‹ AlgérieChapitre 29 sur 140 · COMMERCE · texte numérisé non relu

COMMERCE

Historique. — État du commerce maritime sous les dominations antiques; — Sous les dynasties berbères; — Sous la domination turque ; — Sous la domination française. — Commerce avec la régence de Tunis; — Avec l’empire de Maroc; — Avec le Soudan. — Commerce intérieur de l’Algérie.

Du commerce de l' Afrique dans l’antiquité.

Carthage,filled’unpeuplede trafiquants, avait hérité du génie de ses fondateurs ; j de nombreux témoignages attestent sa i magnificence et sa richesse, et il n’est pas douteux qu’elle les dut à son comi merce. Vainement la république romaine, dans la guerre d’anéantissement qu’elle lui avait déclarée, essaya-t-elle de faire disparaître l’origine laborieuse d’une grandeur rivale ; quelques monuments échappés à cette haine impie donnent une idée de la nature et de l’étendue de ses relations.

On sait que les négociants carthagi- ! nois étendaient leurs expéditions jusqu’au centre de l’Afrique et de l’Asie. Du fond de l’Arabie des caravanes arrivaient à Carthage à travers l’oasis d’Ammon et la grande Leptis. D’autres caravanes, parties de l’Égypte , s’arrêtaient aussi dans cette oasis d’Ammon , qui, devenue l’oasis de Sioua, est encore aujourd’hui l’un des grands carrefours de la circulation africaine. De là elles passaient à l’oasis d’Audjile (Audjela), descendaient chez les Atarantes et les Atlantes , qui leur achetaient du sel et des dattes , et passaient ensuite dans les steppes des Lotophages , tribus nomades soumises aux Carthaginois , rapportant de ces pérégrinations lointaines des chargements d’esclaves, de pierre fine, d’ivoire et de poudre d’or.

Le commerce maritime rivalisait d’importance avec le commerce continental , comme le prouvent les sacrifices que la république marchande s'imposait pour l’agrandir.

Cinq cents ans avant l’ère chrétienne, deux expéditions partent de Carthage :

la première, commandée parHimilcon, est mentionnée par le poète Festus Avienus, qui en aconservéletémoignage. Elle s’en allait acheter de l’étain dans les îles Cestrymnides , voisines d’Albion et peu

éloignées de l’Ile sacrée habitée par les Hiberniens. Combien les rôles sont changés! L’Afrique, civilisée alors, allait faire dans la barbare Albion ce que l’Albion civilisée de nos jours fait sur les côtes barbares d’Afrique : établir des comptoirs, ouvrir des marchés.

La seconde expédition, beaucoup plus connue que la première , était commandée par Hannon, qui écrivit lui-même en phénicien la relation de son voyage , appelé aujourd’hui Périple d' Hannon, et le déposa à Carthage, dans le temple de Kronos.

La qualité du chef et la composition de la flotte placée sous ses ordres donnent une idée de l’importance que les Carthaginois attachaient à ce voyage. Hannon occupait le poste de suffête, qui était la première dignité de la république; et sa flotte ne comptait pas moins de soixante vaisseaux et trente mille hommes. Qu’allait-il faire ? Fonder des colonies ou plutôt des comptoirs sur la côte occidentale d’Afrique depuis les colonnes d’Hercule jusqu’au rivage de Thymiamata, que l’on croit être la Sénégambie.

Carthage succombe, et demeure ensevelie quelque temps au fond du large golfe dont son commerce avait animé les bords. Mais bientôt de ses débris sort une autre Carthage , une Carthage romaine, colonie riche et active, qui fournit à la fois aux besoins et aux plaisirs de la métropole. Avec ses blés elle envoie en Italie des bêtes sauvages , destinées aux représentations du cirque. Elle y porte aussi l’ivoire , Tor, les bois précieux venus du centre de l’Afrique.

Les expéditions lointaines entreprises par des généraux romains ouvrent des débouchés et donnent un aliment nouveau à l’activité croissante de cette ruche. Cornélius Balbus s’avance jusqu’à Garama , aujourd'hui Djerma, dans la Phazanie, qui est le Fezzan actuel. Suetonius Paulinus pénètre jusqu’au fleuve Ger, l’Ouad-Guir du Tafilell; Julius Maternus part de Leptis, arrive à Garama, et de là s’avance vers le midi jusqu’à la contrée d’Agysimba et au pays des Rhinocéros. Enfin Septimius Flaccus s’enfonce dans l’Éthiopie à trois mois de marche de Garama. Ces expéditions hardies rapportent sur le littoral un grand nombre de pierres précieuses.

L’UNIVERS

Nous voici au commencement du cinquième siècle de l’ère chrétienne , de ce siècle qui s’ouvrit par le sac de Rome. Miné au dedans par l’exaction et l’anarchie , sapé au dehors par les barbares-, l’empire Romain s’écroule de tous côtés. En 429 les Vandales paraissent en Afrique ; ils arrivent des régions hyperboréennes, vêtus de la casaque de buffle, armés de la longue épée et de la forte lance, traînant avec eux, sur de grossiers et massifs chariots, richesse et famille.

Un siècle se passe; l’histoire se taît sur les événements qui le remplissent; un seul livre nous en est parvenu. Mais l’auteur, qui appartenait à l’Église d’Afrique, ne nous montre les rois vandales que comme des persécuteurs farouches.

Il fallait bien cependant qu’ils fussent autre chose que cela. En effet, quelle étrange révolution s’est opérée dans les mœurs de ces peuples durant l’espace d’un siècle ! Les caractères de la civilisation, le luxe, la richesse, l’amour du bien-être ont remplacé chez ces colons conquérants l’austère simplicité des enfants du Nord. Quelle fut donc la cause de cette transformation remarquable ?

Malheureusement, aucun témoignage explicite ne le fait connaître. Mais en rapprochant des indications éparses , on est conduit à la chercher encore dans les relations d’échange établies par les Vandales avec les rivages de la Méditerranée et les contrées intérieures de l’Afrique. Si le paysan vandale était devenu en un siècle sybarite raffiné , c’est qu’il ne craignait pas d’aller chercher l’ambre jusqu’aux confins desa patrie originelle, la Germanie; c’est qu’il faisait venir à travers l’Égypte les parfums de l’Inde, et à travers les déserts de la Libye les esclaves , la poudre d’or, et les pierres fines du Soudan.

Le luxe , en créant à ces peuples des besoins nouveaux , leur avait aussi créé de nouvelles ressources. Ils étaient devenus habiles dans le travail des armes, dans la fabrication des tapis, dans l’art de teindre les étoffes.

Quant aux bêtes sauvages envoyées jadis d’Afrique en Italie pour les jeux de l’amphithéâtre, il n’en est pas question. Le peuple romain avait bien d’autres soucis ; et les Vandales n’entendaient pas se

charger sans doute de le nourrir et de l’amuser.

Bélisaire a reconquis l’Afrique ; l’Empire d’Orient est rentré en possession d’une partie des dépouilles de l’Empire d’Occident. Que devient le commerce de l’Afrique dans cette nouvelle phase? les traditions manquent pour le dire , et l’on en est réduit aux conjectures pour rétablir le fruste de l’histoire.

Aux Grecs du Bas-Empire succèdent les Arabes ; avec eux une civilisation nouvelle reparaît. Ce sont les géographes mahométans qui font connaître à l’Europe les profondeurs mystérieuses de l’Afrique. Ce sont eux qui lui révèlent l’existence de ce Nil du Désert appelé depuis le Niger et de l’or enfoui dans le sable de ses rives. Mais là s’arrêtent leurs connaissances , qui vont se perdre dans le vague des Iles Éternelles et de la Mer Ténébreuse.

Quant au commerce de l’Afrique durant les premiers siècles de l’islamisme, aucun document explicite ne permet d’en apprécier la nature et l’étendue. li dut s’établir un grand mouvement de circulation et d’echange d’une extrémité à l’autre de l’Empire arabe, depuis l’Espagne jusqu’aux Indes. Mais il ne paraît pas que l’Europe , qui traversait alors une des phases les plus orageuses de sa croissance, y ait prit une part directe et active. Toutefois , elle se forme à l’école des géographes arabes ; elle apprend d’eux les richesses que l’Afrique renferme dans son sein; elle recueille enfin les enseignements d’une civilisation qui la devance, mais qu’elle doit dépasser un jour.

Jusque vers le milieu du onzième siècle elle avait opposé aux envahissements de l’islamisme une attitude inerte et défensive; elle entre alors dans la voie des agressions.

Roger, petit-fils de Tancrède de Hauteville, est le premier souverain chrétien qui aborde en conquérant l’Afrique septentrionale, désignée alors, par rapport aux autres possessions musulmanes, sous le nom de Maghreb (couchant).

Il a pour hôte et ami un savant géographe arabe, qui était en outre un des plus grands seigneurs de l’Afrique, le chérif Edrici. A la voix de ce prince des expéditions partent des ports de la Sicfie, et

vonl fonder, les armes à la main, quelques établissements sur la côte orientale de la régence, actuelle de Tunis. Bientôt des rapports de commerce s’établissent entre le continent musulman et l’île chrétienne,' qui lui achète ses cuirs, son ivoire, ses laines, ses plumes d’autruche , son corail et sa poudre d’or.

Le successeur de Roger ne conserve pas, il est vrai, les conquêtes de ce prince ; mais il fait la paix avec les souverains musulmans; et les relations entre l’Afrique et l’Europe survivent à la guerre qui les a créées. Bientôt elles s’étendent et se régularisent.

Une grande révolution venait de s’accomplir en Afrique. Après avoir subi la domination étrangère sous toutes ses formes, cette contrée avait recouvré son indépendance. Des princes ralliés à la foi musulmane, mais africains d’origine, avaient remplacé les suffètes carthaginois , les proconsuls romains , les rois vandales , les comtes de l’Empire grec, les khalifes du Caire et de Bagdad. En un mot, le peuple berbère s’était substitué au peuple arabe dans le gouvernement de tout le Maghreb.

C’est durant cette période , longue de six siècles, que l’Afrique septentrionale, et particulièrement la contrée qui forme l’Algérie actuelle, rendue à elle- même, üt connaître , dans ses rapports avec l’Europe , le caractère et le génie de ces peuples.

Commerce de l'Algérie sous les dynasties berbères.

Cette partie de l’histoire commerciale de nos possessions contient , pour leur avenir, pour le progrès de la civilisation, un grave et utile enseignement.

Elle montre ce que fut la race berbère avant que le despotisme des trois derniers siècles l’eût aigrie et falsifiée ; elle la représente dans la liberté de ses allures, dans la naïveté de ses instincts. Or, la race berbère, c’est encore aujourd’hui l’élément numérique le plus important de la population de l’Algérie; c’est le seul élément organique et vivace.

La perte des conquêtes de Roger en Afrique et l’avénement des Berbères à la souveraineté du Maghreb furent suivis d’un armistice général conclu vers la fin du douzième siècle entre l’Orient

et l’Occident. Deux incidents amenèrent la suspension des hostilités. En 1167, quelques navires pisans furent jetés par la tempête sur les côtes barbaresques , et les naufragés retenus captifs. A la nouvelle de ce sinistre , le consul de la république de Pise, Cocco Griffi , se rendit lui-même en Afrique, sous prétexte d’obtenir la liberté de ses compatriotes, mais en réalité pour y nouer des relations. Il visita d’abord Bougie, qui était à cette époque la véritable" capitale de l’Algérie; de là il passa dans le Maroc. Non-seulement il obtint sans peine la restitution des prisonniers, mais il conclut un traité avec l’émir Almohade Ioucef, et à son retour en Europe il appela le commerce de Pise sur la côte d’Afrique.

Cependant la guerre continuait entre la Sicile et les princes du Maghreb.

Quelques années après le voyage de Griffi, en 1180, une princesse musulmane, la fille de l’émir Ioucef, fut prise en mer par les Siciliens et conduite à Palerme; là traitée avec tous les égards dus à son sexe et à son rang, elle devint le gage de la réconciliation des deux peuples. La paix fut signée; et les Siciliens commencèrent à établir des comptoirs dans les villes maritimes de la dépendance de Tunis.

Le mouvement d’immigration qui suivit cette double alliance paraît avoir été très-rapide. Avant la fin du douzième siècle un grand nombre de Pisans s’étaient déjà établis à Bougie ; ils n’y reconnaissaient d’autre juridiction que celle de leur consul. Ils y avaient construit des maisons , des magasins, des bains, une église et une bourse. Ces deux derniers établissements témoignent de la sécurité dont ils jouissaient. Une lettre, adressée le 18 mai 1182 à l’émir de Bougie par la république de Pise, et conservée dans les archives de Florence, ne laisse aucun doute sur la confiance et la bonne harmonie qui régnaient habituellement dans les relations des deux États.

Pendant longtemps ces relations ne reposèrent que sur de simples traités d’alliance, et ne cherchèrent point de garanties ailleurs que dans la loyauté des transactions et la réciprocité des intérêts. Ce ne fut qu’au bout d’un demisiècle que la multiplicité toujours crois-

L’UNIVERS

santé des rapports d’échange fit sentir l’utilité de fixer par des actes les-droits et les devoirs de chacun.

Un premier traité de commerce, conclu en 1230, entre la république de Pise et leroyaumede Tunis (1), devint la base du droit public entre l’Afrique septentrionale et les États maritimes de l’Italie.

Il assurait aux marchands italiens une entière protection pour leurs biens et leurs personnes, la faculté de circuler librement dans l’intérieur des terres , et d’établir des fondouksou caravansérails, des bains , des cimetières et des églises dans toutes les villes des royaumes de Tunis et de Bougie.

Les Pisans avaient en outre réservé à leur consul le droit d’être admis en présence des souverains au moins une fois par mois.

Une clause qui témoigne du respect des princes africains pour la liberté des échanges est celle qui autorise les négociants chrétiens à vendre des vaisseaux et des agrès même aux ennemis de ces princes, moyennant un droit de 10 pour 100 sur le prix de vente.

Les négociants ne pouvaient être rendus ni solidairement ni individuellement responsables des torts de leurs nationaux. Les chartes africaines du treizième siècle consacraient donc déjà le principe de l’inviolabilité des neutres, l’une des plus belles conquêtes de notre droit public moderne. Nous rappellerons plus tard combien de fois les stipulations de ce genre furent violées par la mauvaise foi des pachas turcs , dans la personne même des consuls. L’histoire ne reproche aux émirs berbères aucune infraction semblable.

Gènes ne tarda pas à réclamer les privilèges commerciaux stipulés en faveur des négociants pisans. Cette république faisait alors un immense commerce de tissus , et recherchait pour ses

(i) Le royaume de Tunis comprenait alors, outre la régence de ce nom, les pays de la Calle, Bône, Kollo, Djidjeli, Bougie, et se prolongeait jusqu’au delà d’Alger et de Cherchell. Elle embrassait donc la plus grande partie de l’Algérie actuelle. L’enclave la plus importante de ce vaste empire était désignée spécialement par le nom de royaume de Bougie. Elle comprenait environ les trois quarts de nos posassions actuelles.

manufacturesles laines d’Afrique, regardées comme supérieures à celles d’Europe. Aussi, s’était-elle ménagé des approvisionnements réguliers dans les villes de Bône, de Bougie et de Tunis. Elle achetait en outre dans les ports d’Afrique de l’alun, de l’huile à savon, des plumes d’autruche , des pelleteries , des maroquins, des cuirs communs, de la cire et des fruits secs. Elle livrait en échange des navires, des bateaux, des agrès, de l’or ou de l’argent monnoyés ou en lingots, des vins, des liqueurs, ; des draps , des étoffes de soie, des toiles de Rouen et de Reims , des objets de quincaillerie et de mercerie , enfin des drogues.du Levant.

Gênes conclut son traité en 123G.

En 1251 Venise obtenait le sien. Dans j cet acte une disposition spéciale, digne j d’intérêt , accordait aux Vénitiens la libre exportation du plomb de toutes les i villes du royaume. Il est d’ailleurs constant que les Italiens en tiraient une ; grande quantité d’Oran et des ports du Maroc : ainsi, l’Afrique devait posséder à cette époque beaucoup d’établissements affectés au traitement du minerai de plomb. Il est impossible qu’elle n’en recèle pas des gisements considérables ; j et, cependant, bien que fabriqué encore j dans quelques tribus , le plomb n’entre • plus pour rien dans les exportations de ; l’Algérie. La découverte de ces riches- j ses métallurgiques est un bienfait que l’avenir réserve à l’industrie française, j

Vers 1252 quelques florins d’or ré- j cemment frappés au coin de la république de Florence tombèrent sous les yeux du roi de Tunis ; ce prince en té- : moigna son admiration, et voulut non- ; naître un peuple qui produisait d’aussi belles espèces. Il appela un marchand s florentin nommé Péra Balducci , l’in- i terrogea sur les ressources de ses compatriotes; et c’est à la suite de cet entretien qu’il leur accorda des privilèges commerciaux, notamment le droit d’avoir une église et un fondouk à Tunis. Dès lors les Florentins purent commercer librement dans tous ses États, malgré la jalousie des Pisans, qui jusque-là î les avaient fait passer pour un peuple de montagnards et de portefaix.

C’est ainsi que dans l’espace de vingtdeux ans, de 1230 à 1252, les républi-

ques italiennes conclurent successivement des traités de commerce avec les princes berbères du Maghreb.

Arrive l’année 1270; saint Louis s’embarque une seconde fois pour la Palestine , quittant son royaume , qu’il ne doit plus revoir : il va mettre le siège devant Tunis; mais il tombe malade sous les murs de cette ville, et succombe le 25 août. 11 semblait que cette guerre dût rompre les liens commerciaux formés entre les deux rivages de la Méditerranée : au contraire, elle les resserra. Presque aussitôt après la mort du saint roi, Philippe le Hardi entra en négociation avec l’émir de Tunis. Un traité fut conclu , traité empreint encore de l’esprit de tolérance dont la convention de 1230 avait inauguré le régime. Quelques dispositions de cet acte diplomatique feront juger la nature des rapports qui durent s’établir entre la France et i’Algérie de ces temps-là.

Par le traité de 1270 le roi trèschrétien et l’émir des croyants s’imposèrent l’obligation réciproque de faire recueillir les objets provenant de naufrages et de les restituer à leurs propriétaires. A l’époque où fut pris cet engagement, le droit d’épave s’exercait de chrétiens à chrétiens dans toute sa rigueur.

Une autre clause interdit la course des chrétiens sur les navires musulmans, sans stipuler l’obligation réciproque; ce qui semblerait annoncer que l’initiative du brigandage maritime n’appartient pas aux pirates barbaresques.

Enfin le traité de 1 270 contient encore une disposition qui mérite d’être rapportée textuellement : « Les moines et « les prêtres chrétiens seront libres de « demeurer dans les États de l’émir des « croyants, qui leur donnera un lieu où « ils pourront bâtir des monastères et « des églises et enterrer leurs morts ; « lesdits moines et prêtres prêcheront « publiquement dans leurs églises et « serviront Dieu suivant les rites de leur « religion ainsi qu’ils ont coutume de « faire dans leur pays. »

Il existe en Algérie plusieurs localités que les indigènes appellent Djebbaneten-Nçara (cimetière des chrétiens); ce sont peut-être d’anciennes concessions de terre faites par les gouvernements

10® Livraison. (Algérie.)

africains sous l’empire des traités du moyen âge.

L’histoire ne mentionne aucune infraction au traité de 1270. Au contraire, une pièce conservée dans les archives de Marseille constate, à la date du mois de juin 1293, les bons offices rendus aux négociants de cette ville par le chef de la marine musulmane à Bougie.

Voici un fait arrivé peu de temps après la conclusion du traité avec la France, et qui peut donner une idée de l’importance des valeurs engagées à cette époque dans le . commerce de l’Europe avec l’Afrique, en même temps qu’il caractérise la nature de leurs relations.

Vers 128G quelques navires génois ayant été maltraités dans le port de Tunis, l’émir fit immédiatement estimer le dommage et indemniser les négociants qui avaient souffert. Le montant des réclamations s’éleva à la somme de 63,616 besants, environ 600,000 francs de notre monnaie, qui furent répartis entre neuf maisons.

La bienveillance qui rapprochait alors les deux rives de la Méditerranée s’étendait à d’autres intérêts que ceux du négoce. Vers la fin du treizième siècle quelques seigneurs européens occupaient de hauts emplois dans le gouvernement de l’Afrique. Us négociaient des traités , percevaient des impôts au nom des princes barbaresques. Les armées des rois de Tunis, de Bougie, de Tlemcen, de Maroc, comptaient dans leurs rangs des hommes d’armes et des chevaliers chrétiens. Le roi de Tunis entretenait à sa solde un corps de huit cents hommes d’armes, toscans, espagnols ou allemands. Un bref de Nicolas IV, quiexistedans les archives du Vatican, mentionne comme un fait habituel la présence des hommes d’armes et des seigneurs au service des souverains d’Afrique. Par une lettre datée du 5 des ides de février 1290 le pape les engage à conserver la fidélité qu’ils doivent à leurs maîtres, sans oublier cependant qu’ils sont chrétiens.

De leur côté, les émirs d’Afrique, frappés de l’immense autorité du saint-siège, avaient voulu s’assurer son amitié pendant les croisades ; et voilà ces princes mahométans qui permettent dans leurs États la construction des églises et

L’UNIVERS

l’exercice publie du culte , qui autorisent l’établissement de couvents et d’ordres monastiques , qui consacrent enfin, au treizième siècle, le principe de la liberté religieuse, l’une des conquêtes les plus laborieuses du droit moderne. Ces faits sont constatés par des bulles pontificales, qui accordent divers privilèges aux religieux fixés dans les royaumes de Tunis, Bougie, Tlemcen et Maroc.

Rien ne prouve mieux la sécurité dont les étrangers jouissaient en Afrique, sous le gouvernement berbère, que le nombre des chrétiens qui s’y étaient établis. Voici un document qui peut en donner une idée. Au commencement du quatorzième siècle les droits sur le vin seul produisaient à Tunis un revenu assez considérable pour que le roi en affermât la perception au prix annuel de 34,000 besants, environ 340,000 fr.

de notre monnaie. Les droits , nécessairement supérieurs à cette somme , étaient au maximum de 10 pour 100. Il entrait donc annuellement à Tunis pour 3,400,000 francs de vins, destinés exclusivement à la consommation euroéenne. En tenant compte de l’énorme épréciation que le numéraire a subie depuis cette époque, on peut regarder cette valeur comme équivalente au moins aux 7,400,000 francs de vins que l’Algérie reçoit en ce moment pour la consommationdes deux cent mille Européens, militaires ou civils, qui l’habitent. Ainsi la contrée que desservait le seul port de Tunis pouvait renfermer une population chrétienne de deux cent mille âmes. Il en était de même sans doute à Bougie, à Oran, à Ceuta et dans les autres ports du Maghreb, aussi accessibles que celui de Tunis. On peut donc évaluera un million le nombre des chrétiens établis au moyen âge dans l’empire berbère.

Les Sarrasins jouissaient en Europe de tous les privilèges garantis en Afrique aux négociants chrétiens. Chaque année des navigateurs musulmans partaient de Tunis, de Bougie et d’Oran, versaient les productions de l’Afrique dans les ports de France, d’Espagne et d’Italie, et emportaient en échange des toiles de Reims, des futaines, des draps , de la quincaillerie et une foule d’autres articles de fabrique européenne. Cô qui est digne de remarque, c’est que

dans les stipulations qui assuraient liberté et protection aux Africains en voyage ou en résidence dans les États d’Europe, les émirs avaient compris non-seulement leurs propres sujets, mais encore des chrétiens, ieurs amis ou leurs protégés. Ainsi au moyen âge le pavillon barbaresque couvrait des chrétiens de sa protection jusque sur la terre chrétienne.

Il n’était pas rare de voir la confiance réciproque se traduire par des actes d’association. Tantôt les négociants africains s’intéressaient dans les cargaisons européennes, tantôt ils venaient euxmêmes en Europe se livrer à des opérations de négoce, en participation avec des marchands chrétiens. Beaucoup de navigateurs italiens faisaient le commerce de cabotage depuis Alexandrie jusqu’à Ceuta , sous la commandite musulmane.

En même temps les marchands chrétiens établis en Afrique prenaient part au commerce intérieur. Ils parcouraient le pays dans tous les sens ou le faisaient parcourir par leurs courriers. Ils avaient obtenu la faculté de se joindre aux grandes caravanes qui traversent l’Afrique, et jouissaient même sur les terres qu’ils traversaient d’un droit de pâturage pour leurs animaux de transport. Investis de ce privilège, ils purent s’avancer jusque dans les profondeurs de l’Afrique centrale, et obtenir à la source de la production nigritienne les denrées que FEurope leur demandait.

Vers la fin du quatorzième siècle des pirates de tous pays commencèrent à infester la Méditerranée. Afin de protéger contre ce fléau des intérêts devenus communs, on vit alors les républiques italiennes, de concert avec les princes d’Afrique, organiser des croisières mixtes où le pavillon musulman s’unissait au pavillon chrétien pour la sécurité des mers.

La protection accordée aux négociants chrétiens dans toute l’étendue de l’empire berbère, avait déterminé un grand nombre d’entre eux, pour se rapprocher des points de départ et d’arrivée des caravanes nigritiennes , à transporter dans l’intérieur ieurs pénates, leurs fondouks, leurs comptoirs et leurs églises. Sous la dynastie des Beni-Zeian

une colonie chrétienne, composée principalement de Catalans et d’Aragonais, avait obtenu la faculté de s’établir à Tlerncen.Elle comptaitaussi dans son sein plusieurs familles françaises et italiennes ; elle possédait des maisons , des magasins, des bains, des églises, et contribuait au riche commerce que Tlemcen entretenait alors par Oran et Mers-el-Ivébir avec tous les ports de la Méditerranée.

Dans le mouvement d’échange qui rapprochait au moyen âge l’Europe et l’Afrique, chaque peuple s’était attribué une part spéciale. Pise demandait surtout aux Etats berbères des cuirs bruts pour ses tanneries et teintureries des rives de l’Arno , Gênes des laines pour ses filatures , Venise des métaux.

Bougie, placée au milieu des côtes de l’Algérie et à l’entrée du massif berbère - le plus compact, demeure dans tout le cours de cette période l’une des cités les plus florissantes de l’Afrique. Elle étendait ses relations à tous les ports de la Méditerranée; elle correspondait nonseulement avec l’Italie, la France et l’Espagne, mais aussi avec l’AsiepIineure , la Morée , la Turquie , l’île de Chypre , la Syrie et l’Égypte. Elle exportait des cotons bruts , du lin , de la soie, des laines, des cuirs, de la cire et du miel, des métaux, des caroubes, des noix, du blé, des épices et des écorces à tan. Ce dernier article s’exportait en si grande quantité, qu’il était connu dans toute la Méditerranée sous le nom d 'iscorza di buggiea.

Ajoutons encore un produit dont le nom dispense de tout commentaire, la bougie, et un autre qui devait jouer un si grand rôle dans la politique des siècles suivants, le corail.

C’est encore aux Pisans que revient pour le dernier article l’honneur de l’initiative. Profitant de la sécurité dont les entreprises européennes jouissaient en Afrique , ils avaient formé dans l’île de Tabarka un établissement par la pêche du corail , qu’ils exploitaient concurremment avec les indigènes et en rivalité des Catalans. Cinquante barques, montées par mille hommes d’équipage , couvraient annuellement le 1 banc renommé voisin de notre frontière de l’est. Les produits de la pêche se vendaient à des négociants venus sou¬

vent de pays Irès-éloignés pour les acheter. Ce ne fut qu’au seizième siècle que le privilège de la pêche du corail échut a la France; mais la Compagnie française, sans cesse inquiétée, ne donna pas a cette industrie tout le développement qu’elle avait pris au treizième siècle entre les mains de la Toscane.

Encore un mot sur cette époque intéressante, où la France trouve pour l’œuvre de civilisation qu’elle accomplit en] Algérie de si précieux encouragements.

Dans toutes les villes du Maghreb les marchandises étaient passibles , à l’entrée et à la sortie, d’un droit de douane qui variait depuis la franchise entière jusqu’à 10 pour 100.

Les métaux précieux furent toujours admis avec des droits faibles , quelquefois en franchise , surtout à Bougie et à Tunis, où ils étaient transformés en numéraire ; car Bougie , si déchue de nos jours, avait alors son hôtel des monnaies.

Habituellement les blés devaient une taxe d’exportation : cependant, s’il était constant que la disette régnait en Italie, ils sortaient en franchise. Mais en revanche, si la disette se faisait sentir en Afrique, l’exportation était suspendue.

Enfin, le commerce européen avait obtenu des souverains berbères ce que la civilisation moderne place ajuste titre au rang de ses bienfaits. En vertu d’un privilège réservé aux Pisans , les marchandises n’étaient tenues d’acquitter les droits de douane qu’au moment de leur entrée en consommation. C’est le principe de l’institution des entrepôts, dont Colbert devait doter la France quatre siècles après.

Nous sommes parvenus à la fin du quinzième siècle. Deux événements immenses s’accomplissent : Colomb découvre un monde nouveau; Vasco de Gama trouve une route nouvelle pour aller aux Indes.

Vers la même époque un Maure de Grenade, nommé Hacen,qui devint plus tard Léon l’Africain, parcourait les profondeurs de l’Afrique et faisait connaître à l’Europe les richesses que le commerce de vingt siècles y avait créées.

Mais cette prospérité touchait à son terme. Désormais le commerce du monde avait changé de route; l’abandon d.e la

L’UNIVERS

Méditerranée entraînait l’auandon du continent africain. Le mouvement des flottes n’était plus là pour entretenir celui des caravanes.

Par une coïncidence désastreuse, l’expulsion des Maures d’Espagne, signal d’une nouvelle réaction chrétienne, inaugurait une ère de violence etd’agression.

A la faveur des désordres occasionnés en Afrique parlesboutades des rois trèscatholiques, Barberousse s’empare de la côte et y installe la domination des renégats et des corsaires.

Dès lors adieu le fruit et même le souvenir des bonnes relations établies au moyen âge; la Méditerranée n’est plus qu’un vaste coupe-gorge exploité à la fois par des forbans barbaresques et des chevaliers chrétiens.

Commerce de l’Algérie sous la domination turque.

Sous la domination turque le brigandage des mers, érigé en industrie normale, changea le cours et le caractère des relations de la côte d’Afrique avec l’Europe. Tout contribua dès lors à éloigner la spéculation loyale et à réduire l’importation régulière; les dangers et la concurrence de la piraterie , l’exagération des droits, l’incertitude des payements, la presque certitude des exactions et des avanies. Comment d’ailleurs le consommateur aurait-il demandé au négociant ce que le corsaire lui fournissait à meilleur marché?

Cependant, quelques armateurs intrépides affrontèrent ces dangers^ et ces obstacles; ils versaient sur la côte d’Afrique des cotonnades, des merceries, des armes et des munitions de guerre.

Ils exportaient des blés, des cires, de l’huile et du corail. Quelquefois , trop souvent peut-être, ils revenaient en Europe chargés de la dépouille des bâtiments chrétiens capturés par les corsaires.

Les navires musulmans payaient dans le port d’Alger 20 piastres d’ancrage, les navires chrétiens 40 si leur pavillon était en paix avec la régence, et 80 s’il était en guerre.

Toutes les marchandises acquittaient un droit de 12 i pour 100 à l’entrée et de 2 pour 100 à la sortie. Au comrnencementdu dix-huitième siècleles Anglais

obtinrent une réduction considérable sur les droits d’entrée. Ils ne payèrent plus que 5 pour 100. Quelques années après, en 1718, les Français obligèrent la régence de leur accorder,' la même remise.

La compagnie du Bastion de France avait le privilège d’introduire annuellement en franchise deux navires d’un tonnage déterminé.

Il est triste de dire que pendant trois siècles le commerce d’Alger avec l’Europe consista presque exclusivement dans la vente des prises maritimes et le brocantage des esclaves chrétiens. Comme chrétien et comme Français, nous nous faisons un devoir de rapp’eler les principales circonstances de ce trafic impie , que l’Europe puissante et civilisée a supporté si longtemps, et qu’elle supporterait peut-être encore si la France ne l’en eût affranchie. Qui sait si, dans l’oubli de ces vieilles injures , on ne viendrait pas quelque jour lui reprocher la conquête de l’Algérie comme une atteinte à l’équilibre européen 1

Le champ de l’industrie barbaresque s’étendait, sur l’Océan, depuis le cap Finistère jusqu’aux Açores; elle poussa même ses croisières jusqu’à Terre-Neuve, et enleva des navires dans leTexel et sur les côtes de Hollande. Dans la Méditerranée elle exploitait tout le bassin occidental et l’Adriatique.

Le bâtiment qui s’éloignait pour la course portait à l’arrière un magnifique étendard. Mais à peine avait-il perdu de vue Alger, qu’il amenait et hissait à la place le pavillon de quelque puissance chrétienne.

Lorsqu’un corsaire arrivait à bonne portée du navire chrétien en chasse , il tirait un coup de canon. C’était le signal de bonne prise. Un second coup annonçait la capture, et aussitôt les pirates sautaient à bord et se répandaient sur le pont.

De ce premier examen dépendait le sort du navire capturé. Le jugeait-on de nulle valeur, on faisait passer les chrétiens à bord du corsaire ; on enlevait tout ce qui pouvaitêtre enlevé, et on le brûlait. S’il valait la peine d’être conservé, le réis, après avoir fait monter les chrétiens à son bord, l’envoyait à Alger, sous la conduite de quelques-uns de ses hommes.

La prise était-elle de nature à lui faire honneur , il la remorquait lui-même, et mettait aussitôt le cap sur Alger. Arrivé en vue de la ville, il annonçait le succès de sa croisière par des coups de canon tirés sans interruption jusqu’à son entrée dans le port. Si la capture lui paraissait d’une grande importance, il continuait ses salves jusqu’à la nuit.

Dès que le canon de bonne prise se faisait entendre, les habitants d’Alger montaient sur leurs terrasses,; ils connaissaient alors la nation sur laquelle le sort de la course était tombé; car le corsaire avait toujours soin de hisser le pavillon de la prise au sommet de son grand mât.

Il arrivait quelquefois que le corsaire, dans l’ivresse du succès , commençait dès l’instant de la capture à faire retentir ses coups de canon dans la solitude des mers ; mais malheur à lui si le bruit de ses salves triomphales parvenait à quelque navire de guerre, car à son tour il recevait la chasse et rendait gorge.

Dès que le corsaire entrait en rade, le réis de la marine se rendait à bord ; il prenait connaissance des esclaves et des marchandises saisies, et en rendait compte au dey.

A peine amarré dans le port , le corsaire faisait conduire tous les esclaves au palais du dey : celui-ci les examinait avec attention "et en choisissait un sur huit : c’était sa part. Les esclaves qu’il avait choisis étaient aussitôt conduits au bagne. Le reste se partageait entre les propriétaires du navire et l’équipage.

Le dey avait aussi droit au huitième de la cargaison. Le partage s’effectuait par les soins du contrôleur des prises et de l’écrivain du bord , le premier sti • pulant pour le dey, le second pour l’équipage capteur. Ils dressaient ensemble un état du chargement avant de le faire entrer dans les magasins.

Les agrès du grand mât revenaient aux gardiens du port : c’était le droit de caraporta\ les agrès du mât de misaine passaient sur le navire capteur.

La vente du bâtiment réduit à son squelette avait lieu aux enchères publiques dans le palais du dey. Le produit se partageait dans la même proportion que les esclaves et les marchandises.

Lorsque le dey avait prélevé son huitième parmi les esclaves , les autres étaient conduits au batistan : c’était le marché aux chrétiens. Là des courtiers les promenaient l’un après l’autre en annonçant à haute voix la qualité , la profession et la dernière enchère. Lorsqu’il ne se présentait plus d’enchérisseur, le courtier inscrivait sur son livre le prix du plus offrant.

« Le douzième de septembre , dit « Emmanuel d’Aranda (1), on nous « mena au marché où l’on a accoutumé « de vendre les chrétiens. Un vieillard « fort caduc , avec un bâton à la main , « me prit par le bras et me mena à oiver- « ses fois autour de ce marché. Ceux qui « avaient envie de m’acheter deman- « daient de quel pays j’étais , mon nom « et ma profession. Sur lesquelles de- « mandes je répondais , avec des men- « songes étudiés, quej’étais natif du pays « de Dunkerque et soldat de profession. « Ils me touchaient les mains , pour voir « si elles étaient dures et pleines de cals « à force de travailler ; outre cela ils me « faisaient ouvrir la bouche pour voir « mes dents, si elles étaient capables de « ronger le biscuit sur les galères.

« Après cela, ils nous firent tous asseoir, « et le vieillard inventeur prenait le « premier de la bande par le bras, « marchant avec lui trois ou quatre fois « à l’entour du marché, et criant : Ar- « rache! Arrache ! Ce qui veut dire : « Qui offre le plus? Le premier étant « vendu, on le mettait de l’autre côté « du marché, et l’on commençait un « nouveau rang. »

A cette vente en succédait une autre, qui avait lieu dans le palais du dey.

L’offre la plus élevée de la première devenait la mise à prix de la seconde. L’esclave, promené de nouveau devant les chalands, était adjugé au dernier enchérisseur. Le prix de la première vente appartenait au propriétaire et à l’équipage du navire ; l’excédant résultant de la seconde entrait encore dans le trésor

(i) Emmanuel d’Aranda se rendait d’Espagne, où il avait passé sa jeunesse, à Bruges, sa patrie, lorsqu’il fut pris par un corsaire d’Alger, où il demeura esclave pendant deux ans. A son retour en Flandre, il composa la relation de sa captivité; Paris, i665.

L'UNIVERS

du dey. Oa comprend que les chalands montraient peu d'empressement à l’enchère fictive, et réservaient leurs offres sérieuses pour l’enchère réelle. Ces achats se faisaient au comptant.

L’acheteur, une fois en possession de son emplette, en tirait le parti qui lui semblait le plus avantageux , ne s’intéressant à sa conservation que dans la proportion du capital engagé. — Quelle place l’intérêt matériel du propriétaire ne laissait-il pas aux abus, aux violences , aux profanations!

Le rachat des captifs s’effectuait, soit par les soins d’un négociateur spécial commis par le gouvernement dont ils étaient sujets , soit par l’entremise d’un délégué de leurs familles , soit enfin par la médiation des religieux de la Merci. Dans tous les cas , il fallait ajouter au prix de la rançon ce que l’argot des corsaires appelait les portes. C’était d’abord un droit de 10 pour 100 pour la douane; c’était ensuite le caftan de pacha, qui consistait en un droit de 15 piastres au profit du dey; c’était encore un droit de 4 piastres pour les secrétaires d’État ; c’était enfin un droit de 7 piastres pour le capitaine du port.

Les 'esclaves échus à des particuliers ne devaient pas d’autres taxes; mais ceux qui avaient l’honneur d’être esclaves du dey payaient en outre 17 piastres destinées au chef des gardiens du bagne.

C’est aux religieux de Notre-Dame de la Merci, collecteurs des aumônes de l’Europe, que le plus grand nombre des esclaves devaient leur liberté.

Lorsque les pères croyaient avoir réuni la somme nécessaire à l'accomplissement de leur mission charitable, ils en donnaient avis à l’administrateur de l’hôpital d’Alger, qui demandait leurs passeports au pacha. Dès leur arrivée ils se faisaient présenter au dey, et lui offraient un présent considérable. En même temps ils remettaient une déclaration des valeurs et des marchandises qu’ils apportaient. Un officier se rendait à bord, pour vérifier et faire transporter le tout au palais. Le dey commençait par prélever 3 ~ pour 100 sur les espèces et 12 i pour 100 sur les marchandises. C’était seulement après s’être assuré de tous ses droits qu’il assi¬

gnait une habitation aux pieux négociateurs.

Mais une nouvelle avanie les attendait.

Le dey exigeait qu’ils rachetassent avant tout quelques-uns de ses esclaves : luimême en fixait le nombre et le prix, et les religieux devaient se soumettre à sa volonté, alors même que ces esclaves n’appartenaient ni à leur nation ni à leur religion.

Enfin, il leur était permis de procéder librement au rachat des captifs.

Dès le jour de leur débarquement , les pères de la Merci se voyaient assiégés de sollicitations ; ce n’étalent pas seulement les captifs qui venaient implorer leur charité, c’étaient les Turcs et les Maures eux-mêmes, qui cherchaient à les attendrir en faveur de leurs propres esclaves.

Les religieux commençaient par les captifs de leur nation ; ils n’appliquaient au rachat d’autres chrétiens que l’excédant de leurs ressources ; mais ils se faisaient un grand scrupule de racheter des hérétiques.

La négociation se terminait par une messe d’actions de grâces à laquelle tous les malheureux délivrés par les soins des pères assistaient vêtus de manteaux blancs ; ils se rendaient ensuite au palais, où chacun d’eux recevait son teskrad’affranchissement. Puis les religieux prenaient congé du dey en audience solennelle. Après cette nouvelle formalité, les captifs marchant deux par deux traversaient lentement la ville et se rendaient processionnellement, sous la conduite de leurs libérateurs , à bord du navire qui devait les rendre à leur famille et à leur patrie.

A leur arrivée en Europe la cérémonie de la procession se renouvelait. Les religieux ne négligeaient rien pour donner à cette solennité un caractère théâtral. Ils avaient eu soin de faire conserver à leurs protégés la longue barbe qu’ils portaient dans l’esclavage; ils les chargeaient pour ce jour-là de chaînes qu’ils n’avaient jamais portées; enfin, le grand manteau blanc, emblème de leur rédemption, complétait l’effet des chaînes et de la longue barbe , signes de leurs souffrances; les religieux profitaient de l’émotion des spectateurs pour faire appel à leur libéralité, etre-

cueillaient d’abondantes aumônes, qu’ils ^réservaient à de nouveaux rachats.

Ainsi, la charité s’excitait elle-même au spectacle de ses œuvres.

Quelques personnes se souviennent encore d’avoir vu à Paris, avant notre première révolution , des processions de captifs français rachetés de l’esclavage barbaresque par les pères de la Merci.

Enlever aux chrétiens leurs marchan- | dises et leurs personnes pour les leur I • revendre à deniers comptants, telle fut, [ pendant la plus grande partie de la pé- ; riode turque, la principale branche de ; commerce, la principale source de revenus, l’industrie spéciale de l’Algérie. Comment la régence aurait-elle pu adhérer sincèrement à l’abolition de l’esclavage? c’eût été signer son arrêt de mort. Il n’y avait qu’un, moyen d’en k finir, c’était de faire main basse sur la boutique et d’en chasser les marchands.

LordExmouth aurait pu le faire en 1816 ; il ne le voulut pas.

Il était réservé à la France de replacer l’industrie et le commerce de cette contrée dans des conditions régulières et I morales. Examinons l’état de ses relaj tions avec l’Europe sous ce nouveau régime.

Commerce avec l'Europe depuis 1830.

Comme tous les fruits de la civilisation , ce régime se présente hérissé de chiffres. Nous allons détacher de cette enveloppe arithmétique les aspérités les plus saillantes. Le lecteur nous pardonnera ces détails, malgré leur aridité, à raison de l’importance nationale et sociale de l’œuvre qu’ils caractérisent.

Nous empruntons ces résultats statistiques aux Tableaux de la situation des établissements Jrançais en Algérie, publiés annuellement par le ministère ; de la guerre. Les plus récents s’appliquent à l’année 1845, qui est la limite I des renseignements fournis par le dernier deces comptes rendus, celui de 1847.

En 1845 le commerce de l’Algérie avec la France et les autres États maritimes s’est élevé à une valeur de 100 millions. En 1835 il était de 11 millions et demi ; il a donc décuplé en dix *ans, et s’est accru en moyenne de 10 millions par année.

Dans ce mouvement , l’importation ,

qui était en 1835 de 17 millions, s’est élevée en 1 845 à 99 millions. Elle a donc augmenté de 82 millions en dix années et de 8 millions 200,000 francs par année moyenne.

L’exportation, qui était de 2 millions et demi, s’est élevée à 10 millions et demi; elle a donc augmenté de 8 millions pour les dix années et de 800,000 francs par année moyenne.

Il résulte de ces premières données que l’Algérie rend à peine à la consommation générale la dixième partie de ce qu’elle lui emprunte.

Examinons, au point de vue des intérêts nationaux, la composition de ces divers chiffres.

En attendant que le développement de l’industrie algérienne autorise la France à tirer directement du sol de sa conquête les dépenses qu’elle fait pour la conserver, il importe à la métropole que la plus grande partie des importations vienne de son territoire , et que la plus grande partie des exportations aille à l’étranger; car elle y trouve l’avantage de rappeler ou de retenir indirectement dans la circulation nationale une partie du numéraire qu’elle verse directement dans la colonie.

Voici quelle était sous ce rapport la situation de 1845 ; dans les marchandises importées en Algérie, celles qui provenaient du sol et du territoire de la France figuraient pour une valeur de 62 millions ; les marchandises d’origine étrangère tirées des entrepôts français , pour 9 millions ; enfin les marchandises complètement étrangères, pour 23 millions.

Quant aux marchandises exportées, la France en a reçu pour une valeur de 5 millions 700,000 francs et l’étranger pour une valeur de 4 millions 800,000 francs.

En 1835 le chiffre des importations étrangères se réduisait à 7 millions 800,000 francs ; il a augmenté jusqu’en 1842. A cette époque il était de 33 millions 600,000 francs; mais depuis lors le tribut que l’Algérie payait h l’étranger a éprouvé une réduction continue, et il ne s’élève plus, comme on vient de le voir, qu’à 23 millions. Cette réduction doit être attribuée à l’ordonnance du 16 décembre 1843, qui a modifié les

L’UNIVERS

tarifs de la douane algérienne au profit de la fabrication française.

Dans le mouvement d’exportation il est une donnée fort importante, en ce qu’elle exprime à peu près l’état de la production et donne la mesure des progrès de la civilisation industrielle en Algérie. C’est la part qui revient aux provenances du sol , aux produits du crû. Le chiffre des marchandises tirées du sol lui-même était en 1844 de 3 millions; il s’est élevé à plus de 6 millions en 1845. Il a donc fait plus que doubler dans l’espace d’un an. Les produits sur lesquels porte principalement cette amélioration sont les peaux et les laines brutes, les sangsues, le corail , les céréales , l’huile d’olives et le tabac. L’accroissement de ce dernier produit est dû aux encouragements de l’administration, qui depuis quelques années achète les récoltes pour son propre compte. Beaucoup d’Européens et même d’indigènes , séduits par les prix avantageux qu’elle leur offre, se livrent à la culture du tabac , qui en Algérie, on le sait , jouit d’une entière liberté.

Les principaux articles d’importation sont les tissus de coton , les céréales en grains et en farines , les tissus de laine, les vins, les bois de construction, les tissus de soie , le sucre raffiné et les eaux de vie.

De tous ces produits de l’industrie européenne , le premier est le seul qui entre dans la consommation indigène.

En effet, les Arabes produisent leur blé ; ils fabriquent leurs tissus de laine; ils tirent de Tunis les tissus de soie. Quant au bois de construction , les indigènes à demeures stables le trouvent dans leurs montagnes , et les nomades n’en ont pas besoin. Le sucre, et surtout le sucre raffiné, n’est point encore entré dans le cercle de leurs besoins ; et l’on sait que la religion leur interdit l’usage des spiritueux. Il ne reste donc à leur usage que les cotonnades.

Les tissus recherchés par les indigènes sont des étoffes grossières, dont ils font leurs chemises. Ces étoffes pénètrent partout, dans les villes, dans les tribus , dans le Tell et dans le Sahara, partout où l’homme porte la partie du vêtement que nous regardons en Europe comme indispensable. Longtemps ce fut

l’Angleterre qui exploita presque exclusivement cette branche de commerce.

L’Arabe refusait nos produits, non pas parce qu’ils étaient inférieurs , mais parce qu’ils étaient autres. Il lui fallait le même poids, le même aspect, le même apprêt; à égalité de prix, il préférait la cotonnade anglaise, dont il avait l’habitude, au tissu français de qualité supérieure, qu’il ne connaissait pas. Cependant l’immense quantité de numéraire versée annuellement par 13 France en Algérie répandait le bien-être parmi le peuple arabe; la consommation des cotonnades s’en augmentait d’autant. Qui en profitait Pl’industrieétrangère. Il était cruel de voir récolter par d’autres le blé que nous semions à si grand’peine et à si grandsfrais. L’ordonnance du IG décembre à eu principalement en vue la cessation de cette anomalie. Depuis cette époque les indigènes ont trouvé que les chemises de Londres coûtaient trop cher et leur ont préféré celles de Rouen.

Lors de la promulgation de l’ordonnance la France versait en Algérie pour 2 millions de tissus, et l’étranger, soit directement, soit par nos entrepôts, pour 7 millions.

Dès 1844 les tissus nationaux entraient déjà dans la consommation pour plus de 8 millions , et les tissus étrangers n’y entraient plus que pour 2 millions 800,000 francs.

Enfin, en 1845, l’importation française montait à 17 millions; l’importation étrangère descendait encore , mais faiblement, et se trouvait réduite à 2 millions 600,000 francs.

C’est la création de cet important débouché qui a établi des relations actives entre Rouen et l’Algérie, et fait participer un de nos premiers ports de l’Océan au bénéfice d’une conquête exploitée exclusivementjusque alors par les départements du midi.

Part des différents ports dans le mouvement commercial.

Le mouvement d’arrivée et de départ des marchandises s’effectue par quinze points différents de la côte, dont cinq absorbent à eux seuls les 95/100® de tout le commerce. Ce sont les ports d’Alger, de Philippeville , d’Oran, de Bône et de Mers-el-Kébir. Le port

d'Alger reçoit à lui seul les deux tiers des importations. Cette supériorité s’explique facilement. C’est à Alger que toutes les administrations ont leur siège; c’est à Alger que les grands travaux s’exécutent; c’est à Alger que toutes les communications viennent •concourir. Il ne faut donc pas s’étonner de voir cette ville occuper le premier rang dans l’échelle de la consommation.

Peut-être même faut-il regretter que l’organisation des travaux et des services ait concentré sur une seule ville cette prospérité pléthorique.

Dans l’échelle des exportations Alger ne tient que le troisième rang. C’est Bône qui occupe le premier. C’est dans cette ville que la production a pris le plus de développement. En 1845 les exportations y ont atteint la moitié du «. chiffre des importations; tandis que partout ailleurs elles n’en représentent au plus que le dixième. C’est là un signe de prospérité réelle, dont il faut chercher la cause dans la fertilité du territoire et dans le bon esprit des populations.

Part des divers pays dans la provenance et la destination des marchandises.

L’Algérie est en relations de commerce avec tous les pays qui bordent la Méditerranée. Les États qui concourent le plus activement au mouvement d’importation sont dans l’ordre de leur participation relative : la France, l’Angleterre, la Russie, l’ Espagne, la Toscane, l’Autriche et les États Sardes. La France y entre pour près de 66 pour 1 00 ; elle fournit donc à l’Algérie les deux tiers de ce qu’elle consomme. L’Angleterre, qui vient immédiatement après, ne compte que pour 3 i pour 100.

Les importations de la Grande-Bretagne ont suivi depuis 1844 une progression constamment décroissante. En 1845 la diminution a été de 2 millions et demi , appliqués aux cotonnades et aux céréales qui arrivaient des entrepôts de Malte.

Dans le commerce d’exportation la France ligure pour 54 i pour 100 et l’Espagne pour 26,1 pour 100. Ces deux pays absorbent donc à eux seuls à peu près les 9/10 des marchandises exportées d’Algérie.

En jetant les yeux sur la liste des denrées introduites dans la consommation de l’Algérie par les différents États dont elle est tributaire, on est étonné d’y voir figurer les céréales en grains ou en farine pour près de 15 millions ; elle en reçoit de l’Angleterre,, de la Russie, de la Toscane, de l’Autriche, des États Sardes, des Deux-Siciles et de la Turquie. N’est-il pas étrange de voir une contrée qui fut l’un des greniers de l’ancien monde, obligée aujourd’hui de demander une partie de son pain aux peuples que jadis elle nourrissait?

Un autre fait prouve combien il reste à faire à la colonisation. Parmi les marchandises importées d’Espagne, nous voyons figurer des fruits de table frais, des œufs, des légumes verts et de l’huile d’olives ; de l’huile d’olives apportée de l’extérieur dans un pays regardé avec raison comme la terre classique de l’olivier !

Il existe encore des anomalies que les progrès de l’agriculture et de l’industrie feront sans doute disparaître. Ainsi, il est probable que les tissus de coton consommés en Algérie ne se fabriqueront plus à Rouen lorsque la culture du coton aura pris en Afrique le développement qu’elle comporte. Enfin le temps n’est sans doute pas éloigné où l’Algérie pourra se passer des tabacs d’Espagne.

Nous terminerons par une observation destinée à dissiper les inquiétudes que pourrait faire concevoir la masse de numéraire que chaque bateau à vapeur transporte dans sa cale de France en Afrique. Beaucoup de personnes pensent qu’une grande partie de ces espèces sortent de France pour n’y plus rentrer; que bien des millions partis de la rue de Rivoli vont chaque année se perdre dans les cachettes mystérieuses où l’Arabe avare et méfiant enfouit son trésor. L’état du commerce de l’Algérie permet de reconnaître jusqu’à quel point est fondée cette opinion , devenue populaire en France.

En 1845 les dépenses générales pour l’Algérie se sont élevées à peu près à 85 millions. Sur cette somme une partie assurément est restée en France en payement de fournitures faites ou de

L’UNIVERS

services rendus dans la métropole. Mais supposons qu’elle ait intégralement franchi la Méditerranée; il faut en déduire les recettes réalisées en Afrique, recettes qui en nombre rond s’élèvent à 20 millions. Restent donc 65 millions extraits de la caisse publique et transportés en Algérie. Mais, d’un autre côté, cette contrée a payé en marchandises provenant du sol et de l’industrie de la France, une somme de 62 millions, qui sont rentrés dans la circulation nationale.

La France recouvre donc par le commerce la presque totalité des sommes que lui enlève l’occupation de l’Algérie.

Commerce avec (a régence de Tunis.

L’Algérie indigène reçoit principalement de Tunis des objets de luxe , les articles de toilette, de quincaillerie, de bijouterie, de mercerie, de soierie, des verroteries de toute espèce, des épices et des parfums, et enfin des fusils, fabriqués , dit-on , en Belgique.

Le commercese fait par quatre points, échelonnés depuis le littoral jusqu’au désert. Ce sont les villes de Bône, du Kêf, de Tebessa et l’oasis algérienne de l’Ouad-Souf. Bône est la porte du nord, l’Ouad-Souf est la porte du sud.

On estime qu’il entre annuellement en Algérie : parle Kêf et Tebessa pour 153,000 fr. de marchandises de Tunis; par Bône et Constantine, pour 1,400,000 fr.; par l’Ouad-Souf pour 1,125,000 fr. ; ce qui forme un total de

2 millions 678 mille francs ; et comme l’Algérie ne donne rien ou presque rien en échange, c’est une somme de près de

3 millions en numéraire qui sort chaque année de nos possessions.

Le commerce par Bône , le Kêf et Tebessa ne se fait pas sans difficultés. Plusieurs des tribus de la frontière vivant dans une indépendance à peu près complète, en profitent pour rançonner les négociants. Ceux-ci pour traverser la frontière en plein jour doivent se soumettre à payer un droit de 25 fr. par mulet. A lors les tribus donnent une sauvegarde ; le plus souvent c’est un enfant, qui marcheen têtede la caravane, et ilsuffit pour la protéger durant tout le trajet.

Lorsque les marchands veulent se soustraire à ce tribut onéreux, ils ont

soin de n’emporter que des marchandises de prix, représentant d’assez grandes valeurs sous un petit volume. Ils partent de Tunis par troupes de dix ou quinze seulement, montés sur des chevaux ou de bons mulets , et armés de pied en cap. Sur le territoire de la régence ils n’ont à craindre que des brigandages isolés ; aussi marchent-ils ensemble, bien déterminés à se défendre. Mais, arrivés près de la frontière ils auraient à lutter contre des rassemblements dont ils jugent prudent d’éviter la rencontre. Alors seulement ils se dispersent , se cachent dans les broussailles, et attendent la nuit pour franchir la frontière à marche forcée.

C’est ainsi qu’ils parviennent à tromper la vigilancedes sentinelles arabes. Quand le jour commence à paraître, ils sont déjà hors de vue. .

Chacun de ces négociants emporte de Tunis pour quelques milliers de piastres de marchandises. En un mois ils ont vendu leur pacotille, leur monture et leurs armes. Alors ils reviennent par mer à Tunis, où ils ne rapportent que de l’argent. Les colporteurs vendent en Algérie leurs marchandises à raison d’un franc pour piastre; ils ont pour bénéfice la différence, qui est de 25 centimes.

Les droits à l’entrée de Bône par la voie de mer étant de 30 pour f 00 équivalent à une prohibition; c’est pour cela qu’ils choisissent la voie de terre, malgré ses difficultés et ses dangers.

Commerce par l’oasis de l’Ouad-Souf.

La porte commerciale du Sud, quoique située en plein Sahara, est cependant la plus sûre de toutes et aussi la plus fréquentée. Il part annuellement de Tunis pour cette direction environ six cents chameaux, qui versent dans l’Algérie méridionale pour plus d’un million de marchandises.

Le personnel des caravanes se compose d’abord de chameliers ( un pour deux chameaux), puis des marchands, et enfin d’un certain nombre de prolétaires sahariens, qui , ayant amassé sur la côte un petit pécule, s’en retournent à pied dans leur pays avec un beau fusil neuf sur l’épaule , suivant constamment de l’œil un chameau, porteur du paquet où ils ont caché leur trésor.

Il entre par cette voie dans notre domaine africain du sud , outre les articles de Tunis, environ 2,000 fusils achetés dans cette ville à raison de 27 piastres et vendus 40 piastres dans nos possessions méridionales.

Les marchandises expédiées de Tunis par la voie de terre proviennent pour la plupart de l’étranger. Beaucoup sont d’origine anglaise. Notre administration a cherché à contrarier ce commerce de contrebande. Mais malheureusementelle a dû déléguer son droit de surveillance et de saisie à des agents indigènes, dont elle n’a aucun moyen de contrôler les déclarations. Ses efforts pour fermer au commerce de Tunis la frontière de terre n’ont abouti jusqu’à ce jour qu’à y créer un danger de plus.

Commerce avec le Maroc.

Le commerce par terre avec le Maroc offre moins de sûreté encore que celui de Tunis. La guerre dont la région limitrophe a été le théâtre dans ces dernières années en a encore augmenté les dangers. Sur une ligne de cent quarante- ! quatre kilomètres qu’embrasse le déve- ! loppement de la frontière dans la tra- ! versée du Tell , l’Algérie se trouve en contact avec des tribus berbères à peu près indépendantes. Ouchda est le seul I point où l’autorité de l’empereur s’exerce réellement.

A l’époque où Abd-el-Kader résidait au centre de l’Algérie, c’est par là qu’il recevait les munitions de guerre expédiées de Gibraltar et de Maroc : encore devait-il placer ses convois sous la protection d’une nombreuse escorte qui quelquefois ne les empêchait pas d’être pillés.

Cependant les tribus indépendantes limitrophes de l’Algérie fréquentent les marchés voisins de la frontière, tels que Tlemcen, Nemours, et la petite ville de Nedroma. Elles y apportent des bestiaux , des chevaux et des mulets , de l'huile, des poteries, du kermès, des objets de ménage en bois, fabriqués dans les montagnes berbères du Maroc, des ouvrages en sjparterie et du sel.

Elles prennent en échangé des tissus ^le laine , de soie et de coton , et des articles de mercerie, d’épicerie et de quincaillerie.

A l’époque où eurent lieu les négociations pour le traité de Lella-Marnia, on sut que des stipulations commerciales devaient être annexées aux clauses de la délimitation. Elles devaient garantir la liberté des échanges entre les deux États. Déjà on célébrait les avantages de cette négociation; déjà l’on voyait s’ouvrir pour les produits de la France et de l’Algérie un débouché qui leur assurerait la préférence sur les marchandises anglaises et espagnoles.

C’était une erreur. Aussi l’empereur Abd-er-Rahman et après lui le gouvernement français ont-ils agi prudemment en annulant d’un commun accord dans le traité tout ce qui avait rapport au commerce.

Il est facile d’apprécier le dommage qui eût été causé à la France et au Maroc par une reconnaissance diplomatiquedu droitréciproque de libre échange.

Ainsi que nous venons de le dire, la frontière du Maroc est bordée sur la plus grande partie de son développement de tribus berbères, la plupart nomades, que leur éloignement du centre de l’empire soustrait à l’action de l’autorité impériale. Ces tribus vendent et achètent suivant leurs ressources et leurs besoins , sans s’inquiéter des engagements pris par leur souverain. Cet état de choses rendait illusoire toute convention commerciale entre l’Algérie et le Maroc.

Mais c’était là le moindre inconvénient. L’empereur est lié envers l’Angleterre et l’Espagne par des conventions spéciales, qui leur assurent le droit d’être traitées comme la nation la plus favorisée. Le traité qui eût affranchi de tout droit sur la frontière de terre les marchandises françaises affranchissait donc du même coup dans les ports de Tétouan et de Tanger les marchandises anglaises et espagnoles; il leur ouvrait toute grande la porte de terre, et paralysait complètement l’ordonnance de 1843 , qui avait voulu leur fermer la porte de mer.

Mais c’est surtout pour l’empereur du Maroc que cette erreur diplomatique entraînait des conséquences ruineuses.

Quoique souverain légitime, Mouléis Abd-er-Rahman ne perçoit dans ses États de contribution directe que sur les trois

L’UNIVERS

huitièmes environ de la population, les Arabes de la plaine et les habitants des villes. Les Berbères et les nomades indépendants échappent en grande partie à l’impôt direct ; et l’empereur doit se contenter, à défaut de mieux, des contributions indirectes perçues à l’entrée et à la sortie des marchandises que ces cinq millions de sujets réfractaires reçoivent ou expédient parles ports. Si l’empereur, après avoir accordé en droit à la France un avantage dont elle jouit en fait, se trouvait, par une conséquence inévitable, dans l’obligation d’accorder le même avantage à l’Angleterre et à l’Espagne, c’en était fait de la douane marocaine; l’empereur renonçait d’un trait déplumé au plus clair de ses revenus; il diminuait de 20 millions ses recettes annuelles, et tombait en faillite.

Commerce de l'Algérie avec le Soudan.

Nous avons fait connaître précédemment la chaîne d’oasis qui limite l'Algérie au sud.

Au delà de cette limite naturelle régnent, sur une profondeur immense, des plages inhabitées et inhabitables. Ces plages limitent pareillement la régence de Tunis et l’empire de Maroc. Elles circonscrivent au sud l’ensemble des trois États barbaresques , qui présente ainsi l’aspect d’une grande île baignée par l’Océan , la Méditerranée et le désert.

Sur cette mer de sables arides, qui sépare les Nigritiens des peuples barbaresques et la race noire de la race blanche, trois villes placées à de grandes distances les unes des autres , paraissent appelées par la nature à jouer le même rôle dans , leurs rapports commerciaux avec les États barbaresques auxquels elles correspondent.

La ville oasis de Rdames est l’entrepôt intermédiaire commun aux deux régences de Tripoli et de Tunis.

La ville oasis d’El-Goléa dessert spécialement l’Algérie.

La ville oasis d’El-Arib dessert spécialement l’empire de Maroc.

Les marchandises qui , partant de ces trois points, s’acheminent vers le sud trouvent en route un nouvel entrepôt, qui partage la traversée du désert. C’est l’archipel oasis du Touât ,

vaste carrefour dont le passage, obligatoire pour les provenances de Tripoli/’ de Tunis et de l’Algérie, n’est que facultatif pour celles du Maroc.

L’oasis du Touât occupe au milieu du désert une position tres-remarquable. C’est le sommet d’une double pyramide qui reposerait d‘un côté sur Ï’Afrique septentrionale, de l’autre sur l’Afrique centrale ; c’est le centre d’un immense sablier, dont les deux-alvéoles, formées de la race blanche et de la race noire, versent alternativement du sud au nord et du nord au sud les produits de l’une et de l’autre, et par la régularité de ces échanges marquent le retour et mesurent la durée des saisons.

L’oasis du Touât est un grand vestibule en même temps qu’un grand entrepôt ; c’est la salle d’attente des voyageurs qui, venus de Rdames, d’El-Goléa, d’El-Arib, c’est-à-dire de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc , se dirigent vers le Soudan. C’est en un mot le rendezvous général des caravanes barbaresques.

Si des trois villes oasis de Rdames , d’El-Goléa et d’El-Arib, on descend vers le nord , et qu’on cherche sur la limite méridionale des États barbaresques les principaux centres decommerce avec lesquels les trois oasis correspondent dans chacun des États barbaresques, voici ce qu’on trouve :

El-Arib correspond particulièrement avec Tafilelt et Figuig, vers la limite du continent marocain, et sur la côte avec l’Ouad-Noun et Mogador.

Rdames communique avec Tripoli, et dans la régence de Tunis avec Nefta, sur la limite méridionale de Tunis, et avec Gabès sur la côte tunisienne.

El-Goléa communique avec Metlili etOuaregla, deux villes situées sur la lisière méridionale de l’Algérie.

Il a existé aussi pendant longtemps des relations entre Rdames et l’oasis algérienne de l’Ouad-Souf; mais elles deviennent chaque jour plus rares , à cause de l’insécurité delà route; toutefois elles n’ont pas cessé.

Les marchandises apportées d’El- Goléa à Metlili ou à Ouaregla prennent en grande partie la route de Tunis ; elles suivent alors la ligne des oasis frontières, véritable chemin de ronde de l’Algérie, et passent par Tuggurt.

Les marchandises apportées de kdamesdansl’Ouad-Souf appartiennent presque toutes à la consommation de l’Algérie ; elles sont alors dirigées sur Biskra, et passent encore par Tuggurt.

Cette ville se trouve donc située a la rencontre d’un double courant; ce qui lui assure une grande prépondérance dans le commerce algérien.

Il résulte de ce qui vient d’être dit que les quatre villes frontières de l’Algérie qui par le commerce ouvrent sur le Soudan sont Metlili , Ouaregla , Tuggurt et El-Ouad , chef-lieu de l’Ouad-Souf.

Ainsi en avant des Etats barbaresques règne un vaste carrefour commercial, l’oasis de Touât. De ce carrefour partent trois avenues qui conduisent :

Au nord-est , à Rdames , pour Tripoli et Tunis; , .

Au nord, à El-Goléa, pour l’Algene; Au nord-ouest , à El-Arib , pour l’empire de Maroc.

Chacune de ces trois oasis devient a son tour un centre d’où s’échappent plusieurs rayons qui vont aboutir :

Dans l’empire de Maroc, àTafilelt et à Figuig;

Dans l’Algérie, à Metlili, Ouaregla, Tuggurt et El-Ouad, chef-lieu de l’Ouad-

Souf; ,

Dans la régence de Tunis, a Gabes et à N cftst

Il existe en outre dans l’Algérie , au nord des quatre villes qui viennent d’être mentionnées, une seconde ligne de marchés importants, qui mettent en communication la chaîne des oasis frontières et les trois centres de la population du Tell, Tlemcen , Médéa et Constantine. Ces quatre nouvelles villes sont El-Abied-Sidi-Cheik, El-Arouât, Bou- Sada et Biskra.

Tels sont les points qui, par leur position géographique et à la fois par le caractère et les mœurs des populations qui les habitent, qui les entourent ou qui les fréquentent, peuvent être considérés comme les nœuds du réseau commercial formé entre l’Algérie et le Soudan.

Des cinq ports où viennent aboutir les communications parties du Touât ; sa- ' voir : Mogador, Tanger, Alger, Tunis et Tripoli, Alger a le triple avantage d’être le plus rapproché du Touât ; le mieux si¬

tué : il est droit au nord ; le mieux servi et le plus abordable : il est français.

Les marchandises que les États barbaresques expédient par le Touât, vers le Soudan, sont des articles de mercerie et de soierie, des parfums, des calottes rouges, dites chachia, des haïks, des bernous, du corail, des céréales, des moutons , des légumes secs, de l’huile, des dattes et des plumes d’autruche tirées d’Ouaregla en Algérie.

Ils reçoivent en échange des Nègres, de la poudre d’or, du henna, des noix de gourou, du bkhourpourla préparationdes parfums, des toiles bleues, dites guinées, fabriquées dans le pays des Noirs, du séné, du natron, du salpêtre, des ânes d’Égypte, dits masriia.

Le commerce de l’Afrique septentrionale avec le Soudan présente descaractères différents dans l’est et dans l'ouest. La régence de Tunis fournit surtout les marchandises de luxe. L’empire de Maroc fournit les denrées de première nécessité ; placée entre les deux , l’Algérie participe à la fois des deux spécialités.

Parmi les denrées qu’elle exporte au sud, il en est une dont le monopole lui est assuré , parce qu’elle forme la première spécialité de son territoire; c’est l’huile d’olives. La plus grande quantité s’écoule des montagnes de la Kabilie, où de vastes forêts d’oliviers alimentent des milliers de pressoirs ; on peut juger de l’importance des produits parle nombre des débouchés et l’étendue de la consommation. Une partie de l’huile apportée sur le marché d’Alger est expédiée sur Marseille par des négociants européens; là elle entre dans la fabrication des savons, et sous cette forme elle arrive jusqu’à Paris. Au sud elle est portée à Bou-Sada par les Kabiles , de Bou-Sada à Metlili par les Oulad-Naïl, de Metlili à El-Goléa et d’El-Golé;^ au Touât par les Chaamba, du Touât à Timbektou par les Touareg; ainsi deux gouttes d’huile échappées des pressoirs de la Kabilie algérienne peuvent aller aboutir l’une aux bords de la Seine, l’autre aux rives mystérieuses du Niger.

Le transport des marchandises à travers les six cents lieues qui séparent Alger de Timbektou s’opère par caravanes, et nous venons de nommer les populations qui en forment l’escorte et le noyau.

L’UNIVERS

Dans la traversée du Sahara ce sont les Oulad-Naïl, immense tribu qui ne compte pas moins de cent mille âmes et qui habite, au centre de l’Algérie méridionale, le triangle compris entre Biskra, EI-Arouat et Bou-Sada, trois villes sahariennes placées sous l’autorité^ ou sous la domination française. Les Oulad-Naïl exercent principalement l’industrie de commissionnaires. Il part chaque année des flancs du Djebel- Sahari, compris dans leur vaste territoire, une caravane nombreuse, composée en grande partie de Naïliens, auxquels se joignent des négociants, des colporteurs et des voyageurs venus de presque toute 1 Algérie centrale.

Les Chaamba occupent les trois villes d’El-Goléa , d’Ouaregla, et de Metlili;

I espace triangulaire qu’elles comprennent leur sert de champ de parcours.

Les Chaamba reçoivent à Metlili les marchandises apportées par les Oulad- Naïl et les autres caravanes du nord, et les conduisent par El-Goléa jusqu’à Timimoun , le principal marché duTouat.

Timimoun est la limite au sud des oscillations commerciales des Chaamba, comme Metlili est leur limite au nord; Metlili est, au contraire, la limite au sud des excursions accomplies par les Oulad-Naïl , et Boucada leur limite au Nord.

Arrivés au Touât, les Chaamba cessent d’ètre l’élément essentiel et de former le noyau des caravanes ; ils ne s’y joignent qu’individuellement; de là jusqu’à Timbektou le rôle de protecteurs, de commissionnaires est rempli par les Touareg.

A Les Touareg forment une nation plutôt qu’une tribu. Ils sont les maîtres et les rois du désert , qui a pour eux toutes les douceurs de la patrie et de la famille.

5 Dans le nord ils confinent à la ligne d’oasis qui borne les États barbaresques.; au sud ils touchent à la Nigritie. Rarement ils s’engagent dans les landes tigrées d’oasis, dans cette région mitoyenne, qui sépare les terres propres à la culture et les steppes immenses voués au parcours. Pour l’étrange mobilité de ces peuples il semble que le Sahara lui-même n’ait pas d’horizons assez vastes. Il leur faut le désert avec son aridité

et son immensité; et il leur suffit pour communier avec le reste des hommes des quelques villes éparses sur sa surlace a de grands intervalles.

Les Touareg pénètrent peu dans les campagnes vertes et arrosées du Soudan ; ils y conduisent les caravanes, dont ils sont dans le désert les pilotes et les guides. Mais le plus souvent quand les Touareg franchissent la lisière du pays des Noirs, c’est pour aller s’embusquer dans le voisinage des bourgs quils habitent, fondre sur eux à l’improviste , les saisir, les jeter sur des dromadaires et fuir en emportant leur proiè avec la rapidité du vent. C’est ainsi que ces corsaires redoutables :

trouvent un aliment à leur principale industrie, le commerce d’esclaves.

Quand ils ont formé une pacotille hu- , maine, fis se rendent sur les deux niar- : chés de Rât çt de Rdames , et vendent aux marchands du nord le produit de leurs brigandages. Quelquefois, après avoir livré aux blancs les malheureux que le sort de la razia a jetés entre S leurs mains , ils partent, vont se placer sur le passage de la caravane, l’attaquent, et recouvrent leur marchandise par le procédé qui la leur avait donnée. ]

Placés entre la race blanche et la race \ noire, les Touareg sont pour l’une et pour l’autre un fléau et un besoin.

Aux motifs légitimes d’effroi qu’ils j leur donnent vient se joindre encore dans l’esprit des blancs comme des noirs 1 une sorte d’effet fantastique produit par l’excentricité des habitudes.

Les Touareg ne parlent ni l’arabe ni i le nègre, mais une langue dure, saccadée et emphatique, qui en réalité est le berbère.

Ils sont divisés en deux grandes frac- j tions, les blancs et les noirs. Ces déno- ! minations correspondent à la différence ! des costumes. Les Touareg blancs 1 s’habillent comme les Arabes, les Toua- j reg noirs portent un costume particulier ■ formé de trois blouses superposées, ara- j pies et longues , qui reçoivent le nom gé- i nérique de tôb ou saü.'La blouse de des- ; sus, appelée particulièrement lebni, est d’un bleu uni très-foncé, presque noir. ,

Sous les trois blouses qui les enveloppent, et dont les manches n’ont pas moins de deux mètres de largeur, les

Touareg portent un pantalon qui descend jusque sur le pied, et ressemble assez pour la forme et la largeur à cette partie du costume européen.

Leur chaussure consiste en souliersbrodequins lacés sur le pied.

Le lecteur connaît assez sans doute l’habillement des Arabes, devenu populaire en France, pour juger combien celui des Touareg est différent.

Dans l’équipement de voyage les Toua- | reg substituent au turban une longue I piece d’étoffe bleu foncé, lustrée par un apprêt gommeux auquel le sable ! n’adhère pas. Elle s’enroule sur le front ; et descend en spirale sur la figure, qu’elle soustrait à l’action du sable et du vent.

Une autre pièce d’étoffe de la même nuance s’enroule autour du corps, et serre ! la poitrine et le ventre. Cette pression > prévient, dit-on, les nausées produites par le mouvement du dromadaire.

Ainsi équipé, couvert de noir depuis la tête jusqu’aux pieds à quelque chose : près, le Targui ressemble à une apparition sinistre.

Les Touareg ne font presque pas usage des armes à feu, pour lesquelles ils manifestent même une répugnance instinctive. Cependantquelques-uns d’entre eux,

; les blancs surtout, portent des carabines; mais leurs armes habituelles sont I l’arc, en bois, le bouclier en cuir d’éléphant, le sabre droit et à double tran- S chant et une longue lance.

L’ensemble de leur personne offre un ! aspect étrange, qui surprend et qui ef- I fraye; ils sont grands, minces et roides ; ce qui leur a fait donner par les Arabes i le surnom de Poutres.

Les Touareg sont musulmans; mais les Arabes leur reprochent l’adoption de pratiques chrétiennes. Il est vrai que la différence de langage et de costume suffiraitàelleseulepourles faire soupçonner d’hérésie. Mais d’autres motifs encore justifient l’accusation portée contre eux. La poignée de leur sabre, le devant de leur selle sont façonnés en forme de croix, les broderies de leur saï dessinent des croix. Cette reproduction fréquente d’un emblème réprouvé par l’islamisme n’a pas échappé aux Sahariens, >qui, pour cette raison sans doute, ont surnommé les Touareg chrétiens du désert.

Pendant mon séjour à Tunis je fis connaissance d’un Targui, que le hasard y avait amené à la suite d’une caravane. Je voulus profiter de cette circonstance pour juger par mes yeux l’effet du bizarre costume en usage dans sa nation..., Devant cet homme de haute taille, vêtu de noir et masqué de noir, je me transportais par la pensée dans les sables de sa région natale ; je le replaçais sur le fond blanchâtre des solitudes qu’il habite, j’animais ce spectre humain de la force athlétique qu’on lui prête, je lui rendais ses instincts et ses armes sauvages. Je compris alors l’effroi de la caravane lorsque , apercevant un nuage de sable à l’horizon, elle trouve à peine le temps de s’écrier : Les Touareg ! et qu’à l’instant elle voit fondre sur elle l’essaim de fantômes sombres et terribles , montés sur de hauts et rapides coursiers.

Tels sont les Touareg. Corsaires redoutables autant que hardis trafiquants , médiateurs nécessaires aux rapports de la race blanche et de la race noire, puisqu’ils tiennent le fil de l’immense labyrinthe que la nature a jeté entre elles.

Le temps n’est peut-être pas éloigné où le commerce européen pourra prendre part au mouvement d’échange qui s’exécute à travers le désert ; il trouvera dans ces Touareg des auxiliaires utiles. Les intermédiaires entre eux et nous sont les habitants des villes qui leur servent d’entrepôts et de marchés. Car ces habitants, fort adonnés au négoce, sont fréquemment appelés par leurs affaires sur le littoral. Nous citerons particulièrement Rdames, cité saharienne, dont la population intelligente, laborieuse et tolérante fréquente Tunis , Alger et surtout Tripoli, qui en est le port le plus voisin.

Commerce intérieur.

En 1844 le gouvernement présenta aux chambres une loi de crédits extraordinaires pour la création d’établissements permanents sur l’extrême lisière du Tell. Les points qu’il entendait occuper étaient Sebdou, Saïda, Tiaret, Teniet-el-Hadet Boghar; les trois premiers dans la province d’Oran, les deux autres dans celle d’Alger. Cette proposition rencontra tout d’abord une vive résis-

L’UNIVERS

tance. La commission de la chambre des députés chargée de l’examen du projet crut devoir le combattre.

A l’appui d’une création de cette importance, qui rejetait à trente lieues du littoral la limite de l’occupation française, le gouvernement n’invoquait que des nécessités stratégiques ; il faisait valoir l’utilité de ces postes avancés pour diriger de nouvelles expéditions dans le sud. Mais dans le sud il n’y avait plus que le Sahara avec ses profondeurs pleines alors de mystères , avec ses steppes ingrats, qui allaient se perdre dans l’immensité de l’inconnu.

Déjà à cette époque la pensée publique en France commençait à s’élever contre l’intempérance militaire de la conquête.

Elle voulait à notre domination d’autres bases que la razia ; n’y avait-il donc pas des clefs qui pussent achever de nous ouvrir l’Algérie, et en étions-nous réduits à enfoncer successivement toutes les portes, même celle du Sahara?

L’opinion de la commission des crédits extraordinaires était l’expression de ce sentiment, devenu général.

Je publiai alors un écrit dans lequel je faisais connaître la loi générale du commerce intérieur de l’Algérie et l’importance que cette loi assigne dans le mouvement général des échanges, aux points choisis par le gouvernement pour y établir des postes avancés. L’occupation de Sebdou, Tiaret, Saïda, Teniet-el-Had et Boghar nous livrait les clefs du Sahara.

Cette manière nouvelle d’envisager la question eut le bonheur de trouver dans les deux chambres d’éloquents interprètes ; le projet de loi , menacé d’abord d’une disgrâce presque certaine , reprit faveur, et fut enfin accueilli à une grande majorité.

Cette mesure compléta et régularisa le système d’occupation de l’Algérie.

Qu’on me permette d’extraire de l’écrit dont je viens de parler le passage relatif au phénomène de migration périodique qui ramène tous les ans dans la sphère d’action de nos postes avancés ■du Tell la plus grande partie de la population saharienne : c’est sur ce phénomène que repose le commerce intérieur de l’Algérie.

« Dans l’intérieur de l’Algérie, le

« transport des marchandises se fait « dans la direction des méridiens par « les tribus voyageuses (Nedja), et « dans la direction des parallèles par « les caravanes marchandes (Galla).

« Presque toutes les tribus du Sahara « sont soumises à un régime annuel « de pérégrination, qui a dû exister de « tout temps , parce qu’il est fondé sur « la nature des productions et du climat « et sur les premiers besoins de la vie.

« Ce mouvement général s’accomplit de « la manière suivante :

« Les tribus passent l’hiver et le :

« printemps dans les landes du Sahara,

« parce que pendant cette période de « l’année elles y trouvent de l’eau et « de la végétation; mais elles ne sé* j « journent dans chaque lieu que trois ' « ou quatre jours, et ploient leurs ten- ; « tes lorsque les pâturages sont épui- « sés , pour aller s’établir un peu plus ' « loin.

« Vers la fin du printemps elles pas- ; « sent dans les villes du Sahara où sont « déposées leurs marchandises, char- « gent leurs chameaux de dattes et d’é- ; « toffes de laine, et s’acheminent vers le

nord, emmenant avec elles tout le « bagage de la cité nomade, les femmes, ! « les chiens, les troupeaux et les tentes. ! « C’est l’époque où dans le Sahara j « les puits commencent à tarir et les ! « plantes à se dessécher; c’est aussi j « l’époque où dans le Tell les blés ; « sont mûrs. Elles y arrivent au mo- \ « ment de la moisson, lorsque les grains « y sont abondants et à bas prix. Cet « instant est donc doublement favorable j « pour abandonner les sables devenus « arides et pour s’approvisionner dans ; « le nord, dont les marchés sont inondés j « de céréales.

« Les tribus du Sahara passent l’été « dans le Teli , où règne pendant ce ; « temps une grande activité commer- « ciale. Les dattes et les tissus de laine ; « apportés du sud s’échangent contre « les céréales, la laine brute, les rnou- « tons et le beurre.

« Pendant ce temps aussi la terre se « repose, la moisson est faite, les grains « sont rentrés; la récolte n’a rien à « redouter du parcours : le sol ne peut « qu’y gagner; les troupeaux broutent « librement dans les pâturages.

« La fin de l’été donne le signal du « départ, signal accueilli avec joie, parce « qu’il annonce le retour au pays natal.

« On charge les chameaux , on ploie « les tentes et les cités ambulantes se « remettent en marche vers le sud , à « petites journées , comme elles sont « venues.

« Elles arrivent dans le Sahara à « l’époque de la maturité des dattes ,

« c’est-à-dire vers le milieu d’octobre.

« Un mois s’écoule à faire la récolte et « à la rentrer ; un autre mois est consa- « cré à échanger le blé , l’orge et la laine « brute contre les dattes de l’année et « les tissus de laine , produit du travail « annuel des femmes. Lorsque ces opé- « rations sont terminées et les mar- « chandises déposées dans les magasins, « les tribus s’éloignent de la ville , et « vont conduire leurs troupeaux, de « pâturages en pâturages , dans les lan- « des désertes du Sahara jusqu’au mo- « ment où le retour de l’été ramènera « les mêmes voyages et les mêmes tra- « vaux.

« Telle est dans sa plus grande géné- « ralité la loi du mouvement et du com- « merce des tribus du sud .

« S’il est établr'qu’une nécessité im- « périeuse pousse chaque année la po- « pulation mobile des oasis algériennes « dans la zone des terres de labour , les « points où s’arrête cette marée annuelle « deviennent des centres d’action dont b l’importance est incontestable. C’est « là que, comme autant de fils, les < intérêts du sud viennent se rattacher « aux intérêts du nord; c’est de là que « l’Algérie méridionale peut être gou- « vernée à longues guides. »

Les -points où ces fils viennent aboutir, les grands marchés où tous les ans la datte saharienne vient d’elle-même s’offrir en échange de l’épi du Tell , sont précisément situés dans le voisinage de Sebdou, de Saïda, deTiâret, de Téniet-el- Had et de Boghar. Le marché principal porte le nom de Loha ; il est situé près de Tiâret.

U était donc d’une grande utilité d’occuper ces points, non-seulement comme sentinelles avancées de l’occupation , mais surtout comme vigies admi-

11e Livraison. ( Algérie. )

nistratives d’où la vue s’étend jusqu’à l’extrême limite du Sahara.

Depuis 1844 la ligne de nos établissements avancés a été complétée par la création du poste de Daïa, qui partage la grande trouée laissée entre Sebdou et Saïda .

Page 1