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IL PARTIE HISTORIQUE

L’histoire des États tripolitains , de la Cyrénaïque et de la Marmarique, ayant déjà été traitée au long dans d’autres volumes de 1 ' Univers pittoresque, nous n’aurons pas besoin d’y revenir (1). D’ailleurs, Tripoli n’ayant jamais formé un État réellement indépendant, son histoire offre peu d’intérêt.

Les Phéniciens furent les premiers maîtres de l’Afrique, par les colonies qu’ils y avaient fondées. Ils léguèrent leur pouvoir aux Carthaginois, et implantèrent parmi les populations indigènes le caractère , les mœurs et la langue de la Phénicie, dont il reste encore aujourd’hui des traces évidentes, après un intervalle de plusieurs siècles. Leur domination fut successivement remplacée par celle des Grecs et des Romains. Ces derniers, malgré leur puissance, ne réussirent point à s’assimiler des races qui sont et resteront toujours antipathiques aux nations européennes. Cette antipathie, qu’on le sache bien, est pour ainsi dire instinctive; elle ne repose point sur de simples différences de religion; car, en matière religieuse , quel peuple fut jamais plus Aolérant que les Romains?

D’ailleurs, à l’époque de la grandeur de Rome le polythéisme était partout la religion dominante.

Plus tard , les chrétiens ne surent pas davantage gagner l’affection des indigènes. Ils furent donc facilement chassés par les Arabes, qui, sous la conduite des successeurs du prophète , vinrent envahir et conquérir l’Afrique. Leur règne fut le plus long de tous , et l’on peut dire qu’il dure encore , car la conquête de l’Afrique par les Turcs n’est qu’un épisode : la vraie force réside dans l’élément arabe. Pourquoi? C’est que l’Arabe , ainsi que le Phénicien et le Car-

(i) Voyez l’ Afrique ancienne par M. cFÀvezac, et 1’ Afrique chrétienne, etc., par M. Yanoski. Dans le volume Arabie, par M. Desvergers, on trouve les meilleurs renseignements sur Y Afrique sous la domination des Arabes; enfin le volume Turquie,, par M. Jouannin, renferme le récit de la Conquête et de l'occupation des États barbaresques par les Turcs.

ÉTATS TRIPOLITAINS

thaginois, appartient à une souche commune de langues et de race, la souche sémitique, à laquelle appartiennent aussi l’Hébreu , le Syrien , l’Assyrien , le Chaldéen , et peut-être même l’Egyptien

primitif. Voilà le secret de ces haines implacables, et de cette antipathie instinctive contre toute nation qui n’est pas de race sémitique.

APPENDICE

On conserve à la Bibliothèque nationale un manuscrit français ( n° 2582 , in-fol., Suppl.) qui est, comme l’indique le titre « la copie collationnée d’un manuscrit français inédit de M. de la Condamine » (1). C’est le journal d’un voyage en Barbarie , en Syrie et en Asie Mineure. Il intéresse tout à la fois par les détails qu’il renferme et par le nom de l’auteur, qui, précurseur de Humboldt , ouvrit dans le Nouveau Monde un vaste champ aux investigations du philosophe et du naturaliste. Ce double intérêt devrait faire hâter l’impression du manuscrit, dont nous nous bornerons à extraire quelques fragments , relatifs à Tripoli et à Alger.

Ce voyage en Orient, exécuté en 1731, précéda de cinq ans celui que la Condamine fit au Pérou , en compagnie de Bouguer et de Godin.

Voici comment il raconte lui-même le but de son voyage :

« Journal de mon voyage au Levant.

« A Toulon, le 2i mai mi.

« Ayant appris qu’une escadre de quatre vaisseaux du roi armait dans le port de Toulon, sous les ordres de M. Duguay-Trouin, lieutenant général, pour aller visiter les échelles du Levant et protéger le commerce, j’ai obtenu de M. le comte de Maurepas un ordre pour m’embarquer sur le vaisseau commandé par M. le chevalier de Camilly , dans le dessein de satisfaire l’envie extrême que j’ai toujours eue de faire un voyage de mer, et dans l’espérance de m’instruire sur la navigation , et de trouver occasion de faire quelques observations qui pussent m’être de quelque ulilité pour l’Académie. »

La Condamine visita successivement Alger, Tunis et Tripoli.

(I) Nous devons l’indication de ce manuscrit à l’obligeance de M. Ferd. Denis, dont nous admirons les vastes connaissances bibliographiques et littéraires.

Voici les renseignements qu’il nous donne sur Tripoli :

« Tripoli (dit-il, p. 95 ) n’a point de rade à proprement parler ; on y est exposé à tous les vents, hors ceux qui viennent de la côte... Les Tripolitains sont peu forts sur mer ; leurs plus gros vaisseaux ne portent que trente pièces de canon. Le fort qui défend le port est plus régulier que les forts de la Goulette à Tunis et que le l'anal d’Alger; mais l’artillerie n’approche pas de celle des autres places, surtout d’Alger, dont le fort rond, appelé le Fanal, parce qu’il éclaire l’entrée du port, est garni , dans son contour, de trois batteries ae canon l’une sur l’autre. A mesure qu’on approche de Tripoli, il enlaidit à vue d’œil, et quand on est dedans , c’est encore pis. Les rues sont dépavées, ou ne l’ont jamais été ; elles sont pleines de platras et de décombres , et le peu que j’ai vu de la ville me paraît se ressentir beaucoup de nos bombardements. *>

Voici la description que la Condamine donne de l’arc de triomphe romain à Tripoli :

« C’est un pavillon carré, où on entrait par une arcade de quatre côtés : il parait trèsenterré, n’ayant que vingt pieds hors de terre : il est si défiguré, tant de vétusté que par la main des Turcs, qui ont mutilé toutes les têtes de figures humaines , pour se conformer à un article de leur loi, qu’il faut presque être averti pour faire quelque attention à ce monument. Ils en ont fait un magasin, et ont été obligés, pour lui donner plus de hauteur, d’élever une maçonnerie de moellon, qui a environ une toise au-dessus de l’entablement. Les quatre faces sont exposées obliquement aux quatre points cardinaux. Elles regardent les points d’entre eux , c’est-à-dire , en terme de marine, le nord-est, le sud-est, le sud-ouest, et le nord-ouest.

« Le côté du sud-est, qui donne sur la rue , au milieu duquel est la porte du magasin, est le plus maltraité; la face opposée, qui regarde le nord-ouest, est la mieux conservée, du moins par le haut ; car on ne peut juger du bas , qui est masqué par des maisons qui y sont

ETATS TRIPOLITAINS

adossées, ainsi que le cote du nord-est. La face opposée au sud-ouest le découvre en entier; en montant sur les terrasses des maisons voisines, d’où je pouvais examiner plus commodément les deux faces du nord-est et nordouest, où est la grande inscription, que j’ai déjà reconnue être beaucoup plus longue et fort différente de ce qu’en rapporte la Motraye. Ce que j’ai reconnu de plus important, le soir, au coucher du soleil , qui en éclairant obliquement les caractères à demi effacés les rendait plus aisés à lire, est que cet arc a été élevé en l’honneur des deux empereurs M. Aurelids Antoninus et L. Aurelius Vbrets. »

A la pag. 109 et suiv. on lit :

« Les Français qui ont vécu à Tripoli nous ont tous dit que les Tripolitains étaient de bonnes gens : ils m’ont paru, ainsi qu’à Tunis, beaucoup plus polis et plus affectueux en général que ceux d’Alger; mais cela doit surprendre moins de la part des Tunisiens, à qui nous n’avons point fait de mal, au lieu que nous avons bombardé plusieurs fois Tripoli, et récemment, en 1727 , dont leur ville se ressent encore beaucoup (1). J’ai parlé à plusieurs , qui me montraient froidement par occasion des ruines causées parles bombes, comme une chose à laquelle ils n’auraient pris aucune part. Un d’eux même, et c’était le Turc sur la terrasse de qui je montais pour examiner l’arc de triomphe, et qui me montrait des maisons voisines, qui n’étaient point encore rétablies , parut goûter mes raisons, lorsque je lui dis que l’empereur de France ne les devait pas bombarder pour le plaisir de leur faire du mal , que cela lui avait coûté beaucoup d’argent, raison qui près d’un Turc devient encore meilleure , et qu’il y avait été obligé, parce que le pacha lui avait manqué de parole. A cela le Turc levait les yeux et haussait les épaules, et semblait, par le geste, convenir de ce que je lui disais, et n’osait dire hautement que c’était la faute du pacha.

« Je me faisais assez bien entendre de lui et de la plupart des Turcs en me servant de

ji) Sous le règne de Louis XIV, Duquesne avait été chargé de réprimer les pirateries des Tripolitains. Ce célèbre amiral rencontra huit de leurs vaisseaux , et leur donna la chasse : ils se réfugièrent dans le port de Chio, appartenant au sultan. Mais les Français les y suivirent, et les enlevèrent presque tous. Duquesne régla ensuite les conditions de la paix avec le pacha de Tripoli. Les corsaires rendirent un vaisseau qu’ils avaient pris, ainsi que tous les Français qui étaient tombés entre leurs mains, ét qu’ils avaient faits esclaves. ( Annules maritimes, sciences et arts; t. XIV, p. 932.)

la langue franque, à laquelle on s’accoutume fort aisément, surtout quand on sait un peu de latin et d’italien. Le franc de Tunis et celui de Tripoli tient beaucoup plus de l’italien, comme celui d’Alger tient de l’espagnol. Tous les Turcs qui ont été en Provence, eu Italie ou au Levant, entendent et parlent ce langage, qui est la langue de commerce de tous

les ports de la Méditerranée .

« J’oubliais de dire que dans les temps du dernier bombardement les esclaves français n’en furent pas plus maltraités. Les Turcs se complaisaient en disant que Dieu le voulait ainsi, et ne s’en prenaient point à ces malheureux. Il est vrai que le consul de Hollande eut alors pour eux de grandes attentions, et leur fournit tout ce qui était nécessaire pour la vie; car on peut bien juger qu’ils étaient renfermés très élroitement dans le bagne, d’où il s’en sauva même plusieurs, une bombe qui y tomba leur ayant fait passage. Ce bagne est un fort vilain endroit, voûté et obscur, où les esclaves de la république sont enfermés aux heures où ils quittent le travail, et où les particuliers envoient les leurs quand ils craignent de ne les pouvoir pas garder assez sûrement, et particulièrement quand il y a en rade des vaisseaux de guerre français, qui sont pour les esclaves un asile sûr, ainsi que je l’ai déjà remarqué. J’ai observé déjà que les esclaves n’y sont pas, du moins la plupart, dans l’état d’oppression et de misère où on les croit en France : à la réserve d’un très-petit nombre, qui peuvent tomber entre les mains de patrons capricieux ou brutaux , les autres sont très-doucement traités , en sorte qu’il y a souvent plus à gagner, pour un matelot ou pêcheur ou autres gens de cette trempe, qui y sont les plus exposés, à être emmenés esclaves en Barbarie, que de rester dans leur première condition. Les maîtres les plus difficiles ont soin de ne pas mal traiter leurs esclaves, qui sont leur bien et qui leur coûtent de l’argent; et chez les autres ils deviennent souvent les maîtres, et c’est une chose qui m’a encore été confirmée à Tripoli ainsi qu’à Tunis, que quand il y avait dans la ville quelque bon morceau, ou quelque jolie femme, les esclaves chrétiens y avaient la meilleure part. Un grand nombre même de ceux qui sont au Bélic ou à la République ont la permission de tenir taverne et de vendre du vin ; ce qui leur vaut beaucoup. Ils rendent tant par lune à leur patron sur leur profit ; et quand ils sont payés, ils amassent de quoi se racheter du surplus. Leur condition d’esclave et leur profession ou leurs talents, quand ils en ont, leur donnent accès dans les maisons ; et comme les femmes les plus resserrées sont les plus complaisantes , et qu’elles ne connaissent ici pas même

L’UNIVERS

le nom d’honneur et de vertu, et que l’inégalité des conditions ne fait pas ici la même impression qu’en Europe, il ne faut pas s’étonner que les esclaves qui sont à portée de profiter des occasions aient souvent de bonnes fortunes. Ce sont les juifs, comme partout ailleurs , qui font ici le change ; il y en a de riches à Tunis ; mais à Tripoli , comme à Alger, ils sont presque tous misérables. Peu de temps avant l’arrivée de l’escadre, le pacha avait eu la précaution de diminuer les espèces, surtout celles d’or, présumant qu’on apporterait des sequins , qui est la monnaie d’or qui a cours dans le Levant.

« La ville ressemble à un grand village ruiné, les maisons sont blanches, bâties en terrasses comme à Alger et à Tunis, mais plus basses; je n’en ai point vu à deux étages. Les rues sont plus larges, ce qui, joint au peu de hauteur des maisons, fait qu’on est fort incommodé du soleil. Les bazars que nous avons vus ne sont pas si beaux que ceux de Tunis. Il y en a seulement nnjfort petit que je ne crois pas achevé, qui est assez bien bâti; il fait ressouvenir des salles de marchands du Palais à Paris.

« On appelle pacha le souverain de Tripoli : les trois républiques de Barbarie avaient anciennement la même forme de gouvernement; un pacha y commandait au nom du grand seigneur; il y avait deux principaux officiers qui avaient sous lui la principale autorité. Le dey rendait la justice, et le bey commandait les troupes. Par les révolutions, fréquentes , il est arrivé que celui des trois qui a été le plus heureux s’est emparé de la souveraine puissance, et est demeuré maître de l’État. En Alger c’est le dey qui gouverne. A Tunis le bey est absolu , et n’a laissé au dey ou dolely que des honneurs, et la portion d’autorité qu’il a bien voulu lui conserver , qui ne consiste que dans l’administration de la justice, dans les affaires que le bey n’évoque point à lui. Le pacha que le grand-seigneur y envoie n’y est reçu qu’à la condition qu’il ne se mêlera de rien , en attendant que les Tunisiens osent secouer ce reste de joug, comme les Algériens leur en ont donné l’exemple. A Tripoli le pacha est demeuré en possession de la souveraineté, et a gardé le nom de pacha. Il réunit en sa personne le titre de bey , que lui donne la république en l’élisant, et celui de pacha, que la politique de la cour ottomane accorde toujours au bey de Tripoli. La côte est plus nord que la carte ne l’a marqué.

« Tripoli est plus sud qu’ Alger et Tunis; d’ailleurs son terrain sablonneux contribue à augmenter la chaleur. Elle m’a paru considérable ; cependant nous en avons moins souffert qu’à Tunis , même dans la rade, tant que

le vent du golfe de Soliman ou delà montagne de Plomb y a régné. Les Maures, j’entends les Maures blancs , qui sont les naturels du pays de Barbarie , sont la plupart grands et bien faits ; ils ont le visage long , basané; les yeux petits et vifs ; l’air fin ; la bouche grande, les dents belles, et pour peu qu’on en ait vu, on reconnaîtrait un Maure au milieu de plusieurs Turcs. Les Noirs habitent les montagnes en dedans des terres. Il y en a cependant quelques-uns dans les villes. J’en ai vu même qui ont une assez belle physionomie; mais la plupart sont si horribles , qu’on ne les envisage qu’avec peine, surtout lorsqu’on voit une barbe blanche et frisée , clair-semée , sur les rides qui labourent un teint noir et enfumé.

« Nous avons mangé à Tripoli du raisin mûr et fort bon ; c’était du chasselas. Dans toute la Barbarie, je n’ai mangé aucun fruit qui ne soit connu en France ; je ne parle point des dattes fraîches, ni des figues de Barbarie, dont ce n’était pas la saison.

« La Motraye dit, en parlant des habits des Tripolins : « La pièce d’étoffe de laine « blanche qu’ils ont autour du corps , du « moins les gens du commun , fait que leur « habillement ressemble beaucoup aux dra- « peries que les peintres donnent dans leurs « tableaux aux anciens philosophes aussi bien « qu’aux apôtres et aux saints. Les Turcs ont « une pièce d’étamine blanche, qu’ils mettent « par-dessus leurs autres vêtements, et qui est « une espèce de manteau de cérémonie, qu’ils « appellent bernins ou bernou. »

Nous n’avons pas pu résister au plaisir de reproduire ici les renseignements que la Condamine nous fournit sur l’Algérie, qui devait, un siècle après, devenir une conquête de la France.

« Alger est une espèce de république ; le dey, qui en est originairement le doge, a usurpé peu à peu toute l’autorité. Celui qui règne aujourd’hui est plus absolu que n’a jamais été aucun de ses prédécesseurs ; mais il ne maintient son autorité que par une sévérité qui approche de la cruauté. Pour réprimer les moindres complots qui y pourraient donner atteinte, ila souvent sacrifié àses soupçons ses meilleurs amis, ou, pour parler plus juste, ceux des grands du pays avec lesquels il vivait le plus familièrement. Un mois ou deux avant notre arrivée il en avait fait étrangler trois, qui peu auparavant avaient toute sa confiance, ou qui paraissaient l’avoir; car il serait trèsimprudent à lui d’en prendre en personne. Il vit dans une défiance perpétuelle de tout ce qui l’approche, et ressemble en cela auPygma-

ETATS TRIPOLI l'AlJNS.

lion de Télémaque, avec cette différence, que tout autre en place du dey serait obligé d’être aussi défiant que lui. On lui rend la justice qu’il n’a point cherché à se faire ce qu’il est , et qu’il a même résisté quand on l’a mis en place, et je n’ai pas de peine à le croire. Il est général de la cavalerie, et avait une grande considération.

« En montant à la souveraine puissance il a perdu la liberté, et est plus esclave qu’aucun de ceux qui le servent. Il n’oserait sortir de son palais, qu’on appelle maison du roi, qui est tout à la fois, comme du temps de nos anciens monarques , et la demeure du souverain et le lieu où il rend la justice. Le dey a une autre maison, qui lui appartient comme particulier, dans laquelle logent ses femmes et ses enfants; mais il n’oserait y aller, de peur qu’on ne croie qu’il leur porte son trésor, amassé aux dépens de la république ; et depuis huit ans qu’il règne on assure qu’il n’est sorti que quatre ou cinq fois : deux ou trois fois pour aller à sa maison, voir ses femmes, et deux fois pour aller visiter la marine; encore n’était-on prévenu de rien, et il revint par un autre chemin , pour éviter le sort de son prédécesseur , qui fut tué à coup de fusil, près de la porte de la ville, en revenant du port. Il est dans une appréhension perpétuelle de quelque soulèvement, et est souvent obligé de faire, par condescendance pour son divan et pour sa milice, des choses contre son gré. Il s’en explique assez ouvertement, et dans une des audiences particulières où je me suis trouvé il nous a parlé des sept deys qui avaient été tués en un jour, et nous disait qu’il n’était pas le maître. Peut-être affectaitil de parler ainsi pour s’autoriser à refuser une partie de ce qu’on lui demandait ; aussi lui répondait-on toujours qu’il était despotique, et par-là on flattait sa vanité. Lors de la première audience particulière, il avait été question de la manière dont il recevrait M. de Beaucaire, savoir s’il aurait ou non son chapeau sur la tête ; le dey tint bon sur cet article , et dit au consul que cela lui était impossible, qu’il ferait soulever tous ses soldats; que pour lui il souhaiterait le pouvoir faire , et que s’il était en campagne, ou en un lieu où il pût s’abstenir de ce cérémonial, il courrait au-devant de M. de Beaucaire pour. l’embrasser et le prévenir. On n’insista pas sur cet article, qui retarda d’un jour l’audience. M. de Beaucaire ne voulut point que cela arrêtât la négociation. Il parla assis dans une chaise à Bras et découvert à l’audience particulière <}u’il eût dans le corridor au second étage, et debout les deux fois au’i> parla au dey, sous la galerie découverte au fond de la cour dont j’ai parlé , qui est le lieu où le dey assemble

son divan et rend la justice. Ricaut, dans son Histoire de l’ Empire Ottoman, rapporte que c’est faire affront aux Turcs que de se découvrir devant eux : ils ont changé de cérémonial à Alger sur cet article; c’est, à ce qu’on m’a assuré, par l’imprudence de quelques esclaves français, qui pour faire leurcouraudey, pendant leur captivité, lui dirent qu’en France c’était une grande incivilité que de paraître le chapeau sur la tête. Depuis ce temps , diton, ils sont devenus plus près regardants, et exigent même qu’on se découvre en passant devant la porte de la maison du dey. M. de Florensac, à sa première audience , pour être entré dans la cour du dey avec son chapeau sur la tête, reçut d’un chiaoux un avertissement assez brusque, par un coup de baguette sur le bras. Une fois, en passant devant la porte du dey avec un marchand français je ne me découvris point comme lui, feignant d’ignorer la coutume. J’entendis un Turc ou un Maure qui disait en espagnol : Celui-là n’a pas ôté son chapeau.

« Le mauresque est la langue du pays. Les Turcs parlent turc entre eux ; mais la langue dont se servent les uns et les autres pour se faire entendre aux Européens est ce qu’on appelle la langue franque. On dit qu’on la parle dans tout le Levant et dans tous les ports de la Méditerranée, avec cette différence que celle qui est en usage du côté de Tripoli, et plus en avant vers le Levant, est un mélange de provençal, de grec vulgaire, de latin, et surtout d’italien corrompu, au lieu que celle qu’on parle à Alger, et qu’on appelle aussi petit mauresque, tient beaucoup plus de l’espagnol, que les Maures ont retenu de leur séjour en Espagne. On assure même qu’il y a dans les terres de Barbarie plusieurs endroits où le bon espagnol s’est conservé, et la plupart des Maures l’entendent. On ne se sert presque pas des infinitifs dans ce jargon, qui s’entend aisément quand on est accoutumé à l’accent , surtout quand on sait le latin : c’est celui des divertissements turcs du Bourgeois Gentilhomme et de l’Europe Galante.

« Il y a à Alger, parmi les Maures qui y sont établis, des familles très-anciennes. Il y en a surtout une, très-nombreuse, qui descend des anciens rois maures de Grenade. L’un des chefs de cette famille vint rendre visite au consul pendant que j’y étais. Us sont considérés de leur nation , à raison de leur naissance ; mais les Turcs ne mettent de différence entre eux et les gens de la lie du peuple qu’à proportion de leurs biens et facultés. Comme ceux dont je viens de parler sont riches et puissants , et qu’ils ont plusieurs vaisseaux en course dont ils sont armateurs, ils sont considérés des Turcs. On m’a dit aussi que ceux

8e Livraison. (États tripolitains. )

L’UNIVERS

de cette maison ne se mésalliaient pas, et que comme elle est très - étendue ils ne se mariaient qu’entre eux. Celui que j’ai vu chez le consul se nommait Ben-Amar ; je ne sais quel est le nom de sa maison.

« Alger est une ville fort peuplée ; les rues y fourmillent de monde, quoique dans la saison présente la plupart des particuliers fussent à la campagne. Outre que les camps sont partis, c’est-à-dire que les gens de guerre sont dehors tous les ans au printemps, le dey forme trois camps de ses troupes, qui pénètrent dans les terres , l’un du côté de l’est , l’autre du côté de l’ouest, et l’autre vers le midi. Ils vont d’abord dans les villages, pour faire payer aux Maures le carach ou le tribut ordinaire qu’ils doivent au dey. Ils se répandent ensuite dans les montagnes et dans le pays inhabité jusqu’à ce qu’ils aient rencontré le camp des Maures , et qu’ils les aient forcés de satisfaire à la contribution. On dit aussi que les troupes qui partent d’Alger dans cette saison vont renouveler les garnisons que les Turcs entretiennent dans les places et les forts qu’ils ont sur la côte et dans les terres. Outre les Maures, qui sont les naturels du pays, et les Turcs, qui en sont les conquérants, il y a, à ce qu’on assure, plus de dix mille juifs dans Alger. La plupart sont misérables; il faut qu’ils le soient beaucoup pour rester dans un pays où ils sont aussi maltraités. Ainsi que je l’ai déjà remarqué, un grand nombre travaillent en orfèvrerie, et les autres font leur métier de juifs , en exerçant le change et la banque, et en rognant les piastres, au risque de se faire brûler.

« La petite monnaie du pays, qui est peutêtre la seule qui y soit fabriquée , sont de petits morceaux de laiton blanc , taillés irrégulièrement de la forme d’un carré long, très-minces, sur lesquels sont empreints quelques caractères turcs ou arabes. On prétend qu’il y en a quelques-uns qui sont d’argent, qu’ils devraient tous en être, et qu’ils ne sont si remplis d’alliage que par la mauvaise foi du prince, qui s’est servi de ce moyen pour s’enrichir, par la persuasion d’un favori ; on appelle cette monnaie aspre. La petite piastre en vaut sept cents: il en faut à peu près dix pour faire un para, ou un sol de France. Il suffit de savoir qu’une monnaie si basse a cours pour en conclure la misère de ce peuple : ils vivent pour cinq à six aspres par jour. Cependant, hors les choses nécessaires à la vie, tout est cher à Alger, du moins pour les étrangers, et je n’ai pu faire faire un gnomon pour une méridienne, composée d’une plaque de tôle ronde comme le creux de la main, et d’une verge de fer grosse comme le petit doigt, longue d’un pied, à moius d’un écu, qui vaut

près de six cents aspres de leur monnaie*

« Le commerce n’est pas très-considérable à Alger. La Provence en tire des laines , des huiles pour les savons , et de la cire, qui vient d’un endroit de la côte qu’on nomme Bougie. Je ne sais si le nom de bougie en français en tire son étymologie. Quoi qu’il en soit, la cire qui en vient est jaune ; ils ne savent pas la blanchir. C’est en France qu’on la prépare, ou dans les autres lieux où on la transporte. On m’avait promis de me mener dans quelques boutiques voir travailler en broderie sur des maroquins et à quelques autres ouvrages; mon départ précipité m’en a empêché. Ce sont quelques marchands français, anglais et hollandais qui y font tout le commerce. Les Algériens sont tous soldats ou pirates. Depuis peu, outre les consuls de France, d’Angleterre, de Hollande, les Suédois y en ont envoyé un , et ont fait un traité de paix et de commerce avec les Algériens. Ils l’ont acheté à force de présents, de munitions de guerre et de marine. Les Anglais et les Hollandais en font autant , et quoique nos traités n’en fassent aucune mention, par un article secret il est arrêté qu’on leur fournira tous les ans uu certain nombre de câbles , de voiles et d’ancres. Comme ces gens ne vivent que de leurs prises sur mer, il paraît juste qu’en se mettant par la paix à l’abri de leurs courses on achète ces avantages, en leur fournissant ce qui leur est nécessaire pour la navigation. Si les princes de l’Europe voulaient s’entendre, il serait aisé , je ne dis pas seulement de se rendre maître d’Alger, ce qui leur serait peut-être plus à charge qu’à profit, mais d’obliger les Algériens à quitter leur métier de pirates, à cultiver leurs terres et à se livrer au commerce. Le terrain y est bon ; et si les Maures n’étaient pas découragés par le pillage des soldats turcs, la plupart des terres ne resteraient pas en friche comme elles sont.

« La nourriture ordinaire est le riz. Ils sont aussi dans l’usage de couper la viande en morceaux longs qu’ils mettent dessécher au soleil pour les conserver.

« Alger ressemble de loin à une carrière de pierres blanches; la ville s’élève en amphithéâtre sur un coteau dont la pointe s’avance au nord dans la mer, et forme le cap de Caxines. La ville s’étend est et ouest , et paraît avoir de loin la forme d’un hunier de vaisseau. J’ai parlé de la construction intérieure des maisons, dehors elles paraissent assez mal bâties ; elles sont de briques, mal liées avec du mauvais ciment, qui est le même qu’ils emploient à leurs terrasses ; la plupart des murailles sont blanchies avec la chaux , jusqu’à une certaine hauteur. Il y a près de la maison du dey et dans quelques autres endroits, des.

ÉTATS TRIP0LITA1NS

cafés, où je ne suis point entré; ils m’ont paru de grandes salles voûtées, soutenues de colonnes; on s’y entretient de nouvelles comme en France; les politiques oisifs et autres fainéants s’y rassemblent souvent. Les germes des soulèvements et des révolutions y sont éclos; aussi sont-ils remplis des espions du dey, et de tout ce que j’ai vu à Alger c’est ce qui m’a le plus rappelé l’idée de Paris. J’ai passé devant plusieurs mosquées ; il n’est pas permis aux chrétiens d’y entrer, sous peine, dit- on, ou de mort, ou de se faire turc. Ils sont ici plus superstitieux et plus attentifs sur cela qu’à Constantinople, où il suffit pour y entrer de quitter ses souliers. Le jour elles sont toujours ouvertes, et ressemblent assez, autant qu’on peut juger au coup d’œil, à une église chrétienne sans tableaux ni ornements , et dont le pavé serait couvert de nattes de jonc. Les porteurs de faix , ou gens chargés , ont dans les rues de la ville le même droit que les charrettes chargées Ont en France sur les grands chemins et les porteurs de chaise à Paris : ils crient ; Batiel bâtie ! ce qui veut dire : Gare! et n’ont aucune considération pour qui que ce puisse être. C’est encore bien pis quand on rencontre des femmes à équipage. Cet équipage est une mule, une rosse, ou une bourrique qui porte sur le dos une espèce de siège ou de boite carrée; car tout ce qu’on voit est une étamine blanche, qui enveloppe la chaise et la femme , dont à peine aperçoit-on quelquefois le sommet de la tête. On juge bien que cet attirail et le Maure qui le conduit ne laissent pas de place de reste , dans, les rues aussi étroites que le sont celles d’Alger; et s’il ne se trouvait quelque porte, ou quelque coude, on ne saurait réellement où se mettre. Aux heures de la prière, à A lger comme dans toutes les villes mahométanes, un homme chargé de ce soin monte à chaque minaret, et par les quatre côtés successivement avertit le peuple par de grands cris; cela leur tient lieu de cloches. Si elles étaient en usage chez eux, les Algériens n’en iraient pas chercher loin ; il en reste huit de celles qu’ils ont enlevées d’Oran , quand ils l’ont pris sur les Espagnols, qui sont encore sous une des portes d’Alger. On dit qu’ils en ont fondu plusieurs autres. Il y a à Alger des lieux de commodité , et on ne jette pas, comme à Toulon, les ordures dans les rues : elles sont si étroites qu’il n’y aurait pas où poser le pied. En général, Alger n’est peuplé que de canaille. Les Maures sont des misérables, et les Turcs qui viennent tous les ans de Constantinople pour s’y établir sont de vrais bandits ; iis ne subsistent que de leurs rapines et pirateries. C’est pour cela qu'il est fort singulier qu’on soit plus en sûreté chez soi que dans un pays

chrétien, surtout le plain-pied des terrasses offrant une facilité infinie de passer d’une maison à l’autre. On m’avait assuré que mes instruments n'y couraient aucun risque, et qu’il était inouï qu’on y volât dans les maisons ni par les terrasses. Effectivement toutes mes affaires ont resté sur celles du consul à la discrétion des voisins, et on n’a touché à rien. La promptitude, la sévérité et le peu de formalité de la justice, procurent celte sécurité. On coupe la main aux voleurs, et on la leur pend au cou ; on les exécute à mort. Les esclaves ne sont point maltraités à Alger, à moins que le hasard ne les ait fait tomber entre les mains de quelque patron extraordinaire; mais en général ils sont assez doucement traités. Quand ils ont quelques talents, ou quelque métier, et un peu d’esprit , ils se rendent quelquefois nécessaires , deviennent les maîtres de la maison, ontla confiance du patron, et couchent avec sa femme , ce qu’ils peuvent avec sûreté lorsqu’ils sont d’accord avec elle , sans courir les mêmes risques que les étrangers. Alger se sent encore des bombardements; il y a encore des maisons qui ne sont pas encore rétablies. Il serait aujourd’hui plus difficile à bombarder qu’autrefois. Le môle est bordé de grosses pièces de canon. Le Fanal, qui est un fort à l’entrée, a des batteries l’une sur l’autre. J’ai vu un canon de vingtdeux pieds, donné par le sultan Sélim, dont le nom est gravé sur la pièce en caractères turcs.

Il y a plusieurs forts qui défendent la ville , un au nord, à quelque distance de la ville, qu’on appelle le fort des Anglais, bâti depuis quelques années pour défendre un endroit de la rade assez éloigné de la ville, où des bâtiments anglais venaient quelquefois mouiller, outre le fort de l’Empereur et le fort de l’Etoile, dont j’ai parlé plus haut. Notre chancelier m’a assuré qu’on pouvait sans aucun risque chasser seul à deux ou trois lieues de la ville. Le plus sûr est cependant de prendre un Maure pour guide et pour escorte. L’architecture du pays est moresque ou gothique. Ce que j’ai remarqué de plus singulier est le cintre des arcades qui soutiennent les tribunes en dedans des maisons. Ce cintre est presque les deux tiers d’un cercle, au lieu que nos voûtes ordinaires ne prennent pas le demicercle. Ils les construisent fort adroitement , et n’ont pas d’autre charpente pour étayer la voûte jusqu’à ce qu’elle soit fermée que de simples cannes de jonc. >'

Nous reproduirons ailleurs la partie du voyage de la Condamine qui concerne les côtes de la Syrie.

La Condamine rencontra à Tunis le célèbre voyageur Shaw , dont il fait un

L’UNIVERS

éloge mérité. Dans plusieurs circonstances il fait ressortir l’exactitude des récits de Thévenot, qui avait parcouru

l’Orient bien avant la Condamine.

Nous avions cru rencontrer dans le Journal de la Condamine quelques indications sur la flore et la faune du nord de l’Afrique; mais notre espoir a été déçu : nous n’y avons trouvé qu’une courte notice sur le Cactus opuntia , L.

( Opuntia vulgaris ), ou figuier de Barbarie, répandu dans toute la région méditerranéenne , et que l’on croit originaire du Nouveau Monde.

Aux environs d’Alger la Condamine trouva « une espèce particulière de petits abricots, qui ne quittent pas leur noyau , qui sont infiniment plus délicats Ct d’un goût plus relevé que les gros abricots. » Il en conserva des noyaux pour en essayer la culture en France.

note sur les palmiers de l’afrique.

Les palmiers constituent la famille la plus intéressante du règne végétal, nonseulement par leur structure et leur forme, aussi variée que merveilleuse, mais surtout par leurs nombreux usages.

Malheureusement , pour ce qui est relatif aux espèces africaines, nos connaissances sont encore fort bornées. Il faudrait faire pour les palmiers de l’Afrique ce que Martius, célèbre botaniste de Munich, a fait pour les palmiers de l’Amérique; mais un pareil travail, si important pour les sciences, ne pourrait être que le résultat d’une expédition dans l’intérieur de l’Afrique (1) : car c’est là surtout qu’on trouverait des végétaux u’aucun Européen n’a encore vus ni écrits. Il répugne de croire que l’Afrique ne possède qu’une demi-douzaine d’espèces de palmiers, tandis que le Brésil seul en compte plusieurs centaines.

Desfontaines {Flora Atlantica), Viviani ( Specimen floræ Libyæ ) et Mungby ( Flore de l’Algérie ) n’indiquent sur la côte septentrionale de

(I) Nous avons déjà, dans plusieurs occasions, fait ressortir l’utilité, la nécessité même d’une semblable expédition, qui.ne pourrait être entreprise qu’aux frais du gouvernement. Il ne manque pas de savants courageux qui désireraient en faire partie.

l’Afrique que le dattier ( Phoenix dactylifera ), connu de toute antiquité, et le latanier nain ( Chamærops humilis, L.).

Les fruits de ce dernier, quoique fort peu savoureux, sont, dit-on, mangés par les Bédouins (1).

Quant au dattier, dont nous avons parlé en différents endroits, il est , avec le chameau , aussi nécessaire à l’Arabe que l’air et l’eau le sont à tous les êtres vivants. Quelques voyageurs, entre autres le capitaine Lyon, ont parlé de palmiers un peu différents du dattier commun. Serait-ce des espèces différentes ? c’est là encore un point à éclaircir (2).

A une certaine distance du littoral , au delà de l’oasis d’Audjéla , on rencontre une espèce de palmier fort remarquable, en ce que son tronc ( stipe ) se divise par dichotomie, ce qui est un caractère assez rare dans cette famille de monocotylédonées. Ce palmier est le Cucijera thebaica de Delile ( Hyphæne crinita de Gaertner, et Hyphæne cucifera de Persoon). Les Arabes l’appellent Doum, nom qu’ils donnent aussi quelquefois au dattier commun. Delile a trouvé le palmier doum dans la haute Égypte, près des monuments de Philœ , deThèbes et de Denderah. Une des îles du Nil , à peu de distance de Girgeh, a reçu le nom d 'lie de Doum, à cause du grand nombre de ces arbres qu’elle produit. En s’élevant dans les plaines presque stériles qui bornent le désert * le palmier doum présente Un rempart naturel contre les vents et les sables, et il rend propres à la culture des lieux qui autrement seraient abandonnés. Il reçoit sous son ombre les Mimosa épineux, qui croissent rarement dans les champs arrosés par le Nil. Sa verdure contraste avec la sécheresse des lieux qui l’environnent (3).

(1) Le Chamcerops humilis est répandu, non-

seulement sur la côte africaine, mais dans toute la région méditerranéenne. Le C histrix appartient à l’Inde. „ .

(2) « Le dattier, dit M. Rozet, est l’arbre des

ruines et des tombeaux : on en remarque dans tous les cimetières, et presque toujours un auprès de chaque marabout. Il est bien rare que les ruines un peu considérables ne soient pas annoncées par quelque dattier qui s’élève de leur intérieur. ( Voyage dans la Régence d Alger, tome I, p. 188; Paris, 1833.) .

(3) Description de V Égypte, Histoire naturelle, tome I, in-fol., p. 54 (Paris, 1809).

ÉTATS TRIPOLITAINS. 117

Théophraste a le premier indiqué le palmier dourn comme un arbre de l’Égypte ; il l’appelle xouxtocpbpov, et en fait la description suivante : « L’arbre appelé Koukiophore est semblable au dattier : il lui ressemble pour la tige et les feuilles, mais il y a une différence : le dattier est d’une seule végétation (fAovocpusç) (1) et simple, tandis que l’autre, parvenu à un certain développement, se divise et devient dichotorne, puis ces divisions se bifurquent à leur tour (2). Il a les rameaux courts et peu nombreux.

On emploie son feuillage, comme celui du dattier, pour des ouvrages textiles (nrpo? ià irXs'j’ji.aTot ). Il produit un fruit particulier, bien différent de grosseur, de forme et de suc ; car ce fruit remplit presque le creux de la main (axe!^v yi\poivXYiôs; ), il est arrondi, et non oblong; sa couleur est jaunâtre , son suc doux et d’une saveur agréable ; il ne croît pas serré (àQpo'ov), comme le fruit du dattier, mais par intervalle, un à un. Il a un noyau grand et fort dur, avec lequel on fabrique des anneaux pour des ouvrages de marqueterie. Son bois diffère beaucoup de celui du dattier : l’un a les fibres lâches et jaunâtres, tandis que l’autre est dense , lourd , imprégné de

(1) L’expression de povocpué; , d’une seule végétation, contient en germe la belle théorie que M. Auguste Saint-Hilaire a développée [Leçons de Botanique) avec cet esprit de clarté et de philosophie dont Linné semblait seul avoir le secret. Le nom de [xovocpueç laisse naturellement supposer qu’il y a un second, un troisième, etc., degré de végétation. C’est en effet ce qui a lieu dans les divisions et subdivisions du système axile.

(2) Théophraste signale parfaitement le caractère le plus propre à faire reconnaître surle-champ le palmier doum : Kouxtocpôpov ètrùv opioiov Ttp tpoivtxf Tr|v 8è op/nor/pra xaxàxo aré-

ë)C£t y-at và <puXXa • ôtaçépet 8è , 6xi ô piv <poîviî| p.ovo<puèç xai àTtXoüv ëari , xoùxo 8e xxpocau!;r)8èv tr/jÇsxat , xai ■yîvexat ôéxpoov. L’interprète latin a ici (ce qui lui arrive souvent) fort mal rendu le texte. Ainsi, il traduit xrjv 6èôp.oto- TY)xa xaxà xo (âtïkzyoc, iyei xai xà çôXXa* Staopépei 8è , oxi x. x. X. par celle phrase : caudice et foliis differt, guod, etc. Or, comme on vient de le voir, le texte original dit tout le contraire. ( Theophrasti Eresii quœ svpersunt Opéra, tom. II, p. 82, edit. Schneider; Lips., 1818, in-8°. )

Ne serait-il pas à souhaiter que les livres de Théophraste sur la botanique (Ilepl <puxwv tffxopîa ; h Epi aixttov çwxixwv ) fussent enfin traduits du grec en français. Ce serait rendre un service éminent tout à* la fois à l’histoire de la science et à la géographie ancienne.

suc , à section nette et dure. Aussi les Perses l’estimaienl -iis beaucoup ; ils en faisaient des pieds de lit (1). »

Plus de deux mille ans après Théophraste (2), Delile, membre de l’expédition française en Égypte, compléta cette description (3) :

« Les fleurs, dit-il, sont mâles ou femelles, sur des pieds différents. De longues grappes les produisent en dehors de spathes dans les aisselles des feuilles. Ces spathes, formés d’une seule pièce , s’ouvrent sur le côté , et sont petits en comparaison de ceux du dattier; ils contiennent des graines ou spathes partiels propres aux rameaux des grappes. Chacun de ces rameaux se termine par plusieurs épis ou chatons couverts d’écailles imbriquées, que des faisceaux de soie séparent , et du milieu desquels sortent des fleurs solitaires fort petites.

« Les fleurs mâles ont un calice à six divisions, dont trois, extérieures, étroites, sont redressées contre un pédicelle qui soutient les trois intérieures, plus larges. Ces dernières divisions sont ouvertes et écartées. Le pédicelle sur lequel elles naissent porte aussi les étamines, qui sont au nombre de six , et dont les filets, réunis par leur base , au centre des divisions , sont tellement disposés , que trois alternent avec ces divisions , tandis que les trois autres leur sont opposés. Une anthère ovoïde termine chaque filet.

« Le calice des fleurs femelles est plus grand que celui des mâles, et se divise en six portions presque égales ; il est placé audessous d’un ovaire à trois lobes. Cet ovaire grossit d’une manière irrégulière. Un seul des lobes se développe communément pour former le fruit , à la base duquel on remarque souvent deux tubercules, qui remplacent les lobes avortés. Mais lorsque deux ou trois lobes se développent ensemble, ils produisent autant de fruits soudés par la base , sur lesquels une même écorce passe de l’un à 1 au-

(1) Théophrast. ITept cpuxwv îcrxopla ô. xscp. p. (p. 123- 124, tome I, edit. Schneider).

(2) Pline [Hist. nat., XIII, 9) n’indique que

fort sommairement le doum. Il dit que ce palmier croît en Égypte, en Syrie, et en 1 île de Crète; il signale comme caractère essentiel la bifurcation de la tige... Quœdam in Syria et Æf/yplo in binos dividunt se truncos : tn Crela etmternos, guœdamque in quinos.— L’Ecluseet Bauhin n’en ont parlé que d’après Théophraste et Pline. ,

(3) Le doum a de l'affinité avec le genre Chamœrops, dont les feuilles ont presque la meme forme ; mais dans les Chamærops l’embryon est placé sur la côté de la graine, tandis que dans le doum il est placé au sommet.

tre , et dans chacun desquels se trouve une semence parfaite.

« Le fruit est un drupe sec, jaunâtre, ovoïde, couvert d’une écorce fine, lisse et friable, qui cache un tissu parliculier de fibres. Une pulpe d’une saveur mielleuse et aromatique est logée entre les fibres, qui extérieurement sont lâches et redressées; elles naissent d’une couche très-serrée à l’intérieur, et qui forme une enveloppe ligneuse. Le tissu dense de cette enveloppe ne se continue pas également de toutes parts pour former la paroi d’une loge complète ; il est interrompu dans un point à la partie supérieure, qui se perce aisément. Cette enveloppe contient une amande ou semence de forme conique, quelquefois presque ovoïde, et élargie par une de ses extrémités, qui lui sert de base. Cette semence est un peu tronquée au sommet, où l’embryon se trouve logé dans une petite cavité; elle est composée d’une substance blanche et cornée, qui laisse un vide dans le centre. La surface est recouverte d’une pellicule brune et écailleuse.

« Le bois du doum est plus solide que celui du dattier. On en taille des planches dont on fait des portes dans plusieurs villages du Saïd. Les fibres de ce bois sont noires, et la moelle qui les unit est un peu jaune. Le bois des branches est mou , léger , et n’a point de couleur. Les feuilles sont employées à faire des tapis , des sacs et des paniers fort commodes et d’un usage très-répandu. Les fruits ont une pulpe pleine de fibres; ce qui n’empêche pas les paysans du Saïd d’en manger quelquefois. On eu apporte beaucoup au Caire, où on les vend à bas prix. On les regarde plutôt comme un médicament utile que comme un fruit agréable; ils plaisent cependant aux enfants , qui en sucent la pulpe, dont la saveur est exactement celle du pain d’épice. On en fait par infusion un sorbet, qui ressemble à celui que l’on prépare avec la racine de réglisse ou avec la pulpe des gousses de caroubier. Celte liqueur est douce, et passe pour salutaire.

« Le doum fleurit tous les ans au mois d’avril. Il n’est pas besoin d’aider la fécondation en portant des fleurs mâles sur les grappes femelles: la poussière des étamines , en volant dans l’air , imprègne suffisamment les ovaires. Les paysans du Saïd assurent qu’un doum mâle peut féconder plusieurs pieds femelles éloignés. Quoiqu’il avorte beaucoup de fruits sur les grappes , ils y sont fort serrés; s’ils nouaient tous, iis manqueraient d’espace pour se développer : une grappe en produit environ trente ou quarante. Us sont très-pesants avant leur maturité. Ils se colorent et se recouvrent d’une

poussière glauque, comme des prunes fraîches.

« La semence ou l’amande de ses fruits est d’abord cartilagineuse et remplie d’une eau claire sans saveur ; d'ans les fruits mâles elle se durcit assez pour que l’on puisse en former des anneaux et des grains de chapelet faciles à polir. »

On n’avait connu encore que les fruits du doum. Deiile en a le premier bien décrit les fleurs. Avant ce botaniste célèbre, Pocock l’avait sommairement décrit et dessiné, sous le nom de Palma thebaica. Bruce le mentionne également; mais il attribue aux fruits une saveur amère , qualité tout à fait ■ passagère. ForskaI le place, sans le décrire, entre les genres Borassus et Corypha. Gaertner en a formé un genre particulier, sous le nom de hijphæne , à cause de la position de l’embryon au sommet de la graine (1). Deux espèces de ce genre sont décrites dans l’ouvrage de Gaertner : l’une, H. crinita, est le même que I edoum ; l’autre, H. coriacea, en diffère par son fruit, élargiau sommet. Ces fruits se ressemblent d’ailleurs beaucoup : on découvre dans les deux espèces le même tissu de fibres, lorsque la pulpe et la pellicule des fruits commencent à se détruire ; mais ces fibres se séparent plus facilement dans VH.

coriacea, que dans VH. crinita. — L’/C coriacea est indigène de Mélinde ( Zanguebar ), sur la cote orientale de l’Afrique (2).

La côte occidentale de l’Afrique tropicale produit VElæis guineensis , Jacq., le palmier à l’huile ou maba des indigènes. C’est la seule espèce de palmier que renferme l’herbier de Smith, recueilli au Congo , pendant l’expédition du capitaine Tuckey. Le genre Elæis est encore très-imparfaitement connu, selon le journal de Smith. D’après Jacquin , VElæis guineensis est monoïque , tandis que Gaertner l’a décrit comme

(1) Le nom A'hypliœne, du grec OçaGw , je tisse, est tout à fait mal choisi. Nous proposons le nom, beaucoup plus correct, de epacra ( de ètiI, sur, et âxpa, sommet ), qui rappelle parfaitement le caractère essentiel du genre. Il faudrait alors nommer le palmier-doum Epacra cucifera.

(2) R. Brown , Observations sur l’herbier de Smith, recueilli sur les bords du Zaïre. Broch. in -4°, 1818. (Extrait de l’expédition ducapit. Tuckey. )

ÉTATS TRIPOLITAINS

dioïque, opinion adoptée, sans examen, par Schræber, Willdenowet Persoon. Ce palmier est aussi très-répandu dans l’Amérique tropicale, particulièrement au Brésil , où il est connu sous le nom de Palma dendé ( Palma adil de Clusius ). Suivant R. Brown, il est indigène de l’Afrique tropicale et occidentale, d’où il a été sans doute transporté en Amérique par des colons portugais. Son fruit, de forme ovalaire, fournit l’huile de palme. Le suc fermenté des jeunes spathes est employé en guise de vin (vin de palmier ).

Dans son Journal del' expédition aux bords du Zaïre (Congo) , le professeur Smith fait mention d’une espèce d 'IJyphæne, dénomination sous laquelle il a rangé les palmiers qu’il aperçut, pour la première fois en grande abondance, à l’embouchure du fleuve, et qu’il eut souvent occasion de reconnaître, dans ses excursions, surtout auprès des banzas, ou villages des Nègres. D’après les renseignements du jardinier Lockhart, qui faisait partie de l’expédition, ce palmier a les feuilles en forme d’éventail, et la tige droite, simple, indivise. D’après ce dernier caractère, il n’appartient pas à YHypkæne de Gaertner ; mais Rob. Brown incline à penser que c’est une espèce, non déterminée, de Corypha (1) ( Corypha umbraculifera ? ).

Les Nègres du Congo le cultivent pour en extraire du vin. — Le journal de Smith mentionne aussi une espècede Raphia, probablement le Raphia vinifer a de Beauvois ( Sagus palma-pinus de Gaertner). L’herbier renferme des feuilles semblables à celles du Calamus secundiflorus , Beauv., qui a été aussi retrouvé à Sierra-Leo ne par le professeur Afzelius. On y voit en outre un chaton mâle, qui ressemble à celui de XElate ( Phœnix ) sylvestris de l’Inde. — On n’a aperçu le cocotier ( Cocos nuciferafL.) dans aucun endroit sur les bords du Zaïre.

Dans la Guinée septentrionale , sur la côte de Sierra-Leone, on a trouvé une espèce de palmier qui fut d’abord désignée sous le nom de Fulchironia leonensis. Mais ce palmier ayant été reconnu

pouruneespècede Phœnix ( Ph . leonensis ), le genre Fulchironia , dédié à M. Fulchiron, devra disparaître de la science. Ce palmier a cela de particulier, que ses feuilles, qui ressemblent tout à fait à celles du Phœnix dactylifera, se laissent diviser, beaucoup plus facilement que dans les autres espèces, en une multitude de filaments fibreux , propres à fournir des tissus. Une autre espèce d e Phœnix, le Ph. paludosa , est également indigène de l’Afrique ; mais on n’a pas su indiquer avec précision la contrée spéciale que ce palmier habite. Ces deux espèces sont cultivées dans les serres du Jardin des Plantes à Paris (1).

Voici , en résumé, les palmiers de l’Afrique jusqu’à présent connus : ceux dont les noms sont suivis de (?) ne sont encore que vaguement indiqués :

Phœnix dactylifera. Sur toute la côte de l’Afrique méditerranéenne.

Chamœrops humilis. Dans toute la région méditerranéenne.

Phœnix leonensis. Sur la côte de Sierra Leone.

Ph. paludosa. Sénégambie et Guinée ( ?).

Hyphœne crinita , Gært. ( Cucifera the baica, Del. ). A une certaine distance de la côte méditerranéenne , dans la haute Égypte et dans le Fezzan.

Hyph. coriacea, Gært. Sur la côte de Zanguebar.

Corypha umbraculifera (?). Au Congo; bords du Zaïre.

Elœis guineensis, Jacq. Au Congo ; bords du Zaïre.

Raphia vinifera (?). Ibidem.

Calamus secundiflorus ( ? ). Ibidem.

Elate {phœnix) sylvestris, Ait. (?). Ibid.

Tels sont les renseignements que j’ai pu recueillir sur les palmiers de l’Afrique.

(I) Je saisis cette occasion pour témoigner toute ma reconnaissance à M. Oulet, sous-chel des serres du Muséum, botaniste d’un rare mérite, qui a bien voulu me guider dans ces recherches. C’est à son obligeance que je dois les derniers détails que je viens de rapporter.

(I)R. Brown, Observations sur les plantes recueillies aux bords du Zaïre , p. 06.

L’UNIVERS

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