les soustraire à sa vue. Le directeur l’ayant assuré que bien réellement aucune femme

(1) Outre les quatre costumes tunisiens que présente cette planche, elle offre encore dans le fond de la perspective une vue de Bizerte.

(2) Le fort de la Calle, situé entre Tunis et Alger, était une concession de l’ancienne Compagnie d’Afrique.

n’était admise dans le fort : « Il faut , ré- « pondit le Maure , que vous et vos em- « ployés soyez coupables de bien grands « crimes, pour qu’on vous en ait puni « en vous séquestrant de toute cohabi*

« tation avec le sexe féminin. »

Cependant les femmes de Tunis et de la Barbarie en général sont bien éloignées de jouer un rôle aussi brillant que nos dames européennes, et elles sont bien loin d’obtenir, dans la société tunisienne, une position aussi agréable que celle dont notre civilisation fait jouir nos compagnes.

Dès qu’une jeune fille se marie, elle ne peut, sous quelque prétexte que ce soit, sortir de sa demeure pendant le cours de la première année, et cette prohibition n’a que de bien rares exceptions dans les années suivantes.

J’ignore sur quel motif est basé l’usage de cette réclusion complète, si strictement observée pendant la première année du mariage ; mais il est peut-être vraisemblable que le mari tunisien veut accoutumer ainsi la nouvelle mariée à ne connaître d’autres douceurs et d’autres distractions que celles que peut lui offrir l’intérieur de son ménage. Cette espèce d’emprisonnement continuel , qui serait un supplice pour une Européenne, n’est pas même une privation pour une Mauresque , qui est intimement persuadée qu’il doit en être ainsi d’après les mœurs établies , et qu’elle ne pourrait sans crime se refuser à l’observation d’un usage qui tient à la fois à la décence et à la volonté du mari auquel elle a été donnée : celui-ci , d’ailleurs, n’a nullement l’intention de produire sa femme dans la société , et il est bien rare que l’épouse veuille se regarder comme maîtresse absolue de la maison; il est plus fréquent de l’y voir figurer seulement ou comme la première esclave favorite, ou comme une concubine , ayant plus de droit que les autres à la tendresse de son mari et aux caresses conjugales.

Les seules femmes qu’on rencontre dans les rues, ou sur les marchés, appartiennent, ou à la classe du peuple, ou à celle des femmes de mauvaise vie; mais, quelles qu’elles soient, elles sont toujours tellement couvertes et voilées, qu’on ne peut guère distinguer que l’embonpoint excessif dont la plupart d’elles

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jouissent , et qui est l’avantage corporel dont elles tirent le plus de vanité. En effet ce prétendu charme est si estimé parmi les Maures, qu’ils le regardent comme le plus haut degré de perfection auquel puisse parvenir la beauté , et ce charme l’emporte même jusqu’à un certain point sur la régularité des traits et sur les agréments de la figure dont les femmes peuvent être douées.

Cet embonpoint, qui donne aux femmes des formes exubérantes et plus que potelées, les gêne dans leur marche , et, si l’on peut me permettre cette comparaison vulgaire, fait ressembler leur allure habituelle à celle des cannes de nos basses-cours. Bien plus, celles à qui la nature ne procure pas cette démarche ne manquent' pas cependant de se la donner elles-mêmes, sans nécessité, seulement pour se conformer à la mode établie, et mettre par là une ligne de démarcation entre elles et les femmes de la basse classe, dont la démarche est aisée et agile.

D’après ce préjugé singulier, mais généralement adopté , si, par une vie oisive et sédentaire et par leur manière de se nourrir, les femmes acquièrent naturellement cet embonpoint si désiré , leurs souhaits les plus chers sont en partie accomplis; mais si cette obésité n’arrive pas spontanément , elles ont recours à des moyens qui passent pour avoir la propriété d’engraisser : ces moyens sont parfois assez étranges (1) ; mais je m’abstiendrai d’en faire ici l’énumération, bien persuadé que cette mode n’obtiendra jamais de faveur parmi les femmes européennes.

Si , toutefois , on désirait connaître quelque partie de cette pratique hygiénique, il me suffira de dire que la plus essentielle et la plus raisonnable consiste à n’user que des aliments les plus nourrissants, et à leur associer quelquefois l’emploi fréquent des médicaments de la classe des confortatifs.

(i) Les femmes égyptiennes , chez lesquelles la mode d’obésité n’a pas moins été adoptée que chez les Tunisiennes , mangent pour y parvenir, outre certains mets particuliers, des aliments aussi étranges que dégoûtants , entre autres des scarabées de la grande espèce, des lézards vivants, d’autres reptiles, etc.

(J. J. MJ

Rien n’est plus humiliant pour une femme mauresque que d’être remarquable par sa maigreur, ou même d’avoir seulement une taille svelte et dégagée ; car cet état la ferait regarder comme attaquée de quelque maladie ou comme ne jouissant pas d’une santé parfaite ; mais le plus grand inconvénient qu’elle y trouverait, c’est d’être exposée par là à déplaire à son mari, et de voir quelque rivale, plus avantageusement constituée, réussir à lui enlever les bonnes grâces conjugales.

Aucun homme ne peut sous aucun prétexte être admis dans les harems , ou appartements des femmes , le gynécée des anciens Grecs; mais comme mon état de médecin était de nature à me donner le droit de pénétrer dans l’intérieur des maisons musulmanes, il m’a procuré la possibilité de voir à Tunis plusieurs femmes de la haute classe, dont les yeux noirs et vifs, la chevelure d’ébène et la fraîcheur du teint, la régularité des traits , et la physionomie piquante, auraient eu en tout lieu, même en nos pays, des admirateurs, quoique leur manière de se vêtir et de se parer fût loin d’être capable de les embellir; il faudrait en effet n’avoir jamais vu d’autres costumes, pour être tenté de trouver agréable et élégant celui des dames tunisiennes (2).

La parure principale des femmes mauresques consiste en une quantité impossible à décrire et à évaluer de perles , de diamants et d’autres pierres précieuses et d’innombrables plaquettes d’or, dont elles se couvrent pour ainsi dire de la tête aux pieds ; mais ces parures , quelque précieuses qu’elles paraissent, sont d’un mauvais choix , mal montées , mal taillées, et placées sans art et sans aucune espèce de goût (3).

(2) Voyez ci-après la planche 12 , représentant deux dames de Tunis et de Tripoli, dans l’intérieur de leur harem.

(3) Les femmes qui n’ont point de bijoux à attacher soit sur leur vêtement , soit aux tresses nombreuses de leur chevelure y suppléent par le plus grand nombre de pièces d’or qu’elles peuvent se procurer, qu’elles portent ainsi suspendues; les plus pauvres des femmes du peuple emploient les petites pièces d’argent à ce même usage : les unes et les autres semblent prendre un plaisir particulier

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Elles ont en outre une manière singulière de s’embellir, ou plutôt de se défigurer, soit en se teignant les sourcils en noir, soit en les réunissant ensemble par une prolongation large de quelques lignes, qu’elles opèrent avec la même peinture; non contentes de ce prétendu agrément, comme les femmes de l’Égypte et de presque tout l’Orient, elles cherchent à faire paraître leurs yeux plus grands en insinuant sous leur paupière du kohol, ou poudre d’antimoine (1), ce qui noircit tout le tour de l’œil, et change tout à fait leur physionomie en leur donnant un airdur, hardi, et pour ainsi dire viril.

D'autres femmes, plus ridicules encore , dessinent , à deux doigts au-dessus des sourcils, un demi-cercle noir, qui ressemble de loin à une ficelle noirâtre que l’on aurait attachée à l’entour de la tête et qui passerait sur le front. Elles emploient également cette peinture noire à distribuer des mouches éparses sans symétrie sur leur figure; ces diverses

au cliquetis que produit celte singulière parure, à chacun de leurs mouvements.

(i) Stibium, nommé surmalt ou surméh par les Turks.

Le surméh est un collyre ou une poudre impalpable , composée d’antimoine : l’usage d’en colorer leurs yeux, établi parmi les femmes de l’Orient , s’est conservé dans ces contrées, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, et les Prophètes, qui reprochaient aux filles de Sion de colorer leurs yeux du fard noir de la coquetterie ( Cum pinxeris stibio oculos tuos, Jéremie, IV, 3o), auraient encore le même reproche à adresser aux femmes de Tunis, d’Égypte, et des autres contrées orientales.

La poudre de surméh est conservée dans un étui, dont le couvercle est traversé par une aiguille d’or ou d’argent. Cette aiguille, plongeant dans le collyre, se charge légèrement des atomes qui s’y attachent, et, introduite avec dextérité entre l’œil et la paupière , y dépose sa teinture noire dans l’intérieur. L’effet de cette teinture est de faire paraître les yeux plus grands, plus fendus, plus vifs, et en même temps de donner aux regards une langueur tendre et vraiment enchanteresse pour les Orientaux, quoiqu’au premier aspect elle puisse sembler désagréable aux Européens. (J. J. M.)

peintures, qu’on pourrait comparer au tatouage des nations sauvages de l’Amérique ou à celui des Nègres, ne s’effacent que cinq à six jours après avoir été placées.

Souvent même le rouge est un des cosmétiques appelés à compléter cette singulière toilette, et sa préparation est tout à la fois plus simple et moins coûteuse que celui dont se servent les dames européennes.

Un usage généralement adopté par les Tunisiennes est celui de se frotter les gencives et les lèvres avec l’écorce de noyer ; cette friction donne à toutes les parties de la bouche la couleur d’orange foncée, couleur que les femmes de ce pays aiment passionnément : elles prétendent , en outre, que l’usage habituel de cette écorce contribue puissamment à conserver les dents; et en effet cet ornement si utile de la bouche se fait généralement remarquer chez les Tunisiennes par la régularité de son arrangement et par la blancheur de son brillant émail; mais il m’a paru plus probable que cette beauté dépend beaucoup moins de leur spécifique dentifrice, que de la manière de vivre dont les femmes tunisiennes ont l’habitude, et surtout du soin avec lequel elles évitent de manger les mets aussi brûlants que le font la plupart des Européens.

La coutume de teindre en couleur orangée l’intérieur des mains, ou au moins le bout des doigts, avec le hennéh (2) , est assez généralement adoptée ,

(2) Hennéh est le nom d’une fleur et de l’arbrisseau qui la porte; c’est le Cyperus des anciens ( Lawsonia incrmis de Forskal), et il est communément cultivé dans les jardins du Kaire. Il donne une fleur blanche, dont les grappes portent en Égypte le nom de thamrliennéli : leur odeur, assez pénétrante, malgré l’espèce de fadeur qui se mêle à leurs émanations, comme à celles du marronnier d’Inde, semble désagréable aux Européens; mais elle est aimée avec une véritable passion par les femmes de l’Orient ; elles se plaisent à en parer leur turban, et à les placer dans leur sein.

Celte fleur a, dit-on, des vertus hystériques et aphrodisiaques. Les feuilles vertes de l’arbrisseau desséchées et réduites en poudre impalpable, forment une poussière colorante d’une grande activité et dont on fait

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surtout parles courtisanes, et on fait également subir ce prétendu embellissement à la plante des pieds ainsi qu’aux ongles des orteils , et aux malléoles des chevilles. Mais le sein, ce charme le plus délicieux dont la nature a orné la femme, est tellement négligé par les Mauresques, qu’elles le laissent bientôt se flétrir et se déformer de la manière la plus désagréable et la plus rebutante ; je pense qu’on doit surtout accuser l’abus immodéré des bains chauds de cette dégradation, dont souvent les jeunes filles elles-mêmes ne sont pas exemptes.

Le désir d’avoir des enfants est après celui de plaire et de se parer la passion dominante des femmes tunisiennes ; il ne les quitte que très-tard , et le médecin est souvent consulté par elles sur les moyens qu’elles pourraient employer pour devenir enceintes ; car une femme stérile est un être méprisable aux yeux du mari maure et même de tous les parents qui composent la famille ; ces femmes mauresques sentent très-bien que leur position conjugale manquerait de solidité si la tendresse paternelle, s’unissant à l’amour maternel, pour la conservation de ces fruits de leur union, ne venait par ce double lien corroborer celui qui attache les époux l’un à l’autre,

en Orient un grand usage. Les femmes de toutes les classes s’en servent pour se teindre les ongles et les paumes des mains en rouge orangé très- vif; cette teinture dure très-longtemps, et résiste à tous les détersifs ordinaires. Elles emploient ce genre singulier de parure principalement aux jours de fêtes et de réjouissances, et surtout dans les célébrations de noces. Cet usage n’est pas moins commun aux femmes chrétiennes qu’aux musulmanes.

Bien plus, j’ai remarqué pendant mon séjour au Kaire que les chevaux et les ânes euxmêmes ne soûl pas étrangers à ce genre de fard et de coquetterie. Le cheval favori du maître a son poil ainsi orné de bandes orangées. Parmi les ânes qu’on trouvait, à chaque coin de rue, prêts à être loués pour les courses dans là ville ou dans les environs, et qui attendaient leur cavalier temporaire, comme nos fiacres sur la voie publique, celui sur lequel son conducteur voulait attirer la préférence des pratiques, était largement décoré d’ornements de cette couleur, dont le hennéh faisait les frais.

caria stérilité est un cas presque infaillible de répudiation.

A mesure qu’une femme donne des enfants à son mari , il s’établit progressivement entre elle et lui cette force d’habitude qui attache l’homme à sa femme : la consolation de se voir entourer d’une famille nombreuse , la jouissance des caresses et de l’affection partagée par les enfants entre les deux auteurs de leurs jours, l’espérance de trouver un appui pour ses derniers ans dans sa postérité, tous ces motifs ne laissent plus naître dans le cœur de l’époux la pensée et la volonté de se séparer de l’épouse à laquelle il est uni.

Si la femme , au contraire, est stérile , elle court toujours deux dangers également redoutés par elle, celui d’être répudiée, ou du moins celui de voir une rivale la remplacer dans les bonnes grâces et l’amour de son mari.

Les femmes mauresques ont réussi à accréditer une opinion aussi déraisonnable que ridicule; suivant elles l’enfant, une fois conçu, pourrait dormir plusieurs années dans le sein de sa mère, et n’en sortir qu’à son réveil, après cette gestation prolongée contre les lois de la nature : d’après ce préjugé absurde, il y a des exemples de femmes qui attestent que leur enfant a dormi plusieurs années, et qui prétendent que leur accouchement a été séparé de la conception par un intervalle de six à huit ans.

Ce préjugé, au reste, leur est de la plus grande utilité dans deux circonstances importantes : tantôt une femme répudiée, qui devient enceinte quelques années après que son mari l’a abandonnée, prétend que l’enfant provient néanmoins de ce mari, et que le fœtus a dormi pendant tout l’espace de temps qui s’est écoulé entre son accouchement et l’époque qu’elle assigne à sa conception ; tantôt une femme s’aperçoit d’un refroidissement de la part de son mari : elle se croit en danger d’être répudiée ou de céder la place à une rivale; alors elle commence a se dire enceinte ; plus tard elle déclare que l’enfant s’est endormi. Les maris, assez crédules en général, ajoutent foi à ces assertions de leurs femmes, redoublent d’égards pour elles , leur rendent leurs bonnes grâces et leurs caresses ; et par cette manœuvre, non-seulement

lio L'UNIVERS.

elles s’attirent un surcroît de considération et de ménagement , mais encore elles parviennent souvent à réaliser ce qui n’était d’abord qu’une fiction que leur intérêt leur avait fait supposer.

Il n’y a d’ailleurs pas de doute que l’état de soumission extrême dans lequel vivent les femmes de ce pays n’ait en grande partie pour cause la crainte d’être répudiées ; et quoique de leur côté elles aient également le droit de demander le divorce, elles usent d’autant plus rarement de ce droit, qu’elles ne peuvent y recourir sans avoir à alléguer des motifs puissants et bien avérés, tandis que la volonté du mari suffit pour autoriser sa demande.

La polygamie est moins rare à Tunis qu’en Égypte; mais elle a ici, comme partout ailleurs, ses inconvénients. Si plusieurs femmes rivales habitent une même maison , les querelles, les tracasseries, les emportements et la jalousie sont inévitables , et troublent souvent d’une manière intolérable la tranquillité du mari.

Je conversais un jour avec un riche Maure , qui avait deux femmes , et qui , n’ayant obtenu aucun enfant ni de l’une ni de l’autre, songeait à en prendre une troisième. Je lui demandais comment il comptait maintenir l’harmonie et le bon ordre chez lui après ce triple mariage. « Il n’y a que deux moyens, me répon- « dit-il , pour avoir la paix , et les mettre « d’accord : c’est de terminer toutes leurs « querelles le bâton à la main , ou de les « loger dans des maisons séparées : » il est vrai qu’il n’y a guère que les gens trèsriches qui puissent adopter ce dernier parti , et le premier moyen est plus à la portée des maris en général.

Cependant quoique le mari soit maître absolu chez lui, il cherche communément à entretenir autant qu’il est possible l’harmonie et le bon accord, au moins apparent , entre ses femmes ; et comme chacune d’elles a sa chambre particulière et séparée dans le harem, il leur consacre successivement une journée et une nuit. Si cette attribution a lieu avec égalité entre elles, il arrive ordinairement qu’elles se résignent assez volontiers à ce partage conjugal ; mais s’il en agit différemment et témoigne pour quelqu’une de ses femmes quelque pré¬

férence qui blesse les droits des autres , alors infailliblement la discorde règne dans le harem plus ou moins ouvertement.

La jalousie mutuelle des femmes mauresques a néanmoins quelquefois ses exceptions. J’ai connu un jeune homme qui était devenu éperdument amoureux d’une jeune fille sa voisine; ne pouvant ni la voir chez elle ou chez lui, ni l’épouser par son défaut de fortune suffisante, il prit le parti de se marier lui-même, dans le seul but que sa voisine pût librement, et sans être critiquée, entrer dans sa maison, sous prétexte de visiter la femme qu’il venait d’épouser. Supérieur aux préjugés de son pays , où un mari ne laisse voir sa femme à aucun autre homme , il m’admit non-seulement dans sa maison, mais encore dans l’intérieur de son harem , et là je vis et l’épouse et la voisine amicalement réunies. Ayant demandé à la jeune épouse comment elle pouvait tolérer avec cette apparence d’indifférence les empressements de son mari envers cette rivale, dont l’intrigue amoureuse était assez évidente, le mari ne se trouvant aucunement gêné par la présence de sa femme : « J’aime mieux, me répondit-elle « naïvement, qu’elle soit sa maîtresse « que sa femme; les journées sont à elle , « mais les nuits sont à moi. »

Les gens riches et les hauts personnages du pays ont dans leurs maisons des appartements séparés, non-seulement pour leurs femmes, mais encore pour leurs enfants lorsque ceux-ci ont atteint l’âge de l’adolescence ; car ils ne restent auprès de leurs mères qu’à l’époque où ils sont encore en bas âge.

Les maris, les femmes et les enfants prennent leurs repas isolément, et sans se réunir à la même table ; les enfants même ne sont pas admis à la table de leur père, usage établi, dit-on, pour augmenter le respect dû au chef de la famille.

Au reste , chacun de son côté fait ses invitations particulières; les hommes ont pour convives leurs amis, les femmes leurs amies; les enfants, les jeunes gens de leur âge. Cependant cette manière de vivre aussi isolément n’est pratiquée que par les gens de haute classe; les marchands et autres particuliers de

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condition médiocre, sont plus pères et plus maris, vivant habituellement et prenant leurs repas avec leurs femmes et leurs enfants-.

Quoique les femmes mauresques soient la plupart du temps si strictement confinées dans leurs maisons, ou plutôt à cause de cette réclusion même, elles n’éprouvent pas moins le désir commun aux deux sexes d’interrompre la monotonie d’une vie sédentaire par quelques divertissements, ou du moins par quelques distractions.

La seule qui leur soit permise, et seulement encore à certaines époques, est de faire venir dans le harem des chanteuses ou danseuses publiques, qu’elles obtiennent la permission d’y introduire.

Il faut avouer franchement qu’il y a certains plaisirs de convention qui ont besoin d’être jugés tels d’avance par le préjugé, et d’être assaisonnés par l’attente et le désir, pour obtenir quelque prix ; c’est là un reproche qu’on pourrait justement adresser à la plupart des plaisirs qui ont mérité ce titre de nos conventions sociales ; véritablement le chant des musiciens et des musiciennes barbaresques nécessite, surtout, l’influence de l’opinion que le préjugé a répandu parmi les habitants en sa faveur, pour causer le moindre plaisir aux odalisques prisonnières , qui se délectent à l’entendre ; car ce chant n’est, à proprement parler, qu’une longue série de criaillements et, si j’ose ledire, de miaulements confus, et d’une cascade de sons incohérents, le tout mêlé par intervalle d’espèce de hurlements , bien faits pour épouvanter quiconque n’est pas habitué à les entendre : cette musique barbare, étrangère à la fois à la mélodie et à l’harmonie, loin de pouvoir flatter les oreilles, serait capable d’en briser le tympan le plus dur.

Bien plus, les voix les plus perçantes et les plus discordantes sont en général celles qui sont les plus recherchées ; et ces sons criards , poussés sans aucune pitié pour les auditeurs, jusqu’aux notes les plus élevées, hors des extrêmes limites du diapazon musical, firent sur moi un tel effet après avoir entendu un concert vocal qui réunissait plusieurs des meilleures chanteuses de Tunis, que de¬

puis ce temps mon empressement à les fuir surpassa de beaucoup celui que la curiosité m’avait précédemment inspiré pour venir les écouter.

Aussi , ce qui plaît le plus aux recluses et les dédommage en quelque sorte de l’ennui que leur cause l’absence fréquente de leurs maris, c’est moins le chant sauvage de ces musiciennes antiharmoniques, que la vue des danseuses publiques, qui exécutent devantelles leurs danses et leurs exercices avec un laisseraller le plus souvent lascif et indécent (1).

En effet , le grand talent des danseuses consiste à mouvoir avec une agilité étonnante leurs reins et leurs hanches, qu’elles secouent en tous les sens par des oscillations tantôt graduées avec mollesse, tantôt brusquement saccadées. Cette danse, dans laquelle les pieds et les jambes ne jouent presque jamais aucun rôle chorégraphique, n’est ainsi pour ces artistes, dépourvues de toute pudeur, qu’une série non interrompue de gestes lubriques et de mouvements obscènes, qui embrasent l’imagination des spectatrices, mais qui feraient rougir de honte l’Européenne la plus dépravée.

Les figures de ces danses si étranges se composent de postures libidineuses, d’un certain nombre de pas divers, coordonnés de telle manière, que les danseuses, tout en ayant l’air de se fuir mutuellement, se rapprochent cependant insensiblement, et finissent par se serrer de très-près , s’entrelacent , et se permettent alors tous les excès du dé ver gondage le plus révoltant. Je supprime d’autres détails que ma plume se refuserait à décrire, car' d’après ceux que je viens de tracer il est facile de présumer que les danseuses publiques ne sont pas d’une autre classe que de celle des prostituées.

Les maris maures accordent à leurs femmes un troisième genre d’amusement, qui est celui de promenades à la campagne, où elles sont conduites dans des voitures hermétiquement fermées :

elles y sont accompagnées par une nombreuse cohorte de domestiques et d’esclaves, qui les surveillent , et qui sont très-attentifs à vérifier si le jardin où

(i) Voyez ci-dessus la note 2 de la page 61.

L’UJNIVEJRS.

elles font leur promenade est entièrement à l’abri de la vue de tout individu du sexe masculin.

S’il arrivait par hasard que la maison ne fût pas tout à fait isolée , si on n’avait pas d’avance acquis la certitude que les femmes ne pourraient y être rencontrées par qui que ce soit, elles ne sauraient décemment sortir de l’appartement intérieur dans lequel on les renferme, d’où il résulte que souvent elles sont aussi bien emprisonnées à la campagne qu’à la ville.

Si cependant une femme était tourmentée par un désir irrésistible de s’absenter de la maison conjugale, et de se délivrer momentanément de cette réclusion auprès de son mari, si même elle avait en vue la conclusion de quelque aventure galante, elle parviendrait quelquefois au but désiré en affectant une dévotion particulière, et l’envie d’aller pour quelques jours visiter un saint lieu, autrement dit santon ; c’est ainsi que l’on nomme l’espèce de chapelle où est inhumé un personnage réputé saint par les Musulmans, et où il y a toujours un petit sanctuaire.

Parmi ces lieux de pèlerinage , les uns sont destinés à la dévotion des femmes, les autres ne sont ouverts que pour les hommes. Si le mari est confiant et crédule, s’il aime à montrer quelque complaisance pour sa femme, il consentira à sa demande, et la conduira luimême au saint lieu , pour venir la reprendre, soit le même jour, soitquelques jours après, suivant la longueur présumée des prières que la dévote déclare vouloir y faire.

Les femmes font ordinairement ces parties de dévotion en compagnie d’autres femmes leurs amies, et, s’il faut en croire la chronique scandaleuse de Tunis, il n’est pas absolument rare qu’elles profitent de ce moment de liberté pour quelque rendez-vous secret et quelque infraction aux droits conjugaux.

Au reste, les femmes maures, naturellement vives etd’un tempéramentardent, ne manquent ni de ruses ni d’intrigues pour se procurer des entrevues avec quelque amant , quand elles se croient négligées par leurs maris ; des marchandes à la toilette qui parcourent les harems sont ordinairement les adroites entremetteuses de ces infractions à la fidélité

conjugale : elles portent les propositions , elles facilitent les entrevues. Au reste, ces intrigues amoureuses n’ont aucunement à craindre d’être trahies par la saisie de quelque correspondance délatrice ; les demandes et les réponses se faisant de vive voix par le moyen des officieuses intermédiaires, et les femmes tunisiennes ne sachant ni lire ni écrire : mais comme une aventure galante dévoilée coûte ordinairement la vie, ou tout au moins l’exil à l’îiede Kerkanah, il rfy a que fort peu de Tunisiennes, même parmi celles dont les sens sont le plus ardemment impressibles , qui osent se livrer ainsi à leur penchant amoureux ; et c’est vraisemblablement cet état de contrainte qui a introduit dans les harems le goût, trop répandu parmi les femmes tunisiennes, et même chez les dames du premier rang , du vice détestable , qui , dans l’ancienne Grèce, a déshonoré la célèbre Sapho ; et on ne saurait croire jusqu’à quels sacrifices cette passion monstrueuse peut porter les femmes des harems pour parvenir à satisfaire un goût qui outrage autant la nature.

On ne peut que gémir, pour l’honneur de l’humanité, de ces immoralités révoltantes, qui sont les délices et l’occupation favorite des harems , et je croirais salir ma plume si je m’arrêtais davantage sur ces tableaux, qu’on ne saurait peindre avec trop d’indignation et de dégoût.

Mais l’immoralité des hommes de ce pays ne le cède en rien à celle de leurs femmes, et le goût du libertinage est aussi répandu dans les rues de la ville que dans les harems : je me bornerai ici à quelques details, m’abstenant de parler des faits de ce genre dont j’ai été témoin à Tunis.

En général la décence est peu respectée dans les amusements des Maures, non-seulement en particulier mais encore en public : dans la plupart des cafés, surtout à l’époque du Ramaddân , qui est tout à la fois leur carême pendant le jour et leur carnaval pendant la nuit , à ces danses licencieuses on joint une représentation des ombres chinoises, dont le sujet est toujours quelque acte d’une licence tellement effrénée^ qu’elle ne peut qu’inspirer le

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goût du plus honteux libertinage, nonseulement aux hommes faits, qui se plaisent à en être spectateurs, mais, ce qui est d’une immoralité bien plus révoltante , aux enfants, qui accourent et se pressent en foule à ces scènes scandaleuses ; combien ce spectacle pervertissant ne doit-il pas avoir d’influence sur leurs sens précoces, qu’il initie au mystère de la débauche, et dont il provoque une imitation bien funeste parles suites fatales qui en résultent à la fois pour leurs mœurs et leur santé !

D’autres danseuses et chanteuses exécutent leurs danses et leurs chants sur les places publiques, où, surtout pendant le mois de Ramadclân , on voit apparaître des troupes de chanteurs et de danseurs, des escamoteurs, des danseurs de cordes, des bateleurs, des baladins de toute espèce.

Mais ce qui attire le plus la curiosité du peuple, c’est le spectacle d’une classe de charlatans qui manient des serpents impunément et sans crainte; on assure qu’on voit quelquefois ces jongleurs entrer dans une espèce de fureur et d’ivresse, et déchirer à belles dents le corps de ces animaux vivants; le peuple, qui regarde ces prétendus psyl/es comme de véritables magiciens (1), prétend qu’ils ne se nourrissent que de serpents, de lézards et d’autres reptiles qu’ils ont le pouvoir de . charmer et dont ils rendent le venin inoffensif. Cette classe d’hommes serait-elle le reste de cette peuplade d 'Ophiophages , que les anciens poètes nous assurent avoir habité jadis un canton de l’Afrique (2) ?

Si l’existenced’une telle nationest problématique, du moins les historiens et les poètes nous apprennent que les exercices des psylles étaient au nombre des spectacles offerts à la populace romaine (3).

(1) Quand on soupçonne que quelque serpent ou autre repiile malfaisant s’est introduit dans une maison ou un jardin, on appelle undes psyües, et celui-ci, après quelques opérations magiques, ne manque pas de montrer un de ces animaux qu’il prétend avoir charmé et forcé de se livrer entre ses mains.

(2) . Gens unica terras .

Incolit , a scevo serpentum innoxia morsu;

M armaridœ Psylli par lingua potentibus herbis.

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