‹ Ali le RenardChapitre 1 sur 48 · LE DEVOUEMENT · texte numérisé non relu

LE DEVOUEMENT

La cour du pacha le considérait avec colère , et le glaive de ses bourreaux était encore nu et fumant de sang. Dans un esprit juste , la circonspection se fut réveillée en vue du terrible appareil de la justice d'un despote; dans une âme noble, les regards de la multitude, aussi dangereux que la terreur, auraient rehaussé la fermeté sans la pousser à la fanfaronnade, maisTAlépin, infatué du caractère éminent dont il paraissait revêtu , se flattait de tenir la haine musulmane en échec par l'effroi que devaij: inspirer l'armée française victorieuse et serrant de près Alger dans ce moment même; d'ailleufs les souvenirs d'avanies dévorées cinquante ans sous le joug islamique se soulevaient à Tenvi dans son cœur, et troublaient la perception nette de ses inté-. rets : sa vanité d'homme et de chrétien lui faisait avidement saisir l'occasion d'éclatantes représailles.

Il était venu pour conseiller, il fit des sommations insolentes ; il voulait faire sa fortune, il se perdit.

w Que nous veux-tu? dit Hussein après

avoir patiemment écoute le chapelet des titres de Jouary. Quel motif t'aveugle et te pousse? Si notre clémence a pardonne à des Français que la tempête a jetés sur nos côtes , et qui n'avaient point tiré le glaive contre nos sujets^ espères -tu qu'elle puisse épargner ceux d'une armée qui a ravagé nos campagnes et versé le sang de nos enfans; ceux surtout qui, n'étant pas nés sujets de Melik-Charal , ne pouvaient pas être contraints par lui à prendre part à la guerre? Tu m'as dit que tu étais Syrien ; le pacha d' Alep est notre frère, ainsi tu es en révolte et en trahison contre lui et contre moi en portant l'épée et mangeant le pain de l'ennemi commun de l'islamisme.

. — « Pacha , apprends que les chrétiens de tous les pays sont frères aussi-bien que les musulmans; mais je ne suis pas venu à l'armée de Melik-Charai pour porter l'épée.

Mon service est plus noble et plus précieux : ma langue réconcilie les ennemis et apprend leurs intérêts et leurs devoirs à ceux qui les oublient. J'ai sauvé la vie à quelques uns de

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tes sujets ; j'en ai tiociih' qnolqiios aulrcs à poser !es armes.

— w Tu nions! iiUermnipU Uiissoni : tons nos sujets sont obeiîv*iAns et tiilMes, etcoml>altout les Français. >

Cette déclaration n'était pas une nouvelle pour le dey; son gendre l avait otVu ulloment instruit que presque tout le eontin^ent dX^ualr ran était débande; mais, dans sa cour, d était le seul à le savoir, et la publicité que Jouary donnait maintenant à ce foit, le l)le$sait profondément. [3e Syrien ouï ritnpruaenc©» de tourner le poi£;nard dans la plaie.

u Le.kaïd do Tlomsen nous a vendu des troupeaux. Le vscheikh des Beni-Zeïan a i^u nos proclamations arabes, ol les a répandues parmi les siens : ton armée va se dissoudiv e^^ laisser tes remparts vSuns défense. Hussein , il en est temps encore, profite des conseils de mon amitié; capitule : lo< Français vsont gtnié-

IXÎUX. » r

Des spectateurs qui, la respiration suspendue, suivent de Tœil un baladin courant sur une corde tendue du liant d un clocher au

MAL RECOMPENSi:

pave d'une place publique, n'éprouvent pas une émotion plus pénible que celle qui agitait toute la cour de Hussein-Pacha. La haine pour le chrétien, pour Tennemi , était oubliée; on frémissait en mesurant l'abîme où il pouvait tomber à chaque instant, et sur lequel sa frivolité voltigeait. Mais le dey sentit que Jouary l'entraînait avec lui, et, pour premier redoublement de prudence , il rappela la sérénité sur son front. '

(( Je t'entends, nazaréen; sans doute nous pourrons nous arranger. Kontidy, lassé par la bravoure de mes soldats, et voyant la chaleur du climat faire encore plus de ravages dans son armée, veut reprendre la route de France. Il t'a envoyé pour me demander des vivres, à présent qu'il a épuisé les siens, n'est-ce pas.^... Silence, écoute-moi jusqu'au bout. Eh bien, dis-lui de notre part que s'il veut payer les dégâts qu'il a faits à nos campagnes , et les provisions de guerre qu'il a fait consommer à nos troupes, nous jurer à nous et à tous nos successeurs (puissent-ils le perpétuer à jamais!), nous jurer

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sur l'Evangile et sur la croix de ne jamais plus nous inquiéter par mer ni par terre, et de nous payer l'ancien tribut des rois francs, alors nous le laisserons partir lui et son armée sans l'inquiéter. »

Jouarj poussa un grand éclat de rire. « Ce que je venais te proposer est bien différent; mais la prudence t'ordonne de t y soumettre. L'armée française abandonnei^a Alger et sa campagne, mais à condition que ton trésor paiera les frais de la guerre. Kontidy est généreux; il pourrait demander d occuper queltemps Alger et ses forts, pour avoir des sûretés de l'accomplissement de ta paix)le. »

Le pacha , faisant à son tour semblant de rire. « Mais, pauvre fou, ne sais-tu pas que sultan Calasy est aussi impossible à prendre que letnôle de la marine; et quelles troupes lui resteront pour en faire le siège, puisque depuis vingt jours nos soldats les combattent et me rapportent des têtes? Et s'il reste des troupes à Kontidy, oii trouvera-t-il de quoi les nourrir ?sesbâtimens ne seront-ils pas épuisés?

— t< Les soldats de Kontidy sont nombreux

et intrépides; ses vaisseaux sont nombreux et immenses; l'armëe est près de Boudjerah; la flotte va paraître dans la baie.

— (( Prends garde, Alépin imprudent, ma patience se lasse; je déteste le mensonge, et Dieu veut qu'il soit puni exemplairement dans ce monde et dans l'autre. Dis-nous donc, toi, homme si bien informé, combien de soldats il y a dans l'armée française ?

— « Cent mille, répondit Jouary.

— (c Fort bien; et des bâlimens?

— (( Trois mille.

— « Encore mieux, ajouta Hussein en souriant sombre, vous l'avez entendu, Asiady; ce nazaréen a eu l'insolence de mentir cent fois devant nous. Vous savez comme moi que la flotte n'a que trois cents bàtimens, la plupart fort petits : le vekil-ardji les a comptés quand ils sont passés, et cette flotte ne peut porter plus de six mille hommes. »

Tous les ministres et ofliciers présens s inclinèrent «n signe d'approbation.... Ils relevèrent la tête en entendant gronder plus fort que jamais le canon de Boudjerah.

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(Mijjr cha/iuicli avaient saisi le malheureux dro^rnan, fjui, suliitc-mcnt réveillé, voyait ayet horreur les suites de ses rêves et de ses folhîs démarche». L'cfTroi tempérant la vanité, rendit alors ses menaces plus terribles : <( Hussein, ta tête répond de la mienne devant Kontidy et devant Dieu : Hussein, tu as de» femmes, des cnfans, des trésors, et les Français vont arriver. Hussein, ta ville sera

pillée ; les femmes et les filles des Arabes seront vues toutes nues et outragées par les vainqueurs ; le sabre s'ébréchera sur le crâne et les côtes de leurs frères et de leurs époux ; les flammes de Satan vous attendent tous après la mort. Le Dieu éternel , le vrai Dieu , le Dieu des chrétiens vengera son serviteur et son fils ! »

A ces mots, il tomba à genoux, et entama avec une foi immense la prière syriaque des agonisans.

La Providence se railla de lui , car elle lui suscita d'impuissans défenseurs. La Géorgienne Kirkor, alarmée par les deux coups de canon tirés dans la rue, avait gagné une chambre d'où une meurtrière lui laissait voir ce qui se passait dans la cour de la Kasaba. Quand elle eut reconnu Jouary^ et pu comprendre la tournure fâcheuse que prenait son entrevue avec le dey, elle se voila et courut intercéder en sa faveur. 11 fallait qu'entre elle et Hussein tout se passât avec des apparences froides : à la surprise que son arrivée causait, il ne fallait pas ajouter l'inconvenance d'une explication à haute voix. Elle n'épargna rien

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pour sauver le chrétien; car elle disait à Hussein la vérité tout entière sur la force et les progrès futurs des Français! Elle mentait sur la sévérité avec laquelle les Européens font expier la violation du caractère sacré d'envoyé !

Hussein , impassible , la renvoya panser sa plaie — Elle tomba à ses genoux; il la fît emporter par le kislar-aga.

Les chaouich avaient dépouillé Jouary de son uniforme ; Albeïtar, arrivant dans la

cour, leur cria d'arrêter 11 était couvert

de sang et de poussière, la figure bouleversée; il s'arrêta en face de Hussein.

« Malheur! s'écria-t-il; le ciel punit la tentative du parjure. Cet homme est venu ici sous ma sauvegarde, et tu vas le faire périr! »

Hussein, qui comprenait tout ce que l'apparition subite d'Albeitar signifiait de sinistre pour lui-même et pour Alger, faisait peu d'attention à ses paroles ; mais, les grands officiers, mais les gardes, qui avaient toujours vu avec jalousie le crédit de l'Espagnol, ne purent supporter son audace dans un pareil moment.

VIAL kÉCOMPÉNSI^. I I

Le canon ennemi venait de se faire entendre aux portes de la ville, et un émissaire français avait insolemment bravé le pacha : le chrétien qui voulait prendre sa défense fut enveloppé dans sa disgrâce.

Les mots, Mort aux deux infidèles! Mort aux deux traîtres! furent murmurés, et se grossirent rapidement en vociférations. Albeitar, attaqué subitement de tous côtés, tira son sabre et immola dix hommes avant de tomber percé de coups. La lâche politique qui avait empêché le dey de dirèVm mot en faveur d'iin horn«)e dévoui?,' lui commandait un autre sacrifice; il fît gravement un signe au chaouich : la tête de Jouary tomba dans le bassin de marbre.

Un vieillard se frappant la poitrine, et promenknt des regards consternés sur les cadavres qui jonchaient la cour, passa près de Hussein, en se disant comme un prophète de malheur : (( Ainsi la défiance et la discorde ont éclaté entre les amis j les idolâtres se sont montrés plus généreux que les mahométans , et ont eu des victimes humaines sur leurs

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tombeaux. Ce fut à ces signes que Timan de l Alliamra reconnut que le dernier jour de Grenade était arrive. »

Celui qui parlait ainsi était Ali-Théaleb : il avait vu rentrer Ibrahim- x\ga avec quelques uns de ses officiers ; il Tavait entendu donner des ordres pour que tous les soldats disponibles se portassent au sultan Calasy; il avait conclu, comme Hussein, que Boudjerah appartenait aux Français.

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