OISEAUX
Autruche , dans les montagnes du Ouadan.
Aigle, rare.
Vautour, très-commun dans le désert.
Faucons, assez nombreux.
Pintade sauvage ; dans les vallées au nord de.Sockna.
Corbeaux, très-nombreux dans le désert.
Canard sauvage. « J’en ai vu, dit Lyon , quelques volées ; mais je ne puis dire d’où ils viennent , c’est probablement de quelques lacs du désert.
Foulque. « On en trouve dans les rues de Mourzouk pendant le séjour que nous y fîmes, et on nous l’apporta. C’était la première qu’on y voyait. »
Moineaux, très-nombreux. Le mâle est de couleur d’ardoise, avec des taches noires ; la femelle comme en Europe.
Hirondelle, couleur d’ardoise.
Hibou; de petites espèces ayant une touffe de plumes sur la tête.
Roitelet; ailes noires, poitrine jaune.
Bergeronnette, ressemblant à un serin mucelet.
Oiseau, ressemblant à une grive , mais à queue plus longue.
Perdrix, au nord de Sockna.
Pigeon sauvage et privé. Le premier est un oiseau de passage, qui part en août, et s'en va du côté du Bornou et duTibbou.
Poules, en très-petit nombre. Quelques oies à Zouela.
Cette liste, quoique bien incomplète et défectueuse, nous fait cependant comprendre tout l’intérêt qu’on retirerait d’une exploration scientifique du Fezzan.
Les oiseaux aquatiques, comme les canards, les oies, etc., sont presque inconnus. On ne voit que très-peu d’abeilles, de coléoptères et de papillons, par la raison
que les fleurs sont très-rares; les mouches même sont, suivant Lyon, inconnues au Fezzan (1). En revanche, on y trouve en abondance des scorpions et des fourmis d’un brun clair, tachetées , et munies de fortes mandibules. Les lacs d’eau salée sont peuplés de myriades de petits vers gélatineux , que les habitants prennent au printemps, pour les dessécher et les manger (2).
Parmi les productions du règne minéral on remarque , comme les plus abondantes, le trôna (espèce de carbonate de soude impur), le sel gemme, l’alun ( shub ), le gypse, le nitre et le soufre (3). Le sel gemme et le trôna constituent des articles de commerce importants. C’est près du bourg de Mafen que l’on rencontre la mine la plus considérable de sel
(1) Denham, Clapperton et Oudney se plaignent , au contraire , de la prodigieuse quantité de mouches qu’ils ont rencontrée dans le Fezzan.
(2) Ces vers comestibles sont particulièrement péchés dans les eaux des étangs du OuadeyChiati. Ils sont de la grosseur d’un grain de riz. On les pile dans un mortier avec un peu de sel, et on les réduit en une pâte dont on fait des boulettes qu’on laisse ensuite sécher au soleil. Ces vers, qu’on nomme doud , ressemblent, pour lè goût, à de mauvais caviar, et l’odeur en est très-désagréable.
(3) Il est à remarquer que le soufre est très-commun, et se rencontre le plus souvent à la surface même du sol depuis le littoral de la grande Syrte jusqu’au delà du Fezzan. Serait-ce là un indice de grands bouleversements d’origine volcanique? On sait que le soufre est en général très-répandu dans les terrains ( solfaiarrcs ) qui avoisinent les volcans. Nous rappellerons à cette occasion que M. Subtil, qui a séjourné longtemps dans les États de Tripoli , a signalé l’existence de soufrières très-abondantes à Bréga, Linouf et Moukta, au fond de la grande Syrte. « Les terrains de soufre, dit cet habile ingénieur, occupent une étendue de huit myriamètres du nord au sud, depuis Linouf jusqu’à Bréga, et de vingt-cinq à trente kilomètres de l’est à l’ouest depuis les bords de la mer jusqu’aux montagnes, dont la chaîne se perd dans le Fezzan. On y trouve des lacs sulfureux et des monticules de soufre dont les sommets, dénudés parles eaux du ciel , laissent le minerai à découvert. » ( Document communiqué par M. Ferd. Denis. )
ÉTATS TRIPOLITAINS
gemme : c’est une plaine qui s’étend sur un espace d’environ trente milles.
Habitants.
La population du Fezzan peut être évaluée à soixante-dix ou quatre-vingt mille âmes. C’est sans doute un mélange d’Arabes et d’aborigènes, tant de la côte que de l’intérieur. Les habitants sont de taille moyenne; ils ont la peau brun foncé, les pommettes très-saillantes, le visage plat, les yeux petits, la bouche large, et les cheveux moins laineux ainsi que le nez moins voûté que chez ies Nègres. Les Fezzaniens, avec leurs formes originairement belles, ne sont pas robustes. Hornemann et d’autres voyageurs les dépeignent comme un peuple sans énergie, indolent d’esprit et de corps, mais entreprenant lorsqu’il s’agit de gain. Les femmes sont en général très-laides, elles sont nubiles à douze et treize ans; à quinze ou seize ans leurs seins tombent, elles commencent à prendre les traits de la vieillesse. Il est rare qu’elles soient fécondes jusqu’à trente-cinq ans. Quelques familles dont les membres ont la peau d’une teinte plus claire, et qu’on appelle mamelouks , forment en quelque sorte la caste nobiliaire ; ils sont pauvres , mais fiers de leur origine : la plupart de leurs ancêtres étaient attachés au service du pacha de Tripoli , et avaient été envoyés en présent aux beys du Fezzan. Les chérifs de Zuila appartiennent aussi à la classe des nobles : ils descendent d’une tribu arabe, et sont connus pour leur probité et leur hospitalité.
Les propriétés territoriales sont entre les mains des cadis, des cheiks, des caïds , des hadjis et des marabouts, qui les font exploiter par des esclaves noirs. II n’y a presque pas de différence entre le commun du peuple et l’esclave domestique.
Au rapport de Lyon, les Fezzaniens nebrillent ni par leurs sentiments d’honneur ni par leur courage : ils sont servilement soumis à leurs tyrans. Ils ne sentent pas leur abjection, parce qu’ils n’ont jamais connu la liberté, et qu’ils ont toujours été le jouet des caprices de leurs maîtres.
La lapgue dominante est l’arabe occidental ( le maghrebi ). Cependant on
parle aussi au Fezzan les idiomes du Bornou, des Touariks, des Tibbous, et du Soudan, à cause des relations fréquentes avec le Sahara et le Soudan.
Les fekhis sont des gens qui font métier d’écrire des lettres pour les principaux habitants, et déliré celles qu’ils reçoivent; on les paye en grain. Toutes les correspondances du sultan passent par les mains de ses fekhis ; quoiqu’ils ne soient que des esclaves, ils deviennent des personnages importants. Presque tousles habitants savent lire et écrire l’arabe. Ils n’ont pas la moindre idée de l’arithmétique; ils comptent en traçant des points sur le sable, et en mettent six à chaque ligne. Ils sont extrêmement sobres , soit par habitude, soit par nécessité. Us ne mangent que des dattes (avec lesquelles on nourrit aussi les chevaux) et une bouillie de farine , préparée avec de la graisse de mouton rance ; ils ont rarement de la viande de chameau. Pour désigner un homme riche, ils disent qu’il mange tous les jours du pain et de la viande. Les sauterelles grillées et le vin de dattes ( lougibi ) sont leurs plus grandes friandises.
L’extrême facilité avec laquelle on importe toutes sortes de marchandises dans le Fezzan, fait que l’industrie y est très-négligée ; les habitants n’ont que de m'sérables huttes. Les cordonniers et les maréchaux-ferrants son seuls indispensables ; le maréchal qui ferre le cheval du sultan est souvent l’artiste qui fabrique aussi les boucles d’oreilles en or de la sultane.
Les tisserands de laine ne connaissent pas encore la navette ; leurs étoffes sont lourdes et grossières. Aussi les Fezzaniens s’habillent-ils en tissus de Tripoli et du Caire , qu’ils recouvrent d’une draperie légère et blanche fabriquée dans le Soudan. Certaines industries sont tout à fait impossibles, par le manque absolu de bois de charpente.
Dépourvus des produits indigènes qui puissent être l’objet d’un commerce universel, sans fabriques ni manufactures , les Fezzaniens n’expédient que des marchandises étrangères, et les habitants des oasis voisines sont leurs commis subalternes : ceux d’Augila sont des expéditionnaires pour le Caire, ceux de Bilma pour le Bornou , ceux d’Agadès
L’UNIVERS
pour le Soudan, ceux de Gadamès et de Mésurate pour le nord. Le Soudan envoie des esclaves : on y fait pour ainsi dire la chasse aux hommes, et on expédie annuellement mille à quinze cents de ces malheureux. Cette contrée fournit, en outre, la poudre d’or, les plumes d’autruche, l’ivoire, le séné et les noix de gourou. On pourrait y ajouter encore l’airain, les peaux de chèvres, les étoffes de coton bleu de Cashna et le troua de Mandrah, que les indigènes échangent contre les articles de luxe de l’Orient, des armes en fer et autres marchandises de l’Occident.
Pendant toute l’année il se tient, dans toutes les villes et villages du Fezzan , des marchés à jours fixes. Cet usage est également répandu dans toute l’Afrique septentrionale, dans le Darfour, dans le Habech, et dans le Soudan.
C’est avec la saison tempérée, qui dure depuis le mois d’octobre jusqu’au mois de février, que commence à Mourzouk la grande foire, où se donnent rendez-vous les grandes caravanes du Caire, de Ben-Ghazi, de Tripoli, de Gadamès, de Touat et du Bornou. Dans cinquante-sept journées les petites caravanes des Berbères, des Rehadeh, des Touaricks, desTibbous, qui font le commerce de blé, d’huile, de beurre, etc., s’y rendent aussi; mais elles n’y séjournent que peu de temps. A l’approche du printemps toute cette foule commerçante se met en mouvement; car c’est alors la seule époque où les caravanes puissent reprendre leur route vers le sud , si elles veulent regagner avec le moins de fatigue possible leur but éloigné, le Niger.
L’introduction du luxe étranger altéra les mœurs des habitants. Les Fezzaniennes poussent la passion de la danse et de la parure à l’extrême. Avec les esclaves nègres on transporte les kadankas du Soudan, destinées aux plaisirs des hommes ; comme les almeh ( femmes savantes) du Caire, elles sont habiles dans la danse , la musique et le chant. On assure qu’aucun endroit de la terre n’est plus rempli de courtisanes que le Fezzan, ce grand port où viennent aborder tous les voyageurs de l’océan de sable.
Le gain terrestre , réuni à l’espoir du
ain céleste , conduisent chaque année es milliers d’hommes au tombeau du prophète. La caravane des pèlerins, qui passe par le Fezzan, est connue pour la mieux organisée, et la plus sûre. Partout elle apporte la joie , les fêtes et les richesses ; elle fait naître et cultive, dans ceux qui la suivent, les devoirs de l’islamisme, les vertus de l’hospitalité, de la bravoure et de l’abnégation.
Revenus et forces militaires.
Les revenus du caïd ou sultan , qui ne reconnaît que l’autorité du pacha de Tripoli, consistent dans l’impôt qu’il prélève sur les esclaves, les dattes ou toute espèce de marchandise. Chaque esclave , en entrant dans le pays, paye deux dollars d’Espagne, et souvent les marchands de l’intérieur en transportent jusqu’à quatre mille par an aux marchés du Fezzan; un chameau chargé d’huile ou de beurre paye sept dollars ; une charge, d’étoffes coûte trois dollars, une charge de dattes, un dollar, etc. Les dattiers payent un dollar par deux cents pieds, les troupeaux le cinquième du nombre. La vente de chaque esclave vaut en outre un dollar et demi au sultan. Ses propres plantations de palmiers lui rapportent annueflement six mille charges de dattes , dont chacune, pesant quatre cent livres, a pour le moins une valeur de dix-huit mille dollars. Les jardins payent le dixième de leur produit; chaque ville paye, en outre, un petit tribut, et le quart des esclaves qu’on amène annuellement du Soudan appartient au caïd. Il a, de plus, le monopole du commerce des chevaux. Le tribut annuel qu’il est obligé de payer au pacha de Tripoli est d’environ vingt mille dollars. Le tribut qu’il est tenu de déposer en personne devant le pacha conduit ainsi chaque année le caïd ou sultan du Fezzan à Tripoli , et pendant ce temps son fils est chargé du gouvernement. Les forces militaires du Fezzan s’élèvent à cinq mille soldats , tous arabes. Jamais les Fezzaniens ne sont appelés au service actif : le sultan ne les regarde pas comme assez belliqueux pour se fier à eux. Mais ils payent cher cette exemption, par l’obligation de nourrir et dœntretenir ceux qui portent les armes. Jamais le sultan n’aurait occasion de faire la guerre; mais l’état des
ETATS TRIPOLITAINS. 93
peuplades nègres du sud, qui sont sans défense, offre à sa cupidité des tentations trop fortes pour qu’il puisse y résister. Il envoie donc tous les ans' une force armée pour piller leurs possessions et réduire les habitants en esclavage.
Histoire du Fezzan.
Nous ne savons que fort peu de chose sur les événements qui se rattachent à l’histoire du Fezzan. Hérodote connaissait, comme nous avons vu plus haut, le Fezzan sous le nom de pays des Garamantes, dont le souvenir semble se retrouver dans le nom de la ville de Gherma. Les Romains l’appelaient Phazania. Au commencement du premier siècle de l’ère chrétienne, ils y dirigèrent une expédition , sous les ordres de Cornélius Balbus , et soumirent les habitants. Dans cette expédition, on trouve mentionnées des villes Alalê et dilata , qui tombèrent également sous le pouvoir des Romains. Dans le septième siècle, les Arabes devinrent les maîtres du pays, et s’y maintinrent longtemps. Ëdrisi et Ebn Haukal nomment Zuila (l’ancienne dllala) comme la capitale du pays. Au quatorzième siècle le Fezzan appartenait aux chérifs du Maroc. Plus tard, ce pays tomba entre les mains d’une dynastie de noirs qui se comptait, suivant Lucas , au nombre des chérifs du Tafilelt. En 1811 un usurpateur, nommé Mohamed-el-Mekni , parvint à se défaire de tous les membres de cette ancienne famille, et se fit nommer sultan, après s’être assuré , par la promesse d’un triple tribut annuel, la protection du pacha de Tripoli. Son gouvernement est tout à fait despotique, et il ne se maintient au pouvoir que par la crainte qu’ont les habitants d’une invasion tripolitaïne (1). Un
(i)Voici dans quels termes Lyon ( Voyage , etc., p. 6-8) raconte l’histoire de ce chef. « Mahomed-el-Mekni, qu’on nomme à Tripoli bey du Fezzan, mais qui prend le litre de sultan en entrant sur son territoire, est un homme d’environ cinquante ans (en 1819), ayant 1 air martial , et doué d’une grande force de corps : il est dévoré d’une ambition excessive et d’une avarice insatiable. C’était un des amis et des plus fermes soutiens du pacha actuel pendant le règne de son père , et il lui fut d’un grand secours pour apaiser les troubles qui s’élevaient lorsqu’il usurpa le trône.
cadi, résident à Mourzouk,et dont la dignité est héréditaire depuis plus de cent cinquante ans, interprète les lois d’après le Koran ; il est tout à fait indépendant du sultan.
Topographie.
Le Fezzan a été parcouru de l’est à l’ouest par le voyageur allemand Hornemann ; il l’a été du nord au sud par les anglais Lyon et Ritchie, et plus tard par Clapperton, Oudneyet Denham. Ces voyageurs ont suivi les deux grandes routes que prennent de temps immémorial les caravanes qui se rendent dans le Soudan ; elles aboutissent à Mourzouk, capitale du Fezzan. La première part du Caire, et passe parles oasis de Syouah et d’Augila; la dernière part de Tripoli.
Mekni était alors en grande faveur : on le regardait comme un personnage de grande importance; et après la mort de son père il devint bey el noba , ou percepteur du tribut que paye au pacha le sultan du Fezzan, et il faisait tous les ans un voyage dans ce pays. Quoique ce tribut fût peu considérable, on n’en regardait pas moins la place de bey el noba comme très-importante. Mekni était revêtu de cette dignité quand Horneman l’accompagna dans le Fezzan. Les fréquents voyages de Mekni lui fournirent l’occasion de se convaincre que le tribut payé par le sultan n’était qu’une très-faible partie de ses revenus. Il résolut de s’approprier ce royaume, et trouva bientôt le moyen de déterminer le pacha à lui permettre de se défaire de la famille régnante, en lui persuadant qu’il n’agirait que dans ses intérêts. Ce fut en 18 ri qu’il réussit à surprendre Mourzouk avec un corps de troupes , tiré des montagnes de Gharian. Il fit étrangler le sultan et son frère, son principal mamelouck et ses deux fils aînés ; et, prétextant ensuite qu’après des actes pareils de cruauté et d’injustice, il serait imprudent de quitter Mourzouk , il eut l’adresse de déterminer le pacha à le nommer son vice-roi , et il lui promit de porter le tribut annuel à i5,ooo piastres au lieu de 5,ooo. S’étant ainsi emparé de l’autorité souveraine , il fit la guerre à tous ses voisins hors d’état de se défendre , et emmena de chez eux tous les ans quatre à cinq mille esclaves. C’était au retour d’une semblable expédition, faite dans le Kanem, qu’il s’était rendu à Tripoli avec un nombre considérable d’esclaves et de chameaux , et il avait été en conséquence parfaitement accueilli par le pacha. »
L’UNIVERS
C’est autour de ces deux grandes artères que segroupenttoutes nos connaissances topographiques du Fezzan.
Mourzouk, capitale du Fezzan, est située à environ 26° lat. nord et 12° longitude orientale de Paris. C’est une ville garnie de murs, et qui compte environ vingt-cinq mille habitants sédentaires, outre les nombreux étrangers qui s’y rassemblent annuellement. Les remparts ont environ cinq mètres de hauteur, deux mètres d’épaisseur et sept portes; ils sont bâtis en terre, comme toutes les maisons, et ces constructions sont ici très-durables, par la raison qu’il ne pleut presque jamais dans le Fezzan. Les maisons n’ont en général qu’un étage; dans la plupart le jour n’entre que par la porte, qui est si basse qu’il faut se plier en deux pour y passer; mais lesgrandes maisons ont des portes beaucoup plus élevées; la manière dont on les construit est assez ingénieuse. On prend d’épaisses planches de palmier de quatre à cinq pouces de largeur; on y fait un trou en haut et en bas , et on les assemble en y passant un bâton de palmier.
On les serre ensuite avec une courroie de cuir de chameau mouillé, qui, se rétrécissant en séchant , tient encore les planches plus serrées les unes contre les autres. Les portes n’ont pas de gonds : elles tournent sur un pivot taillé au bout de la première des planches qui les composent , et qui , pour cette raison, est toujours plus longue que les autres. — La rue par laquelle on entre dans la ville a environ cent mètres de largeur; elle est fort belle et conduit au château . Les autres sont très-étroites ; mais il y a plusieurs grandes places destinées aux chameaux des marchands.
On trouve dans la ville un assez grand nombre de palmiers ; quelques maisons ont de petits enclos où l’on cultive de préférence le poivre rouge et les oignons. Le château , qui a près de trente mètres de haut, est vaste et très-fortifié ; les murs ont à leur base de quinze à vingt mètres d’épaisseu r, et ne diminuent qu’à mesure qu’ils s’élèvent, de sorte que l’intérieur du palais est très-étroit, à proportion de sa circonférence. Il renferme le harem des premières femmes du sultan , et la garde en est confiée à des eunuques. La ville est entourée de
tous côtés de plantations de dattiers qui fournissent aux habitants leur principale nourriture.
Il y a dans la ville plusieurs étangs d’eau salée stagnante, que Lyon regarde avec raison comme la source des fièvres qui y régnent tous les étés. Le cimetière est situé hors de la ville; son étendue est considérable. Au lieu de couvrir les tombeaux d’une pierre sépulcrale, on les entoure d’un petit parapet fait en terre , et on les orne de morceaux d’étoffe attachés à des bâtons enfoncés dans le sol, de pots carrés , et quelquefois d’œufs d’autruche. Il y a un cimetière séparé pour les esclaves; on les enterre si près de la surface, qu’il arrive souvent que le vent, emportant le sable qui les couvre, laisse leurs os exposés à la vue. A cause de la rareté du bois, on ne se sert pas de cercueils ; les corps sont enveloppés dans une natte ou dans une pièce d’étoffe; on les descend dans la fosse , on les couvre de branches de palmiers, et on rejette la terre par dessus. Quand les branches pourrissent , la terre s’affaisse , de sorte que les tombeaux, au lieu de présenter une surface convexe , ont une forme concave. Le lieu de sépulture des anciens sultans est une plaine voisine de la ville ; leurs tombeaux ne se distinguent de ceux des autres individus que parce qu’il s’y trouve un plus grand nombre de fragments de pots cassés. Jamais on n’enterre les animaux : on les porte sur des hauteurs hors de la ville , et il n’en résulte aucune exhalaison putride. L’excessive chaleur les a bientôt desséchés; il n’en reste que la peau, à laquelle le poil demeure attaché.
Les habitants notables de Mourzouk portent le même costume que les Tripolitains. Les autres ont une grande chemise de toile de coton blanche ou bleue , à manches très-larges , des pantalons de même étoffe et des sandales de peau de chameau. Les chemises étant très-longues, bien des gens ne portent pas d’autres vêtements. Le costume des femmes de ;Mourzouk est entièrement différent de celui des femmes maures ; elles exhalent une odeur qui n’est rien moins qu’agréable. Les cheveux leur tombent jusqu’aux sourcils , et sont fortement enduits d’une huile grasse-
ÉTATS TRIPOLITAWS.
Elles les couvrent ensuite d’une poudre nommée hatria, composée de clous de girofle, des feuilles d’une plante ressemblant à la lavande sauvage, et de quelques autres herbes odoriférantes.
Ce mélange forme une espèce de pâte qui , grossie par la transpiration et les
articules de sable volant, révolte , au
out de quelques jours, la vue aussi bien que l’odorat. Les cheveux de la nuque forment deux tresses qui tombent sur les épaules ; pour les faire paraître plus longs , on y ajoute souvent de la laine noire ; on y suspend aussi des ornements d’argent ou de corail. Un autre ornement en corail ou en verroterie pare le milieu du front.
Chaque oreille porte le plus grand nombre d’anneaux qu’il est possible de faire passer dans le trou dont elles sont percées; en en compte quelquefois cinq ou six , le plus grand a cinq pouces de diamètre. Un mouchoir de laine attaché derrière la tête est noué sous le menton par une bande de cuir. Le cou est orné de colliers de corail et de verroteries très-serrées. Le devant a souvent une large plaque d’or. Les femmes portent en général une chemise blanche ou bleue, dont le collet et la poitrine sont brodés à l’aiguille; ou bien une chemise de soie rayée, qu’on tire d’Égypte , et qui se homme chctmi.
Un djérid et des pantoufles rouges complètent leur toilette.
Au rapport de Lyon, on trouve dans les environs de Mourzouk un petit reptile, qu’on nomme aselis , ressemblant assez à un lézard ; il s’enfuit dans le sable en un instant. Si , le tenant à la main, on le laisse tomber, il s’enfonce si perpendiculairement, qu’en remuant le sable on est sûr de le retrouver. Quand on le tient étendu, son épine dorsale fait entendre un craquement; et les femmes croient religieusement qu’elles auront autant d’enfants que ce bruit se répète de fois. Aussi achètent-elles cet animal avec empressement.
La route de Tripoli passe par Sockna, qui est à environ cinq journées de Mourzouk. En quittant Tripoli on franchit les monts Ghouriano pour arriver d’abord à Beniolid (Beni-Oulid). Beniolid est une vallée fertile, bordée de monta¬
gnes blanchâtres , où l’on trouve de la serpentine et des laves vésiculaires et amygdaloïdes. Des villages et des châteaux en ruines s’y montrent partout. Les habitants sont de la tribu arabe d’Arfîlli ; c’est une belle race, et les jeunes filles sont véritablement jolies.
Lyon estime la population de Beniolid à environ deux mille âmes.
La structure des montagnes de Ghouriano est très-intéressante ; leur hauteur n’excède pas cent cinquante mètres; la roche calcaire y domine. Toute la partie nord est calcaire, jusqu’à un mille de l’extrémité occidentale; à partir de là on ne voit que de la serpentine en couche épaisse, entremêlée de laves vésiculaires. Au sud est un plateau étendu, aride, parsemé de cailloux roulés; il se déploie à perte de vue vers l’est. Les laves paraissent déposées par un courant, et par conséquent d’une formation plus récente que la roche sur laquelle elles reposent ; elles n’ont que quelques pieds d’épaisseur. L’inclinaison générale des roches est de t8 degrés. Le Djibel- Ghelat est le pic le plus élevé de la chaîne; il a près de deux cents mètres; son sommet est en table rase; ses côtés , très-escarpés , offrent un nombre considérable de parties détachées.
La couche inférieure est en tuf calcaire , presque entièrement formée de coquillages, parmi lesquels on reconnaît l’huître et la moule dans un parfait état de conservation; au-dessus sont des couches de carbonate de chaux, dans lesquelles on remarque une grande quantité de spath calcaire lamellaire, tombant en poussière à la plus légère pression ; puis paraît enfin un marbre assez beau. La quantité de débris qui existent partout ferait croire que cet état de la montagne et ses déchirures sont dus à un tremblement de terre ; cependant il serait possible que la décomposition des couches inférieures eût produit le même effet. Cette montagne a un mille de long, et s’étend dans la direction est et ouest.
On n’y rencontre qu’une seule famille, composée d’un homme, de sa femme et de plusieurs enfants. Elle habite ce lieu inculte et stérile depuis plus de vingt ans, et ne subsiste que de pillage. Près de la grande chaîne on voit beaucoup de petites montagnes coniques,
L’UNIVERS
composées d’une substance tendre et blanchâtre, et paraissant mises au jour tout récemment, quoique rien ne justifie cette idée. Cette chaîne est parallèle à celle de la côte , mais les voyageurs anglais ne purent en atteindre la fin vers l’est et l’ouest. On y voit plusieurs passes : l’une d’elles est rendue raboteuse par la grande quantité de masses qui se sont détachées d’en haut. On y rencontre plusieurs tumulus en pierres , indiquant la sépulture des voyageurs qui ont péri par la chute des roches. La passe conduit à une vallée qui offre quelques bouquets d’acacias et une plante semblable au néflier , portant des baies agréablement astringentes : les naturels la nomment Boutomo (1).
En se dirigeant sur Bondjem, on franchit une montagne peu élevée qui mène à la vallée de Niffed. Il s’est livré plusieurs combats dans cette vallée, entre des Arabes de différentes tribus. — De là on passe dans un défilé vers le sud
pour entrer dans une plainetrès-étendue, nommée Ambouloum , et qu’on met un jour à traverser. Sa surface est en quelques endroits composée de sable à travers lequel perce le rocher, et de gravier fin entremêlé de débris de coquillages.
La végétation y est très-rare, et on n’y voit qu’une seule petite oasis, où croît une graminée du genre Festuca. Le Fœniculum Duter et une belle espèce de Genista y sont encore assez communs. Le Boutomo s’y trouve en abondance. On rencontre quelques beaux fragments de jaspe rubanné ( quartz jaspe omjx de Haiiy) , et de petites pièces de cornaline {quartz agathe cornaline de Haüy ).
La distance de Beniolid à Bondjem ( Ouadi-Bondjem ) est d’environ six journées. Le puits de Bondjem est situé sur la limite septentrionale du Fezzan; son eau est très-saumâtre. A un demimille de là on voit les ruines d’un ancien édifice romain, qui forme un parallélogramme , dont chaque côté fait face à l’un des points cardinaux. Au centre de chaque muraille est une grande porte cintrée, flanquée de deux tours. Chaque façade est d’un style
(x) Cette plante ne se trouve pas indiquée dans l’herbier de Ritchie. — Il est à regretter que la flore du Fezzan soit encore si peu connue.
différent. Une seule existe dans son entier; les trois autres sont ou détruites ou enterrées sous le sable.
Les pierres qui ont servi à élever cet édifice sont de la même grandeur que celles qu’on voit dans toutes les constructions romaines. On trouve dans l’intérieur d’énormes pierres, qui semblent avoir servi autrefois à soutenir quelque bâtiment. Quelques-unes s’élèvent de dix pieds au-dessus du sable qui en couvre la base. On voit encore l’ouverture d’un puits portant les marques des cordes dont on s’est servi pour en tirer l’eau; mais il est entièrement rempli de sable. Les murs qui s’étendent de l’est à l’ouest ont plus de deux cents pas de longueur; dans certains endroits ils sont tout à fait enterrés dans le sable. Ceux qui vont du nord au sud n’en ont qu’ environ cent cinquante. Il paraît que les Arabes , probablement du temps des califes, ont fait usage des tours situées du côté du nord ; car on voit sur le haut des premières constructions des restes de leur maçonnerie grossière. Au-dessus de chaque porte est une inscription, identique des 'quatre côtés ; celle du nord est la mieux conservée. En voici la copie , donnée par Lyon :
1MP. CAES. L. SEPTIMIO. SEVERO.
PIO. PERTINACI. A VG. TRPOTV. 1III.
IMP CSIIPPET IMP. CAES. M.
AUREL10. ANTONINO. V RI.
1111 ET. SEPTIMIO CAE.
AVG. O. AN1C10 FAUSTO. LEG.
AVGÜSTORVM. CONSVLAR1 1PO. III AVG. PV.
Sous chacune de ces inscriptions on voit un grand aigle en bas-relief. Mais la sculpture en est très-mutilée. — Le Bondjem, d’après les calculs de Ritchie, est sous la latitude nord de 30“ 35' 32".
Le Ouady Bondjem ne diffère des autres vallées environnantes qu’en ce qu’on y rencontre le gypse sous des formes diverses, ainsi que des coquillages du genre pecten, et plusieurs térébratules. On y, trouve beaucoup d’incrustations de carbonate de chaux , mêlé avec du cristal de sulfate , qui , miroitant à la surface du sol , éblouissent la vue à cause de la réflexion des rayons solaires. Il y a une série de mon-
ÉTATS TRIPOLITAINS
ticules composés de craie, et recouverts d’une couche de gypse. Ces monticules sont bornés par une chaîne de montagnes beaucoup plus élevées , qui ressemblent de loin à desfortifications. Un petit Senecio, un Géranium et un Statice sont tous les végétaux que les voyageurs anglais y rencontrèrent. Ils y constatèrent une température de 17° 76' R.^ — Près des puits de Bondjem on voit croître en abondance XArundo phrag mites.
Cette graminée à racines traçantes serait très-susceptible de diminuer l’aridité des sables du désert , et en rendrait habitables les parties qu’il est même dangereux de traverser.
De Bondjem on arrive , après quatre fortes journées de marche à travers des plaines arides et quelques défilés rocheux ( appelés Hormouts par Hornemann ) , à Sockna , qui est la ville la plus septentrionale du Fezzan. Cette ville, située dans une immense plaine de sables, bornée au sud par les montagnes de Soudah, et à l’est par celles de Ouadan.
Elle est entourée de murailles dont la circonférence est d’environ un mille; elle a sept portes, mais il n’y en a qu’une seule par où un chameau chargé puisse passer. Les rues sont fort étroites ; les maisons sont construites en terre et en petites pierres. La plupart d’entre elles sont élevées d’un étage au-dessus du rezde-chaussée. Une petite cour en occupe le centre, et les portes qui s’ouvrent sur cette cour donnent le seul jour que reçoivent les appartements. L’eau y est généralement saumâtre et amère. Située entre Tripoli et Mourzouk, Sockna est devenue un lieu d’asile pour les exilés et les réfugiés des deux pays. Les habitants , au nombre de deux mille , parlent la langue touarick. Ils vivent de leurs plantations de dattiers, qu’ils cultivent presque sans impôts, car ils ne payent de tribut que pour deux cent soixante mille pieds de palmiers. Les dattes de Sockna sont fort estimées et très-abondantes. Les habitants portent le costume des Bédouins, et sont d’une propreté remarquable comparativement aux Arabes du littoral. SuivantDenham, les femmes de Sockna sont très-jolies , et on prétend qu’elles aiment les intrigues amoureuses. Leur habillement ressemble à celui des femmes de Tripoli; elles
7e Livraison. ( États tripolitai
portent des chemises plissées en soie ou en toile , de grandes boucles d’oreilles en argent, des anneaux du même métal aux bras et aux jambes ; dans les classes inférieures, ces anneaux sont en verre ou en corne. Pendant son séjour à Sockna, Denham fut témoin d’une cérémonie de mariage, qu’il raconte ainsi :
« Le matin du jour du mariage (la cérémonie finit toujours vers le soir, mais les futurs sont généralement engagés un an d’avance), la musique se fait entendre ; une cornemuse et deux petits tambours donnent une aubade, d’abord à la mariée, puis à l’époux, qui se promène dans la ville, richement vêtu et suivi de toute la population.
Les femmes s’assemblent toutes dans la maison de la jeune fille, et se mettent aux différents trous qui servent de fenêtres et qui donnent sur la cour; la mariée se place alors à une fenêtre en face , le visage entièrement couvert d’üne barracane et dans sa plus belle toilette ; toutes ses parures sont exposées aux regards, attachées à la maison , depuis le toit jusqu’au bas. Les jeunes chefs arabes viennent lui présenter leurs hommages, précédés de musiciens et d’une ou deux danseuses. Ils s’avancent à pas lents jusqu’au centre de la cour , sous la fenêtre de la mariée : les dames saluent alors les visiteurs par les exclamations de lou, lou. Je demandai la permission de présenter mes respects à mon tour, et, loin de s’en formaliser, on considéra cette démarche comme une faveur. Le marié, qui n’était pas admis dans la cour, me conduisit à la maison de sa maîtresse.
Cette longue présentation se termine ordinairement quelques instants avant le coucher du soleil. La mariée se prépare alors à quitter le toit paternel; on lui envoie un chameau avec son djaafa ( chaise en osier recouverte de peaux et de châles du Soudan , du Caire et de Timbouctou). Elle s’y place de manière à tout voir sans être vue. On la conduisit hors la ville, où étaient réunis tous ceux qui ont des armes. Notre escorte , d’après les ordres de Bou-Khaloum, vint en augmenter le nombre. On exécuta une décharge générale aux pieds du chameau. Je tremblais pour la jeune fille ; mais l’honneur qu’elle recevait était
îs. ) 7
L’UNIVERS
pour elle une compensation de la peur.
On fit ensuite trois fois le tour de la ville en exécutant diverses évolutions et en tirant continuellement sur le djaafa de la mariée. L’époux futur s’approchait de temps en temps du chameau de sa bien-aimée; mais les jeunes négresses lui criaient aussitôt: Barra !
barrai éloignez-vous! mazal chouia, encore un peu , ce qui amusait infiniment l’assemblée. On se rend ensuite à la maison du mari ; il est d’usage que la jeune vierge paraisse alors très-surprise et refuse de descendre ; les femmes crient, les hommes hurlent; enfin on lui persuade d’entrer , et , après que le mari lui a mis un morceau de sucre dans la bouche , et qu’elle lui en a fait autant, la cérémonie est terminée, et on les déclare mariés (1). »
Suivant Lyon, les jardins de Sockna sont les plus fertiles et les mieux cultivés de tout le Fezzan. Ils sontentourés de murs de terre. On trouve dans ces jardins deux espèces de rats, l’un noir, qui se creuse un terrier, l’autre jaune , qui habite dans les branches des palmiers. « Je promis, dit Lyon, une piastre pour deux animaux vivants de chaque espèce. On ne m’en apporta qu’un petit de la première. Sa tête ressemblait à celle d’un blaireau, sa queue était longue et touffue. Belford et moi nous parvînmes à lui faire une cage d’une grande boîte à thé en étain , désirant l’emporter en Angleterre , de même que trois autres animaux que les Arabes nomment dahoub, qui ressemblaient beaucoup à des lézards. Leur forme est moins élégante , et leurs mouvements plus lents. Leur queue est large et couverte de pointes écailleuses. Ils ont la faculté de se suspendre par les pattes de devant. Ils ressemblent, par la tête et le museau, à une tortue à bec crochu. Ils changent de couleur à peu près comme les caméléons (2). «
La route de Sockna à Mourzouk est aussi monotone que celle de Tripoli
(1) V oyage dans le nord et les parties centrales de C Afrique , par Denham, Clapperton, etc., tome I, p. 3o-32.
(2) Voyagé de Lyon, p. 272. — Ajoutons que le capitaine ne réussit point à apporter ces animaux en Angleterre.
à Sockna. « Nous passions, dit Denham, deux à trois jours sans trouver d’eau, et celle que nous rencontrions était généralement boueuse et amère ; mais ce n’est pas ce désagrément que le voyageur craint le plus : il redoute autrement les terribles effets des tourbillons de vents, qui causent quelquefois la perte d’une kafila tout entière, déjà abattue par les fatigues. On nous fit remarquer un endroit à l’extrémité du désert, tout rempli d’ossements, où l’année précédente avaient péri cinquante moutons , des chameaux et des hommes qui les conduisaient. Ces malheureux n’étaient qu’à huit lieues de marche de la citerne que nous cherchions avec impatience et anxiété (1). »
Entre Sockna et Zeghen (village à 27° 26' lat. nord, situé au centre d’un bois de palmiers) est un désert de sables, où Lyon fut témoin d’un phénomène physique fort remarquable :
« L’air, dit-il, était si sec que nos couvertures et nos barracans rendaient des étincelles électriques quand on les frottait ; on remarquait le même effet quand nos chevaux se battaient les flancs de leur queue pour écarter les mouches. » Les cadavres des animaux morts dans ce désert 11’exhalaient aucune mauvaise odeur : ils ne paraissaient pas avoir éprouvé de putréfaction. La peau qui les couvrait était intacte et garnie de son poil, mais tellement desséchée qu’elle se brisait au moindre choc (2). » Au sud-est de Sokna est située la ville de Houn, entourée de murailles; elle a trois portes, trois mosquées et une espèce de château-fort.
Au sud de Sockna est une chaîne de montagnes, connue sous les noms de Souda/i ou de Djibel-Assoud ; c’est une chaîne basaltique ( parousch ), le Mons Ater des anciens. Ces montagnes noires s’étendent du nord-est au sudouest, aussi loin que l’œil peut les suivre. Elles atteignent, en plusieurs endroits, une hauteur de cinq cents mètres, et occupent , entre les 28° 40' et 27° 30' latitude nord, une étendue d’environ vingt milles géographiques. Le basalte
(1) Voyage dans le nord, etc., par Denhan, Clapperton, etc., tome I, p. 16.
(2) Voyage de Lyon p.84.
ÉTATS TRIPOLITAINS
dont elles se composent est noir, fortement mélangé de carbonate de chaux, et se désagrège en petits fragments globuleux. Toute la chaîne est complètement aride , déchirée, et forme une quantité de cônes isolés. Les plaines adjacentes sont fréquemment parsemées de débris d’une masse basaltique vitreuse, remarquable par son éclat éblouissant.
Plus loin , au nord , le même basalte se retrouve en abondance dans la chaîne de Ghouriano, près de Tripoli (32° latitude nord ) , où l’on aperçoit aussi beaucoup de cônes basaltiques. L’aspect des montagnes de Soudah est tellement sauvage, que le capitaine Lyon se crut un instant transporté au milieu du cratère d’un volcan. Au sud se déroulent à leur base de vastes plaines inhospitalières , couvertes tantôt de fragments de basalte , tantôt de sable : on n’y rencontre pas d’eau, ni aucune trace de végétation. D’innombrables carcasses de chameaux et une quantité de squelettes humains bordent ici les routes des caravanes. La route s’étend ainsi , sur un espace de cinq journées de marche, jusqu’à une forêt de palmiers, au milieu de laquelle est situé le village deZeghaen (à 27° 26' latitude nord); de là elle se prolonge, pendant quatre journées, jusqu’à la ville de Sebha (à 27° 3' 8" latitude nord). Entourée d’un magnifique bosquet de palmiers , au milieu du désert, cette ville est surtout remarquable en ce qu’on y aperçoit , selon Lyon , les premières traces de cette transition de couleur, de la peau blanche des habitants du nord au teint foncé des mulâtres, jusqu’à la peau d’ébène des habitants de Mourzouk (1).
Voici la description que Denham donne des montagnes basaltiques de Soudah ou Djibel-Assoud : « Cette chaîne, dit-il, commence près Soclma. Nous nous arrêtâmes à Melaghi , au pied des montagnes et près du puits d’Agoutifa.
Là , on a la plus belle vue qu’il soit possible d’imaginer de ces hauteurs.
Vers le sud le défilé des montagnes du Niffdah se montre avec ses pics penchés , et un précipice au bord duquel tourne le chemin. En tirant un
(i) Ritter, Géographie d'Afrique, tome III, p. 3o8 , 309.
peu vers l’ouest on remarque le sentier d’El-Nichka , qui ne paraît guère moins difficile à franchir; et vers le sud-ouest des hauteurs inégales ferment le passage, tandis que le terrain , au nord, n’est occupé que par le ouadey aride d’Agoutifa, dont le puits est dominé par des coteaux de calcaire et d’argile rouges. On voit répandues sur cette grande chaîne des masses basaltiques et de larges ouvertures qui s’étendent même sur les plaines environnantes; les plus grandes élévations offrent les plus grandes surfaces basaltiques, donÉ les côtés affectent la forme trapézoïde, avec des colonnes courbées, inclinées et perpendiculaires; l’effet qu’elles produisent ne manque ni de beauté ni de grandiose. Les couches inférieures de toutes ces montagnes sont un calcaire mélangé d’argile rouge : cette dernière espèce se rencontre également près des basaltes supérieurs; près de là d’autres montagnes calcaires n’offrent pas la moindre apparence de basalte, quoique l’état des lieux puisse faire supposer qu’il a existé dans le voisinage un ancien cratère qui aurait produit tous ces débris. Plusieurs de ces montagnes calcaires ont été déchirées ou percées, soit par la chute des masses supérieures, soit par la violence des eaux ; une de ces brèches nous offrit la pierre à chaux dans toute sa pureté, mélangée avec un peu d’argile.
« Le Ghibel-Assoud s’étend du nord au sud , mais en décrivant tant de sinuosités, que, bien que sa longueur en ligne droite n’excède pas trente-cinq milles , on met trois jours à le traverser. Vers l’ouest il se prolonge jusqu’au puits d’Assela, sur la route de Chiati, où l’on ne rencontre que des montagnes d’argile rouge, et vers l’est jusqu’aux ouadey de Temellin, sur la route de Zella ou Bengaghi , dans une distance de trois journées de marche (1). »
(1) Le Djibel-Assoud et toutes les montagnes de ce côté portent le même nom; la vallée est bordée de toutes parts de collines de quatre cents et six cents pieds d’élévation ; leurs sommets sont généralement tabulaires ; quelques-uns cependant se présentent sous la forme conique; leurs flancs sont entièrement recouverts de débris. Leur couleur
L’UNIVERS
A deux journées à l’est de Mourzouk est située Targhan (25° 55' latitude nord). La route est bonne; le terrain offre fréquemment des efflorescences salines. Targhan est une des principales villes du Fezzan ; elle est entourée d’un mur. Cette ville était autrefois aussi riche que Mourzouk , et la capitale des Etats d’un sultan qui gouvernait la partie orientale du Fezzan. On voit encore les ruines du château où il faisait sa résidence. Targhan ne renferme pas tout à fait mille habitants. On y fabrique des tapis, qui sont aussi estimés que ceux de Constantinople. Les eaux du voisinage sont excellentes; elles forment quatre étangs de trente à quarante pieds de diamètre. Ces étangs sont entourés d’épais bosquets de palmiers, habités par une multitude d’oiseaux ; un marabout , respecté pour sa sainteté, est le principal personnage de Targhan ; son.père l’était avant lui.
Les trois voyageurs anglais, Denham, Oudney et Clapperton passèrent par Targhan pour se rendre à Lari, sur les bords du lac Tchad , dans l’intérieur du Soudan. Comme c’est la route que suivent le plus ordinairement les khaiilas, nous allons suivre les traces de ces intrépides voyageurs. Le premier village que Ion rencontre après Targhan est Mæf en; ce n’est qu’un assemblage de cabanes construites avec des feuilles de dattiers. Le chemin conduit par un terrain qui est un mélange de sable et de sel, et dont l’apparence est réellement singu-
donne à la vallée un caractère tout particulier; les parties élevées sont d’un noir brillant , semblable à de la mine de plomb ; plus bas, celte couleur se change en brun mêlé de jaune , qui se montre quelquefois comme des marbrures sur le noir. Les couches inférieures sont de calcaire jaunâtre , et remplies de débris marins ; quoique assez dure , l’air attaque facilement cette roche, qui laisse échapper une grande quantité de petits fragments. On y voit encore des bandes peu épaisses de gypse terreux, au-dessus desquelles se montre la pierre calcaire , à surface extérieure fibreuse, et sonore comme la chaux cuite; enfin, audessus de cette dernière couche est le basalte à texture serrée et brillante , mêlée d’amygdaloïdes. — V oyagcs de Denham , Clapperton, etc., 1. 1 , p. 33-34.
hère ; sa surface est remplie de fentes ef en plusieurs endroits elle offre l’aspect d’un champ récemment labouré; les mottes de terre sont si compactes qu’on ne les brise qu’avec une peine extrême Près de Mæfen le terrain prend un aspect nouveau et moins désagréable; les fentes sont plus larges ; on y aperçoit de beaux cristaux attachés à un fond du blanc le plus pur; c’est du sel (peut-être du nitre) qui tombe en miettes au plus léger ébranlement. Ce terrain a une étendue de plus de vingt milles de l’est à l’ouest.
En sortant de Mæfen on entre dans une plaine déserte; et après une marche fatiguante de quatorze heures on arrive h Mestoula (de mestem, lieu de repos), où les chameaux trouvent à brouter quelques touffes d’aghoul. De là on voyage encore dans une plaine déserte, où l’on ne voit aucune créature vivante, pas même un insecte. Le sable est très-fin , à grains arrondis, et rouge. Les Arabes de la kafila épient les dattiers qui environnent Gatrone ( Ka troun), comme les matelots cherchent à découvrir la terre. Dès qu’ils ont aperçu ces signes, ils dirigent leur marche en conséquence. Gatrone (à 24° 47r 57" latit. nord , d’après Lyon ) est dans une situation assez pittoresque. Les habitants sont la plupart nègres. Tout alentour s’élèvent des collines de sable et des monticules de terre couverts d’un petit arbre, appelé alhali. Des cabanes, bâties pour les Tibbous, entourent la ville. Les vents de nord et de nord-est s’y font vivement sentir.
Denham observa, le matin dans sa tente, de 4° 88' à 5° 77' therm. centigrade. Le personnage le plus important de Gatrone est une certain Hadji-el-Raschid, marabout et grand propriétaire. Denham en fait un grand éloge.
On quitte Gatrone après y avoir fait une bonne provision de dattes. On passe devant El-Bahhi, petit groupe de cabanes, sur la route, dans une jolie situation. Après avoir fait halte à Medrousa , on continue la route , en laissant un château arabe au sud-est, et des collines aplaties au sud et à l’est. Puis on arrive à Kasrowa. Des tertres assez hauts et couverts d’alhali entourent ce lieu. Il y a un puits de bonne eau. Une
ÉTATS TRIPOLITAINS. 101
route se dirige de là au sud-est, et va au Kanem et au Ouaday ( Waday ). On dit que c’est la plus courte pour aller au Bornou ; mais on y trouve bien peu d’eau. De Kasrowa on atteint, après une journée , Tegherhy ( à 24° 4' lat. nord), ville principalement habitée par des Tibbous. On entre à Tegherhy par un passage étroit , bas et voûté; puis on trouve une seconde muraille et une porte. La muraille est percée de meurtrières (1) qui rendraienttrès-difficilel’entrée par le passage resserré. Au-dessus de la seconde porte il y a une ouverture d’où l’on pourrait lancer sur les assaillants des traits et des tisons enflammés, dont les Arabes faisaient autrefois un grand usage. Il y a dans l’intérieur des murs des puits dont l’eau est assez bonne. La situation de Tegherhy est vraiment agréable; tout alentour croissent des dattiers , et l’eau y est excellente, Le désert commence aux murs de cette ville; ainsi, plus au sud on ne trouve plus de dattiers. Une chaîne de collines basses se prolonge à l’est. Les bécassines, les canards et les oies sauvages fréquentent les étangs salés qui sont près de la ville. Les habitants ne cultivent aucune espèce de plante potagère (2). Ils sont absolument noirs, mais n’ont pas la physionomie des Nègres. Les hommes ont le visage trèsaplati, les pommettes saillantes, le nez épaté des Nègres, la bouche grande, les dents gâtées par Faction du tabac et du trôna qu’ils mâchent. Ils portent toujours deux poig lards, l’un de dix-huit pouces, l’autre de six pouces de longueur ; celui-ci est attaché à un anneau qui orne le bras ou le poing. Les femmes sont pour la plupart jolies, moins cependant que celles de Gatrone.
Elles façonnent avec beaucoup d’adresse les feuilles de dattier, et en font des paniers et des jattes. — Il n’est presque
(1) Ces ouvertures ou meurtrières se nomnent en arabe embraza , analogie assez frappante avec le mot français embrasure.
(2) Cependant, le capitaine Lyon raconte qu’il ne voyait dans les jardins de Tegherhy ( au mois de décembre ) que des raves, des oignons et quelques autres légumes. Dans les premiers jours de janvier, le blé 11’était pas aussi avancé qu’à Mourzouk.
pas de ville en Afrique qui n’ait sa merveille. Celle de Tegherhy est un puits en dehors et à côté de la porte du château. On raconte très-sérieusement que son eau monte toujours quand une kafila s’approchede la ville ; dès que les habitants s’aperçoivent de la crue de l’eau, ils préparent ce qu’ils ont à vendre, car jamais, disent-ils, cet indice ne les a trompés. Autrefois, Tegherhy était très-redouté des voyageurs, à cause des brigandages exercés par ses habitants. Actuellement le pacha yentretient une discipline sévère. Cette ville passe pour la limite méridionale du dattier ( Phœnyx dactylifera). C’est ici qu’on rencontre les premiers groupes de palmiers doûms ( Cucifera Thebaïca, Del.), qui à partir de cet endroit semblent remplacer les dattiers au sud , comme cela se voit aussi dans la Haute-Égypte et la Nubie, où le palmier doûm croît en abondance au sud de Girgeh, tandis qu’il est rare au nord de cette ville.
En sortant de Tegherhy on entre de nouveau dans un désert que parcourent les marchands d’esclaves. Çà et là s’élèvent des monticules de terre et de sable, couverts de divers arbrisseaux, entre autres d’alhali , que les chameaux mangent avec avidité. Au bout de six milles, les voyageurs anglais dressèrent leurs tentes à Omah, puits entouré de dattiers ; ils s’y arrêtèrent pendant trois jours.
A dix milles de là on arriva à Ghad.
Aux environs de ces puits et plus loin, au sud, presque sur toute la route, on rencontre des ossements humains , des débris de cadavres, tristes dépouilles de malheureux esclaves amenés de l’intérieur, et morts de faim ou de fatigue. « Ces infortunés, dit Denham, sont traînés à travers les déserts ; souvent l’eau manque, et rarement la provision de vivres est assez forte pour nourrir tout le monde durant ce long et pénible voyage. A peine parcourait-on un petit nombre de villes sans rencontrer un squelette; les uns étaient en partie couverts par le sable , d’autres seulement avec un petit tas amassé par le vent. Une nrain était fréquemment posée sur la tête, dIus souvent encore elles l’étaient toutes deux comme pour la presser. La peau et toutes les substan-
L’UNIVERS
ces membraneuses étaient raccornies et séchées par l’action de l’air et de la chaleur ; les muscles et les viscères étaient les seuls parties qui fussent détruites. Autour de notre campement à Mechrou il y avait plus de cent squelettes humains ; la peau tenait encore à quelquesuns ; les voyageurs n’avaient pas même jeté un peu de sable sur ces déplorables restes. L’horreur que je manifestais excita le rire des Arabes : « Bah ! s’écrièrent-ils , ce n’étaient que des Nègres : Nambou (malédiction à leurs pères) » ; puis ils se mirent à remuer ces ossements avec le bout de leurs fusils , en disant avec la plus grande indifférence : « Ceci était une femme; ceci était un jeune homme! » La plus grande partie des infortunés dont les restes frappaient nos regards avaient formé l’année précédente le butin du sultan de Fezzan. On m’assura qu’à leur départ du Bornou ils n’avaient qu’un quart de ration par individu, et qu’il en mourut plus de faim que de fatigue. Us marchaient enchaînés par le cou et par les jambes; les plus robustes seulement atteignirent le Fezzan , dans un grand état d’exténuation ; on les y engraissa pour le marché de Tripoli (1). »
Le puits de Mechrou a de six à sept mètres de profondeur; l’eau en est bonne et exempte de goût salé. Le terrain des environs se compose de sable d’une belle couleur de crème, et mêlé d’opales grossières. On y voit de beaux échantillons de bois pétrifié. Le centre, les vaisseaux du latex et les nœuds sont remplis d’une matière calcaire; les fibres ligneuses sont transformées en une substance siliceuse. Une chaîne de collines, Aloweri-Seghir, se dirige au sud; les roches sont rouges et noires, et fortement chargéesfoe parcelles ferrugineuses. La chaîne de Y Aloweri-el- Kébir, qui est plus haute , se trouve plus à l’est. Au rapport des indigènes , on n’en rencontre pas déplus élevée dans le pays des Tibbous , à l’exception de YErtcherdat-Erner. Les habitants qui sont plus au sud s’appellent Tibbou - Jrtchad (Tibbous des rochers); des défilés qui traversent ces deux chaînes mènent au Kanem et au Ouaday. Les
(i) Foyages de Deuliam, etc., 1. 1, p. iat.
collines , raboteuses et coniques , ressemblent beaucoup, par leur structure géologique, à eelies du Fezzan occidental. La partie supérieure est formée de deux couches successives d’un grès noir à texture fine, ayant l’apparence du basalte ; au-dessous on trouve du schiste alumineux, ensuite de la pierre argiloferrugineuse, mêlée çà et là de couches d’argile bleuâtre; enfin la base, qui forme près de la moitié de la masse, est d’un beau grès blanc , mêlé d’une grande quantité de craie. Une belle roche bleue, très-dure, veinée de blanc, compose la.
surface de plusieurs terrains bas , évidemment de formation récente. On voit une formation semblable dans la grande plaine stérile qui s’étend entre les collines du Fezzan, à l’est, et les montagnes des Touaricks.
Le puits de Mechrou forme la limite méridionale du Fezzan.
De Mechrou la route conduit à l’ouest, en tournant le défilé ou ouadey d 'El- Ouahr (le difficile). Ce défilé est entre deux collines hautes, garnies de cônes et de pics, qui dans l’obscurité ont quelque chose d’imposant. Il a près de deux milles de longueur. A l’extrémité ouest s’élève El-Baab , haute colline.
Les éminences se prolongent vers lest, et forment une partie de la chaîne que l’on trouve près de Tibetsy , où elles deviennent plus hautes et plus escarpées (1). De là on entre dans un désert où pendant six jours on n’aperçoit pas la moindre apparence de végétation.
Dèsque la pluie tombe, ce qui a lieu avec une abondance extraordinaire, un graminée croît soudainement à une hauteur de plusieurs pieds. Dans la traversée de ce désert , les Arabes empoignèrent avec des cris de joie quelques racines de cette herbe desséchée : c’était pour leurs chameaux affamés. — L’oua-
(i) Dans cet endroit les voyageurs observèrent un phénomène physiologique fort remarquable. Les chameaux avaient le regard éteint, la démarche chancelante, et par intervalle ils tombaient comme un homme ivre. Cela leur arrive quand ils mangent des dattes après avoir bu de l’eau. L’explication de ce phénomène est très-simple : par suite de la fermentation des dattes au contact de l’eau, il se forme de l’alcool dans l’estomac de ces animaux.
ÉTATS TRIPOLITAINS
dy Izhaya est nommé Yaat par les Tibbous. 11 y a là quatre puits, qui ressemblent à des auges creusées dans le sable; ils ont deux à trois pieds de profondeur. On dit qu’en creusant ainsi on peut trouver del’eau dans toutes les parties du ouadey.
La ville d ’Anay, que l’on rencontre à deux journées de là , consiste en quelques cabanes bâties sur le sommet d’un rocher semblable à celui de Goummaganoumina. Tous les ans les Touaricks y font une visite dévastatrice, emportant le bétail et tout ce qui leur tombe sous la main. Dans ces occasions, les habitants se réfugient sur le sommet du rocher; ils y grimpent par une échelle grossière qu’ils tirent après eux. Les côtés de leur citadelle étant toujours très-escarpés, ils se défendent à coups de flèches et en faisant rouler des pierres sur les assaillants. — A cinq milles d’Anay est Kisbi , rendez-vous très-fréquenté par les kafilas et les marchands. C’est là que le sultan de Bilma perçoit le tribut pour la permission de traverser son pays. Kisbi est à huit journées d’Aghadès et à vingt-quatre du Bornou , pays qui borde au sud-ouest le lac Tchad.
Il ne faut pas confondre Aghadès (1)
(i) Aghadès, située sur la route du Fezzan à Tombouctou, est une des plus anciennes stations ou 'villes du Soudan. Léon l’Africain en parle; il nous apprend que l’on trouve dans les environs ( royaume d' Aghadez ) de l’eau excellente, dans des puits très-profonds, et que l’air y est tempéré. « Près d’ Aghadez , dit-il, tombe la manne, qui est une chose fort merveilleuse, et la vont au matin les habitants cueillir dans de petits panniers, qu’ils portent vendre fraîchement dans Aghadez, là où s’achète douze deniers la peinte , et se boit mêlée avec de l’eau , qui est une chose fort souveraine. On en met aussi parmi les potages, à cause qu’elle a la propriété de rafraîchir. El on croit que pour cette occasion les étrangers sont peu souvent atteints de maladie en Aghadez , comme le contraire leur advient dans Tombut , combien que l’air soit corrompu et pestiféré en ce désert, qui s’étend de tramontane à midi, par l’espace de trois cents milles. » Description de l’AJrique, p. 3i8; Lyon, infolio , i556.
Voici la description que Léon donne de la ville même : « Aghadez est une cité ceinte
avec le puits d’ Aghadem , qui est au sud de Bilma. Au rapport des voyageurs anglais, Aghadem est un grand rendez-vous de brigands de toutes sortes, et par conséquent la terreur dé toutes les petites kafilas et des voyageurs. Les monticules du pays d’alèntour sont couverts d’une espece d’arbre que les indigènes appellent souag ; le fruit de cet arbre est une baie de la grosseur et de la forme des airelles . Il est d’u ne saveur douceâtre et chaude, analogue au
de murailles, édifiée par les modernes aux confins de la Libye. Les maisons sont fort bien bâties , et en la manière de celles de Barbarie : pour ce qu’il ne s’y trouve guère de marchands autres qu’étrangers; et ce peu qu’on y voit du pays sont tous artisans' ou à la solde du roi de cette cité, en laquelle n’y a marchand qui ne tienne un grand nombre d’esclaves pour s’en aider à ses affaires... Doncques les marchands s’acheminent par pays, s’accompagnent de leurs esclaves, qui leur font escorte en leur équipage , et bien armés d’épées , javelines et arcs. Mais depuis peu de temps ils ont commencé à porter l’arbalète, tellement que ces paillards voleurs ne sauroient mordre sur eux ni leur donner aucune entorse. Puis les marchands étant arrivés en quelque bonne ville, font travailler leurs esclaves de tel métier qu’ils savent, à cette fin qu’ils puissent gagner leur vie , en réservant dix ou douze d’iceux pour sûreté de leurs personnes et garde de leurs marchandises. Le roy de cette cité tient semblablement une bonne garde dans un somptueux palais q n’il a dans icelle. Mais sa gendarmerie est des habitants de la campagne et des déserts , pour ce qu’il a pris son origine des peuples de Libye; et quelquefois ceux-ci le chassent, et en son lieu élisent un de ses parents , se donnant garde, tant qu’il leur est possible, de commettre homicide, et celui est créé roy qui revient vieux et est plus agréable au peuple de cette cité. Le reste des habitants de ce royaume, comme ceux qui habitent du côté du midi, s’adonnent tous à mener le bétail au pâturage. Leurs habitations sont de rames ou nattes, qu’ils transportent ordinairement sur des bœufs en quelque part qu’ils croissent, les posant et dressant là où se trouve meilleure pâture et en plus grande abondance, comme aussi font les Arabes. Le roy reçoit de grands deniers, qui proviennent de la gabelle que payent les marchands étrangers, et encore des usufruits du pays , mais il est tributaire de celui de Tombut de cent cinquante mille ducats. » (Ibid., p. 3a?-3a8.)
L’UNIVERS
cresson de fontaine. Les habitants du Soudan le recherchent beaucoup, parce qu’ils lui attribuent la propriété de faire disparaître la stérilité des femmes. En passant près de cet arbre on est frappé d’une odeur forte et narcotique (1).
Il importe de constater ici que la plupart des cheiks de ces contrées paraissent reconnaître l’autorité du pacha du Fezzan, etconséquemment celle du pacha de Tripoli. Suivant le récit de Denham et de Clapperton, il existe même un service de courriers assez régulier entre le Bornou et Mourzouk. Ces courriers font à peu près six milles à l’heure. Un sac de zoumita (blé torréfié), et une ou deux outres remplies d’eau, un petit bassin de cuivre et une gamelle, qui leur servent pour manger et boire composent leurs provisions et leurs ustensiles de voyage. On y ajoute quelquefois un peu "de ghedid ou de viande découpée en lanières et séchée au soleil ; elle est mangée crue, car rarement ces hommes allument du feu pour faire cuire leurs aliments, quoiqu’en approchant du Fezzan les nuits froides qui succèdent à des jours très-chauds soient souvent fatales à ces voyageurs, faute d’un brasier (2). Ils suspendent sous la queue du maherhie un sac dans lequel tombe la fiente , qui leur sert de combustible à leur halte de nuit.
(1) Cette espèce végétale ne se trouve pas décrite dans la partie botanique du voyage de Denham , Clapperton, etc. Elle reste donc encore à déterminer.
(2) L’énorme différence de température qui existe dans ces climats chauds , entre le jour et la nuit, est une des principales causes de maladie pour les voyageurs. Elle augmente à mesure que l’on s’éloigne des côtes. L’explication de ce phénomène se trouve , suivant nous, dans la capacité fort inégale de l’eau et du sol pour la chaleur : pendant que le soleil est sur l’horizon , le sol, surtout sablonneux, s’échauffe incomparablement plus vite que l’eau ; de là ces chaleurs excessives dans l’intérieur des terres et la température modérée sur les côtes mêmes des régions équatoriales. Dès que le soleil est au-dessous de l’horizon , le sol commence à se refroidir bien plus rapidementquel’eau, qui conserve encore une température supérieure à celle du sol quand le jour reparaît. De là un effet inverse qui influe aussi sur la direction des vents.
C’est avec les cheiks du Ouangara (Wangara), du Kanemy, du Bornou et de quelques provinces à peu près inconnues de l’intérieur du Soudan que le pacha de Tripoli entretient des relations de commerce très-fréquentes par l’intermédiaire du gouverneur du Fezzan (1).
(1) Qu’il nous soit permis de compléter ici, par le témoignagne de Léon l’Africain , ce que nous avons dit sur ces régions, encore si peu explorées, dans notre volume Afrique centrale, etc., de H Univers pittoresque. Voici ce que Léon nous apprend sur le Ouangara, le Zanfara , le Kano et le Zeg-Zeg , provinces du Soudan, sur lesquelles les voyageurs anglais ne nous ont fourni que fort peu de renseignements.
« Guangara. — Le royaume de Guangara est habité d’un grand peuple. Le roy peut avoir sept mille archers, avec cinq cents chevaux étrangers , et retire un grand revenu des marchandises et gabelles. Toutes les habitations de ce royaume ne sont que petits villages et hameaux; fors un qui en grandeur et beauté excède les autres de beaucoup. Du côté du midi, il confine avec aucunes terres , là où l’or se trouve en grande quantité. Maintenant ce peuple ne peut faire train de marchandise hors les limites du pays , pour crainte de deux puissants ennemis qui lui sont voisins, l’un ( du côté du ponant) est Izchia, et l’autre (qui tient le levant ) est le roy de Borno ; là où me retrouvant , celui qui pour lors régnait ( appelé Abram) assembla tout son exercite pour se ruer sur le roy de Guangara. Et ainsi qu’il marchoit sur les frontières de ce royaume, il fut averti qu’Homar, seigneur de Gaoga , s’acheminoit à la volte de Borno, qui fut cause de le faire changer de chemin et de volonté ; ce qui ne fut pas petite aventure au roi de Guangara, dont les marchands, qui s’acheminent en ces lieux, desquels l’on tire l’or en si grande quantité, ne sauroient prendre autre route, sinon par très-hautes montagnes , âpres et aux bêtes inaccessibles; de sorte qu’ils sont contraints de faire porter à leurs esclaves sur la tête les marchandises et autres choses en larges cocourdes ( gourdes ) sèches et creuses, avec lesquelles ils peuvent porter jusques au poids de cent livres par l’espace de dix mille; et en a qui font ce chemin deux fois par jour, tellement qu’ils sont chauves au sommet de la tète pour les grosses charges qu’ils ont accoutumé de porter. » ( Description de l'Afrique , p. 329.)
Le Guangara de Léon est sans doute le Wangara ou Ouangara des voyageurs mo-
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Homemann, parti du Caire, péné- en traversant les oasis de Syouah et d’ Autra dans le Fezzan par la route de l’est, gila. C’est à lui et au capitaine Lyon
dernes. Mais, d’après ces derniers, cette province a le Bornou ( Borno ), non pas à l’est, mais au sud-ouest ; de plus , elle est située au nord du lac Tchad, dont Léon ne parle pas.
» Cano , province. Cano est une grande province, distante du Niger environ cinq cents milles du côté du levant ; il y habite plusieurs peuples dans des villages. Une partie d’iceux conduisent au pâturage les vaches et brebis, et les autres s’adonnent à cultiver la terre, qui produit du grain, riz et coton en grande abondance; et s’y trouve plusieurs déserts et montagnes couvertes de fontaines et bois, où croissent force orangers et citronniers sauvages, dont le fruit ne diffère guère au goût des privés. La province prend son nom d’une cité assise au milieu d’icelle, environnée de murs de craye, comme les maisons même. Les habitants sont riches marchands , et civils artisans. Leur roy était jadis fort puissant , tenant grand’cour, et plusieurs chevaux, tellement qu'il se rendit tributaires les roys de Zegzeg et Casena ;( Kashna ). Mais Izchia, roi de Tombut ( feignant leur vouloir donner secours et aide contre l’ennemi ) procura leur mort avec grande trahison; en moyen de quoi il s’empara de leur royaume. Puis de là environ trois ans suscita une forte guerre contre le roy de Cano , et fit de sorte ( eu continuant le siège) qu’il le rendit jusqu’à épouser sa fille et lui quitter la tierce partie de son revenu ; ce qui lui étant accordé , laissa en ce royaume plusieurs facteurs et trésoriers pour lever sa portion des deniers et fruits provenant d’iceluy. » ( Description de l'Afrique, p. 328.)
Évidemment la province dont il est ici question n’est pas le Kanem ou Kanemy , au nord-est du lac Tchad, mais le Kano , située au 12° lat. nord, presqu’au centre du Soudan, entre le Haoussa au nord, et le Zeg-Zeg au sud.
« Zeg-Zeg. — Ce royaume confine avec Cano de la partie du Siloc, et est distante de Casena ( Kashna ) par l'espace de cent cinquante milles , étant habité d’un peuple très-opulent, qui trafique par tous les contours de ce pays, qui est partie en plaine et partie en montagnes, dont l’une est merveilleusement froide, l’autre chaleureuse, tellement que les habitants, ne pouvant supporter la véhémence du froid , ont coutume de faire en l’aire de leurs maisons des grands foyers qu’ils avivent à force brasier; puis le mettent sous les châlis qui sont fort hauts, et dorment en cette manière. Néanmoins le territoire est très-fructueux, et abondant en grains et fontaines. Ce
royaume-cy souloit être gouverné par un seul roy; mais Izchia l’occit, et s’empara de son pays. » {Ibid., p. 32g. )
Le pays de Zeg-Zeg est, en effet, traversé par une vaste chaîne de montagnes qui, selon quelques géographes , se rattachent au Djebel- Kamr ou montagnes de la lune. On s’explique donc parfaitement les variations de froid et de chaud qui doivent y régner. Quant à Izchia, c’était un conquérant qui parait avoir joué un grand rôle dans l’histoire du Soudan à la fin du quinzième siècle.
« Zanfara est une région qui confine avec le royaume de Zeg-Zeg, du côté du levant , laquelle est abondante en grains, riz, millet, coton , et habitée par gens vils et mécaniques, de grande corpulence, mais noirs au possible, portants visage large et difforme, participant d’avantage plus de bêtes brutes que d’hommes raisonnables. Ce roy fut empoisonné à l’aveu d’Izchia, qui détruit une grande partie de ce royaume. » {Ibid., p. 32g.)
Suivant les voyageurs anglais , le Zanfara ou Zamfra est situé au nord-est du Haoussa, entre Kashna et Tombouctou. Sa capitale est Zirmi. — Le Kano, le Zeg-Zeg , le Haoussa et le Zanfara appartiennent aujourd’hui à la race des Fellatahs, qui sont les maîtres d’une grande partie du Soudan. Cette race offre , sous le rapport historique , quelques traits d’analogie avec les Mantchous-Tartares auxquels appartient actuellement l’empire de la Chine. Izchia était probablement un chef fellatah.
« Guber, royaume. — Ce royaume est distant de Gaoga environ trois cents milles du côté du levant... Il est situé entre hautes montagnes . et peuplé de plusieurs villages , lesquels sont habités par gens qui mènent les bœufs et brebis au pâturage. On y trouve communément les personnes assez civiles. Il y a grand nombre de tisserands et cordonniers, lesquels font des souliers à la mode que les souloyent anciennement porter les Romains; il s’en transporte une grande quantité à Tombut et à Gago. Le riz y croit abondamment et autres grains , et de telle espèce en ay vu aux Iiales, et croy jemniable que l’Espagne en doit produire. Lorsque le Niger se déborde , il couvre toutes les campagnes voisines des habitations de ce peuple, qui a coutume de semer le grain sur l’eau. Entre autres, il y a un grand village contenant environ six milles feux; là font résidence autant les marchands étrangers comme ceux du pays même, et souloit être la demeure du roi, lequel de notre temps fut pris par Izchia, roy de Tombut, qui le fit mourir,
L’UNIVERS
que l’on doit les principaux documents sur la partie orientale du Fezzan.
faisant couper les génitoires à ses enfants, pour les employer au service de son palais. Par ce moyen il s’empara de ce royaume , sur lequel il constitua un gouverneur, oppressant merveilleusement le peuple. » ( Description de F Afrique, p. 327. )
Le Guber de Léon ne peut être que le Cubbi ( Coubi ou Goubi ), pays de plaine, situé sur les rives du Niger, au nord-ouest de Sackatou. Quant au royaume de Gaoga , qui l’avoisine à l’est, c’est une contrée encore indéterminée ; à moins que ce ne soit la région désignée sur les cartes sous le nom de Koukou, qui occupe une grande partie du nord-est du Soudan et du grand désert de Libye limitrophe jusque dans le voisinage de la Nubie. Eu effet, Léon nous apprend lui-même ( p. 33 1 ) que le Gaoga est un royaume qui confine avec celui de Borno du côté du ponant , et s’étend devers le levant jusque sur les frontières du royaume de Nubie, qui est sur le fleuve du Nil, et la partie du midi se termine avec un désert qui se joint à un détour que fait le Nil, et devers tramontane finit aux déserts de Serta et borne d’Égypte , prenant son étendue du ponant au levant par l’espace ce cinq cents milles , et autant eu largeur ou peu s’en faut. Il n’est florissant en civilité , en lettres , ni en bon gouvernement. »
Dans notre volume sur l'Afrique centrale, etc. ,p. 221, nous avons fait remarquer combien les voyageurs anglais sont laconiques en parlant de Kouka , capitale du Bornou. Ce laconisme semble cacher un mystère : c’est que la ville de Kouka est une des villes les plus commerçantes de l’Afrique et peut-être du monde. Déjà au seizième siècle elle était la rivale de Tombouctou. Léon l’appelle Gago. « C’est, dit-il, une très-grande cité et distante de Tombut environ quatre cents milles , du côté du midi , tenant quelque peu du Siloc. La plus grande partie des maisons est de laide montre; toutefois il s’y trouve quelques édifices assez beaux et commodes , auxquels loge le roy avec sa cour. Les habitants sont riches marchands , qui demeurent toujours sur les champs, vendant leur marchandise et trafiquant d’un côté et d’autre. Il arrive en cette cité une infinité de noirs, qui apportent de l’or en grande quantité , pour acheter et enlever ce qui vient de l’Europe et Barbarie; mais ils ne sauraient trouver assez de marchandises pour employer si grande somme de deniers qu’ils apportent , tellement qu’il leur est force de faire retour en leur pays reportant quasi la moitié ou le tiers de leurs deniers. Les
A l’est de Targhan, dont nous avons parlé plus haut, est la petite ville de Hemara, située dans une belle et grande vallée. A quelques lieues de là est Zuila , Zuela ou Sylah ( Cillala de Pline), qui du temps d’Ebn-Haukal et d’Ëdrisi était la capitale du Fezzan (à 26° 11' 48" lat. nord ). Les habitants se disent issus d’une tribu de chérifs , c’est-à-dire parents du prophète. Ils ont tous le teint clair, et se distinguent de leurs voisins par leur amour de la justice, leur maintien calme et leur hospitalité. A un quart de lieue de la ville, à l’ouest, on trouve les ruines d’une ancienne mosquée dequarante-cinq mètres de long sur trente mètres de large; elle est bâtie en briques crues, avec du ciment de chaux ; l’architecture est d’un style parfait. A un quart de lieue delà mosquée, à l’est , sont cinq édifices quadrangulaires, ayant sept mètres de diamètre, dix mètres de haut, et des toits et des fenêtres voûtés , ce qui est très-remarquable dans l’intérieur de l’Afrique. Ces édifices sont garnis , jusqu’à la moitié de la hauteur, de plaques de grès
autres cités ne peuvent ni ne doivent égaler à celle-ci, quant à civilité. Joint aussi qu’elle est fort abondante en pain et chair; mais il seroit impossible d’y trouver ni vin ni fruit, fors que son terroir est fertile en melons, citrouilles et concourdes, qui s’y trouvent en grande quantité, et de riz une chose infinie. Il y a plusieurs puits d’eau douce, avec une grande place, en laquelle au jour du marché se vendent les esclaves tant hommes que femmes , et s’achète une fille de quinze ans au prix de six ducats, et autant un garçon... L’aune du plus bas drap d’Europe s’y vend quatre ducals, quinze le moyen, et celui de Venise fin, comme est l’écarlate, le bleu, ou violet, ne se laisse à moins de trente ducals. Une épée, la plus imparfaite qu’on sauroit trouver, s’y vendrait trois ou quatre ducats. Ainsi, les éperons, brides , et semblablement toutes merceries et épiceries y sont très-chères, mais non pas tant ( sans comparaison) que le sel : on le vend plus chèrement que toute autre marchandise qui s’y puisse conduire. » {Ibid., p. 326. ) Tels sont les renseignements qui complètent ceux que nous ont donnés les voyageurs anglais. La ville de Kouka pourrait devenir un point de communication fort important avec l’Algérie. La route la plus praticable est celle qui passe par Gadamès et Ghraat ou par Mourzouk.
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rouge, et couverts d’inscriptions frustes que le capitaine Lyon prend pour des inscriptions arabes. D’après ce voyageur, ce sont là les monuments des chérifs qui s’établirent dans cette contrée il y a cinq à six siècles. — Après une journée de marche, au nord-est, on arrive à Temissa ( Tamest d’Édrisi). Le chemin conduit à travers des plaines fertiles. Ici la route se divise en deux branches : l’une , passant par Tagga et Djermah ou Germah ( G arama, capitale des Garamantes?), aboutit au fond de la Syrte; l’autre , passant par Augila, conduit en Égypte.
Nous ne devons pas passer sous silence deux stations principales, qui, à l’ouest du Fezzan , pourraient acquérir une haute importance si l’Algérie allait, ce qu’il faut espérer, entretenir un jour des relations de commerce avec le Soudan , et particulièrement avec Kouka , capitale du Bornou. L’une, la plus voisine de l’Algérie au sud-est du territoire tunisien, s’appelle Gadamès ; l’autre, la plus éloignée , se nomme Gliraat.
Gadamès ( Cydamus de Pline).
C’est une oasis , mieux connue jadis que de nos jours; elle s’adosse au plateau des Berbères, près du bord méridional de l’Atlas. Léon l’Africain ne nous, en donne que cette courte description : « Gadamès, dit-il, est une contrée contenant plusieurs châteaux et villages bien peuplés , distante du côté de la mer Méditerranée environ trois cents milles. Les habitants sont riches en possessions de dattiers et en argent , pour ce qu’ils démènent grand train de marchandise en la terre des Noirs , et se gouvernent par eux-mêmes , rendant quelque tribut aux Arabes. Mais ils étaient premièrement sous le gouvernement du roi de Thunes , c’est à savoir , lieutenant de Tripoli. Là le grain et la chair y est en grande cherté (1 ). »
Le capitaine Lyon a recueilli sur Gadamès les renseignements suivants :
cette station est située à quinze journées au sud-ouest de Tripoli et à vingt journées au nord-ouest de Ghraat. C’est le
(i) Description de /’ Afrique, p. 3i6.
rendez-vous de tous les marchands qui vont à Tombouctou ou Touat ; c’est là qu’ils font leurs préparatifs pour les longs voyages dans le désert. Depuis quelque temps la ville de Gadamès est tributaire de Tripoli et gouvernée par un fils du pacha. Les habitants sont en relations de commerce continuelles avec Tombouctou, et tous en parlent la langue, ainsi que celle des Touaricks.
La population est formée par deux tribus ennemies, qui vivent l’une à côté de l’autre sans entretenir entre elles aucune communication. Une grande muraille circulaire les renferme toutes deux; mais un mur très-large coupe diamétralement la ville, et la divise en deux parties, qui ne communiquent que par une porte, que l’on ferme à la moindre apparence de trouble. Avant que cette barrière n’existât il y avait guerre continuelle entre les deux tribus ennemies , qui se nomment les Benewazid et les Benewalid. La ville est entourée de jardins et de bosquets de dattiers ; dans l’intérieur des murs est une source abondante, qui, à l’aide de cinq grands canaux , fournit d’eau les bains, et arrose toutes les plantations. La distribution de l’eau est confiée à une garde nommée par les deux tribus. Chaque tribu a son cheik et une mosquée à part. Le commerce et la chasse aux autruches est la principale occupation des Gadamiens.
Gadamès est, d’après l’état actuel de nos connaissances, la frontière la plus occidentale de la chaîne d’oasis dont parle Hérodote. C’est là que commence le pays riche en dattes, cette immense steppe, plane, unie et large de quatre-vingts milles géographiques, qui s’étend au sud de l’Algérie jusqu’à la frontière du Maroc , sous le nom de Beled-el Djerid ou plutôt Belad-el-Schérit (pays de dattes) (1). D’après Léon l’Africain, le Beled-el-Djérid s’étend depuis Pescara jusqu’à l’îlede Djerbo. Ce pays est fort sec, fort chaud ; le sol ne produit aucune espèce de blé: il ne produit que des dattes en grande abondance et d’excellente qualité.
(r) Skaco fait dériver ce nom de Belcd-el- Jéridd, pays aride. Suivant Jackson , il vient de djerdad, sauterelles.
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Ghraat.
Cette station ne nous est connue que depuis les relations des voyageurs anglais. Ghraat est uneiville enceinte de ftiurs, située à vingt journées de Touat et à dix journées à l’ouest de Mourzouk. La plaine dans laquelle Ghraat est situee est couverte de cailloux , et entourée de montagnes désertes. Le cheik de cette ville prend le titre de sultan , mais il ne reçoit d’impôt que des habitants sédentaires ; les Touariks, qui forment la population nomade, ne lui payent aucun tribut; beaucoup d’entre eux ont fait le pèlerinage de la Mecque, et sont , pour cette raison, vénérés comme des marabouts. Le gouvernement est entre les mains d’un conseil des anciens : le sultan n’est, à vrai dire, qu’un grand commerçant. Les habitants sédentaires se nomment Ghrati. Un trait qui les distingue de tous les autres habitants, c’est qu’ils permettent aux étrangers d’avoir des relations avec leurs femmes et leurs filles, qu’on assure être très-jolies. Leur commerce avec le Soudan les rend tous riches et opulents.
Il se tient chaque printemps un rand marché à Ghraat. Les marchands e Gadamèsy transportent des armes, de la poudre, du plomb , du fer; ceux du Soudan, des esclaves , de l’or et des noix de gourou. Les Fezzaniens y viennent aussi avec leurs marchandises de Tripoli et de l’Égypte ; mais les principaux articles de commerce sont toujours les esclaves , les chameaux et les dattes.
En résumant les renseignements que nous avons fait connaître, soit ici, soit ailleurs (1) , on trouve pleinement justifiée la division naturelle de ces régions, telle que l’admettent les Arabes : ils divisent l’Afrique septentrionale en partie occidentale ( El-Maghreb ) et en partie orientale. La limite entre les deux est le Fezzan. La partie orientale s’étend depuis l’Égypte {Mesr) jusqu’au Fezzan {Zuilah), et le Maghreb , depuis Zuilah jusqu’à l’océan Atlantique.
(i) V oyez notre volume sur V Afrique, dans la collection de l’ Univers pittoresque.