‹ Ali le RenardChapitre 10 sur 48 · CHA^PITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHA^PITRE XXIV

Ca Capitulation.

u Capitaine, dit Rerambal en serrant affectueusement la main de Kirkor, je suis ravi de vous retrouver sain et sauf. Combien votre général et tous vos amis ont craint que vous n'eussiez partagé le sort de tant de nos malheureux frères !

— K Un peu de turc que je sais, et sans doute aussi une protection spéciale du ciel, II. 8

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m'ont fait arriver vivant à Alger. Hussein m'a sauve quand je me suis fait connaître pour sujet de l'empereur de Russie; il m'a traité avec égard après avoir reçu la sommation que votre excellence lui a envoyée de Boudjerah par un janissaire des consuls.

— (c Quel plaisir me cause cette nouvelle! Alors je puis espérer que les équipages des vaisseaux naufragés auront été aussi bien traités que vous, capitaine?

— u Monseigneur, j'ai entendu donner, de la bouche même de Hussein, l'ordre de les traiter avec douceur. En échange de ces bienfaits, Hussein, en m'accordant prématurément ma liberté, m'a fait promettre de faire en sa faveur un appel à votre humanité, à votre clémence. Cet officier turc, Chelebyel-Aschkar, est investi de sa confiance : il vient savoir vos intentions, et vous faire part des propositions de son souverain. L'autre officier qui est avec liû m'est inconnu ; mais je sais qu il est député par la milice révoltée. Avant que vous l'ayez: entendu , laissez-moi supplier votre excellence de se défier de la

violence de cette milice, et de rinimitië qu'elle porte maintenant au pacha, dont elle méconnaît l'autorité. Mon général, avec qui je me suis entretenu quelques iustans en venant ici, attend dans la pièce voisine avec le Commodore Macaulay. Ils espèrent que votre excellence voudra bien les recevoir , et écouter les recommandations qu'ils désirent vous adresser en faveur de Hussein et des habitans d'Alger, au nom de leur souverain et de l'humanité.

— « L'humanité et les recommandations des princes alliés de mon Roi seront toujours respectées par moi, cher capitaine; vous pouvez d'avance aller en assurer ces messieurs ; mais il faut d'abord que j'entende les propositions de ces deux plénipotentiaires. Par égard pour les convenances et pour votre recommandation, monsieur Kirkor, je vais laisser parler d'abord l'ami et le confident de Hussein. »

Les deux Turcs, en arrivant auprès du général en chef, s'étaient prosternés à la manière orientale : Rerambal les avait relevés

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avec bonté, et les avait fait asseoir à côte de deux interprètes qui libellèrent en français les propositions qu'ils faisaient en turc. L'un était ce jeune diplomate natif d'Auxerre, que nous avons, pour cette raison, appelé lAuxerrois; l'autre était l'ancien premier interprète de Kléber à l'armée d'Egypte : c'était un Dalmate nommé Bracévitch. Quand le général fît signe à Bracévitch de parler, Gheleby-el- Aschkar se leva avec des signes visibles de crainte, et accompagna de gestes et de regards supplians les paroles françaises de l'interprète. c( O invincible tête des armées du plus grand sultan de notre siècle! Dieu est pour vous et vos drapeaux : mais la clémence de Dieu commande la modération après la victoire ; la prudence humaine la conseille comme le moyen le plus sur de désarmer l'ennemi vaincu. Hussein-Pacha embrasse la poussière de vos pieds , et se repent d'avoir rompu les anciennes relations du beylik avec le grand et puissant Melik-Charal. 11 reconnaît aujour- 'd'hui que quand les Algériens sont en guerre avec le roi de France, ils ne doivent pas faire

la prière du soir avant d'avoir obtenu la paix. 11 fait amende honorable pour l'insulte commise sur la personne de son envoyé et consul; il renonce, malgré la pauvreté de son trésor, à ses anciennes créances sur la France : bien plus, il paiera. tous- les frais qu'aura coûtés la campagne des Français contre Alger, tant ceux de la marine que ceux de la terre. Moyennant ces satisfactions, notre maître espère que vous lui laisserez la vie sauve, le trône d'Alger, et que, de plus, vous retirerez votre armée de la terre d'Afrique et vos vaisseaux de ses côtes.

— « Ceci est dérisoire, dit Kerambal. Monsieur Bracévitch, dites à cet effendi de rapporter a son maître mes propres paroles : Le sort de la ville d'Alger et de la Kasaba est dans mes mains ; car je suis maître du château de l'Empereur et de toutes les positions voisines. En quelques heures, les cent canons que j'ai apportés de France, et ceux que j'ai trouvés dans les batteries algériennes et au sultan Calasy , auront fait de la Kasaba et de la ville un monceau de ruines. Alors Hussein et les

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Algériens auront le sort des habitans des villes prises d'assaut. Si Hussein veut avoir la vie sauve pour lui, les Turcs et les habitans de la ville, qu'ils se rendent tous à merci, et remettent sur-le-champ aux troupes françaises la Kasaba , tous les forts de la ville et les forts extérieurs. »

Cheleby-el-Aschkar fut terrifié et désolé quand il entendit la traduction de ce discours. Il déclara que sa bouche n'oserait jamais le transmettre a Hussein -Pacha. Bracévitch, pour le satisfaire , le rédigea en turc : il fallut que le général en chef y fit apposer son cachet, pour diminuer un peu la répugnance du plénipotentiaire à transporter cette pièce ofFicielle. Aussitôt que ces formalités furent remplies, TAuxerrois se leva, et communiqua au général en chef les ouvertures du divan extraordinaire dont Rarami-Oglou était l'envoyé.

« Salut et gloire au sultan et padischa Gharal, le glorieux, le sublime, le secouru de Dieu! et à son sélictar redoutable, illustre et fidèle Kontidy ! Les grands rois qui ont d'im-

nienses domaines ne font pas la guerre pour y ajouter des provinces pauvres et éloignées; les rois possesseurs d'immenses trésors dédaignent de les grossir d'un peu d'or : mais fiers et implacables, ils ne posent les armes que quand le sang de leur ennemi a coulé, que quand ils y ont lavé l'insulte qui fut la première cause de la guerre. Sachez donc, ô vaillant général ! que l'insulte faite au grand padischa Melik-Charal est la faute personnelle de Hussein-Pacha. L'argent qu'il réclamait de lui et de son consul, au lieu d'être la propriété du beylik et celle de ses frères et enfans les miliciens turcs, était sa propriété unique , et celle de quelques chiens de Juifs qui lui avaient prêté leur ruse et leur nom dans cette affaire. Le glorieux Melik-Charal a eu raison de refuser de payer, et il doit vouloir la mort de l'insolent qui osa insulter son ambassadeur. Plusieurs fois déjà nos frères ont essayé de se révolter contre son offenseur Hussein , traître a ses devoirs , a ses frères et au pays; nous avons enfin réussi; nous le tenons prisonnier dans son palais. Que votre

bouche laisse tomber une parole, et nous allons vous envoyer sa tête en réparation de ses méfaits. Nous espérons que cette satisfaction fera cesser la guerre dont elle est le but, et que votre armée se retirera. Nous nous empresserons d'élever au pouvoir suprême un autre pacha, qui recherchera et cultivera par tous les moyens imaginables l'amitié et les bonnes grâces de Melik-Charal , et protégera ses consuls , ses marchands , et ses vaisseaux dans nos ports. En attendant —

— (( Assez, assez, dit sévèrement Kerambal. N'écrivez pas, monsieur l'interprète : je veux que cet homme ait l'humiliation de détailler mes volontés à ses frères ignorans et féroces. J'entends que ce divan extraordinaire se dissolve à l'instant même. Jusqu'à ce que je sois à la Kasaba, Hussein est leur légitime souverain , et ils doivent obéissance et soumission à tout ce qu'il fera : c'est avec lui seul qu'il nous plait de traiter. Les membres de ce divan me répondront sur leur tête de la moindre offense commise contre la Kasaba, la ville ou la personne dt> dçy. Qu'ils sachent

que les rois chrétiens ne font pas la guerre pour tuer leur ennemi, mais pour l'amener au repentir et l'empêcher de nuire. >i

Karami-Oglou , qui avait compté pleinement sur le succès de sa mission , montra plus d'étonnement que de peine en entendant les menaces de Kontidy.

« Ces rois francs sont de grands imbécilles, pensa-t-il; ils ont horreur du sang de leur ennemi : mais que veulent-ils donc ? Son or?... Un moment! nous en sommes plus près que les Français, et nous tâcherons de faire notre part la première et la plus grosse. Quant à la tête de Hussein, puisque ce séraskier dégoûté en a peur, nous ne la lui jetterons pas ; nous la prendrons en paiement des ruses, des passe-droits et des violences par lesquels le pacha a payé, pendant tout son règne, la coopération et l'amitié de ses frères d'Istamboul et de Karamanie. »

Il tâcha de faire prévaloir ces idées quand il fut retourné au divan et eut transmis la réponse du général français. Les plus jeunes et les moins avancés en grade d'entre les

Turcs appuyèrent vivement sa proposition. Ils n'avaient pas encore eu le temps de s'enrichir; ils avaient envié la puissance dont ils avaient été si éloignes. Maintenant, en assaillant la Kasaba , tuant Hussein et pillant le trésor, ils voyaient jour à réparer les désavantages passés. Pour occuper les habitans de la ville, il leur semblait opportun d'y mettre le feu. Eux-mêmes échapperaient aux Français en fuyant par la route de Constantine, qui était encore libre. Mais il y avait dans ce divan beaucoup de chefs , beaucoup d'hommes riches et âgés, qui étaient attachés à la ville par des propriétés , des familles , des trésors, et à qui les mêmes liens inspiraient une profonde répugnance pour cette tentative aventureuse et désespérée. Peut-être se flattaient-ils aussi de trouver chance d'arriver au pouvoir suprême, dans le cas très vraisemblable où le dey régnant serait déposé par les Français. Ils n'avaient pas lu ou n'avaient pas compris les proclamations qui prononçaient d'avance la déchéance de toute l'oligarchie turque. Appuyée maintenant par les somma-

lions de Kontidy, cette majorité représenta que se jeter dans la campagne , ce serait se mettre à la merci de leurs plus cruels ennemis, les Bédouins et les Kobaïl; et qu'avant cela, Hussein, attaqué dans la Rasaba, pourrait réclamer et recevoir les secours des Français. Le divan se sépara donc : les membres les plus turbulens allèrent se cacher dans leurs maisons; les plus pacifiques députèrent vers Hussein pour lui déclarer qu'ils s'en remettaient entièrement à lui du soin de leurs intérêts.

Ils trouvèrent à la porte de la Kasaba un Maure nommé Abou-Derba, que le pacha avait mandé pour prendre ses avis , et qui sortait avec un Turc nommé Mahmoud- EfFendy, pour aller porter de nouvelles propositions au général français. Cheleby-el-Aschkar ne se sentait plus assez de liberté d'esprit pour continuer la négociation.

Abou-Derba, qui avait long-temps habité la France, et parlait couramment français, avait les manières insinuantes et l'extérieur agréable. Sa double éducation le mettait à

même de comprendre parfiaitement la position des deux partis; sa qualité de Maure lui constituait une espèce de neutralité, puisque la querelle était réellement entre les Français et les Turcs; aussi son intervention aplanitelle promptement tous les obstacles. Il fît aisément comprendre à Rerambal qu'il fallait abandonner cette demande de reddition à merci, demande où des barbares et des vaincus qui n'avaient jamais épargné un ennemi verraient toujours la perspective de la mort. La liberté de communiquer sans interprète facilita aussi l'abord d'un chapitre délicat, dont Kirkor, après le départ des premiers plénipotentiaires, avait déjà touché quelques mots à Kerambal, qui l'avait envoyé conférer dans un cabinet où se trouvait Duclos avec le vice -consul d'Angleterre. Abou-Derba parla au général des ménagemens que méritait le trésor de la Kasaba. Après quelques nouveaux pourparlers auxquels Mahmoud-Effendi prit beaucoup moins de part que l'Arabe, on tomba d'accord sur les principales bases de la convention.

Le prince Garganoff et sir James Macaulay, qui commençaient à s'ennuyer dans la pièce où ils faisaient antichambre, se firent annoncer par un aide-de-camp et entrèrent. Kerambal vint à eux d'un air caressant. « Pardon, messieurs, mille pardons si je vous ai fait un peu attendre. Ces messieurs en turban sont un peu bavards et lambins, dit-il à demi-voix; mais j'espère que j'ai agi de façon à satisfaire tous vos désirs. Nous usons de la victoire avec modération : vous entendrez bientôt les bases de la capitulation , vous en serez satisfaits, j'en suis sûr; les intérêts de tout le monde ont été pris en considération.

— (( Le dey et les Turcs seront transportés par vos bâtimens? demanda Garganoff.

— (( Un gouvernement . tout composé de Maures sera organisé promptement? » demanda Macaulay.

Le général en chef fît un signe affirma tif, en suivant dans un coin de la chambre le viceconsul d'Angleterre, avec lequel il eut quelques secondes d'entretien à voix basse. Macaulay, jaloux de cette faveur, voulut à son

tour prendre à part l'excellence. GarganofF, ne voulant rien perdre de ses droits, vint s'y mettre en tierce. Kerambal se débarrassa d'eux en leur répétant tout haut et avec une politesse extrême que les droits de tout le monde seraient pris en considération. Un aide-de-camp ouvrit la porte pour annoncer monsieur l'intendant.

Celui-ci eut l'honneur d'être pris à part et de causer quelques minutes à voix basse avec Kerambal, puis il alla échanger quelques mots, toujours à voix très basse, avec Abou- Derba, puis il entra un moment dans le cabinet où était retourné le vice-consul anglais. Au moment où il en revint, l'aide-de-camp annonça le chef d'état-major-général, puis le sous-chef d'état-major, puis le payeur général de l'armée.

Les deux diplomates se torturaient l'esprit pour deviner le but des mystérieuses causeries. Le Russe se promettait d'interroger Kirkor; l'Ecossais comptait bien se nettoyer le cœur avec le vice-consul ; en attendant, leur figure trahissait une contrariété qui devenait

comique par les efforts qu'ils faisaient pour la cacher aux autres. Cette parité de situation les fît se liguer contre Fennemi commun : ils se mirent à chuchoter ensemble en promenant successivement leurs regards sur tout le monde, et tâchant de se signaler mutuellement les coupables si leurs soupçons en pouvaient découvrir quelques uns. « Messieurs, dit tout haut le général en chef, voici les bases de la capitulation ; monsieur l'intendant va les écrire.

c( Le fort de la Kasaba , tous les autres forts qui dépendent d'Alger et le port de cette ville seront remis aux troupes françaises, demain matin à dix heures T heure française). Le général en chef de l'armée française s'engage envers S. A. le dey d'Alger à lui laisser la liberté et la possession de ce qui lui appartient personnellement. Ce dey sera libre de se retirer, avec sa famille et ce qui lui appartient, dans le lieu qu'il fixera; et tant qu'il restera à Alger, il y sera lui et toute sa famille sous la protection du général en chef de l'armée française. Une garde garantira la su-

retë de sa personne et celle de sa famille. Le général en chef assure à tous les soldats de la milice les mêmes avantages et la même protection. L'exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté des habitans de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte; leurs femmes seront respectées ; le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur. »

Cette convention, rédigée en français et en turc , fut signée par le général en chef et les deux parlementaires , qui retournèrent à Alger en promettant qu'avant six heures du soir ils apporteraient la ratification de Hussein-Pacha. Ils tinrent parole : dans la soirée les ratifications furent échangées , et une commission assistée de deux interprètes alla prendre à la Kasaba les arrangemens nécessaires pour l'occupation du lendemain.

Le dey reçut les commissaires avec aménité, les fît asseoir sur son divan, leur offrit du sorbet , du café et des pipes : le khasnadji ou trésorier, 1 émin Sicca ou directeur de la

monnaie, avaient ëtë convoques pour la remise du trésor, partie essentielle de la mission que les Français venaient accomplir. Ces deux officiers jurèrent que rien n'en avait été distrait^ et que le dey n'y avait jamais touché qu'en leur présence ; ils n'en purent déclarer la valeur au juste, car il n'était point tenu de livre de caisse. Us y introduisent le trésorier de l'armée, le sous-chef d'état-major et l'intendant en chef, qui dressèrent procès-verbal de l'état où ils le trouvaient.

Une salle longue et mal éclairée par les deux fenêtres grillées en bronze, dont nous avons déjà parlé en décrivant la grande cour où Hussein tint une de ses dernières séances de justice, régnait tout le long du vestibule qui était au fond de cette cour. Les valeurs y gisaient dans le plus grand désordre. Quelques caisses ouvertes renfermaient des lingots d'or et d'argent ; des tonneaux étaient remplis de piastres ; et enfin sur le pavé on voyait plusieurs tas de monnaies classées uniquement par ordre de métal : les monceaux d'or étaient les plus nombreux et les plus volumi- II. 9

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lieux; pour les ranger, il fallait littéralement remuer l'or à la pelle. Il était impossible, dans un tel désordre, d'évaluer, même approximativement, la contenance de ce trésor; mais les commissaires en durent être fort Gontens, car il circula le soir dans l'armée française une approximation que le compte et le poids furent ftn de justifier plus tard.

Le vainqueur d'Alger, tout plein de sollicitude pour le département de la guerre, dont le portefeuille lui avait été conservé , dit à sa soirée, que non seulement les frais de la guerre seraient entièrement payés par les trésors de la Kasaba , mais que l'armée aurait une gratification de trois mois de solde; que les croix de Saint-Louis pourraient avoir une dotation ; que les croix de la Légion d'Honneu r données depuis i8i4 pourraient être dotées aussi-bien que celles de l'empire , et l'arriéré des anciens légionnaires soldé. Les chiffreurs, empressés de mettre en équation ces séduisans problèmes , trouvaient que le trésor de la Kasaba devait égaler deux cent cinquante millions

Ce qu'il y a de sûr, c'est que celte jeune armée jouit pendant près d'un mois et des avantages qu'elle allait procurer a ses vieux camarades, et de la belle gratification qu'elle avait conquise; car l'espérance pour soi et la charité pour le prochain sont de vraies jouissances.

Les commissaires, en sortant du trésor, mirent les scellés sur les portes et emportèrent les clefs. Hussein , qui avait à transporter sa famille et ses effets dans son palais de la basse ville, demanda un répit de quelques heures pour l'occupation de la Kasaba par les Français: ce moment fut reculé de dix heures à midi.

Il eût fallu, dans l'intérêt du pacha, qu'il fut reculé davantage; car, à l'heure indiquée, il n'y avait que la famille, le trésor et les effets les plus précieux et les plus portatifs qui eussent été déménagés; les officiers et soldats français qui les premiers prirent possession du palais purent croire que rien ne manquait à son ameublement. Ce fut Wroulcoulak, avec une compagnie du régiment de Lasticot-Froi-

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deville , qui passèrent les premiers par Babedjedid.

L'artillerie était déjà entrée par Babeloued et par Babazoun. Cet honneur lui était bien dû ; elle avait joué le beau rôle dans la campagne. Les habitans de la plus large rue d'Alger virent avec étonnement ces gros chevaux, ces canons légers et ces immenses chariots à quatre roues dont les essieux labouraient des deux cotés leurs maisons. Le génie prenait possession du fort de Babazoun et du fort Neuf; les autres forts du nord-ouest d'Alger jusqu'à la pointe Pescade étaient, ainsi que les jardins du dey, occupés par la première division. L'amiral , qui la veille avait reçu un parlementaire avant le général de l'armée de terre, débarquait quelques marins dans la darse, pour prendre possession des batteries et des casernes du môle.

L'entrée officielle de Kerambal ne se ût qu'à quatre heures. Il avait fallu d'abord organiser l'administration de la ville et de la régence, et ce travail avait commencé un peu tard. Kerambal, comme tous les hommes du

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monde qui aiment causer médecine , avait une santé délicate : son corps avait la vieillesse du roué, comme son esprit celle du braque. Pendant la campagne, l'inquiétude, la volonté tendue, la responsabilité d'une entreprise encore douteuse, le faisaient sauter du lit à huit heures; mais aujourd'hui les ailes de la victoire avaient, comme un bienfaisant éventail, rafraîchi son cerveau et la brûlante atmosphère de l'Afrique : il s'était levé à onze heures du matin.

Il se mit en route au milieu d'un brillant cortège; son état-major au grand complet était en grand uniforme , lui-même était chamarré de plaques et de cordons. Un détachement de chasseurs, qui ouvrait la marche, portait a ses schakos et à ses lances des branches de myrte fleuri et des feuilles de palmier : heureux et glorieux emblèmes de la vaillance qu'on venait de déployer, et de la galanterie à laquelle on se flattait de pouvoir enfin songer.

Au bas de sultan Calasy les trompettes de l'artillerie commencèrent à jouer des fanfares,

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qui firent piaffer les chevaux déjà inquiété* par la mobilité du chemin ferré sur lequel ils marchaient. Les projectiles lancés la veille, s'étaient accumulés dans ce bas-fond après avoir frappé les murailles du fort; le pavé romain avait disparu sous une triple couche de boulets et de bombes.

Aux fiers accens de la trompette succédèrent les accords non moins guerriers et plus savans de la musique de plusieurs régimens. La nationalité et les allusions de circonstances furent d'abord satisfaites par les airs de vwe Henri quatre et de la ^victoire est à nous; la cachoucha rappela délicatement les victoires de la dernière guerre d'Espagne à laquelle le général en chef avait coopéré; mais en approchant d'Alger, le goût l'emporta sur tout autre sentiment. On avait assez terrifié l'ennemi, il fallait séduire les sens des Barbares, gagner et consoler le cœur des vaincus; on emprunta à l'Orphée moderne ces marches pétillantes de verve, ces chants éblouissans de poésie, ces chœurs empreints de grâces solennelles qu'il a répandus à profusion dans

tout son théâtre. L'ëtat-major franchit Babedjedid au bruit de la marche de Moïse, et les voûtes de la Kasaba tressaillirent aux soupirs de Desdemona, aux chants de victoire de Mahomet II et de Guillaume Tell.

. Mais les oreilles et les yeux des habitans d'Alger parurent moins sensibles que leurs voûtes et leurs remparts. Les Turcs, assis sur des bancs de pierre devant leurs maisons, étaient impassibles comme des bustes de marbre; les Bédouins, montés sur leurs ânes, voulaient continuer leur route, et criaient a tue-tête, halaky balak (gare)^ sans scrupule pour la musique; les femmes elles-mêmes, qui, en tout pays, ont plus de délicatesse et de curiosité que les hommes, les femmes ne semblaient faire attention à ce bruit harmonieux, à cette variété d'instrumens nouveaux, à cette richesse d'uniformes, à ces aiguillettes, à ces épaulettes d'or, à ces croix émaillées, à ces panaches brillans de cent couleurs, qu'en abaissant davantage leur voile ou en tournant plus promptement le coin d'une ruelle. Quel est ce mystère? La foi dans nos arts et dans

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la supériorité de notre civilisation serait-elle donc une présomption niaise? les principes éternels, les dogmes absolus sur lesquels nous la voudrions fonder, une fable convenue? Le moyen de formuler sûrement la loi d'un principe vital qui, en Europe, a horreur de l'assafœtida, et en Chine l'appelle le manger des Dieux! d'une âme qui, a Naples, s'extasie à des accords qui importunent les oreilles barbaresques ! Croyez que le Créateur s'est intéressé aux progrès intellectuels de l'homme, quand la curiosité, premier instrument de la science , reste endormie pendant mille générations ! quand il a fallu quarante siècles pour parvenir à comprendre l'égalité des hommes et goûter l'harmonie des sons !

Ce n'est pas moi, je prie bien qu'on le croie , qui fais ces bizarres réflexions à propos de la musique rossinienne et des plumes de coq de l'état-major-général; c'est Verdanson, l'interprète arabe, qui, arrivé un instant avant Kerambal , avait été rencontré par le cortège entre la Kasaba et Babedjedid. Quand il fut sorti par cette porte, ses yeux se fixèrent avec

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attention sur un vieillard accroupi , les bras croisés et la tête basse sur un perron , également distant de la porte et de la fontaine. En entrant, il avait cru le reconnaître. C'était pour vérifier sa conjecture qu'il revenait sur ses pas, tout en dissertant sur l'indifférence sarrazine en matière de spectacle et de goût musical.

« Ami, lui dit-il, serais- tu blessé? seraistu malade? >;

Les yeux caves du vieillard étincelèrent sous les touffes grises de leurs sourcils; puis ils se promenèrent avec un sombre dédain sur l'indiscret questionneur.

« Malheur! viens-tu encore torturer les consciences ? Ne sufBt-il pas à ton émir d'être maitre de la grande ville et d'y tenir son Roi prisonnier et à l'agonie? Le hennissement de ses chevaux et le bruit assourdissant de ses chariots a chassé les imans des mosquées; ses boulets ont tué les mueddins sur leurs minarets; faut-il encore qu'il t'envoie, hyène sans pitié, pour insulter et tourmenter un cadavre ?

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-r- (( Ali-Thëaleb, tu méjuges mal, et tu connais mal mes frères. Ton Roi est traité avec déférence, ta religion et ses ministres sont respectés ; mais, je t'en prie, dis-moi si tu es malade? Épanche tes afflictions dans mon cœur ; la science et la pitié des enfans de Hysa ont des remèdes pour les maux du corps et le souffrances de l'âme.

— i< Eh bien , oui, mes reins se déchirent , mes entrailles se tordent dans des angoisses pires que celles d'une femme en travail^ mais ces douleurs ne peuvent être soulagées par ta science; la main d'Allah s'est appesantie sur moi en même temps que sur mon maître et sur la grande ville. Il est arrivé ce jour de désolation , où la perle du Mogreb s'est brisée , où l'astre du monde musulman s'est éteint; ce jour annoncé par Sidy-Ferruch , où les enfans devaient être écrasés contre les murailles, les maisons pillées, les épouses violées! O vaisseaux de Jezaïr! vous ne sortirez plus du port pour la guerre sainte! Qu'une tempête de soupirs gémisse dans vos cales et dans vos cordages ; vous êtes enterrés vivans , et vous

VOUS sentirez dévorer lentement par les vers dans votre liquide tombeau ! Oh! pleurez, bergers bédouins ; vos troupeaux amaigris vont dépérir chaque jour; l'haleine impure des infidèles va dessécher les fontaines et flétrir les herbages! Oh! pleure, Jezaïr, tu n'élèveras plus déjeunes guerriers et de jeunes vierges; pleure, demain les bêtes féroces du désert rôderont près de tes mosquées; le hibou et le corbeau nicheront dan^ leurs ruines ! »

li'interprète interrompit cette lamentation.

((Encore une fois, ami, tu te trompes; mes frères réparent les ruines et n'en font jamais. Jezaïr-la-Glorieuse sera conservée; tous ses habitans pourront rester dans leurs maisons, sous la protection de Dieu et de mon Roi.

— ((Je comprends, reprit Théaleb; tes frères traiteront Jezaïr comme ils traitent leurs prisonniers; au lieu de l'immoler tout de suite , ils la feront lentement agoniser au milieu d'insultes et d'honneurs dérisoires. Peutêtre élèveront-ils des édifices plus grands que

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nos mosquées; ce sera pour en faire des temples de leur idolâtrie et y faire résonner le bronze de Iturs cloches, plus odieux que celui de leurs canons : ils consentiront à laisser vivre près d'eux les musulmans de Jezaïr, à condition que les hommes les aident à combattre leurs frères du désert, et que les jeunes

filles servent aux plaisirs de leurs soldats

Non, non, Jezaïr la véritable, la glorieuse; Jezaïr, dernier boul^art de la foi musulmane , sera ensevelie sous cette nouvelle Gomorrhe ; ses véritables enfans seront le conteur mendiant le pain de l'exil sur les bords du Nil ou dans les cafés d'Istamboul ; la jeune fille , réduite à se prostituer la nuit, et le jour à s'accompagner de Tarabebba ' en chantant dans les rues du Caire ou de Médine la gloire et la chute de sa patrie.

— « Pauvre ami , vénérable père , reprit Verdanson, pourquoi te repaître de ces désolantes erreurs? La religion de mes frères s'exercera secrètement dans leurs demeures,

' Instrument composé d'une corde tendue sur deux vessies enflées. On enjoué avec un archet.

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comme autrefois dans les maisons des consuls. Aucune pratique extérieure , aucune cloche n'affligera les musulmans; et, loin de les chasser d'Alger, nous voulons les y fixer par la justice et par les profits que nous donnerons à leur commerce, à leur agriculture. Console-toi donc, ô vieillard ! et va porter à tes frères le secours de ton expérience et de ton autorité. Que veux-tu que deviennent les jeunes de la tribu , si les anciens s'abandonnent au désespoir , s'ils ferment les yeux à la lumière?

— « Le désespoir est mon seul ami , le seul lien qui unisse encore mon âme à ce corps chargé d'ans et de cicatrices. Avant-hier, j'ai cherché la mort ; je ne î'ai trouvée que pour deux de mes fils. Hier, j'étais résolu a me jeter au-devant des premiers soldats qui approcheraient de cette porte; Allah, qui a appelé à lui des branches jeunes et robustes, a voulu qu'un vieux tronc, tombant de vétusté, restât sur la terre pour suspendre les vêtemens de deuil de sa religion et de sa nation. Allah est grand, sa sagesse infinie, ses voies impé-

nétrables; j'ai jetë de la cendre sur ma tête, un sac sur mes reins; je resterai ici dans le jeûne et la prière, jusqu'à ce qu'il me communique ses volontés ultérieures par le dernier de mes fils, qui a fui dans la campagne avec le bey de Titery. Ainsi, ô étranger! laisse-moi souffrir et prier; n'espère pas que j'écoute tes conseils quand Allah m'a donne ses ordres. »

Il abaissa de nouveau sa tête sur sa poitrine.

L'interprète , qui allait essayer de quelques nouveaux moyens de persuasion, se sentit tiré par son habit brodé. En se retournant, il vit le grand -prévôt de l'armée, assisté de quelques gendarmes et de plusieurs juifs. Ceux-ci ayant sauté dans une petite enceinte carrée qui était à la droite de la porte, jetaient dans de grands cabats, tissus de jonc et de feuilles de palmier, quelques têtes fraîchement coupées, d'autres en état de putréfaction, et enfin, des crânes blanchis qui étaient empilés en pyramide. La féodalité européenne avait des carcans et des gibets à la porte de ses châteaux ; la féodalité du Levant étale

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des gémonies aussi énergiques, afin que la terreur entre dans ses villes avec quiconque franchit le seuil de leurs portes. Ce n'était pas seulement des sujets algériens qui avaient fourni les matériaux de cet horrible trophée, beaucoup de têtes françaises avaient été placées dans la pyramide , après avoir été payées comptant aux Bédouins qui les avaient conquises. Des officiers du génie crurent y reconnaître celle du capitaine Villallier, et les juifs y jetèrent celle du malheureux Jonary, qu^ils avaient trouvée flottante dans le bassin de la Kasaba .

Le général Polybe avait donné Tordre de faire ensevelir ces débris. Le grand-prévôt trouvait tout simple de faire faire la fosse visà-vis Babedjedid, mais les juifs faisaient signe qu'ils désiraient d'abord se diriger vers le bas de la ville. L'officier n'en devinant pas le motif, pria Verdanson de leur servir d'interprète. Us désiraient aller d'abord rendre les derniers devoirs aux restes de leur frère Nahomy, qui étaient encore supendus aux crochets de Babazoun.

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« Les crochets de Babazoun, murmura Ali-Thëaleb relevant un moment la tête ; s'il plaît à Dieu , le corps du dernier Français ou ie mien y sera bientôt suspendu ! »

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