CHAPITRE XXIII
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L'attente du grand événement qui se préparait avait tenu Verdanson éveillé : à trois heures, il monta sur sa terrasse. Le ciel était sombre, des nuages épais en cachaient toute la voûte, excepté au couchant, où une bande d'azur était cendrée par le disque de la lune, émergeant à moitié. Cette clarté pâle et comme voilée d'un crêpe donnait à tout II. ^ 7
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le paysage un air de lugubre solennilé. Le terrain plantureux d'Elbiar paraissait noir; les maisons qui le parsèment étaient comme 2 u tant de spectres en linceul. Le fracas et l'horrible lumière qui éclatèrent soudain du côté d'Alger convertirent en scène d'enfer
cette scène sépulcrale Au signal d'une
fusée tirée de la bastide du général en chef, toutes les batteries de canons commencèrent leur feu horizontal, et les mortiers lancèrent au zénith quatre bombes, qui tracèrent en l'air comme d'immenses ogives sarrazines , tout illuminies d'étoiles. L'artillerie des assiégés répondit dignement à cet appel, et Sultan-Calasy ressembla bientôt à un volcan vomissant la lave par tous ses flancs déchirés, tandis qu'à son sommet d'immenses jets de bitume s'élancent en longues fusées volantes, en fastueuses gerbes de feu. Une fois passée l'ardeur du premier début , les artilleurs français ralentirent leurs décharges. Calahitte, qui visitait les batteries avec l'état-major-général, leur recommandait de viser davantage à la précision qu'à la multiplicilé des coups.
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I.a batterie de 24, placée à la droite de la voie romaine, battait en brèche la face méridionale du château ; les batteries de Tautre ligne, qui battaient en brèche l'autre face, pouvaient de plus prendre l'une à revers, les autres d'enfilade, les canonniers et les pièces qui étaient sur les remparts. Les obusiers du consulat de Suède, tirés à ricochet, étaient destinés, ainsi que les bombes, à écraser les casemates et la plate-forme du donjon , à inquiéter partout les canonniers et la garnison. Les projectiles lancés par les Africains venaient, comme la veille, tomber jusqu'aux bastides d'Elbiar^ aussi, danger pour danger, Verdanson préféra celui qui promettait à la curiosité une plus ample satisfaction : il s'achemina vers les batteries, qu'il visita successivement, en commençant par celles de la gauche de la voie romaine. Arrivé à celle du Roi, placée à droite de ce chemin, il prit sa part d'un spectacle divertissant que l'enthousiasme du sergent l'Alsacien donnait à Calahitte et à ses aides-de-camp.
Le canonnier était enfin arrivé à ce mo-
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ment si long=-leaips appelé par ses vœux. Ses chers amis de 24 étaient installés dans des appartemens dignes d'eux : de beaux madriers et de solides planches de chêne bien clouées, bien jointées, bien rabattues, présentaient à leurs roues un parquet digne du plus riche salon. Les embrasures de leurs fenêtres, artistement garnies de sacs à terre qui amortissaient les boulets, revêtues de gabions verdoyans, étaient fraîches et sûres comme la charmille d'un jardin de ville. Il eût fallu que les boulets ennemis enfilassent l'étroite fenêtre pour incommoder un peu les serviteurs occupés a leur administrer la mèche vomitive, a leur lester l'estomac de gargousses et de boulets, ou bien a leur rincer la bouche avec une brosse trempée dans l'eau vinaigrée. D'ailleurs, périlleux ou non, le métier d'esclave de pareils seigneurs était la condition que le sergent affectionnait le plus; c'était sa félicité suprême. Les pièces de 24, auxquelles il avait été plus particulièrement attaché , et qu'il avait escortées de Strasbourg a Toulon, puis de Sidy-Ferruch a Elbiar, étaient pour lui
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des êtres vivans : chacune avait un nom , un tempérament, des passions, des caprices.
« Là! là! mon petit, murmurait-il en passant sa main sur le bronze poli d'un canon qui venait de tirer, comme un cavalier caresse un cheval rëtif; là! Mamelouck; tu as trop chaud , n'est-ce pas? Tu te cabres comme le cheval de Roustan. » Et il fit signe qu'on le rinçât à deux fois.
(c Patience! sournois de Nicolas; tu veux donc faire rire ce tapageur de Poniatowskj ^ Patience! ne parle pas aux gens sans les bien regarder en face. »
11 remania le pointage qu'un caporal venait de faire, et cria qu'on y mît le feu. Une pièce algérienne, que Tétat-major avait remarquée depuis long-temps comme inquiétant particulièrement les batteries françaises, fut démontée.
« L'Alsacien! cria le général Calahitte, tu es un fier canonnier; tu brises les affûts, tu haches les hommes comme chair à pâté : mais ça ne suffit pas; c'est du rempart qu'il nous faut.
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— « Du rempart! mon chénëral? et combien gros en voulez-vous? parlez, vous en aurez : voici ce blasé de Chariot qui vient de me dire à l'oreille que ni le bois ni la chair ne suffisent à sa faim. Voici Poniatowsky, qui renverserait les montagnes. »
Les deux canons tirèrent, et un créneau se démolit.
(( Ce n'est pas ça , mon cher ami , reprit le général en riant : tiens, regarde au coin de ce bastion; il y a un commencement de lézarde. Ce n'est pas nous qui l'avons faite; ce sont les boulets de nos voisins de gauche : mais si nous frappons solidement sur le revers de cet angle, la lézarde deviendra brèche.
— (( Le lézard deviendra crocodile, mon chénéral; c'est moi qui vous en réponds. »
Le quolibet du Phalsbourgeois eut un grand succès auprès de l'état-major; mais on admira plus sérieusement l'adresse et l'ardeur du sergent, qui, ayant des ordres précis et un but déterminé, commanda une charge précipitée, et se mit à courir tête baissée d'une pièce à l'autre, en pointant vl faisant signe d'allumer,
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« A toi, Charlol, on je te ferai communier avec de la mitraille. Gare, voleur de Nicolas! Lu seras battu par Poniatowsky! Attends, voltigeur de Mamelouck , je vais rogner ton picotin d'avoine; je vais saigner ta gargousse
pour te faire escadronner plus droit Bien,
mes enfans; vous y voilà enfin Encore un
coup de langue, et puis un coup de dent. Ah, petit scélérat! ah, charmant Polonais! ah, vieux traître de Chariot! ah, fripon de Nicolas!... Encore, encore, mes camarades! A merveille, mes officiers! vous êtes des canons d'or et d'argent; vous méritez, dans votre vieillesse, d'être fondus en pièces de monnaie; vos camarades ne feront que des cloches. »
Et l'Alsacien les pressait de ses mains comme un amant presse la peau douce et ha- Utueuse de son amante, et il écoutait leur voix tonnante comme la plus séduisante harmonie. Enfin l'angle du bastion s'écroula avec bruit, et le sergent, enivré du succès et fou de ses idoles de bronze, se jeta sur elles l'une après l'autre, et en embrassa la culasse toute chaude,
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et brûla sa moustache en la collant sur leur lumière fumante. '
Tout Fëtat-major s'approclia des embrasures : on regarda par-dessus les épaulemens pour voir la petite brèche et Teffet moral qu'elle produirait sur les assiégés. On braquait les longues-vues , on établissait les besicles, les petits-maitres tiraient des binocles et des lorgnons : les corps savans ont tous la vue faible. Il n'y avait pas jusqu'au capitaine de la batterie, jeune et beau dandy à qui la poussière rousse et la fumée de poudre avaient donné un surtout de brigand, il n'y avait pas jusqu'à lui qui ne lorgnonnât vers sultan Calasy en applaudissant l'Alsacien. Une volée de mitraille, appelée par tous ces chapeaux, eût brisé une trentaine de verres.
Verdanson , au moment où le pan du bastion tomba , se dirigeait vers le consulat de Suède.
' Ce canonnier n'est pas un personnage imaginaire. Le capitaine d'une des compagnies d'artillerie de marine qui furent employées au siège, M. Desh. , lecteur passionné des romans de Gooper, l'avait surnommé Tom-le-long,
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Nous avons déjà dit que cette maison était bâtie sur rextiémitë de la falaise qui terminait la berge gauche du ravin. La falaise tournait à angle droit, et faisait face au château. C'était sur ce côté et à une quarantaine de toises de la maison qu'étaient installés les quatre obusiers de huit pouces. Mais de l'autre côté , tout près de la maison , régnait une terrasse donnant sur la pittoresque embouchure du ravin.
Précieux par son voisinage d'une capitale, ce lieu était disputé artistement à la nature. A côté des roches, crépues de lentisques et de pins comme le crâne demi-chauve d'un mulâtre , des murs de soutènement emprisonnaient cent lopins de terre cultivée en vignes, en jardins, en orangers, et ceignant de leur émail vert la blanche coupole d'un kiosque , d'une fontaine, d'une mosquée ou d'un tombeau. Ce gracieux amphithéâtre descendait jusqu'au chemin de Constantine et au fort de Babazoun. Levasé avait craint que les Algériens ne le remontassent pour prendre à revers le consulat de Suède, et il avait fait
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mettre sur la terrasse deux pièces de campagne, qui avaient effectivement rendu quelques services contre la sortie d'Abdalaziz. Mais, à présent, ni les babitans des petites bastides, ni la garnison d'Alger, ne songeaient à une nouvelle surprise. On en voyait encore quelques uns glisser sous la verdure, mais c'était pour descendre vers la mer. Le chemin
de Constantine en était couvert c'étaient
des soldats découragés , des babitans effrayés qui fuyaient une ville dont tout présageait la chute prochaine. L'interprète , plein de pitié pour leur malheur, essaya vainement d'y rendre sensibles les canonniers qui servaient les deux pièces. Impassibles exécuteurs de leur consigne , ils faisaient feu chaque fois qu'ils apercevaient un groupe ou un homme , sans s'inquiéter s'ils étaient hostiles ou inofïensifs. Dans l'intervalle de deux coups , Verdanson entendit un air écossais , joué en partition par un instrument à cordes métalliques.
Un canonnier, qu'il interrogea, lui fît signe d'entrer au rez-de-chaussée de la maison. Il y trouva sir James Macaulay arrêté devant
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un mauvais piano , que le consul de Suède avait abandonne dans son prompt déménagement. Les canonniers avaient déjà cassé la moitié des cordes, à force d'y chercher avec un doigt Fair de Marlborougk ou ^h! vous dirai-je , maman.
« Je vous fais mon compliment sur votre talent , sir James , et sur la bonne fortune que vous éprouvez sans doute en trouvant dans ce pays et à ce moment un instrument pour le servir. »
Le baronnet, qui ne jugeait pas un interprète digne de sa familiarité, quoiqu'il eût rang de colonel et fût attaché au général en chef, continua son air sans se tourner vers lui.
« Pardon , sir James , reprit Verdanson en très bon anglais , vous ne m'avez sans doute pas compris?
— «Vous parlez anglais, Monsieur? dit brusquement le baronnet, rougissant de la supposition.
— <( Et espagnol aussi , continua Verdanson ; j'avais cru que vous vous souviendriez de m'avoir quelquefois entendu causer dans
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cette langue avec le commandant d'Aubagne et son petit ami José, et je voulais prendre la liberté de vous donner des nouvelles de tous deux.
— « Monsieur d'Aubagne, lui être un parfait gentleman, et son amie un joli femme.» Macaulay ne touchait plus le clavier que d'une main.
(c José aussi , ou plutôt Maria- Josepha aussi est devenue une gentlewoman ^ ou plutôt une fille noble; car le général comte Wroukoulak n'attend que d'être arrivé à Alger pour la reconnaître publiquement pour sa fille.
— « Is it possible ! cria le baronnet abandonnant tout-à-fait le piano et préoccupé au point d'oublier son mauvais français et ses prétentions de linguiste , est-il possible ! Estce bien vrai? dit-il vivement en anglais. Qui? Maria-Josepha , la fille du comte Wroukoulak! Ah! voilà qui m'explique l'émotion, les mots singuliers qui échappèrent au comte, quand je lui appris le sexe de José. Mais , mon bon monsieur, qu'est-elle devenue, en attendant cet acte qui doit lui donner un nom , un rang, une fortune?
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— (( Elle est avec son pore ; vous avez dû revoir d' A ubagne au quartier-général: Maria ne pouvait plus le suivre.
— « Oh ! avec quel plaisir je ferai mon compliment à miss Maria sur sa nouvelle situation ! Combien son père sera heureux d'avoir une fille si belle, si-^fi^te, si intelligente.... Au moins quand il aura pu oublier dans quelles tristes circonstances le ciel la lui fait retrouver.... »
11 devint rêveur; sa main se rapprochant du clavier ébauchait en sons lents et voilés le début de l'air de Wallace : un obus , ricoché par le seuil de la porte, brisa en mille pièces les tables , les cordes et la caisse du piano. Cette harpe Scandinave , gémissant sous les durs emirassemens du projectile suédois, sonna comme le chant funéraire du vieux allié de sa nation. Le feu de sultan Calasy cessa, et quelques instans après les artilleurs de la batterie Dieudonné virent le reste de sa garnison et de ses tobjis se retirer vers Alger; un nègre, qui en était sorti le dernier, s'enfuit après avoir allumé une mèche.
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Tout à coup des quartiers de remparts,
des cadavres, des pierres et des ballots de
laine furent lances sur toutes les batteries
françaises; l'atmosphère, violemment ébranlée
par une horrible explosion , renversa des
hommes , déracina des arbres , lézarda les
.X a murailles du corioulat de Suède, et cassa les
vitres des consulats les plus éloignés. Le soleil fut obscurci comme aux jours des plus sombres éclipses, par une trombe immense de fumée épaissie par une poussière rousse et des flocons de laine. Lorsque sultan Calasy, dépouillé par le vent de ce lugubre manteau , reparut aux rayons du soleil^ ses remparts étaient écroulés en quelques points , profondément fendus dans quelques autres; le donjon, déchiré dans toute sa longueur, n'avait plus debout que la moitié de sa tour. Si la grande poudrière eût pris feu, sultan Calasy eût été anéanti jusque dans ses fondemens ; mais le feu s'arrêta à la petite poudrière qui était située sous le donjon. La laine répandue à pi'ofusion , soit en ballots, soit en rame, sur toute la surface supérieure du fort, s'était
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(Jësai^rëgee par l'explosion , et avait vole en l'air avec la poussière des décombres.
Des canonniers et des sapeurs portèrent bientôt un pied hardi sur ces ruines fumantes ; et a travers les crevasses, les pierres mobiles, les canons démontes et les cadavres écrasés , ils arborèrent le drapeau français sur le cadavre du château.
Les deux faces battues par l'artillerie de siège étaient couvertes de cicatrices rondes comme une figure qui vient d'éprouver l'exanthème que les Arabes apportèrent en Europe. Mais ce cadavre pouvait être ressuscité promptement par la patiente ardeur des assiégeans ; au moins leur science pouvait-elle encore le galvaniser pour effrayer et menacer la ville et le dey qu'il ne défendait plus. Levasé mettait ses travailleurs à l'œuvre, pour déblayer les décombres et réparer les remparts. Calahitte réunissait, sur un plateau qui domine la Kasaba , un parc formidable d'artillerie.
Ces démonstrations étaient inutiles : Hussein-Pacha s'était résigné à capituler, en voyant la perte du cliâteau et un nouveau
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soulèvement de la milice. Celle-ci, assemblée en divan extraordinaire, avait envoyé im parlementaire pour savoir les intentions des Français; il avait rencontre le plénipotentiaire de Hussein. Tous deux se présentèrent sans armes aux avant-postes français. Un jeune homme en uniforme européen les accompagnait : il se fît connaître à l'officier du poste comme un prisonnier qui venait d'être remis en liberté. Il était pâle et paraissait faible. Cela fît mettre un peu de discrétion aux renseignemens qu'on brûlait d'avoir sur l'état de la ville, et surtout sur la situation des équipages des malheureux bricks naufragés. Après avoir donné quelques informations rassurantes sur ces deux sujets , il demanda à être conduit au général en chef avec les deux Turcs auxquels il servait de guide. Duclos , qui s'était avancé jusque là avec l'interprète auxerrois, courut au jeune officier, le serra dans ses bras avec de grandes démonstrations de joie et d'amitié. 11 avait reconnu Rirkor, l'aide-de-camp du général russe.