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CHAPITRE VIII

Le Bey de Tunis; — Gouvernement de la Régence, Divan, Dewletly; — Administration; — Avanies; — Tribunaux; . — Justice ; — Loix pénales; — Déportation ; — Ile de Kerkanah; — Anecdotes judiciaires ; — Lieux d’asile ; — Moyen d’annuler leur privilège pour les criminels,

La Régence de Tunis était autrefois élective, comme l’est encore celle de Tripoli et comme l’était alors celle d’Alger; elle est maintenant devenue héréditaire : les prédécesseurs du Bey maintenant régnant, ayant su adroitement s’arroger peu à peu tout le pouvoir, et ayant réussi à paralyser entièrement les forces des partisans du système électif et de la forme primitive du Pachalyk Tunisien.

Le Bey qui occupait le trône de Tunis à l’époque de mon voyage et de mon séjour dans la Régence était Hamoudah-Pa cha (2). Ce Bey est le maître absolu d’un vaste pays, sur lequel il exerce une autorité despotique, et rien ne peut s’y faire sans ses ordres; cependant autrefois le Grand-Seigneur conférait assez facilement ce titre aux personnages distingués, pourvu qu’ils eussent la précaution de joindre à leurs demandes un présent de quelque valeur pour les différents fonctionnaires qui étaient chargés

(2) Voyez ci-après la Notice Historique, dans la IIe partie.

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de proposer leur nomination. On a même vu des présents adroitement disséminés faire nommer à ce poste important des enfants encore au berceau.

Le Bey de Tunis est considéré par la Porte-Ottomane comme un de ses principaux feudataires . Ce pacha ne paye cependant au trésor impérial aucune contribution fixe,; mais l’usage anciennement établi exige qu’il envoie tous les trois ans au sultan de Constantinople un présent considérable. S’il manque à cet usage, on ne l’importune pas pour en réclamer l’exécution; mais il tombe en disgrâce ; on ne lui envoie plus ni firman ni kaftan jusqu’à ce qu’il ait réparé sa faute. , .

Le firman est une lettre de félicitations émanée chaque année du trône impérial et portant confirmation du titre primitif de nomination; et le kaftan est un manteau long ou vêtement d’honneur qui est présenté au Pacha en audience solennelle par un envoyé extraordinaire de la Porte.

La réception de cette marque honorifique de la faveur du Grand-Seigneur cause une grande joie dans le Pachalyk, et est l’occasion de réjouissances solennelles à la cour du Bey, qui fête de son mieux le porteur du présent impérial.

Un divan, composé d’officiers pris presque dans tous les rangs de la milice turke, nommait autrefois dans son sein le Dewletly, c’est-à-dire le lieutenant du Bey, qui était de droit gouverneur particulier de la ville, et contrebalançait souvent l’autorité du Pacha; mais aujourd’hui cette nomination n’est plus qu’une simple formalité, et personne n’arrive par droit d’élection à cette place importante sans l’agrément bien positif du Bev, ou plutôt sans sa nomination immédiate.

Lorsque le Dewletly vient à manquer par décès ou révocation, l’aga de la Gasbéh{\) lui succède de droit. Le Dewletly et le divan, qui avaient autrefois un pouvoir indépendant du Bey, et qui étaient même chargés d’exercer leur surveillance sur les actes de son autorité , lui sont aujourd’hui entièrement subordonnés , et n’ont qu’une influence très-se-

(i) Voyez ci-dessus la note 3 de la page io.

condaire dans le gouvernement de la Régence.

En effet, le Bey est à la fois le chef suprême de tout le Pachalyk; l’administrateur des revenus publics, lejuge sans appel de toutes les grandes contestations ; c’est de son autorité immédiate que ressort la police générale et particulière, la haute surveillance des divers fonctionnaires, la perception des impôts, les rapports diplomatiques , et tout ce qui appartient à l’état militaire, ainsi qu’à la marine.

En Europe on aurait bien de la peine à comprendre comment un seul homme peut faire face à tant d’objets différents et les diriger avec ordre et précision. Mais il est bon de remarquer que tout est réduit dans l’administration de ce pays à la plus grande simplicité; de cette simplicité, qui sait se passer des rouages compliqués de la bureaucratie européenne, découlent naturellement une stricte économie dans les dépenses publiques et une marche directe et sans détours dans les jugements des tribunaux et les affaires gouvernementales.

Là où un prince européen aurait besoin de cent employés de diverses classes pour l’administration des affaires d’Etat, quatre ou six écrivains suffisent à funis pour diriger tout ce qui rentre dans ce ressort.

Outre une plus grande célérité dans l’expédition des affaires, outre l’économie positive d’une administration aussi simple , il résulte un troisième avantage incontestable et bien important , c’està-dire la facilité que le Bey a par cette organisation de surveiller les opérations d’un corps administratif si peu nombreux , et d’apercevoir d’un seul coup d’œil les malversations et les abus qui pourraient s’y glisser, et qui lui échapperaient nécessairement dans une organisation plus compliquée.

Si le Bey, par exemple, reconnaît qu’un de ses agents vole ouvertement ou son trésor ou ses sujets, le châtiment ne se fait pas attendre : il le punit immédiatement de la manièrela plus rigoureuse ; s’il se doute seulement, au contraire, que cet agent emploie, pour cacher ses malversations, des moyens adroits et qui puissent en imposer assez pour qu’il ne puisse pas être pris, comme on dit vul-

L’UNIVERS

SS

gairement la main dans le sac, alors le Bey ne manque jamais de frapper d’une avanie l’employé suspect, et de lui arracher ainsi en un instant, sans forme de procès, la restitution de ce qu’il peut avoir détourné à son bénéfice pendant un temps plus ou moins long.

L’augmentation subite de fortune est communément l’indice auquel se reconnaissent de pareilles infidélités et qui expose inévitablement celui qui a dépouillé les autres à être lui-même dépouillé à son tour : aussi le principal soin des enrichis est-il de dissimuler autant que possible un accroissement de richesses dont la manifestation pourrait les trahir et causer leur perte.

Ce mode de dépouiller les riches concussionnaires, qui ne serait qu’une justice à la turque s’il se bornait à leur faire rendre gorge de leurs rapines, devient souvent , suivant le caprice du Bey, un acte d’iniquité révoltante. On en pourra juger par le fait suivant, qui s’est passé sous mes yeux.

Le ministre du Bey Moustafa-Khodgia, mort il y a quelques années, avait un intendant juif, dans lequel il avait la plus entière confiance. Il lui avait remis successivement une somme de huit cent mille piastres ( environ quatre millions de notre monnaie) : cette remise avait eu lieu par versements partiels , et dans le plus grand secret, et sans qu’il en fût fait mention dans aucun de ses registres, ni dans aucune pièce comptable.

Le ministre étant mort sans avoir disposé de cette somme, le juif aurait pu facilement s’approprier ce dépôt inconnu de tous, et en jouir avec toute sécurité; cependant soit qu’il craignît qu’un jour l’existence de cette somme entre ses mains ne pût venir à la connaissance du Bey , soit qu’il voulût lui donner une preuve de son honnêteté et de son attachement, et dans l’espoir d’obtenir ainsi sa faveur, il se décida à lui en faire la déclaration.

Mais le prince, loin de se montrer satisfait de cette confession, sentit, au contraire, s’en accroître une avidité sans bornes ; il se crut fondé à soupçonner le juif d’une réticence dans sa déclaration, et le crut dépositaire d’un trésor beaucoup plus considérable que celui qu’il avouait avoir entre les mains.

En conséquence, loin de lui donner des preuves de sa faveur, il ne cessa de l’accabler d’avanies multipliées, afin de le forcer ainsi à restituer la portion du trésor qu’il l’accusait d’avoir dissimulée : le pauvre juif, dont la déclaration avait été exacte, fut ainsi réduit à la plus profonde misère, et je l’ai vu mendier dans les rues de Tunis.

Le Bey, sans être aucunement initié aux études de la jurisprudence, est le juge souverain, non-seulement des causes importantes, mais encore des moindres différends qui s’élèvent parmi ses sujets. Tous les jours à huit heures du matin il va siéger dans une salle d’audience, où il écoute jusqu’à midi, avec une patience admirable, les plaintes et querelles sur lesquelles chacun réclame sa décision.

Il paraît se plaire singulièrement à ce genre d’occupation, qu’il considère même comme le plus important de ses devoirs envers le peuple soumis à son gouvernement. Je pense aussi qu’il y trouve souvent son propre avantage, non-seulement par les amendes dont il ne manque jamais de frapper la partie qu’il condamne, mais encore parce que, comme juge, il apprend à connaître une infinité de détails qu’il ignorerait comme prince, et cette connaissance lui est souvent d’une grande utilité, soit pour son administration , soit pour ses finances.

Cependant, il ne pourrait guère s’acquitter que d’une bien faible partie de ses fonctions judiciaires si, comme dans un tribunal européen, il devait s’assujettir à la régularité de certaines formes accessoires.

Ici tout se réduit à une exposition simple des faits. Chacun plaide individuellement sa cause sans intermédiaire et sans autres écrits que ceux qui attestent le payement ou la dette.

Le Bey, après avoir entendu les deux parties, cherche souvent à se procurer une connaisance plus exacte de l’affaire par des questions et des objections adressées à chacune des parties, et dès qu’il est suffisamment éclairé, ou du moins qu’il croit avoir bien saisi le fond de l’affaire en litige, il rend son arrêt, arrêt décisif et en dernier ressort. S'il faut pour achever d’éclaircir l’affaire quelque pièce, quelque témoin, quelque attes-

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tation , la chose est renvoyée à un autre

J°Dans les cas les plus importants ou les plus épineux il fait revenir les plaideurs à une autre audience , pour se donner le temps de mieux réfléchir sur leur cause, ou pour se consulter avec des hommes de loi , qu’il appelle auprès de lui ; mais en général la justice du Bey est expéditive, et un tribunal d Europe aurait bien de la peine à examiner dans un mois autant de causes que ce prince en termine dans une seule matinée.

Une manière de juger aussi précipitée peut avoir ses inconvénients; car elle expose au risque d’une condamnation irréfléchie celui qui dans le fond a raison , mais dont l’affaire aurait bescnn d’un mûr examen. Il est vrai neanmoins que, même dans ce dernier cas, au moins le plaideur a l’avantage de ne pas languir dans une pénible incertitude, et évité ainsi des démarches désagréables et des dépenses ruineuses.

Il est également juste d avouer que le Bey qui régnait à Tunis à l époque de mon séjour dans cette Régence se faisait remarquer par un fonds naturel de bon sens et par une pénétration dont la perspicacité , en presque toute affaire, suppléait heureusement à l'instruction qui pouvait lui manquer.

On peut même lui reprocher de pousser cette circonspection jusqu’à la dissimulation, a la ruse et à une défiance, peut-être fondée sur l’expérience de vingt-cinq ans d’exercice dans ses fonctions : cette longue expérience lui a fait acquérir une connaissance exacte de tous les détails de l’administration et de tout ce qui importe à son maintien dans son

Pachalyk. , .

J’assistais souvent à ces séances judiciaires; et je regrette de ne pas avoir eu assez de loisir pour recueillir une sérié complète des sentences que j ai entendues prononcer; j’aurais pu ainsi taire mieux comprendre comment le Bey s acquittede ces hautes fonctions judiciaires.

Je citerai cependant ici quelques faits qui pourront faire connaître la manière dont ce prince procédait soit dans 1 instruction , soit dans la décision des atfâir6S«

Un Maure avait perdu une bourse contenant quelques monnaies d or ou

sequins nommés mahboubs (1). Désirant la recouvrer, il fit proclamer sa perte dans les rues et les places de la ville, par un crieur. Celui qui avait trouvé l’objet perdu était un homme généralement renommé par sa probité; et dès qu’il connut le propriétaire de la bourse, il s’empressa delà lui rendre. Mais celui-ci, voyant qu’il avait affaire à un homme riche, crut la circonstance favorable pour se procurer un gain illicite aux dépens de celui qui venait de lui faire cette restitution consciencieuse. Dans ce but de spoliation coupable, il soutint qu’il manquait 80 sequins dans la bourse rendue, eten réclama avec violence la restitution.

Il s’engagea , comme on peut le croire, une forte querelle entre les deux Maures, et cedifférend fut enfin portédevant le Bey.

Le propriétaire de la bourse perdue soutenait vivement qu’il y avait dans sa bourse cent sequins, tandis que celui qui l’avait trouvée affirmait également avec serment qu’il l’avait rendue telle qu’il l’avait trouvée.

Comme il y avait en apparence autant de probabilité pour l’une que pour l’autre assertion, le Bey se vit un instant embarrassé sur la décision qu’il devait rendre : cependant, avant de prendre un parti définitif pour son jugement, il demande à voir la bourse, qui lui fut présentée aussitôt. Après l’avoir examinée avec attention, il en retira le peu de sequins qu’elle contenait, et il ordonna qu’on lui apportât de son trésor cent autres sequins mahboubs. Il essaya alors de les faire entrer dans la bourse, qui ne put en recevoir qu’environ cinquante :

puis la vidant de nouveau, il invita le propriétaire à y placer lui-même les cent sequins qu'il prétendait y avoir été contenus. Celui-ci n’ayant pas pu davantage y réussir, le Bey remit dans la bourse les vingt sequins qu’elle renfermait d’abord, et la donna à celui qui 1 avaittrouvée enlui disant : « Comrnel état « de cette bourse ne répond pas aux in- « dications désignées par votre adver- « saire, elle vous appartient legitime- « ment et sans que personne puisse vous « en contester la possession. Quant a « vous , ajouta-t-il en s’adressant au

(i) Voyez ci-après la Notice sur les Monnaies de Tunis.

« propriétaire de la bourse, vous mé- « riteriez certainement que je vous fisse « donner deux ou trois cents coups de « bastonnade : mais il me suffit d’avoir « constaté d’une manière aussi authen- « tique que vous êtes un malhonnête « homme : allez, et gardez-vous de ja- « mais reparaître devant mon tribunal. »

Voici un second exemple de la manière dont le Bey rend la justice.

Deux Bédouins avaient trouvé une vache égarée dans la campagne; nul ne se présentait pour la réclamer; mais chacun des deux Bédouins prétendait s’arroger un droit exclusif à la possession de ranimai trouvé par eux. De là contestation et plainte portée devant le Bey; le juge essaya vainement de concilier l’avidité des deux prétendants ; et ne pouvant y réussir, il leur ordonna d’amener devant lui la vache en litige; alors il leur dit : « Tout bien qui n’a pas « de proprietaire reconnu légalement « m’appartient; d’après cette maxime la « vache ne sera ni à l’un ni à l’autre « de vous, mais à moi. Que le pro- « priétaire qui l’a laissée égarer vienne « la réclamer; il sera assuré de recevoir « une punition exemplaire pour sa né- « gligence à garder ses troupeaux :

* quant à vous , estimez-vous heureux « de ne pas me voir approfondir davan- « tage cette affaire, et de sortir sans bas- « tonnadedemon audience; car je vous « soupçonne fort de n’avoir pas trouvé « la vache, mais de l’avoir volée. »

D’autres voyageurs ont suffisamment fait connaître les dangers que les aventures galantes entraînent à leur suite , et la sévérité des lois musulmanes à cet égard ; je citerai seulement les deux faits suivants, qui se sont passés pendant mon séjour, et qui pourront peut-être faire sourire le lecteur par le côté plaisant qu’ils offrent.

Un Maure de Tunis avait une femme jeune et jolie; ce qui ne l’empêchait pas d’avoir clandestinement des relations très-intimes avec une de ses voisines, veuve et belle, et qui s’était montrée trèsdisposée à l’accueillir : celle-ci, jalouse de la femme de son amant, dont elle désirait d’occuper le cœur sans partage, épia tellement sa rivale, qu’elle parvint a découvrir l’introduction secrète d’un jeune et beau négociant dans la maison

conjugale, toutes les fois que le mari s’en absentait.

On peut aisément croire à l’empressement que met la veuve à révéler cette intrigue à son amant, qui, plein de confiance en sa femme, refusa d’abord de croire la dénonciatrice, et ne se laissa persuader que lorsqu’il lui entendit citer des faits tellement positifs, qu’il lui fut impossible de conserver son incrédulité.

Unjourdonc, averti parla jalouse que le galant de sa femme venait de se glisser dans son domicile, il se hâta de rentrer chez lui pour surprendre les deux coupables; il trouva sa femme seule, contre son attente; mais il n’en fit pas moins dans toute la maison une recherche qui fut également sans résultats.

Désappointé, il courut aussitôt chez 1 accusatrice lui faire part de l’inutilité de son investigation dans toutes les parties de la maison qui auraient pu servir de retraite à celui qu’il voulait saisir.

La jalouse réfléchit, l’interroge successivement sur toutes les cachettes qu’il avait explorées, puis tout à coup : « Et « le grand coffre de votre femme , lui « dit-elle , celui où elle serre ses robes « et ses atours , l’avez-vous visité? —

« Non, vraiment. — Allez vite, c’est là « où elle a caché son amant. »

Le mari s’élance aussitôt, remonte dans la chambre de sa femme, voit le coffre, en demande la clef, qui lui est d’abord obstinément refusée et qu’il n’obtient que par la violence : le coffre est ouvert, le coupable y était, en effet, caché sous quelques robes et quelques châles.

Aussitôt il referme le coffre à double tour, enferme sa femme dans un cabinet attenant à la chambre, et court faire sa déclaration au chef de la police, réclamant le jugement du Bey contre le couple adultère.

Pendant que le mari outragé prépare ainsi sa vengeance, la femme infidèle n’était pas restée inactive. Une petite fenêtre , ouverte au haut de la cloison pour éclairer le cabinet qui lui servait de prison, lui facilita les moyens d’en sortir; elle avait une double clef; elle s’en servit pour ouvrir le coffre fatal, et donner à son complice une liberté dont il s’empressa de profiter.

En allant porter sa plainte devant le

chef de la police et devant le Bey, le Maure s’était empressé d’instruire sa veuve du succès qu’avaient obtenu ses nouvelles recherches : celle-ci, impatiente de jouir de son triomphe et de l’humiliation de sa rivale, ne tarda pas à se présenter chez elle, sous le prétexte de la consoler dans l’affliction où elle la supposait plongée, lui demandant les détails de la scène de jalousie conjugale qui devait avoir eu lieu entre le mari et la femme infidèle. Celle-ci paraît ne rien comprendre aux discours de sa voisine, et l’assure qu’il ne s’était passé chez elle rien d’extraordinaire.

« Comment! s’écria la veuve, votre « mari n’a pas découvert un amantcaché « chez vous? — Et où aurais-je pu le ca- « cher, dans toute la maison il n’y a « pas un coin qui puisse offrir une ca- « chette sûre. — Mais.... dans ce cof- « fre? — Est- ce qu’un homme pourrait « y tenir ? — Pourquoi pas ? J’y tiendrais « bien , moi , et à l’aise. — Impossible. « — Voyez ! » Et la veuve s’était vivement blottie dans le coffre, dont plus vivement encore le couvercle fut refermé sur elle et assuré par un double tour de clef.

Aussitôt la femme du Maure s’était réintégrée dans sa prison par le même chemin qu’elle avait pris pour s’en échapper, et le mari, arrivant au même instant avec les gens de la police, ne se douta de rien, en trouvant sa femme prisonnière comme il l’avait laissée et le coffre également fermé.

Le coffre est placé sur les épaules de quatre porteurs de la police; et le cortège, entraînant la femme accusée, accompagne au tribunal du Bey le mari accusateur.

Celui-ci expose ses griefs contre les deux coupables, et sur l’ordre du Bey le coffre est ouvert. Mais on peut se figurer quelles durent être la surprise et l’hilarité générale quand on vit apparaître sous le couvercle levé une femme effarée , honteuse , et qui sans aucune explication s’empressa de prendre la fuite au milieu des éclats de rire et des huées de la foule rassemblée.

Le Bey aussi avait beaucoup ri de la singulière aventure ; mais toutefois il ne voulut pas qu’on semblât se moquer de sa justice, et le Maure fut condamné à

une forte amende, heureux encore de ne pas payer par une bastonnade l’insuccès de sa fausse accusation.

Cependant, malgré sa mésaventure, le mari était loin de croire à l’innocence de sa femme : il avait vu, et ne pouvait démentir le témoignage de ses yeux ; sans doute aussi la veuve, sa maîtresse, l’avait instruit des circonstances qui avaient amené la métamorphose imprévue dont le tribunal avait été témoin.

Toujours est-il que la femme fut plus adroitement épiée, et les deux amants, imprudents comme ils le sont tous, furent saisis un jour en flagrant délit , et sans qu’aucune substitution fût possible.

Le couple adultère fut traîné de nouveau aux pieds du Bey, pour y subir une condamnation désormais inévitable :

leur crime, d’après les lois musulmanes, encourait la peine de mort, la noyade pour la femme , la strangulation pour son complice; mais le Bey, qui n’avait pas encore oublié combien la première scène l’avait égayé, voulut cette fois user d’indulgence. La peine capitale fut commuée pour la femme en une déportation à l’île de Kerkanah (1 ), et pour l’homme en cinq cents coups de bâton sous la plante des pieds, suivis de six mois de galères, et du payement d’une amende considérable, complément ordinaire de tous les arrêts criminels rendus par le Bey.

Le fait suivant m’a semblé mériter également d’être mis sous les yeux du lecteur.

Une chanteuse publique, de la classe de celles qu’on nomme en Égypte alméhs ou ghaouazys (2), avait demandé au

(i) Voyez sur ce lieu d’exil, ci-après, p. 63.

(a) Ces danseuses ou chanteuses publiques se voient fréquemment sur les places de toutes les villes de l’Orient , où la plupart se livrent aussi au métier de courtisanes. Leurs danses attirent toujours autour d’elles un grand nombre de spectateurs, que charment surtout leurs gestes lubriques et les contorsions obscènes dont leurs exercices se composent, et dont l’impudeur ne pourrait qu’exciter le dégoût de tout spectateur honnête.

Les Romains paraissent avoir été autrefois très-amateurs de ce genre de spectacle; les poètes latins nous dépeignent surtout les femmes des îles Baléares comme les actrices les plus renommées dans ce genre de paulo-

Bey un passe-port pour aller à Constantine, dans la Régence d’Alger. Ayant reçu un refus formel, elle s’était décidée à partir furtivement et à se passer de la permission refusée; mais bientôt arrêtée et ramenée à Tunis devant le tribunal du Bey, elle y fut condamnée pour sa désobéissance à la déportation dans 111e de Kerkanali , et elle fut confiée à deux soldats chargés de l’y conduire.

La chanteuse était assez jolie. L’état qu’elle exerçait n’annonçant pas des mœurs trop sévères, ses conducteurs conçurent a l’égard de leur captive des projets amoureux, auxquels elle se prêta avec assez de facilité, et qui lui valurent pendant la route tous les soins et toutes les attentions que permettait sa situation.

Arrivés à Soussah , ces soldats, se croyant assez loin de la capitale pour ne plus craindre une surveillance immédiate, et pouvoir se livrer impunément à leurs projets d’orgie, achetèrent du vin et de l’eau-de-vie, en burent assez copieusement pour se livrer à la plus profonde ivresse. Cependant, avant de s’y abandonner, craignant que leur prisonnière, quoique ayant un bras et un pied enchaînés, ne profitât pour s’évader de leur déraison ou de leur sommeil, ils prirent la précaution d’attacher à leur ceinture la chaîne qui liait le pied de la chanteuse, afin de mieux s’assurer contre les diverses tentatives qu’elle pourrait essayer pour leur échapper.

Cette combinaison faite au moyen de la portion de la chaîne qui retenait le bras et qui fut détachée, permettant d’ailleurs à la captive les mouvements nécessaires pour qu’elle pût s’associer à l’orgie de ses gardiens, la chaîne fut fermée par un fort cadenas, dont la clef fut placée soigneusement dans la poche de l’un d’eux.

La femme but avec les soldats sans

mime libidineuse , dont les riches débauchés de Rome faisaient leurs délices.

Forsitan expertes ut Gaditana canoro Incipiat prurire choro , plausuque probata, Jdterramtremulo descendat rene puella , Jrritamentum Feneris langueniîs, et acres Divitis urticœ .

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