USAGES RELIGIEUX
L’Ouhabisme ou protestantisme musulman. — Prophéties et traditions. — Le Djehad ou code de la guerre sainte. — Le jeûne du Ramadan. — La fête de l’Âïd-el-Srir. — Le pèlerinage de la Mecque. — Les confréries.
Nous pensons n’avoir rien à apprendre à nos lecteurs sur les cultes que la conquête française a introduits et nationalisés en Algérie; nous nous bornerons donc à les entretenir de celui qu’elle y a trouvé établi, ne l’envisageant d’ailleurs que dans ses rapports avec les croyances ou avec les intérêts de la conquête chrétienne.
Voiiliabisme ou protestantisme musulman .
L’islamisme reconnaît quatre rites orthodoxes, qui se partagent le monde musulman. Ils se conforment tous à la sunna, qui est la tradition du dogme.
C’est pourquoi on les comprend sous la désignation collective de Sunnites. Us s’appellent Chajaï , Hambli , Hanaji, et Malki , du nom des quatre jurisconsultes qui en furent les fondateurs. La population de l’Algérie et des États Barfoaresques suit le rite malki , à l’excep¬
tion des Kouloughlis et des Turcs, qui appartiennent au rite hanafi ; c’est celui de l’empire ottoman.
En dehors de ces quatre rites , il existe une secte que beaucoup d’indigènes appellent khâmes (cinquième) pour la distinguer des quatre formes orthodoxes. Mais on la désigne plus généralement par l’épithète de ouhabi, qui paraît être son véritable nom. L’ouhabisme constitue dans la religion musulmane un véritable schisme, qui diffère de la communion orthodoxe , sinon par le dogme , au moins par le culte et la morale.
Les Arabes emploient une image simple pour exprimer la situation respective de ces cinq ramifications d’une même tige. Les rites conformes à la sunna sont quatre voyageurs qui boivent à la même source, mais dans des vases différents.
Il en survient un cinquième, qui a l’imprudence d’agiter l’eau, et qui la boit trouble ; c’est le schisme ouhabite.
Ce qu’il y a de remarquable dans ce schisme, c’est qu’il règne exclusivement sur des populations berbères. En Algérie il occupe l’oasis berbère de l’Ouad- Mzab, à l’exception de la ville de Metlili, qui suit le rite malki et parle la langue arabe. Dans la régence de Tunis il occupe l’île berbère de Djerba. Toute la côte située en face de Djerba est entièrement arabe de langage et orthodoxe de culte. Le schisme ouhabite paraît donc spécialement dévolu à la race berbère.
Les indigènes de l’Algérie font remonter l’origine des Beni-Mzab et des Djeraba au commerce incestueux de Loth avec ses deux filles , et voient en eux la postérité d’Ammon et de Moab.
Les malkis professent un grand mépris pour les ouhabites. A Djeraba les deux sectes se partagent l’île ; la moitié des habitants est orthodoxe et l’autre schismatique. Quoique sœurs par la nationalité et le langage, les deux parties de la population gardent entre elles une réserve glaciale. Il y a très-peu de villages où elles soient mêlées ; les alliances de l’une à l’autre sont extrêmement rares; chacune a ses mosquées; elles évitent de prier ensemble. Cependant quand des ouhabites se trouvent parmi des malkis à l’heure de la prière, ils se
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résignent à la faire avec eux; mais ils ne la croient pas efficace, et s’empressent de la recommencer dès qu’ils sont seuls. Ils ne boivent ni ne mangent dans des vases qui ont servi à l’usage des malkis.
Quant à ces derniers, ils ne peuvent parler des ouhabites sans les tourner en dérision ; ils leur reprochent quelques pratiques bizarres , comme d’oter leur pantalon pour faire la prière, et des goûts plus bizarres encore , comme de manger de la chair d’âne , de chien , de chat, et de gerboise. On prétend que lorsqu’ils aperçoivent un âne gras et bien nourri, ils éprouvent un violent désir de s’en régaler. Pendant le ramadan , ils salent , dit-on, des quartiers d’âne; c’est leur provision de viande pour le reste de l’année.
Dans l’opinion des malkis une aussi grande dépravation du goût ne saurait demeurer impunie. Ils croient fermement que dès qu’un ouhabi a rendu le dernier soupir, ses oreilles s’allongent aussitôt démesurément, et que sa tête offre alors une ressemblance frappante avec celle de l’animal dont il s’est nourri.
Oter son pantalon pour prier et manger de la chair d’âne , tels sont les deux traits saillants qui, dans l’opinion populaire, caractérisent et couvrent de ridicule le schisme ouhabite.
Toutefois ces traits ne sont pas les seuls qui le distinguent des quatre rites orthodoxes ; il s’en écarte encore par la différence des pratiques qui accompagnent la prière : au lieu de porter les mains à la tête comme les malkis, les ouhabites les abaissent le long des cuisses.
Dans la vie religieuse comme dans la vie civile, les ouhabites se font remarquer par l’austérité de leur caractère et de leurs mœurs.
Ainsi le précepte qui interdit aux musulmans l’usage du vin s’observe plus rigoureusement chez les ouhabites que chez les malkis. Ils se montrent aussi plus exacts à accomplir le pèlerinage de la Mecque; ils comptent un plus rand nombre de Hadji que les orthooxes.
Les malkis eux-mêmes , malgré leur antipathie pour des sectaires qui mangent de la chair d’âne, reconnaissent
que ces sectaires ne commettent ni vol „ ni mensonge, ni lâcheté.
Tous les traits particuliers de l’ouhabisme le présentent comme une secte puritaine.
S’il prescrit de quitter, avant de s’adresser à Dieu , le vêtement le plus exposé aux souillures du corps , c’est afin que la prière monte plus pure vers le ciel.
S’il prescrit, pour accomplir ce devoir, de choisir les lieux élevés et découverts, le sol d’une terrasse, la cime d’une colline ou d’une montagne , c’est afin que la prière de l’homme, en s’élevant vers Dieu , ne puisse rencontrer aucune impureté terrestre.
Le puritanisme se reconnaît encore à d’autres signes. On sait qu’avant de pénétrer dans les mosquées, les musulmans quittent leur chaussure ; les orthodoxes la conservent jusque dans le parvis ; les ouhabites la laissent à la porte extérieure.
En entrant dans le temple , les malkis ne touchent pas à leur coiffure, les ouhabites détachent, en signe d’humilité , le kheït, qui est la corde en poil de chameau enroulée autour de la tête pour y maintenir le haik.
Enfin le rigorisme particulier à cette secte se retrouve encore dans les formalités de l’abjuration. Le néophyte qui embrasse l’ouhabisme subit une purification complète : on commence par lui couper les ongles , les sourcils et les cils ; puis on le conduit au bain; après quoi il change de nom et de vêtements. C’est ainsi du moins que la cérémonie de l’abjuration se pratique dans l’Ouad- Mzab.
Il est probable que, de son côté, le sunnisme a dû faire aussi des conversions et imposer à ses prosélytes l’obligation de renoncer aux habitudes qui frappent le plus vivement l’imagination du peuple. Il a dû exiger, par exemple, une rupture complète avec l’animal sobre et modeste dont, à tort ou à raison, on suppose que les ouhabites se nourrissent.
C’est à une conversion de cette nature que nous paraît se rapporter la répugnance singulière témoignée à l’âne par quelques tribus berbères de l’Algérie, et en particulier par celles qui bordent le
fonddu golfe de Bougie. Ellesne peuvent ni en élever ni en souffrir à aucun titre sur leur territoire. Si d’aventure elles aperçoivent l’âne d’un voyageur ou d’une tribu" voisine broutant les chardons de leur territoire , elles courent aussitôt vers le propriétaire de l’animal , et le prient instamment de l’éloigner; cette antipathie paraîtra d’autant plus étonnante que partout ailleurs, dans les montagnes , l’âne est recherché par le paysan habile, comme le compagnon infatigable et l’auxiliaire docile de ses travaux.
Prophéties et traditions.
Les Arabes ont un grand nombre de prophéties écrites, et ils y croient fermement , parce que tout ce qui doit arriver est écrit et que les auteurs de ces prophéties étaient, aux yeux du peuple , les élus de Dieu.
Ils ont aussi des traditions , que chaque génération répète d’après la génération qui la précède et lègue à la génération qui la suit; échos mystérieux de l’instinct populaire, où au souvenir confus du passé se mêle un vague pressentiment de l’avenir.
Il règne entre les prophéties et les traditions un accord remarquable , relativement au retour des chrétiens dans les contrées qu’ils ont possédées.
Un siècle avant la prise d’Alger par les Français , une croyance de ce genre avait déjà attiré l’attention d’un voyageur anglais, le docteur Shaw. « Je ne « puis, dit-il, omettre une prophétie « dont le temps et l’avenir découvriront « la vérité, et qui est fort remarquable « en ce qu’elle promet aux chrétiens le « rétablissement de leur religion dans « tous ces royaumes... Pour cette raison, « ils (les indigènes) ferment soigneu- « sentent les portes de leurs villes tous « les vendredis depuis dix heures du ma- « tin jusqu’à midi, qui est, disent-ils , « le temps marqué pour cette catas- * trophe. »
Il est très-bizarre que cette prophétie ait reçu son accomplissement dans l’épisode le plus important de nos guerres d’Afrique , dans l’événement qui de dominateurs maritimes que nous étions jusqu’alors nous a faits conquérants. Cet événement est la prise de
Constantine, et l'on sait que cet acte de possession sur le continent eut lieu le vendredi 13 octobre 1837 , a dix heures du matin.
Toutes les traditions qui se rattachent à la possession du sol soit dans le passé, soit dans l’avenir, font inévitablement intervenir les chrétiens. Les pierres de taille jetées à profusion dans les ruines des établissements antiques sont autant de coffres remplis de trésors dont les chrétiens d’autrefois chassés par les armes musulmanes ont eu la précaution d’emporter les clefs. Ils les ont conservées dans l’exil , et les ont transmises à leurs descendants , qui les possèdent encore. Mais il est écrit que les chrétiens doivent revenir ; alors tous ces trésors s’ouvriront et répandront sur la verte ( c’est le nom que les premiers Arabes donnaient à l’Afrique) l’abondance et la richesse.
Chaque peuple rapporte le pressentiment et les effets du retour des chrétiens à ses besoins et à ses usages particuliers. Pour les habitants du Tell, les chrétiens sont partis emportant la clef des trésors enfouis sous le sol ou amoncelés à sa surface; pour les habitants du Sahara, ils sont descendus dans des cités souterraines , emmenant avec eux les eaux qui autrefois arrosaient et fertilisaient la terre.
Il règne en effet dans le Sahara une croyance générale à l’existence de fleuves souterrains. Le fait est qu’à part quelques rares exceptions, on ne voit point d’eau à la surface du sol, mais presque partout le sable qui couvre le lit des ruisseaux en recèle à une petite profondeur. Nous avons déjà fait connaître comment les habitants de quelques oasis la font jaillir du sein de la terre.
Les voyageurs de cette contrée désignent sous le nom de Bou-Chougga un amas de ruines situées dans le sud-est de Biskra. On y voit encore un bassin en pierres de taille profond de quatre à cinq mètres, entouré de gradins qui devaient atteindre autrefois le niveau de l’eau. Mais aujourd’hui le bassin est à sec. En ce lieu, disent les voyageurs, si l’on approche l’oreille de la terre, on entend un bouillonnement souterrain.
Toutes ces circonstances, dues à des
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causes naturelles, servent de texte à des légendes merveilleuses, où les chrétiens figurent toujours armés d’une puissance surnaturelle. Depuis l’enfant jusqu’au vieillard, depuis le fellah jusqu’au derviche, tout le monde est convaincu que le chrétien est là , sous terre ; qu’il y habite de somptueuses demeures , qu’il y trouve une eau courante et limpide, et qu’un jour il sortira de sa retraite, ramenant aveclui les palaiset les fleuves.
Les Arabes du Sahara m’ont plusieurs fois entretenu, avec un air fort mystérieux, d’une certaine colline solitaire, qui s’élève près du lit desséché de l’Ouâdi-Iel. Les pentes en sont jonchées de pierres détaillé, que les habitants appellent la maison du remueménage (Bordj-el-Guerba). Là souvent, pendant la nuit, l’oreille est frappée de sons étranges ; et quoique le lieu demeure habituellement désert, le matin des traces récentes d’hommes et d’animaux domestiques se voient sur le sol.
Les voyageurs qui rapportaient ces détails déclaraient pour leur compte n’avoir jamais rien vu d’extraordinaire; mais tous avaient entendu des bruits confus et sourds dont ils ne pouvaient deviner la cause. Ce qu’il y a de certain, ajoutaient-ils, c’est qu’un pâtre de la contrée acquit jadis une grande fortune sans qu’on ait jamais su par quel moyen. On pense généralement qu’il aura fait le commerce de moutons avec les chrétiens de l’ancienne ville, qui habitent encore les rivages souterrains du fleuve.
Gardons-nous de dédaigner ces croyances traditionnelles , expression superstitieuse d’un pressentiment général qui ressemble tant à une révélation. Croyons à ces trésors que la pierre de taille renferme dans son sein et qui en sortiront lorsque nous l’aurons mise en oeuvre; croyons au retour des eaux vives dans les landes du Sahara par l’effet du sondage magique dont nous possédons le secret.
Les prophéties sont plus explicites encore que les traditions; la venue des chrétiens y est annoncée en termes formels. Voici comment s’exprime Sidi-el- A.khdar, l’un des élus de Dieu qui ont révélé au peuple arabe les mystères de sa destinée future : « Leur arrivée est « certaine dans le V1 du quatre-vingt-
« dixième. Les troupes des chrétiens « viendront de toutes parts. Les monta- « gnes et les villes se rétréciront pour « nous; ils viendront avec des armées « de tous les côtés ; certes ce sera un « royaume puissant qui les enverra...
« En vérité, tout le pays de France vien- « dra... Les églises des chrétiens s’élè- « veront, etc. (1). »
Ainsi notre arrivée était annoncée en termes précis ; il n’y a que les dates qui ne peuvent s’accorder, de quelque manière qu’on s’y prenne , soit que l’on compte par siècles ou par années; mais les savants rejettent l’erreur sur les copistes; car il ne leur vient pas un seul moment à la pensée que Siai-el-Akhdar le prophète ait pu se tromper.
La prédiction de Sidi-el-Akhdar est surtout répandue parmi les populations du Tell; mais le Sahara aussi a son prophète : c’est un marabout d’El-Arouat, nommé Hadji-Aïça , qui écrivait il y a cent trente ans. Celui-là a fixé la durée de la domination turque ; il a prédit que les Français prendraient Alger, viendraient dans sa ville natale et s’avanceraient jusqu’à l’Ouad-el-Hemar, qui est un des affluents de l’Ouad-el-Djedi.
Cette prédiction fort curieuse se trouve consignée dans un livre en vers laissé par Hadji-Aïça , et dont le manuscrit a été trouvé à El-Arouat par M. le général Marey pendant son intéressante expédition dans cette contrée en mai et juin 1S44 (1).
Cet officier général a publié le récit de l’expédition; il y a joint un extrait de la prophétie de Hadji-Aïça. En voici quelques passages :
« Préparez pour les chrétiens leur « repas du matin et leur repas du soir.
« Car je le jure par le péché, ils vien- •« nent à l’Ouad-el-Hemar.
« Lajoie brille dans les yeux de leurs « femmes.
« Leurs soldats allument leurs feux « sur nos rochers.
« Ils retournent ensuite daus leur « magnifique cité , dans leurs demeures « brillantes.
(i) Étude sur l’insurrection du Dalira, par Charles Richard , capitaine du génie , chef du bureau arabe d’Orléansville, ancien élève de l’Ecole polytechnique.
« La verte Tunis verra de son côté les « enfants de l’Espagne.
« Levez-vous, et voyez dans un nuage « de poussière briller mille étendards.
« Ce sont les chrétiens sortis d’Al- « ger qui se dirigent sur l’Ouad-el-Hemar.
« Le sommeil du Turc a été troublé :
« Il a été vaincu; son règne est passé.
« La puissance des Turcs semblait « augmenter avec leurs crimes!
« Ils abusaient des hommes, des « femmes et du vin.
« Une armée de chrétiens protégés « de Dieu s’avance vers nous.
« Alger, la superbe Alger, a été pen- « dant près de trois cents ans soumise « à la tyrannie des Turcs.
« Une armée innombrable arrive.
« Le Français et l’Espagnol traversent « la mer.
« Alger tombe au pouvoir des chré- « tiens.
« La France vient faire la récolte dans « nos champs » (I).
L’expédition du général Marey ouvrit pacifiquement à nos drapeaux les portes d’un pays où les Turcs ne s’étaient jamais montrés sans avoir de rudes combats à soutenir. Mais ce qu’il y eut de curieux dans cette campagne, ce qui dut inspirer aux peuples crédules de ces contrées une confiance aveugle dans les paroles de leur prophète, et en même temps un respect religieux pour cette domination lointaine désignée à l’avance par les élus de Dieu, ce fut de voir le général français , qui certes n’avait pas pour mission d’accomplir les prophéties de Hadji-Aïça , arriver à El- Arouat, descendre le cours de l’Ouad-el- Djedi, et s’avancer, ainsi que cela était écrit, jusqu’au confluent de l’Ouad-el Hemar.
La domination française n’est pas, comme on le pense bien, la dernière phase des destinées arabes; c’est une
(i) Expédition de Laghouat , dirigée en mai et juin 1844 par le général Marey.
transition nécessaire pour arriver à des temps meilleurs.
Quelle doit être la durée de l’épreuve? Sur ce point les savants ne sont pas d’accord et se livrent à de profondes recherches pour asseoir leurs convictions.
Ce qui est certain, c’est qu’il surgira un homme, unchérif, chargé d’exterminer les chrétiens et de régénérer la foi. Cet homme porte différents titres dans les prophéties. Sidi-el-Akhdar l’appelle le pasteur delà montagne d'or ; Hadji-Aïça d’Êl-Arouat l’appelle simplement le sultan ; mais la désignation que la tradition populaire a consacrée est celle de Moul-el-Saa{ le maître de l’heure, le dominateur du moment).
Suivant Ben-el-Benna , le prophète de Tlemcen , cet envoyé du ciel doit venir dans la soixante-dixième année du treizième siècle de l’hégire, c’est-à-dire en 1854. Il serajeune et beau , il aura des lèvres fines, ;un nez retroussé et un signe au front. Suivant Sidi-el-Akhdar, il portera le nom et le prénom du prophète ; il s’appellera donc Mohammed-ben- Abd-AIlah.
Ben-el-Benna donne des détails précis sur l’origine et la marche du Moul-es- Saâ. Il sortira de Sous-el-Aksa, province du Maroc ; il s’emparera du Maroc , de Fès, de Tlemcen et d’Oran, qu’il détruira. De là il marchera sur Alger, campera dans la Metidja, et y séjournera quatre mois ; ensuite il détruira Alger, ira à Tunis, y restera quarante ans, et mourra.
Le Moul-es-Saa , après avoir chassé les Français, leur succède dans le gouvernement (lu pays. Son règne doit durer cinq, sept ou neuf ans. Après quelques années d’une paix générale, de nouvelles calamités viendront affliger le peuple arabe : on verra paraître Jadjoudjaou- 'madjoudja, peuple innombrable de sauvages, que Sidna-Kornin a enfermés entre deux montagnes de pierres et qu’il a scellés sous un grand couvercle de fer. Ce couvercle , rouillé de plus en plus par le temps , finira par se rompre sous l’effort des captifs, qui feront irruption dans le pays. Alors commencera une dévastation sans exemple. Les légions de sauvages tariront d’un trait les lacs et les fleuves ; ils dévoreront l’herbe des champs et le fruit des vergers ; ils transformeront l’Afrique eu un vaste désert.
L’UNIVERS
En ce moment Jésus-Christ descendra du ciel , et exterminera à son tour tous les Jadjoudjaoumadjoudja. Puis le Christ régnera dans toute sa gloire. Mais bientôt lui-même ira mourir à la Mecque; la race humaine cessera de se reproduire , et la fin du monde arrivera.
Telle est l’idée générale que les Arabes se forment de leur destinée , mélange hétérogène de quelques traditions locales associées aux prophéties bibliques de Gog et Magog et de l’Antéchrist. Au reste , il est toujours fort difficile de remonter à la source de ces traditions. L’action la plus simple , l’événement le plus insignifiant peuvent, dans quelques circonstances , impressionner profondément des esprits crédules, des imaginations superstitieuses, et donner naissance à la légende la plus fantastique. Un fait qui s’est produit sous nos yeux depuis la conquête française montrera combien sur cette terre d’Afrique la fabrication des miracles est chose facile.
Sur la route de Bône au lacFzara, à deux lieues environ de la ville , il existe un étranglement compris entre le pied de la montagne et le ruisseau de la Méboudja. Ce lieu détermine la séparation entre la plaine de Bône et celle des Khareza. Là sur un rocher qui domine la route s’élève un grand bâtiment crénelé, bien construit, mais désert, ce que l’on reconnaît de loin à l’absence des portes et des fenêtres. Cet édifice fut pendant les six premières années de la conquête française une des sentinelles avancées de no°tre domination. Mais depuis la prise de Constantine , grâce aux dispositions vraiment pacifiques des tribus et aussi, il faut le dire, à la bonne administration de nos généraux, ce poste est devenu inutile, comme tous ceux qui avaient contribué dans l’origine à la sûreté de Bône ; et comme les gardiens de la petite forteresse avaient été décimés par les maladies , l’insalubrité de la position jointe à son inutilité militaire en a déterminé l’abandon définitif.
Il en fut de même d’une petite habitation de colon située près de là, et dont la porte sans vantail reçoit encore l’ombrage de deux magnifiques mûriers plantés par des mains françaises.
L’abandon de ces deux édifices , par¬
faitement motivé aux yeux de nos compatriotes, a pris un caractère mystérieux aux yeux des Arabes , qui l’attribuent à des causes surnaturelles. Suivant eux, ces deux maisons servent de rendez-vous aux esprits; ce sont les djins qui ont forcé à la retraite non-seulement les chrétiens, mais des Arabes même qui ont tenté de s’y établir depuis. Pendant le jour , il est vrai , rien ne se voit, rien ne s’entend ; c’est au moment où la nuit tombe que les esprits infernaux s’éveillent; alors des bruits lugubres se font entendre, de sinistres clartés luisent à travers les ouvertures béantes des deux édifices : malheur au voyageur qui chercherait un refuge dans ces repaires maudits : il disparaîtrait comme ont disparu quelques imprudents qui avaient bravé le danger.
Tous ces contes, auxquels les Arabes , dans leur ignorance , ajoutent d’autant plus de foi qu’ils en sont moins dignes, ont fait donner à ces deux maisons un nom funèbre, que rien désormais n’effacera. On ies appelle Diar-el-Djenoun (les demeures des esprits).
Une circonstance très-simple en réalité et assez étrange en apparence a servi de fondement aux récits merveilleux, que l’ignorance et la superstition ont grossis et accrédités.
Jusqu’en 1836 il existait, à côté de la maison crénelée bâtie en pierres, une de ces baraques en bois construites dans les ateliers de France, et dont toutes les pièces numérotées avec soin s’assemblaient et se démontaient rapidement.
Dans l’espace de quelques heures une de ces baraques était sur pied; dans l’espace de quelques heures aussi elle avait disparu.
En 1836 la construction du camp de Dréan à cinq lieues de Bône, en reculant la frontière de cette ville, permit de réduire la garnison des postes les plus voisins. De ce nombre fut la maison crénelée construite au défilé des Khareza; on résolut donc de démonter la baraque en bois attenant à la petite forteresse en pierre , pour la transporter au camp.
Par suite de circonstances qu’il est inutile de rapporter, cette résolution fut prise d’urgence et dut être exécutée du jour au lendemain.
Un soir donc , après le eoucher du soleil, à l’heure où la fraction des Kharezas campée au pied de la hauteur que la maison crénelée domine, se livrait déjà au sommeil, des voitures et des ouvriers partirent de Bône , et s’acheminèrent vers ce point. En quelques heures toutes les pièces de la baraque furent démontées et chargées sur les voitures, qui prirent aussitôt la route du camp.
Le lendemain les Arabes, s’éveillant avec le jour, ne furent pas médiocrement surpris de ne plus voir la maison de bois à la place qu’elle occupait la veille. Cependant au coucher du soleil elle était encore sur pied, tout le monde l’avait vue. Comment avait-elle pu disparaître?
Pendant toute la journée il ne fut question dans la tribu que de cet événement. Les anciens furent consultés ; ils rapprochèrent toutes les particularités étranges qui se rattachaient à ces deux maisons : on se rappela les maladies et même les morts subites qui avaient enlevéune grande partie de leurs habitants, et par-dessus tout la présence des chrétiens, qui sont de grands sorciers. Tous ces accidents ne pouvant s’expliquer par des causes naturelles, les djins ou esprits infernaux demeurèrent, dans la croyance générale, les seuls artisans possibles de tout ce désordre.
Depuis cette époque le défilé des Kharezas n’est plus abordé qu’avec effroi par les voyageurs, qui évitent surtout d’y passer après le coucher du soleil.
Le Djehad ou code de la guerre sainte.
A côté des prophéties échites , qui annoncent en termes formels aux peuples fatalistes de l’Afrique, et spécialement aux Algériens, l’inévitable retour et le retour triomphant des chrétiens , le précepte permanent qui prescrit la guerre à outrance contre les vainqueurs prédestinés ne doit inspirer aux musulmans que le courage du désespoir.
Telle est pourtant la loi du djehad ou l’effort commandé par Dieu à tous les croyants pour conquérir le monde à l’islamisme, loi qui a dû perdre de sa puissance et de son prestige lorsqu’elle n’a plus eu pour objet que de conserver la terre conquise.
Le djehad ou prosélytisme armé est une des institutions fondamentales de
la religion musulmane. Il a pris naissance avec elle ; c’est au nom du djehad que Mahomet, chef de tribus à demi sauvages, sommait Héraclius et Chosroès de devenir musulmans ou tributaires.
C’est au nom du djehad que le premier de ses successeurs Abou-Bekr envahissait l’empire de Byzance par trois côtés à la fois, par l’Irak, la Syrie et l’Égypte.
Dès lors se constitua, sous l’influence des traditions recueillies par les premiers disciples du prophète, l’ensemble des prescriptions législatives qui régissent le djehad et forment le code de la guerre sainte (1).
Proclamée par l’iman, la guerre sainte devient obligatoire pour tous les musulmans ; tous doivent y contribuer ou de leur personne ou de leurs biens. La levée en masse n’admet d’exception qu’en faveur des femmes , des enfants, des esclaves et des infirmes. Mais si
quelque irruption soudaine meten danger
les terres de l’islam , tout doit répondre à l’appel de l’iman ; l’esclave n’attend pas l’autorisation du maître, l’enfant celle du père, la femme celle du mari.
Enrôlé volontaire au service de Dieu, le musulman n’a droit en principe à aucune rémunération. En prenant les armes pour la cause sainte, il acquitte une dette imprescriptible. Au besoin même, l’iman use de contrainte. Mahomet confisquait les armes et les chevaux de ceux qui restaient dans leurs foyers, et les distribuait à ses soldats. Dans la neuvième surate il frappe d’anathème la désertion et le refus de contribuer aux frais de la guerre.
Le djehad a pour but principal la conversion des infidèles. Il ne devient légitime qu’autant qu’ils refusent d’embrasser l’islamisme. L’appel religieux doit toujours précéder l’appel aux armes.
Si les populations se convertissent, il est inutile de les combattre. Si elles résistent, Timan leur adresse l’injonction politique ; il les somme de payer la djazia, c’est-à-dire le tribut. Si cette seconde sommation reste encore sans effet , il en appelle à l’aide de Dieu.
(i) Ce qui suit est le résumé d’une notice insérée dans le tome II (1839) de la Situation des etablissements français en Algérie, imprimée par les soins du ministère de la guerre.
L’UNIVERS
Les musulmans ne doivent tuer ni les femmes , ni les enfants , ni les vieillards , ni les infirmes, ni les insensés, à moins qu’ils ne prennent part à la guerre, ou que la femme ne soit une reine.
Les musulmans acquièrent de plein droit la propriété de tout ce qu’ils peuvent prendre aux vaincus : ce qui ne peut être emporté doit être détruit.
Le prophète a déclaré que la guerre durerait jusqu’au jour du jugement; il peut y avoir des trêves, jamais de paix.
Dans les trêves temporaires conclues avec les infidèles , la foi donnée doit être religieusement gardée. Si la trêve expirée l’iman croit devoir reprendre les hostilités, il doit le faire ; mais ce ne peut être sans une déclaration faite aux infidèles. Dans le cas où ceux-ci commettent pendant l’armistice un acte de perfidie, l’attaque peut être commencée par surprise, sans déclaration.
Le musulman peut infliger à son prisonnier la mort ou l’esclavage ; mais la loi proscrit toute cruauté, toute mutilation.
Une disposition formelle interdit, sous les peines les plus sévères, la vente ou le don aux infidèles de munitions de guerre, d’armes, et de chevaux, même en temps de paix. L’interdiction s'étend même aux armes prises sur l’ennemi; ces armes ne peuvent être ni vendues ni données comme prix de rançon. C’est en vertu de cette disposition qu’après le traité de la Tafna, et malgré l’article formel qui stipulait la liberté du commerce, Abd-el-Rader défendit sous peine de mort la vente des chevaux.
Comme toutes les institutions musulmanes, le djehad se présentait sous une double face; il offrait un double attrait. Aux âmes ferventes il promettait les joies de la vie future ; aux appétits sensuels les jouissances du pillage, l’appât du butin et les consolations du fatalisme ; au moudjahed (combattant pour la foi) le paradis ; au déserteur l’enfer. Celui qui tombe chahed.( martyr) ne meurt pas; il entre dans une vie nouvelle, qui lui rend bien au delà de ce qu’il laisse icibas. La loi qui règle ainsi les intérêts de l’avenir garantit ceux du présent; elle assure à tous ceux qui participent au djehad une participation matérielle aux fruits de la victoire.
En règle générale, tout le butin doit être mis d’abord en commun pour être réparti ensuite par les soins de l’iman. Un cinquième est prélevé pour les besoins généraux de la religion ; le. reste est partagé entre les vainqueurs, leurs ayant-droit ou leurs héritiers. La loi attribue une part au fantassin , deux au cavalier.
Ces règles relatives à la partie mobilière du butin, sont également applicables aux terres. Lorsque l’iman s’est emparé d’un pays par la force des armes, il peut, à son gré, ou le partager entre les conquérants , ou le laisser à ses habitants en leur imposant la djazia. Ceuxci passent alors à l’état de demmi, et deviennent clients de l’islam.
C’est sous l’influence de ces préceptes que se sont étendues les conquêtes de l’islamisme. L’Asie, l’Afrique et l’Espagne en ressentirent successivement les effets jusqu’en l’année 711, où le général Mouça-ben-Nacer pénétrait en France.
Là s’arrête le mouvement invasionnaire que la loi du djehad avait propagé, et la bataille de Poitiers gagnée par Charles Martel, marque le terme des accroissements de l’islamisme, terme fatal reconnu et accepté par les conquérants eux-mêmes. Si l’on en croit une tradition populaire accréditée chez les Arabes et recueillie par leurs historiens , il existait, longtemps avant cette époque, à Narbonne une statue portant cette inscription prophétique : « Enfants d’ismael, voies n’irez pas plus loin. »
A dater de ce moment, le djehad perdit insensiblement sa rigueur et sa ferveur primitives. Dès le premier siècle de l’hégire, le calife Moavia payait à l’empereur Constantin Y un tribut de cinquante esclaves et de cinquante chevaux.
C’est surtout après la conguëte de l’Espagne que le relâchement se fit sentir. Il arriva que les lois fondamentales de la guerre sacrée furent enfreintes par des alliances , des conventions, des traités contraires à l’esprit de cette institution.
Il est vrai que dans ces infractions la tolérance et l’humanité firent souvent prévaloir leurs principes ; mais, quelle qu’en fût la cause, elles n’en portaient pas
moins de profondes atteintes à la discipline des premiers jours.
Désormais le djehad avait perdu son caractère originel. Le prosélytisme armé avait fait son temps. De son côté, l’Europe s’élevait peu à peu au-dessus ! des préjugés réactionnaires qui l’avaient ' animée contre l’islamisme. Elle entra par degrés dans les voies de la modération et de la justice ; elle acquit le sentiment éminemment religieux des droits du faible et des devoirs du fort; elle apprit à respecter toutes les croyances , toutes les convictions. Lorsqu’en 1830 laFrance porta ses armes en Afrique , les rôles avaient changé; devenue l’iman des temps modernes, c’était elle qui , à son tour, proclamait la guerre sainte de notre âge, le djehad de la civilisation.
Le jeûne du Ramadan.
Le mois de ramadan est le neuvième de l’année musulmane, et la religion l’a consacré au jeûne , parce que c’est pendant ce mois que le Koran est descendu du ciel. Cet événement eut lieu, suivant l’opinion la plus générale, dans la vingt-septième nuit.
Lejeune tient une place importante dans le dogme musulman; il y figure entre la prière et l’aumône ; la prière nous conduit à moitié chemin vers Dieu; le jeûne nous mène à la porte de sa demeure, l’aumône nous y fait admettre.
Le jeûne chez les musulmans est beaucoup plus rigoureux que chez nous. Il consiste à ne prendre aucune nourriture, à ne pas boire, à ne pas fumer, à ne respirer aucun parfum depuis le point du jour jusqu’au coucher du soleil. Dans l’origine la parole elle-même était interdite.
Vers la fin du mois dechaban, qui précède le ramadan, plusieurs musulmans se tiennent en observation sur des points élevés, et dès que deux d’entre eux affirment par serment avoir aperçu la nouvelle lune, le jeûne, devient obligatoire.
Dans les pays ou l’islamisme est la religion dominante, une salve d’artillerie annonce au fidèle l’ouverture du ramadan. En Algérie les Français ont respecté cet usage, et c’est notre artillerie qui sur tous les points occupés donne à la population indigène le signal de la pénitence. Pendant toute la durée du mois ,
deux coups de canon tirés l’un au lever et l’autre au coucher du soleil annoncent chaque jour le commencement et la cessation du jeûne.
La population indigène vit au milieu de nous; le coup de canon qui retentit pour elle frappe également nos oreilles et appelle malgré nous notre attention, sur les particularités qui accompagnent cette grande solennité.
Les huit premiers jours du jeûne sont les plus rudes à supporter ; mais on s’y habitue vite, surtout lorsqu’on peut se livrer au sommeil pendant une partie de la journée. Les ouvriers qui attendent de leur travail le repas du soir ont beaucoup à souffrir lorsque le ramadan a lieu en été. Ces longues journées de quinze heures pendant lesquelles il leur est défendu de boire et de manger, les accablent et altèrent souvent leur santé.
Vers quatre heures les maisons riches ouvrent leurs portes ; et le personnage qui l’habite vient s’asseoir sur le seuil : fi égrène son chapelet pour tromper les instances de la faim. Chacun, dans le même but, recourt à un stratagème particulier; celui-ci resserre les plis de sa ceinture, devenue trop large; celui-là s’enveloppe le visage dans un haïk. Quelques-uns essayent de dormir. Le marchand , accroupi dans son étroite boutique, récite le Koran.
A mesure que le soleil s’abaisse vers l’horizon , le mouvement et la vie augmentent; on dirait que la population se réveille. L’attente et l’impatience se peignent sur toutes les physionomies.
Enfin le coup de canon retentit ; la ville entière répond par un murmure de joie ; tous les minarets s’illuminent; sur les galeries les plus élevées apparaît le modden, qui , de sa voix sonore et lente, appelle les croyants à la prière du soir. Chacun s’arrête, récite quelques versets du Koran, et rompt le jeûne. Les plus pauvres , surpris par cette heure solennelle, demandent au premier passant qu’ils rencontrent une datte, une tranche d’orange, un morceau de pain; jamais cette charité ne se refuse ; c’est un instant de communion religieuse pour tous les musulmans.
A Alger et dans nos villes de la côte, la population ouvrière se compose de Biskris, de Mozabis, de Kabiles, qui se
L’UNIVERS
livrent la plupart à des travaux pénibles, et qui pendant ce mois de pénitence ne dérogent en rien à leurs habitudes laborieuses. Aux approches de l’heure bienfaisante qui doit les affranchir des rigueurs de l’abstinence, on les voit assis par les rues et sur les places, dévorant, mais des yeux seulement, un pain qu’ils tiennent à deux mains, et attendant avec impatience le signal libérateur. Ils comptent les minutes qui restent encore , le regard fixé sur l’horloge , et l’oreille attentive. Lorsque enfin le coup de canon se fait entendre, c’est un spectacle curieux que de voir au même instant une centaine de coups de dents vigoureux appliqués sur autantde pains qu’ils tenaient élevés à la hauteur de la bouche, afin d’avoir moins d’espace à parcourir.
Le soir les boutiques restent ouvertes et illuminées jusqu’à une heure avancée.
Par compensation aux privations du jour, presque toute la nuit s’écoule dans les fêtes et les festins. On passe alternativement du café à la collation et de la collation au café; cela dure jusqu’aux approches du jour, mais seulement pour les riches ; car le pauvre ne fait qu’un seul repas dans l’espace de vingt-quatre heures.
Lejeune dure trente jours ; il est suivi de trois jours de fête, qu’on nomme Aïd-es-Srir (la petite fête), pour la distinguer de la grande fête (Aïd-el-Kebir), qui se célèbre soixante-dix jours plus tard, et qui est le baïram turc et la pâque musulmane. Mais la fête de l’Aïd-es-Srir est celle que les peuples de l’Algérie célèbrent avec le plus d’éclat.
Fête de V Aïd-es-Srir.
Nulle part la solennité de l’ Aïd-es-Srir ne présente un caractère aussi imposant qu’à Constantine,dans cette cité vraiment arabe , que son caractère éloigne à la fois des forbans sang-mêlés de la côte et des hordes fanatiques de l’ouest. Nous nous sommes trouvé plusieurs fois à Constantine pendant les fêtes de l’Aïdes-Srir; mais celles de 1845 ont laissé dans notre esprit une impression plus profonde, parce que le spectacle dont nous fûmes témoin contrastait d’une façon étrange avec l’horrible drame qui assombrissait alors la province de l’ouest. On venait d’apprendre le mas¬
sacre de Sidi-Brahim et la grande insurrection dont il fut le prélude.
En dépit de ces nouvelles désastreuses, et comme pour protester contre la nouvelle lutte que le fanatisme venait d’engager, la fête de l’Aïd-es-Srir fut célébrée avec plus de pompe encore que de coutume.
La veille et l’avant-veille les kaïds des différentes tribus soumises étaient arrivés suivis chacun de quarante ou cinquante cavaliers composant leurs goums.
Quelques difficultés s’étaient élevées pour la fixation du jour de la fête; l’avant-veille un témoin était venu annoncer au cadi l’apparition de la nouvelle lune; mais le kadi ayant récusé son témoignage, le jeûne fut prolongé d’un jour.
Le lieu où les fêtes se célèbrent ordinairement à Constantine est le plateau de Msalla, situé derrière la colline de Koudiat-Ati. L’autorité française, dans un sage esprit de conciliation, avait voulu que la population européenne prît part, comme cela d’ailleurs est d’usage, dans cette ville, aux réjouissances de la population musulmane.
Sur le théâtre de la fête une tente pavoisée de flammes tricolores avait été dressée pour le commandant supérieur de la province, qui devait présider a la solennité. Des invitations avaient été adressées aux dames de la ville, pour qui les autorités française et musulmane, rivalisant de courtoisie, avaient fait préparer des rafraîchissements.
Dès le point du jour un brouhaha de sons distincts se faisait entendre au voisinage de la porte de la brèche. Le bruit du tambour annonçait que les troupes françaises étaient en marche vers Koudiat-Ati ; le bruit de la musique arabe annonçait que le cheick-el-arab, ce préfet "du Sahara , s’acheminait a» ce ses hommes d’armes vers le m&ne point.
Onze coups de canon tirés du haut de la brèche annonçaient a toute la population que le jeûne du ramadan avait cessé.
A sept heures les courses commencèrent, courses à pied, courses à cheval , courses françaises , courses indigènes ; les prix étaient là; c’était au plus agile coureur , au meilleur cavalier à les gagner.
Toute la garnison, en grande tenue, sous les armes, formait un vaste rectangle , dans l’intérieur duquel les divers épisodes de la fête devaient se passer. Ils étaient annoncés par des coups de canon tirés à peu de distance de latente prétorienne, et répétés par les échos du magnifique amphithéâtre que dessine la vallée du Roumel. Une foule immense, composée d’Européens, de musulmans, d’israélites, se pressait derrière la haie de soldats pour prendre sa part du spectacle.
Vers neuf heures commença la grande fantasia.
Les différents kaïds, suivis de leurs goums, défilèrent successivement, à la manière des Arabes, c’est-à-dire au galop en brandissant leurs armes et faisant retentir l’air de coups de fusil.
Une circonstance prêtait à la fête un caractère nouveau : plusieurs chefs soumis depuis peu à la France y paraissaient pour la première fois. C’étaient le kaïd de l’Aurès , jeune homme de dix-huit ans , les deux kaïds des Oulad-Soltan, et le marabout récemment investi kaïd des Sahari et des Oulad-Derradj.
A côtéde ces personnages, qui au tem ps même de la puissance des beys ne paraissaient pas à Constantine, en figuraient d’autres , qui depuis longtemps étaient nos amis. A la tête de ces derniers on remarquait le brave et infortuné Ren- Ouani , cet intrépide enfant de tribu, si promptement et si noblement francisé, victime depuis de son dévouement à notrecause. Il était alors kaïd des Amer et des Elma, près de Sétif.
C’était un curieux spectacle que celui de tous ces chefs , escortés des cavaliers de leurs goums , représentant le Tell et le Sahara de la province, réunis sous la même bannière.
La dernière de ces hordes nomades avait défilé, et cependant la fête n’était pas complète. Une nouvelle fantasia devait avoir lieu sur la place de la brèche, en l’honneur des dames. On appelle place de la Brèche l’espace qui s’étend entre le rempart de Constantine et le pied du Koudiat-Ati. C’est là en effet que se donna l’assaut en 1837. Toute la population bourgeoise se trouvait réunie sur cette double estrade; les musulmans occupaient les pentes du Koudiat-Ati,
9e Livraison. (Algérie.)
les Européens le rempart de la ville.
A un coup de canon la multitude armée agglomérée sur le plateau de Msalla se mit en mouvement vers la place de la brèche , les troupes françaises d’un côté , les goums arabes de l’autre.
Puis commença la fantasia des dames, cette fois individuelle et non par goum, mais toujours avec force coups de fusil, auxquels le canon répondait du haut de la brèche.
Au centre de cette place, qui porte désormais un nom historique, s’élèvent deux petits monuments , les seuls que la guerre ait respectés; l’un est un minaret isolé, l’autre est une sehbala ou réservoir d’eau pour les voyageurs. Le minaret, de forme octogonale, porte sur une de ses huit faces ces mots qui n’ont pas besoin de commentaire : Aux braves morts devant Constantine pendant les années 1836 et 1837. Au pied de l’autre monument est un petit enclos fermé par une simple barrière en bois; modeste cimetière, qui contient les restes de quelques-uns des martyrs de notre conquête.
C’est autour de ces deux petits monuments qu’avait lieu le tournoi en l’honneur des dames. A la vue de ce simulacre de combat, du lieu de la scène, des souvenirs tristes et glorieux qu’il réveille, des physionomies sereines de tous Ses spectateurs, l’âme émue rapprochait involontairement toutes ces circonstances, et y reconnaissait une sorte d’hommage funèbre rendu en commun à la mémoire de ceux que la guerre a moissonnés et de la paix que tous leur doivent.
Quelques personnes comparaient ce spectacle, mélange bizarre de sons et de costumes si divers, aux carrousels du moyen âge. Quelle différence pourtant!
Au moyen âge on disait : Crois ou meurs. Aujourd’hui on laisse chacun libre de croire ce qu’il veut, et l’on se réjouit ensemble.
Après la fantasia pour les dames , chacun retourna chez soi ; les goums regagnèrent leurs tentes, les soldats leurs casernes et les habitants leurs maisons.
Pèlerinage de la Mecque.
Le pèlerinage de la Mecque est une des six obligations fondamentales de la religion musulmane. Mahomet en a fait un devoir rigoureux à tous ceux qui se-
L’UNIVERS
raient en état de l’exécuter ; un novateur s’étant avisé un jour d’enseigner une pratique qu’il disait pouvoir suppléer la visite au berceau du prophète , fut mis à mort comme hérésiarque , par arrêt des ulémas ou docteurs constitués en cour de justice.
I.es musulmans acquièrent par le pèlerinage de la Mecque le titre de Hadji, dont ils se montrent très-jaloux.
Les premiers khalifes donnèrent l’exemple de l’exactitude à remplir ce devoir. Ils voyageaient avec une grande pompe, distribuant sur leur route beaucoup d’aumônes et de bienfaits. L’un d’eux traînait à sa suite plusieurs milliers de chameaux chargés de provisions pour ses compagnons de voyage. La neige et la glace destinées aux rafraîchissements occupaient à elles seules cinq cents chameaux. A la Mecque on vint dire au khalife que les maisons où sa garde-robe avait été déposée menaçaient de crouler sous le faix ; à l’instant il donna l’ordre de distribuer toutes ses hardes aux pauvres, et il échut à chacun deux vestes de brocard.
Le plus illustre de ces pèlerins couronnés est Haroun-al-Rachid. Il ne se mettait pas en route pour la Mecque sans emmener avec lui cent ulémas ; et lorsqu’il lui était impossible de s’y rendre en personne, il habillait trois cents pauvres, qu’il envoyait à sa place et à ses frais. Ce prince attribuait ses victoires aux effets du pèlerinage : il avait fait huit fois le voyage de la ville sainte et gagné huit batailles.
Il lui arriva même une fois de faire son pèlerinage à pied. En route il rencontra un bon musulman , qui accomplissait le même voyage, mais à bien petites journées, car il avait fait vœu d’y employer douze années entières.
Le pèlerinage de la Mecque , comme toutes les institutions musulmanes, a beaucoup perdu de son prestige et de sa ferveur. Cependant il détermine encore annuellement un grand remou dans l’empire de l’Islam.
De toutes les caravanes qui traversent l’Algérie celle que sa force numérique, son caractère à la fois religieux, politique et commercial, placentau premier rang est sans contredit la caravane de la Mecque. Les indigènes la désignent
sous le nom particulier de râhcb (1).
C’est le 2 du mois musulman de redjeb que 1 v Râkeb africain se met en marche; il part alternativement de Fès et de Talilelt, dans l’empire de Maroc, sous le commandement d’un chef qui prend le titre de cheik du râkeb. Cette dignité appartient de droit à la famille des chérifs; elle est toujours dévolue par l’empereur à l’un de ses plus proches parents. Ce prince marche escorté d’une garde nombreuse, au son de la musique, les étendards déployés.
L’itinéraire est réglé d’une manière immuable; les lieux de passage, les lieux de séjour, la durée des séjours, sont des données constantes, qui ne paraissent pas avoir varié depuis plusieurs siècles.
La caravane obtient sur son passage le respect des populations; mais ce respect tient autant de la crainte que de la piété. De l’aveu même des croyants , elle serait moins honorée si elle était moins nombreuse. On cite plusieurs exemples de violences exercées sur les pèlerins.
Ainsi au dixième siècle de notre ère la caravane fut attaquéepar les Carmathes,
Îui massacrèrent vingt mille pèlerins.
,a Mecque cessa pendant plusieurs années d’être le but au voyage, et fut remplacée par Jérusalem.
Le pèlerinage de la Mecque, bien qu’entrepris dans une pensée pieuse, ne reste pas pour cela étranger aux intérêts matériels de la grande famille, dontejlerapproche les rameaux les plus lointains dans une communion annuelle.
Le râkeb est sur toute la route un centre d’échange et de consommation , et la consommation n’est pas sans. importance pour des populations clairsemées comme celles qu’il traverse. A El- Arouat, où il n’a encore recruté que les pèlerins du Maroc et une petite partie des Algériens, le nombre des voyageurs s’élève déjà à huit mille. Le jour où la caravanedoit passer étant connu àl’avauce, les trafiqueurs peuvent venir de fort loin ; à peine les piquets des tentes sont-ils planfcés, que des chameaux chargés de
(i) La plupart des détails qui suivent sont extraits des Recherches sur la géographie et le commerce de J’ Algérie méridionale, par E. Carette , membre et secrétaire de la commission scientifique d’Algérie.
marchandises se montrent en foule sur tous les points de l’horizon ; ils apportent des provisions de bouche, et prennent en échange des objets de toilette détachés de la pacotille des pèlerins.
Lorsque la caravane campe dans le désert, troploin detoute habitation pour que ces échanges soient possibles, ce sont les pèlerins eux-mêmes qui trafiquent entre eux , comme cela se pratique dans une ville ; aussi les indigènes appellent-ils le râkeb une ville en marche.
Le cheik du râkeb est accompagné d’un kadi qui siège chaque jour. Sa juridiction ne se borne pas aux pèlerins ; les villes et tribus du voisinage apportent aussi leurs différends à son tribunal.
La caravane traverse le Sahara algérien dans toute sa longueur ; elle passe à quelques lieues au sud de Biskra ; elle entre ensuite dans le Sahara tunisien, et atteint la régence de Tripoli, dont elle suit la côte.
Enfin elle arrive au Caire, où elle grossit encore de tous les pèlerins de l’Égypte ; et, après une station de six jours, elle se remet en marche. Pendant qu’elle côtoie les bords de la mer Rouge pour se rendre à la ville sainte , deux autres caravanes, celle de la Syrie et celle de Baghdad, sont aussi en mouvement et s’acheminent vers le même point. L’époque des départs et la durée des séjours sont calculés de manière que ces trois processions religieuses arrivent en même temps.
C’est le jour de l’Aïd-el-Kébir ( la grande fête), le 1er de l’année musulmane, et presque à la même heure, que les représentants de tous les peuples de l’islamisme paraissent, dans trois directions différentes, à l’horizon de la métropole. Ce jour est l’anniversaire de celui où Mahomet, chassé une dernière fois de la Mecque, se retira à Iâtreb , appelée aujourd’hui Médine, et depuis cette époque ses sectateurs sont venus protester solennellement chaque année contre la persécution du prophète.
Le jour même de leur arrivée à la Mecque, les trois caravanes se rendent ensemble au mont Arfât. Là , du haut de la montagne, l’iman prononce une prière que les pèlerins écoutent pieds et tête nus. Suivant une tradition populaire, le nombre des fidèles présents à cette
solennité est toujours de quatre-vingt mille. C’est le nombre marqué fatalement dans les décrets de la Providence. Si un moment il était supérieur, Dieu enverrait aussitôt un fléau pour le réduire; s’il était moindre, il enverrait ses anges pour le compléter.
La station à la Mecque est de quinze jours ; ce temps est employé à faire des visites à la Kahaba, des ablutions au puits de Zemzem, et aussi à composer une pacotille pour le retour.
A l’expiration de ce délai , les trois caravanes s’acheminent ensemble vers Médine. Cette dernière cérémonie est la clôture du pèlerinage. Dès lors l’assemblée des fidèles est dissoute, et tous les pèlerins font leurs dispositions pour le départ.
La caravane de la Mecque introduit dans l’Afrique septentrionale des parfums , des toiles de l’Inde et des chapelets ; elle en exporte surtout des cuirs du Maroc et des soieries.de Tunis.
Est-il besoin de faire* remarquer quelle influence peut exercer sur les intérêts de la France en Orient cette longue procession de pèlerins qui s’en vont retremper leur ferveur religieuse au foyer du fanatisme musulman. Les quatrevingt mille voyageurs réunis chaque année à la Mecque n’échangent pas seulement, on le pense bien, des chapelets et des marchandises, mais aussi des nouvelles et des idées. Notre présence en Algérie est le fait qui les intéresse le plus. Ce sont les Algériens qui forment à cet égard l’opinion de leurs coreligionnaires. La caravane donne donc lieu à une véritable enquête périodique sur les actes de notre administration. En quelques mois les résultats de cette enquête sont connus dans tout l’Orient, où ils déterminent, en partie du moins, la hausse ou la baisse de notre crédit.
Le gouvernement comprit l’utilité de ne pas rester complètement étranger à une des pratiques les plus solennelles , les plus importantes d’un culte devenu français par la conquête de l’Algérie.
Le 13 septembre 1842 le bateau à vapeur le Caméléon fut expédié en Algérie pour être mis à la disposition des pèlerins de la Mecque; l’année suivante, ce fût le Cerbère; et depuis lors les pèlerins qui préfèrent gagner l’Égypte par mer
ont chaque année trouvé place à bord d’un bâtiment de l’État. Ce sont là d’excellentes mesures dignes d’une époque de tolérance, dignes d’un pays qui a écrit dans ses lois le dogme de la protection égale due à tous les cultes.
Confréries religieuses.
On ignorait encore il y a quelques années l’existence en Algérie d’associations secrètes formées originairement dans des vues exclusivement religieuses, devenues plus tard des instruments politiques , unissant dans la même pensée des hommes animés de la même ardeur fanatique, mêlés à toutes les agitations, à toutes les intrigues, associations d’autant plus dangereuses qu’elles agissaient dans l’ombre et à notre insu.
La révélation de ce fait important est due à M. le capitaine d’état-major de Neveu, membre de la commission scientifique d’Algérie, qui a fait connaître l’origine, le caractère et l’histoire des principales confréries religieuses établies dans l’enceinte de nos possessions.
Les membres de ces diverses associations se donnent entre eux le nom de khouan, qui signifie frères. Bien que nul de ces ordres ne s’écarte en rien des préceptes rigoureux du mahométisme, chacun a cependant une règle et une constitution particulières. Chacun, par exemple, a sa devise appelée deker\ elle se compose de certaines paroles qui doivent être dites sur le chapelet. La règle des confréries varie encore dans le nombre et la teneur des prières et dans certaines pratiques de piété. Le deker a la valeur et l’importance d’un mot d’ordre. Il est donné auxkhouans hiérarchiquement par leurs chefs immédiats, sous la défense formelle de le faire connaître à qui que ce soit.
Chaque confrérie attribue son origine à une vision du marabout qui l’a instituée. Il a vu en songe Mahomet luimême , et le prophète lui a révélé la voie la plus sainte et les pratiques les plus efficaces. En même temps il l’a chargé de former des disciples et d’appeler des khouan à le suivre dans la voie tracée.
Chaque confrérie est dirigée par un khalifa , qu’elle reconnaît pour chef spirituel et souvent aussi pour chef tem¬
porel. Il est désigné d’avance par son prédécesseur, qui le recommande au choix des frères, soit verbalement dans une réunion générale, soit par écrit dans un testament. Le khalifa choisit dans chaque ville des chefs nommés mkaddem ou cheik, qui le représentent et président en son nom l’assemblée des khouan. Il correspond avec eux , leur transmet des ordres ou des nouvelles, et reçoit en échange des rapports sur la situation de l’ordre et sur les événements politiques qui s’accomplissent sous les yeux de ces agents.
Les confréries religieuses de l’islamisme, comme les ordres chrétiens du moyen âge , possèdent un grand nombre de mosquées et de zaouias. 11 n’est pas de ville un peu importante en Algérie qui n’ait une mosquée affectée à chacun des ordres. Au dehors des villes, beaucoup de koubbas se sont élevées par les soins de ces congrégations; monuments votifs consacrés au fondateur de l’ordre.
Ces mosquées ne sont pas cependant exclusivement réservées aux membres de la confrérie à laquelle elles appartiennent. Tout musulman peut y entrer, même sans être affilié à aucune congrégation ; mais comme il ne dit pas sa prière suivant la forme révélée au fondateur de l’ordre, il perd les avantages attachés aux pratiques recommandées par lui.
L’affiliation à un ordre religieux s’exprime par une image consacrée parmi les khouan. Cela s’appelle prendre la rose. On prend la rose du marabout Mouléi-Taieb lorsqu’on se fait recevoir frère de l’ordre qu’il a fondé. Pour se reconnaître, deux musulmans s’adressent cette question : Quelle rose portes-tu?
C’est le qui-vive de l’affiliation. Si celui que l’on interroge n’appartient à aucune congrégation, il répond : Je ne porte aucune rose; je suis simplement serviteur de Dieu.
Lorsqu’un musulman veut être admis dans une confrérie, il se fait présenter par un frère au cheik ou mkaddem de l’ordre qu’il a choisi; celui-ci lui prend la main, comme le font les maîtres dans les ordres maçonniques ; il lui fait alors connaître ses devoirs, les prières qu’il doit réciter, les for-
mules qu’il doit employer, la manière de dire son chapelet ; c'est après ces formalités qu’il est reçu frère.
Les congrégations musulmanes ne paraissent avoir rien d’analogue aux signes mystiques et aux mots de passe de la franc-maçonnerie; elles n’ont de commun avec elles que le nom de frères que les affiliés se donnent entre eux. Elles sont de leur nature exclusives, et n’admettent que des mahométans : la franc-maçonnerie admet tous les, hommes, sans distinction de culte ni de drapeau.
Sept ordres religieux comptent des affiliés en Algérie.
Ce sont :
1° L’ordre de Sidi-Abd-el-Ivader-el- Djelali ;
2° De Mouléi-Taïeb ;
3° Des Aïçaoua et de Sidi-Mohammedben-Aïça;
4° De Sidi-Mohammed-ben-Abd-er- Rahman Bouguebrin ;
5° De Sidi-Ioucef-el-Hansali ;
6° De Sidi-Alimed-Tidjani ;
7° Des Derkaoua.
1° Ordre de Sidi-dbd-el- Kader-el- Djelali. — Cet ordre est le pius ancien de ceux qui existent en Algérie. Il doit sa fondation à un marabout de Bagdad , dont le nom est en grande vénération dans tout l’islamisme.
Sidi-Abd-el-Kader, désigné dans l’ouest sous le nom de Mouléi-Abd-el-Kader, est considéré dans presque tout l’Orient comme le patron des pauvres et des malheureux, et en général comme la providence des êtres, souffrants. C’est en son nom que presque tous les mendiants implorent la charité du passant : Donne-moi pour l’amour de Dieu, pour l’amour de monseigneur Abd-el-Kader.
Sidi-Abd-el-Kader passe pour le prince des marabouts. Ses vertus lui valurent, dit-on , un honneur insigne : c’est une tradition populaire que dans le mois de safar il descend du ciel sur la terre trois cent quatre-vingt mille maux de toute espèce. Ce déluge de maux écraserait le genre humain si la miséricorde divine ne lui venait en aide. A ce moment lamentable Dieu choisit parmi les hommes d’une piété austère celui qu’il juge le plus pur et le plus fervent, et le charge seul des trois quarts du fardeau.
Ce saint entre tous les saints, cette victime immolée au salut de l’humanité, porte dans les croyances populaires le nom de Rout. La moitié de ce qui reste de maux est répartie entre vingt hommes pieux nommés Aktab disséminés dans l’empire de l’islam. L’autre moitié ou le dernier huitième se répand sur le genre humain.
Dès que le choix de Dieu s’est arrêté sur lui, le Rout tombe malade; il endure toutes sortes de souffrances, et meurt en moins de quarante jours, sous le poids de deux cent quatre-vingt-cinq mille maux différents dont il est affligé. Sidi-Abd-el-Kader dut à sa sainteté l’éclatante faveur d’être choisi pour Rout, et il conserve dans le ciel le privilège d’intercéder efficacement pour ceux qui souffrent. De la sphère brillante qu’il habite entre le troisième et le quatrième ciel , ce saint patron des affligés entend les plaintes qui s’élèvent vers lui, et il protège indistinctement tous ceux qui l’invoquent dans la sincérité de leur cœur, chrétiens, juifs et musulmans.
Mais il va sans dire que, parmi tous ses protégés, les khouan de Sidi-Abd-el- Kader tiennent de droit le premier rang.
Nous avons montré le côté religieux de cet ordre : voici maintenant le côté politique.
En 1828, à Bagdad, dans une des chapelles consacrées à Mouléi-Abd-el- Kader, un jeune homme priait avec son père, lorsque le saint lui apparut sous la figure d’un nègre. Il tenait dans la main trois oranges. « Où est le sultan de l’ouest? dit-il ; ces oranges sont pour lui. — Nousn’avons pas de sultan parmi nous, répondit le vieillard. — Vous en aurez un bientôt, reprit le nègre. » Ce disant il mit les trois oranges dans la main du jeune homme, et se retira. Ce jeune homme n’était autre que le futur émir Hadji-Abd-el-Ivader, fils de Mahi- Eddin.
Quatre ans plus tard, en 1832, la veille du jour où les chefs et les marabouts de la plaine d’Eghrès devaient se réunir à Ersébia pour élire un chef suprême, Mouléi-Abd-el-Kader apparut encore à un marabout centenaire, nommé Sidiel-Arach, et lui fit voir un trône dressé. « Pour qui ce trône? demanda le marabout. — Pour Hadji-Abd-el-Kader, fils
L’UNIVERS
de Mahi-Eddin , répondit le fantôme.
Le lendemain Hadji-Abd-el-Kader, fils de Mahi-Eddin , l’élu du ciel, était proclamé sultan.
Depuis cette époque, disent les Arabes, il ne s’est pas écoulé un jour où le nouveau prince des croyants n’ait reçu la visite mystérieuse du prince des mafabouts ; il ne s’est pas accompli une seule résolution qui n’ait été inspirée à Hadji- Abd-el-Kader par son homonyme de Bagdad.
Mouléi-Abd-el-Kader a donc pris une grande part aux affaires de l’Algérie.
On compte très-peu de khouan de cet ordre dans la province de Constantine; ils sont au contraire très-nombreux dans la province d’Oran, où presque toutes les routes, presque toutes les cimes de montagnes sont couvertes de koubba consacrées à la mémoire de Sidi-Abd-el-Kader-el-Djelali.
2° Ordre de Mouléi-Taïeb. — Cet ordre a été fondé par les chérifs de Maroc, où il compte un nombre immense de khouan : à leur tête figure l’empereur lui-même, Mouléi-Abd-er-Rahman. Le kbalifa ou grand-maître de l’ordre est toujours choisi parmi les membres de la famille impériale : celui qui occupe aujourd’hui ce poste éminent est Sidi- Hadji-el-Arbi ; il réside avec les cherfa de la dynastie régnante , dans une petite villeappelée Ouazzan, située à mi-chemin d’El-Arach à Fès.
La prépondérance numérique et l’influence morale de l’ordre de Mouléi- Taïeb diminuent à mesure que l’on s’éloigne de son berceau dans la direction de l’ouest à l’est. Cependant Constantine, quoique située à la limite de son action , compte encore à elle seule environ douze cents khouan.
Au Maroc l’ordre de Mouléi-Taïeb exerce une sorte d’omnipotence ; aussi l’empereur Abd-er-Rahman, jaloux de conserver l’appui de Sidi-Hadji-el-Arbi, a-t-il soin de lui envoyer au moins une fois par mois des présents à son quartier général d’Ouazzan.
En juin 1843 le gouvernement , informé par M. le maréchal Bugeaud de l’iDfluence qu’exerçait en Algérie le grand maître de l’ordre de Mouléi-Taïeb, donna l’ordre à son consul général à Tanger de se mettre en relation avec
Sidi-Hadji-el-Arbi, et le chargea de cuelques présents pour ce haut personmge, sur lequel tout l’empire a les yeux fixés. Mais par un malentendu qu’il est difficile de s’expliquer, les envoyés du 3onsul général ne purent trouver le destinataire, et rapportèrent les présents à Tanger.
Deux ansplus tard une vaste insurrection éclatait en Algérie ; elle avait pour point de départ une petite nation kibile située sur le bord de la mer, à l’extrémité occidentale de nos possessions. On a su depuis que le massif montagneux des Traras était un des principaux centres de réunion des frères de Mouléi-Taïeb; que l’ordre y entretenait des zaouïas, y tenait des écoles, y possédait de. vistes domaines, et que ces divers établissements reconnaissaient les lois de Sidi- Hadji-el-Arbi. C’étaient des khouan de Mouléi-Taïeb qui à la même époque, conduits par Abd-el-Kader, anéantissaient à Sidi-Brahim le petit corps du colonel Montagnac.
C’étaient encore des khouan de Mouléi-Taïeb qui soutinrent deux jours après contre le général Cavaignac les combats des 22, 23 et 24 septembre ; et le théâtre de ces actions sanglantes , quoique situé en Algérie, était un des nombreux domaines que possède le marocain Sidi-Hadji-el-Arbi, khalifa de l’ordre.
C’était dans les mêmes lieux, et contre les mêmes hommes, que le général Lamoricière avait à combattre trois semaines plus tard dans les journées des 12, 13, 14 et 15 octobre.
On n’a vu d’abord dans ces divers événements qu’une explosion banale et confuse de fanatisme ; mais M. le capitaine de Neveu a fait connaître plus tard le lien mystérieux qui unissait les épisodes et les personnages de ce drame funèbre.
Antérieurement à cette époque funeste, l’existence des khouan de Mouléi- Taïeb se révélait d’une tout autre manière. Mais le fil de cette organisation maçonnique manquait encore, et l’autorité française n’avait pas saisi toute la portée de cette indication. C’était du temps que M. le général Baraguay d’Hilliers commandait à Constantine. Un des mokaddems de Mouléi-Taïeb étant mort
dans cette ville, leskhouan lui désignèrent un successeur provisoire, et ils écrivirent aussitôt à Sidi-Hadji-el-Arbi pour obtenir sa sanction. Mais ils furent prévenus par un compétiteur, qui se rendit en toute hâte à Ouazzan, au fond de l’empire du Maroc, afin de solliciter la place vacante : il l’obtint. A leur arrivée dans cette ville les envoyés du club de Constantine ne furent pas médiocrement surpris d’apprendre que l’emploi était déjà donné. Ils essayèrent alors de faire revenir le khalifa sur sa décision ; mais les partisans du compétiteur nommé agirent de leur côté : la nomination fut maintenue.
C’est alors qu’en désespoir de cause les khouan de Mouléi-Taïeb prirent l’étrange résolution d’en appeler à l’autorité française. M. le général Baraguay d’Hi Hiers fit des efforts pour concilier toutes les prétentions; mais la décision qu’il prit ne termina pas le différend , et il fallut que plus tard un chérif vînt exprès du bout du Maroc à Constantine pour clore par un jugement définitif ce long et singulier débat. On ignorait encore à cette époque l’étroite solidarité queles ordres religieux établissent entre des individualités et des populations séparées par d'immenses espaces.
Cette affaire révéla cependant deux faits graves, savoir :
D’une part, l’influence occulte qu’un personnage étranger exerçait à notre insu sur les terres et sur les peuples de notre domination ;
D’une autre part, l’esprit de modération particulier à la province de Constantine, dont les habitants ne craignaient pas de recourir à l’intervention française même dans des questions religieuses. Mais ce dernier fait, rassurant pour une partie de nos possessions, devait inspirer de sérieuses inquiétudes sur le sort des autres.
3° Ordre de Sidi-Mohammed-ben- Aïça. — Sidi-Mohammed-ben-Aïça, fondateur de cet ordre, vivait à Meknès, dans l’empire de Maroc, il y a environ trois cents ans . Ce n’était pas un prince, comme le fondateur et les khalifa de l’ordre de Mouléi-Taïeb; c’était au contraire un très-pauvre homme, n’ayant absolument rien pour faire vivre une nombreuse famille , mais plein de con¬
fiance en Dieu. Tous les jours il se rendait à la mosquée, où il passait des heures entières en prières ferventes, et chaque soir en rentrant au logis il y retrouvait la misère et la faim.
Un jour, tandis qu’il priait dans la mosquée , un homme alla frapper à la porte de sa demeure, appela sa femme, et lui remit des aliments pour elle et ses trois enfants, en lui disant : C’est Sidi Aïça qui vous les envoie.
Le lendemain et les jours suivants le protecteur mystérieux apporta régulièrement de nouvelles provisions , de sorte que la maison de Sidi- Aïça connut enfin l’abondance.
Bientôt les faveurs et les dons du ciel se multiplièrent tellement que la fortune du marabout porta ombrage au sultan de Meknès , Mouléi-Mohammed , qui le chassa de la ville. Sidi-Aïça partit en effet, et alla s’établir à quelques lieues, sur un terrain jusque-là inhabité , emmenant avec lui sa femme , ses enfants et quarante disciples.
Peu de temps après Mouléi-Ismael lui fit défense de rester sur son domaine.
Sidi-Aïça lui proposa alors de lui acheter à deniers comptants toutes les terres de son empire. Mouléi-Ismael ne vit dans cette proposition que l’acte d’un arrogant et d’un insensé ; et l’accepta néanmoins, comme un moyen de se débarrasser du marabout. On convint d’un prix et d’un jour pour l’exécution du traité.
Au jour fixé le sultan sortit en grande pompe de Meknès , accompagné des oulémas et de tous les grands personnages de la ville qu’il voulait rendre témoins de la déconvenue du marabout. Arrivé à Hamria tout le cortège s’assit en cercle autour d’un large olivier. « Aïça, ditMouléi-Ismael , je suis venu pour te livrer la ville de Meknès et ses dépendances ; voici l’acte de vente, livre-moi le prix convenu.— Tu vas le recevoir, dit Sidi- Aïça. » Alors il frappa de la main l’olivier, à l’ombre duquel le prince était assis , et aussitôt il en tomba un.e pluie de pièces d’or, qui, réunies et comptées, produisirent le triple de la somme convenue.
Au milieu de la stupeur générale, Sidi-Aïça se redressa, et dit d’une voix tonnante : « Je suis lé maître de ce lieu, le propriétaire de Meknès et de ses dépendances : à votre tour, sortez démon
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territoire. » Cependant il se radoucit bientôt, et, cédant aux prières de ceux qui l’entouraient, il rendit au sultan son empire, à condition que chaque année, à partir du douzième jour du mois de mouloud, tous les habitants de Meknès, à l’exception des khouan de Sidi-Aïça, seraient consignés pendant sept jours dans leurs demeures.
Depuis lors cette convention a été fidèlement observée; chaque année, avant le 12 de mouloud , le gouverneur de Meknès fait publier dans la ville que tous ceux qui ne font pas partie de l’ordre de Sidi-Aïça doivent rester enfer més dans leurs maisons pendant sept jours. Il est vrai que cette mesure n’est gênante pour personne; car tous les habitants de Meknès, sans exception, appartiennent à l’ordre de Sidi-Aïça. Satisfait de son triomphe, Sidi-Aïça dédaigna de rentrer en ville; il continua d’habiter Hamria, où il acheva son existence entouré delà vénération de ses frères.
L’ordre de Sidi-Mohammed-Ben-Aïça est celui qui de tout temps ale plus fixé l’attention, à cause de la singularité de ses pratiques.
On en jugera par la description suivante d’une fête des Aïçaoua, que nous empruntons presque textuellement à l’intéressant ouvrage de M. le capitaine de Neveu.
Dans la cour intérieure du bâtiment on avait à l’avance préparé des lumières et des tapis; un coussin marquait la place du mokaddem, président ordinaire de la fête. Des femmes en assez grand nombre garnissaient la galerie du premier étage, commune à toutes les maisons mauresques. Les Aïçaoua entrèrent proccssionnellement, se rangèrent en cercle dans la cour, et presque aussitôt commencèrent leurs chants. C’étaient d’abord des prières lentes et graves, qui durèrent assez longtemps; vinrent ensuite les louanges de Sidi-Mohammed-ben- Aïça, le fondateur de l’ordre; puis ie mokaddem et les frères , prenant des cymbales et des tambours de basque , animèrent progressivement la cadence, en s’exaltant eux-mêmes davantage à proportion de l’accélérationdu rhythme.
Après deux heures environ les chants avaient dégénéré en cris sauvages, et les gestes en hideuses contorsions. Tout
à coup quelques-uns des frères se lèvent, se placent en dansant sur une même ligne, et tirent du fond de leur poitrine, en sons rauques et gutturaux , le nom sacré d’Allah. Mais en sortant de la bouche des aïçaoua ce mot ressemblait beaucoup plus' à un rugissement féroce qu’à une pieuse invocation. Bientôt le vacarme augmente, l’extravagance des gestes dépasse toute mesure, les turbans tombent laissant voir ces têtes rasées , semblables à celles des vautours. Les longues ceintures rouges se détachent, se déroulent, embarrassent les mouvements et accroissent le désordre.
L’homme alors se traîne sur les genoux et sur les mains; il imite tous les mouvements des bêtes, et abdique toute dignité.
Enfin l’exaltation arrive à son comble; c’est alors que, haletants, ruisselants de sueur, les aïçaoua commencent leurs jongleries. Us appellent le mokaddem leur père, et lui demandent à manger; celuici leur distribue des morceaux de verre, qu’ils broient entre leurs dents; à d’autres il introduit des clous dans la bouche, mais ils ont soin de se cacher la tête sous le bernous du mokaddem, afin de pouvoir les rejeter sans être vus des assistants. Ceux-ci mangent des épines et des chardons; ceux-là portent la langue sur un fer rouge, ou le prennent entre les mains sans se brûler. L’un se frappe le bras gauche avec la main droite, et la chair s’ouvre, le sang coule; mais aussitôt après il repose la main sur son bras, la blessure se ferme, et le sang disparaît ; d’autres sautent sans se blesser sur le tranchant d’un sabre que des frères tiennent par ses extrémités ; quelques-uns plongent la main dans de petits sacs en peau , d’où ils tirent des scorpions , des serpents , des vipères , qu’ils mettent intrépidement dans leur bouche. Tous ces mouvements s’exécutent avec assez de rapidité pour qu’il soit très-difficile de reconnaître les moyens employés par ces jongleurs pour se garantir de la piqûre des animaux.
Les aïçaoua ont en Algérie la réputation de' guérir les piqûres des bêtes venimeuses; aussi sont-ils fréquemment appelés comme médecins. Dans ce cas ils se bornent à sucer fortement la plaie ; ils déterminent ainsi une saignée qui
prévient en général les accidents consécutifs. C’est à cette simple opération que se réduit à peu près tout leur art.
Les aïçaoua sont très-nombreux dans le Maroc. La province d’Oran compte aussi un assez bon nombre de khouan de cet ordre; mais il y en a peu à Alger et à Constantine. Tunis possède beaucoup de frères d’Aïça, qui donnent chaque année, aux approches du mouloud, à la population de cette ville le spectacle des fêtes les plus bizarres.
L’ordre de Sidi-Aïça ne paraît pas avoir joué jusqu’ici un rôle politique. Le mot d’aïçaoua est devenu synonyme de jongleur et faiseur de tours.
4° Ordre de Sidi-Mohcimmed-ben- Abd-er-Rahman-bou-Guebrin. — Sidi- Mohamed-ben-Abd-er-Rahman, fondateur de cet ordre, naquit à Alger, où il vivaitsous le règne de Moustafa-Pacha. Un jour il quitta sa ville natale, et alla s’établir avec sa famille dans la Kabilie, au centre du Jurjura. Il y mourut après six mois de séjour, laissant parmi les Kabiles un assez grand nombre de disciples. Ce furent eux qui lui donnèrent la sépulture.
Trois jours après les khouan d’Alger apprenaient la mort de leur chef. Quelle ne fut pas leur désolation en pensant que son corps reposerait loin d'eux, sur la terre étrangère ! Ils tinrent conseil, et résolurent d’enlever la précieuse dépouille. Us se partagèrent en deux bandes, se rendirent mystérieusement dans les montagnes du Jurjura, et s’embusquèrent non loin du lieu où reposaient les restes du marabout. Us en sortirent pendant la nuit, ouvrirent le cercueil, chargèrent le corps sur un mulet, et repartirent en toute hâte.
Dès le point du jour ce fut une grande rumeur parmi les Kabiles; on venait d’apprendre que la dernière demeure du marabout avait été violée. Les montagnards ne doutèrent point que ses restes n’eussent été enlevés; cependant, pour en acquérir la certitude, ils s’empressèrent de découvrir le cercueil, et ce ne fut pas sans une joie mêlée d’étonnement qu’ils trouvèrent à la place où ils l’avaient dépo-é le corps de Ben- Abder-Rahman.
Cependant les Algériens arrivaient à Alger possesseurs de la précieuse relique. Ils l’inhumèrent avec de.arandes cé¬
rémonies en un lieu nommé El-Hamma, près de Kouba, et le marabout Ben-Abder-Rahman se trouva avoir un double tombeau. A dater de cette époque, et en commémoration de ce miracle, la croyance populaire ajouta à son nom le surnom de Bou-Guebrin (l’homme aux deux tombeaux).
Instruit de cet événement, Moustafa- Pacha, aussi crédule que ses sujets, fit élever à El-Hamma une jolie mosquée et une coupole, sous lesquelles reposent les restes algériensde Ben-Abd-er-Rahman.
Quant à ses restes kabiles, ils sont conservés dans une autre mosquée, située dans la tribu des Beni-Ismael, appartenant à la confédération de Guechtoula, sur le revers septentrional du Jurjura.
C’est là aussi que réside le khalifa actuel des khouan de Ben-Abd-er-Rahman, Sidi-Hadji-el-Béchir. Ce personnage est marocain d’origine ; aussi sa nomination souleva-t-elle des dissensions violentes parmi les Kabiles; beaucoup d’entre eux regardaient sa qualité d’étranger comme un motif d’exclusion.
Abd-el-Kader profita de ces discordes pour s’immiscer dans les affaires de la Kabilie ; affilié lui-même à l’ordre deBen- Abd-er-Rahinan, lié d’une étroite amitié à Hadji-el-Béchir, il trouvait dans ce double titre un motif légitime ou. plutôt un prétexte plausible à son intervention.
Mais ses efforts échouèrent devant l’opiniâtreté d’un peuple ombrageux, chez qui l’attachement au sol domine tous les autres sentiments. Désespérant de vaincre la résistance opposée à la nomination de son ami Hadji-el-Béchir, Abd-el-Kader l’emmena avec lui, et il y serait encore si une femme, Lella-Khaaidja, veuve du dernier khalife de l’ordre, ne s’était décidée à user de son influence pour le faire admettre. Grâce à ce secours inespéré, Hadji-el-Béchir put reparaître dans la montagne, et il fut réinstallé dans son poste de khalifa.
La confrérie de Ben-Abd-er-Rahman est l’ordre national de l’Algérie : c’est à Alger même qu’il a pris naissance, c’est un Algérien qui l’a fondé. Il réunit sous une bannière commune les Kabiles et les Arabes, presque toujours opposés de caractère, et souvent d’intérêts. Aussi Abd-el-Kader l’avait-il préféré à tout autre, comme le meilleur instrument de
L’UNIVERS
ses projets. Dans les dernières années de la lutte les frères de Ben-Abd-er-Rahman lui ont fourni des secours en hommes et en argent.
Les khouan de cet ordre sont trèsnombreux en Algérie; la ville de Constantine en possède à elle seule plus de douze cents : on les représente comme très-fanatiques : cependant plusieurs d’entre eux ont donné à la France des gages sincères de dévouement.
La règle de l’ordre de Ben-Abd-er-Rahman consiste à répéter la formule : Laela Illallah- Mohammed reçoul-Allah au moins trois mille fois par jour.
5° Ordrede Sidi-Ioucef el-Hansali. — Cet ordre fut fondé à Constantine même, et il est demeuré circonscrit à la banlieue de cette ville; il y compte environ deux mille frères. Le fondateur Sidi- Ioucef-el-Hansali était originaire des environs de Zammôra, d’où il vint s’établir dans le Djebel-Zouaoui , contre-fort occidental duChettaba, montagne haute, grise et nue, qui s’élève au sud-ouest et tout près de Constantine. Ce lieu a été depuis la résidence de tous ses successeurs.
La maison du khalifa de l’ordre était autrefois un lieu de refuge respecté des beys; elle renferme aujourd’hui une école renommée.
6° Ordre de Sidi-Ahmed- Tedjini. — C’est le plus récent de tous les ordres de l’Algérie. Il fut fondé à Aïn-Mâdi, par le marabout dont il porte le nom , nom devenu célèbre par la guerre qui éclata il y a quelques années entre un membre de cette famille et Abd-el -Kader.
L’ordre, à peine fondé, eut à lutter contre les Turcs, qui Jaloux de l’influence du marabout, vinrent l’assiéger dans Aïn- Mâdi. Mais Sidi-Ahmed parvint à repousser leurs attaques, et finit même par obtenir l’amitié et l’appui du pacha; plus tard il se retira à Fès, où il mourut il y a quarante-neuf ans ; unekoubba magnifique fut élevée sur sa tombe.
Sidi-Ahmed avait institué avant sa mort pour khalifa de ses khouan Sidi- Hadji-Ali de Temacin , ville voisine de Tuggurt dans le Sahara algérien. Hadji- Ali mourut dans le cours de 1844.
11 eut pour successeur le fils de Sidi- Ahmed, fondateur de l’ordre, Sidi-Mohammed-Srir-Tedjini. C’est lui qui com¬
mande à Aïn-Mâdi, où plusieurs officiers français ont reçu de lui l’accueil le plus bienveillant. C°’est contre lui que fut dirigée en 1838, par l’émir Abd-el-Rader, la célèbre expédition d’ Aïn-Mâdi. Cette guerre, qui fut désastreuse pour l’émir, rapprocha de nous le marabout Tedjini.
L’agression d’Abd-el-Kader parut sacrilège au yeux de tous les khouan, qui depuis cette époque respectèrent la cause française comme celle de la justice divine. Aussi font-ils remarquer que depuis lors la fortune de l’émir a tôujours décru.
Déjà antérieurement le prédécesseur du khalifa actuel avait témoigné pour notre cause des dispositions conformes à celles que nous trouvons dans le chef d’ Aïn-Mâdi. En 1 844, au moment où M. le duc d’Aumale dirigea sa colonne sur Biskra et ,lé Ziban , les habitants citadins et nomades des oasis circonvoisines, de l’Ouad-Souf, de Tuggurt, allèrent trouver à Temacin Sidi-Hadji-Ali pour lui annoncer l’arrivée des Français et le consulter sur la conduite qu’il fallait tenir à leur égard. Hadji-Ali leur répondit : « C’est Dieu qui a donné l’Algérie aux Français; c’est lui qui veut les y voir dominer. Restez donc en paix, et ne faites pas parler la poudre contre eux. »
Cette parole de Sidi-Hadji-Ali , conforme d’ailleurs à l’intérêt et au caractère des peuples du Sahara, a suffi pour contenir plusieurs milliers d’hommes, et la prise de possession de Biskra s’accomplit sans coup férir. Ce fait fournit un nouvel exemple de l’action que les chefs des khouan exercent sur leurs frères.
L’ordre de Sidi-Ahmed-Tedj ini compte environ cinq cents membres à Constantine. Un grand nombre de nomades du Sahara et tous les habitants de Temacin en font partie. On rencontre en outre des frères de Sidi-Ahmed-Tedjini à la Mecque, à Fès, à Maroc, à Tunis et dans toute l’Afrique musulmane.
Cet ordre possède quatre mosquées à Tunis , deux à Constantine , deux à Alger, une à Bone , etc.
7° Ordre des Derkaoua. — Au commencement de 1845 un événement terrible, d’un caractère tout à fait insolite, vint révéler i nopinément l’existence d’u ne nouvelle association clandestine, consti-
tuée en état permanent de révolte et de conspiration.
Le 30 janvier , vers dix heures du matin, une soixantaine d’Arabes, précédésde deux cavaliers et de quelques enfants , passèrent près d’un poste avancé , se dirigeant vers laredoute de Sidi-bel-Abbès. Au qui-vive de la sentinelle ils répondirent par la formule d’usage: Semi-semi (amis, amis), et poursuivirent leur chemin. Ils arrivaient en chantant près de la redoute, dont ils allaient franchir le j seuil , lorsque le factionnaire s’opposa j à leur passage, et voulut les visiter . Aussitôt deux coups d’yatagan assénés sur sa tête le renversèrent dans le fossé.
A ce signal les conjurés tirent les ar- ! mes cachées sous leurs bernous , pénètrent dans la redoute , et se dirigent vers les chambres occupées par les officiers , en déchargeant sur tous ceux qu’ils rencontrent leurs fusils et leurs pistolets. Au bruit des premières détonations, les I défenseurs de la redoute courent aux armes, le combat s’engage, mais ne dure pas longtemps. Les conjurés étaient entrés dans la redoute au nombre de cinquante-huit : au bout de dix minutes on | comptait sur le sol cinquante-huit cadavres.
Une enquête commence aussitôt, et ne tarde pas à faire connaître que les eon- | jurés appartenaient à une tribu voisine, étaient affiliés depuis peu aux Derkaoua , société secrète qui compte de nombreux adeptes dans l’Algérie et le Maroc, j Un marabout arrivé récemment de F es avait persuadé à ces malheureux qu’il était en leur pouvoir d’anéantir les chrétiens. Pleins de confiance dans ses promesses , ils s’enivrèrent d’opium et de hachich, et entrèrent dans la redoute en chantant les louanges de Dieu, qu’ils j remerciaient à l’avance de leur triomphe.
C’est ainsi que s’est révélée l’association religieuse des Derkaoua. Ils tirent leur nom de Derka, petite ville du | royaume de Fès , où leur ordre paraît avoir pris naissance.
Les Derkaoua professent en matière j religieuse un ascétisme rigoureux, et en matière politique le radicalisme absolu.
Us ne reconnaissent comme légitime d’autre pouvoir que celui de Dieu ; ils rejettent toute autorité temporelle, si elle
n’a pas pour but exclusif la propagation de l’islam.
Il ne peut se manifester en eux des germes de mécontentement, sans qu’aussitôt un Derkaoui surgisse pour exploiter et développer l’irritation naissante.
Aussi ont-ils été en révolte continuelle, en Algérie contre les Turcs, au Maroc contre les chérifs. Dans la province de Constantine le mot de Derkaoui s’emploie comme synonyme de révolté.
En 1784, sous lerègnedeHadji-Khelil- Bey, un Derkaoui , nommé Mohammed- Ben-Ali , prêcha la révolte dans la province de Tlemcen.
En 1808 un Derkaoui , nommé Bou- Daïli, détruisit dans la province de Constantine le camp du bey Othman sur l’Ouad-Zhour.
En 1809 un marabout derkaoui, nommé Ben-Chérif, souleva la province del’ouest, et tint bloqué pendant deux mois le bey Moustafa-el-Mansali dans les murs d’Oran.
Abd-el-Kader lui-même a ressenti plus d’une fois les effets de la fierté farouche des Derkaoua.
En 1835 un marabout derkaoui, nommé Mouça, lui livra bataille sous les murs de Miliana.
En 18381e même marabout lui disputa, à la tête des Oulad-Mokhtar, le passage du mont Dira.
Les Derkaoua se reconnaissent facilement à leur extérieur; ordinairement ils portent à la main un bâton armé à son extrémité d’une pointe en fer, et au cou un chapelet formé de gros grains.
Leur vêtement de dessus est presque toujours remarquable par un luxe de haillons ; mais ces guenilles recouvrent souvent des vêtements propres et même riches. Us affectent une prononciation cadencée et un certain grasseyement des lettres gutturales.
Les Derkaoua ont, comme les francsmaçons, leur loge (fondouk) et leur grand orient, qui est la djema , ou assemblée des cheiks. La djema nomme annuellement son président par voie cl’ élection. Ce président est le grand maître de l’ordre. Chaque fondouk é/<Y pareillement les cheiks en assemblée générale.
Les Derkaoua possèdent, soit dans leurs fondouks, soit dans des lieux secrets, des dépôts d'armes et de munitions.
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Leur principal dépôt, leur quartier général en Algérie, est la montagne de t’Ouersenis.
Les assemblées générales ont lieu annuellement.
Depuis dix ans le grand maître des Derkaoua est Sidi-Abd-el-Kader-Boutaleb, consin germain de l’émir. Mais il s’est tenu longtemps éloigné de lui , et ne se décida à l’aider de son influence qu’il il y à environ trois ans.
Les Derkaoua dominent surtout dans la province d’Oran, Déjà moins nombreux dans celle d’Alger, ils sont à peu près inconnus dans celle de Constantine.
Telles sont les principales confréries musulmanes ; telles sont ces associations, qui depuis dix-huit ans étendent sur l’Algérie une sorte de réseau invisible, qui nous enserre nous-mêmes à notre insu.
Comme toutes les institutions religieuses , elles prétendent n’avoir aucun souci des affaires politiques : aies entendre, les choses de ce monde ne les regardent pas ; mais , tout en feignant de ne pas s’en mêler, elles y prennent la part la plus active qu’elles peuvent; c’étaientellesqui recueillaient et faisaient parvenir pendant la guerre, soit à l’émir, soit aux autres ennemis de notre cause, les offrandes des fidèles ; elles qui assuraient les mouvements de fonds , qui transportaient les correspondances , qui entretenaient la haine du nom chrétien, qui préparaient et organisaient les conspirations. En temps de calme elles agissent dans l’ombre; mais dès que la lutte s’engage contre nous elles apparaissent au-dessus des groupes ennemis, comme des étendards cachés qui se déploient au vent de la tempête. Alors surgissent de l’obscurité des hommes qui nous étaient inconnus, qui sortent nous ne savons d’où, qui s’élèvent en un instant aux plus hautes dignités, sans que nous sachions pourquoi ; qui exercent sur les masses dociles une autorité dont nous n’apercevons pas la base, qui propagent l’insurrection par des courants invisibles, dont la rapidité nous effraye et dont le secret nous échappe.
Heureusement pour nous ces confréries sont hostiles les unes aux autres : ainsi la confrérie de Mouléi-Taïeb, qui domine, dans le Maroc, et celle de Mou-
léi-Abd-el-Kader, qui grandit en s’avançant vers l’est, vivent dans un état de lutte presque continuel.
Cette circonstance n’est pas étrangère sans doute à l’inimitié qui existe entre l’émir, dont le père était un des dignitaires de l’une, et Hadji-el-Arbi, qui est le grand maître de l’autre. Peut-être même la haine de l’empereur pour le fils de Mahiddin cache-t-elle une rivalité de couvent.
Des sept confréries qui viennent d’être passées en revue, la plus importante, par le nombre et le rang des affiliés, est celle de Mouléi-Taïeb. Du fond de sa petite ville d’Ouazzan le khalifa Hadji-el-Arbi correspond avec le Maroc et l’Algérie , et, comme le pape du moyen âge, il étend son action à toute l’échelle sociale, depuis le fellah jusqu’à l’empereur. Il dispose à son gré de toutes les consciences ; c’est lui qui désigne le successeur à l’empire, et le nouveau sultan vient recevoir l’investiture de ses mains.
Quelquefois dans le cours de nos luttes sanglantes, détournée par des circons-.
tances accidentelles de sa direction* normale , l’influence des confréries s’est exercée à notre profit. Ainsi au fort de l’insurrection du Dahra, le jour où toutes les tribus se ruèrent sur Orléansville à la suite de Bou-Maza, notre cadi, qui était en même temps mokaddem de la confrérie de Mouléi-Abd-el-Kader, debout sur le seuil de son gourbi , arrêta d’un geste les hommes armés de sa tribu que leur kaïd conduisait au rendez-vous général.
Des sept confréries, trois ont leui siège principal dans le Maroc, trois ont pris naissance en Algérie ; une seule sort du berceau de l’islamisme.
Des trois confréries d’origine algérienne deux remplissent, à leur insu peut-être, une missionsocialedigne d’intérêt. Ce sont celles de Sidi-Ben-Abder-Rahman-bou-Guebrin et de Sidi- Ahmed-Tedjini. La première, fille d’Alger, adoptée par la Kabilie, établit un lien de famille entre les deux races du Tell, entre la plaine et la montagne, entre l’Arabe et leKabile.
La seconde, fille du Sahara, rapproche par une sorte d’attraction religieuse les populations éparses de cette contrée.