‹ Ali le RenardChapitre 12 sur 48 · II. lO · texte numérisé non relu

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ghan étaient en argent ciseié; plusieurs étaient en or. Quelques lames en acier noir ou blanc damassé, étaient d'une valeur supérieure au fourreau. Avec une lame ordinaire, un yataghan à gaîne d'argent vaut aujourd'hui de 80 à i5o francs, avec une gaine en or de 5oo francs à 1000. Ces dépouilles opimes, pour lesquelles on donnait des reçus comme si elles eussent été prises en dépôt, furent immédiatement partagées entre les premiers occupans de la Kasaba. Plus tard, sur les réclamations des officiers campés hors de la ville, le fretin fut distribué au prorata des grades ; en sorte que tel lieutenant-général, ayant le tort d'être arrivé un peu tard au partage, eut un lot moins beau que celui de tel sous-intendant militaire ou de tel sous-lieutenant officier d'ordonnance du général en chef. Les bons Algériens serraient précieusement l'assignat sans signature qu'ils avaient reçus en échange du dépôt , espérant sans doute se le faire restituer dans des temps meilleurs; peut-être l'espèrent-ils encore.

Les désordres inévitables dans une ville

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envahie par des troupes victorieuses furent h peu près nuls : pas un voile de femme ne fut soulevé'. Les jeunes soldats qui avaient si naïvement imité la férocité des Bédouins, pendant la bataille , eurent la rancune passagère; ils prirent au pied de la lettre les menaces des bulletins, et crurent aussi naïvement un propos que quelque plaisant fit circuler parmi eux, immédiatement après la capitulation, à savoir que toutes les femmes d'Alger étaient vieilles et laides. On cita un seul exemple d'une maison particulière envahie, mais la tournure comique que prit cette équipée fit rire aux dépens des coupables sans soulever l'animosité des habitans.

Une escouade de fantassins provençaux , trouvant ouverte la porte d'une maison voisine du palais de Hussein-Pacha dans la basse ville, monta au premier étage. Une femme, en déshabillé de ménage, donnait des soins à deux superbes enfans ; elle était jeune , jolie et de belle taille. liC caporal se tournant vers , ses camarades :

f( Que disaient-ils donc , les autres?... En

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voilà une au moins qui n'est ni vieille ni laide.

— « Aussi n'est- elle pas voilée», répondit le plus spirituel de la troupe en s'élançant pour embrasser Fatime.

Une paire de soufflets , noblement appliquée , lui fît voir mille étoiles aussi brillantes que les yeux de la dame.

«Drôles! ajouta-t-elle dans le même patois provençal qu'elle venait d'entendre parler aux soldats, c'est donc ainsi que vous respectez les ordres de votre général et les lois de l'honneur; je pourrais vous perdre en allant vous dénoncer tout à l'heure; je vois le numéro de votre régiment et de votre compagnie, peut-être trouverais-je aussi le nom de chacun de vous sans grands efforts de mémoire. » Le soldat souffleté, un peu revenu de son étourdissement, considéra le virago avec attention, et reconnut une grisette qui était disparue d'Avignon depuis quelques années.

« Oh! par exemple, Jeanneton! reprit-il en lui tendant la main, ce n'est pas bien d'ac- • cueillir ainsi des pays que vous avez re-

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connus; d'ailleurs, continua-til en promenant les yeux sur ses camarades, comme pour leur donner un nouveau mot d'ordre, nous vous savions ici , et nous venions vous donner des nouvelles de votre famille, Tron de Diou ! ils se portent tous comme le pont d'Avignon depuis qu'il est réparé ! frais comme des épinards, gras comme des citrouilles! »

Jeanneton , désarmée par la gasconnade et cédant au plaisir de retrouver ses compatriotes, d'entendre parler sa langue et mentionner ses parens, fit asseoir les soldats et leur donna à boire. La paix, scellée par cette libation , acheva de dissiper l'embarras : on parla longuement et avec amour de la Bartalasse, du Rhône, de Villeneuve. Jeanneton exprima avec effusion l'espoir de revenir bientôt faire une visite au pays et à sa famille, et quand les soldats prirent congé d'elle, elle leur permit de l'embrasser comme d'anciens et d'honnêtes amis.

Au moment où le dernier soldat recevait son accolade, le mari arriva. Il portait un turban, mais n'avait m poignard ni sabre-

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Il était pourtant musulman, et, comme tel^ sujet à la jalousie. Quelques mots de la dame le tranquillisèrent, et, à son tour, il baragouina du patois avignonnais en prenant la main aux compatriotes de sa femme. C'était le maure Aliou-Derba, qui, après avoir longtemps habité la Provence, avait enlevé une jolie grisette, qu'il avait épousée. Les musulmans rapportaient avec horreur que sa femme n'avait pas abjuré le christianisme, et qu'elle élevait ses enfans dans sa religion; on ajoutait que le mari buvait du vin. Ces abominations avaient donné à Abou-Derba le renom d'esprit fort parmi les juifs et les consuls européens.

Le dey se montra aussi accommodant que ses sujets. Il attendit deux jours, dans son palais , la visite du général français, à laquelle il croyait avoir droit en sa qualité de souverain. Mais Kerambal lui ayant fait dire qu'il le recevrait avec plaisir, il se résigna à la loi du vainqueur, et fit la première visite. A cela près de ce renversement d'étiquette, Hussein put être content des égards avec lesquels il fut traité. Un colonel d'état-major et plusieurs

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officiers de la suite du général en chef, le consul et le vice-consul de Frartie, vinrent le prendre à son palais, et précédèrent a pied le cheval richement caparaçonné sur lequel il remonta la longue rue qui va d'Asouaka à la Kasaba. Cette rue était occupée par une haie continue de troupes , qui présentèrent les armes sur son passage, et dont les tambours battirent le rappel. A la Kasaba, la musique joua des marches rossiniennes pendant toute la durée du déjeuner, auquel il fut invité. Kerambal le reçut dans la grande cour, l'embrassa affectueusement, et le fit asseoir le premier à table. Pendant tout le repas, il lui adressa une foule de complimens, qui ne perdirent rien de leur urbanité, de leur délicatesse en étant remaniés en turc par la finesse de Bracévitch et la bienveillance de l'Auxerrois. Hussein soutint sa réputation d'homme sobre et de bon musulman, car il mangea très peu et refusa constamment de boire du vin, même delà tisane de Champagne. Avant de prendre congé du général, il réclama plusieurs effets précieux, qu'il n'avait pas eu le

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temps d'emporter de la Kasaba, et qu'on pronvit de luiirenvoyer ; ensuite, il témoigna le dësir d'être transporté à Livourne, remercia le général et prit congé de lui. Il fut reconduit par le même cortège et avec les mêmes cérémonies qu'à sa venue.

Mais en retournant vers ce palais où il était exilé et prisonnier dans sa propre capitale, en se rappelant la magnanimité et la modestie de ces ennemis si terribles avant la victoire, en voyant surtout des milliers de ses anciens sujets mêlés aux curieux étrangers, aux soldats, et le regardant d'un air d'indifférence, négligeant même de se lever sur son passage , marque de déférence que les étrangers, que les ennemis, lui rendaient, il sentit sa position avec une amertume nouvelle ; il se reprocha et l'obstination qui l'avait engagé dans une lutte fatale, et l'infatuation qui avait paralysé ses moyens de défense. Alors il ramena sur son front le capuchon de son burnous, et pleura, comme Boabdil jetant un dernier regard sur Grenade.

Le lendemain , il éprouva une humiliation

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presque aussi pénible : il apprit que le bey de Titery , qui avait toujours paru si dévoue à sa personne , le bey de Titery, qui , dans toute la guerre, avait ëtë revêtu de la plus intime confiance d'Ibrahim- Aga, s'était montré Tennemi le plus acharné des Français , maintenant ce même bey demandait à faire sa soumission et à recevoir une nouvelle investiture de Melik-Gharal et de son général Kontidy. Son fils , jeune adolescent de quinze à seize ans, avait paru à la Kasaba presque immédiatement après l'entrée des Français , et avait commencé ses sollicitations pour son père. Cet empressement à se jeter dans les bras d'un ennemi vainqueur, dont on ne connaissait pas encore les dispositions , annonçait un courage précoce. La naïveté de l'enfant ajoutait encore à l'intérêt inspiré par ce dévouement. La politique pouvait blâmer les dispositions que l'enfant faisait naître en faveur du père , car enfin c'était d'après le caractère du bey qu'il fallait juger la convenance de sa demande j mais ici, le bey avait droit de profiter des préventions favorables

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qu'avait excitées son fils : la conduite de celui-ci, loin d'être l'évolution spontanée de sa propre nature, était le résultat de la volonté sagace et persévérante de celui-là.

Mais Hussein ne savait pas tout. Plusieurs kaïds de Kobaïl et scheicths de Bédouins envoyaient des parlementaires pour traiter de leur soumission aux Français. Ils annonçaient qu^un bon nombre d'autres chefs n'attendaient que la manière dont ces premières ofïres seraient reçues pour les imiter. Ces petits vassaux s'étaient donné rendez-vous sur les bords du Harrasch pour connaître et discuter les conditions que proposerait Kontidy.

Ainsi chaque jour semblait non seulement raffermir la possession de la capitale, mais faire marcher à pas de géant la soumission générale de la régence d'Alger. Les amis des Français s'en réjouissaient autant que les Français eux-mêmes. Quelques consuls étrangers en vinrent adresser leurs félicitations à Kerambal. Le consul d'Amérique invita tout l'état-major à une soirée qu'il avait résolu de donner à cette occasion

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Cette soire'e, arraiige'e avec les minces ressources du pays, eut un fort honnête succès auprès des Français, que de longues privations avaient, il est vrai, rendus peu exigeas; mais elle passa pour un véritable gara aux yeux des Algériens, accoutumes à de petits appartemens mal meublés et privés de visages féminins.

Toute la société qui avait participé au dîner substantiel du consul se promenait dans le jardin et respirait le parfum des cassias et des jasmins, qu'une brise fraîche du nord rendait plus fragrant. D Aubagne, arrêté dans l'allée de cyprès, au lieu même où, quelques jours avant, il avait reçu des aveux enchanteurs, causait avec son compatriote Verdanson, qu'il avait déjà présenté à ses cousines. Mistress Schaler, donnant le bras àMacaulay/ passa près d'eux avec sa fille, conduite par le vice-consul d'Angleterre. D' Aubagne , déjà avivé par le vin de Champagne et par la conversation romanesque de son ami, fut exalté par le salut caressant que les yeux de Fanny lui avaient adresse au passage.

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Il avait parlé de son admiration pour elle en termes assez chauds pour faire conclure a l'interprète que son cœur éprouvait un sentiment plus tendi;e ; mais , sous l'influence de ce regard , il ne laissa plus rien à deviner ; son enthousiasme et sa franchise apprirent à Verdanson la vérité tout entière.

c( N'est-ce pas qu'elle est adorable? répétait-il en attachant ses regards aux pas de la quakresse. Quel port de reine! quelle noblesse, quelle élévation, quelle pureté sur cette figure! L'aimer est un bonheur, en être aimé c'est à devenir fou.

— i< Mon cher ami, être digne de cette femme céleste c'est avoir dépouillé la vanité, la légèreté de la première jeunesse. L'amour qu'elle t'a inspiré , celui qu'elle éprouve pour toi , sont des preuves de maturité d'esprit et d'épuration d'âme. Naguère encore tu ne l'aurais ni goûtée ni comprise; sa bonté, sa simplicité , sa candeur, qualités que les femmes mondaines se croient obligées de dépouiller avec leurs vêtemens de petite fille, t'auraient semblé un défaut d'intelligence ou une pré-

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lention déjà hors de son âge; sa dignité, sa pudeur, l'auraient semblé froideur et pruderie : toi-même tu lui aurais plu très peu , si elle t'avait vu présomptueux , léger et gouverné par une imagination sensuelle, comme tous les jeunes gens qui n'ont ni aimé, ni réfléchi, ni souffert. Devant sa raison , tous ces défauts sont tombés comme les feuilles jaunies au souffle d'une bise automnale, et il est resté sur l'arbre des fruits précieux qui mûriront rapidement au doux soleil de sa vertu et de son amour.

— « Camarade, tu as raison, dit le hussard en riant et essuyant son front où les cheveux châtains commençaient à être un peu moins touffus; tu as raison, l'automne commence pour nous.

— K Tant mieux! l'autornne est la plus belle saison dans la vie de l'homme comme dans l'année : dans l'une et dans l'autre, il donne des fruits et des pensées sérieuses, et par là subvient aux doubles besoins de notre nature. Dans les phases de la civilisation, qui a aussi ses saisons , l'automne n'amène pas de

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moindres avantages : c'est lui qui élabore ces intelligences hautes et dignes , ces vertus pratiques, ces sentimens calmes et purs, et par conséquent les physionomies qui en portent l'empreinte. C'est lui qui a créé les femmes

comme miss Schaler

(( Dis-moi, continua Verdanson, dont l'esprit observateur s'échappait volontiers à disserter au milieu d'une conversation; l'antiquité nous a laissé bien des têtes de femme; elles sont admirables, comme produit d'art, comme exécution. Mais quelle est leur expression morale, quel est le sentiment qu'elles excitent en nous? la volupté. Une seule peutêtre mérite d'être exceptée, c'est la Niobé; encore je ne sais ce qu'il en serait si Niobé pouvait un moment oublier sa douleur maternelle. Les anciens, tout en idéalisant la figure féminine, ne pouvaient partir que du type qu'ils avaient sous les yeux, et leurs femmes n'étaient pas leurs égales, car c'étaient des courtisanes ou des esclaves , et euxmêmes étaient des païens. Quelle différence dans l'expression des vierges de Raphaël! Ra-

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phaël peignait des chrétiennes. Le protestant Lavater a beaucoup regretté que Raphaël et tant d'autres peintres ses contemporains et ses successeurs, aient fait le portrait de leurs maîtresses en nous peignant des saintes vierges. Mais d'abord ces peintres idéalisaient et changeaient leurs Fornarines et leurs Frascatanes; je crains qu'ils n'eussent pas mieux réussi en copiant ou idéalisant des femmes de mœurs irréprochables, de leur temps et de leur contrée. Dans les pays catholiques, la femme n'est pas complètement l'égale de l'homme, car elle n'y reçoit qu'une éducation grossière; d'ailleurs le catholicisme donne aux sens je ne sais qu'elle sève , aux passions quelle ardeur, qui rapproche un peu la femme catholique des femmes de l'antiquité. Pour faire une vierge, Raphaël devait idéaliser et altérer la tête d'une Italienne.

— « Ou d'une Espagnole , ajouta d'Aubagne.

— « Ou d'une Espagnole, répéta Verdanson. En Angleterre ou aux Etats-Unis, il eût trouvé cent modèles qu'il eût pu copier tout

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du long. C'est que dans les pays calvinistes ou luthériens la dignité de la femme est portée aussi haut que celle de l'homme , et que comprimant les passions des sens, elle laisse rayonner sur leur figure la raison et la vertu.

— « Si la théorie est un peu voilée , dit d'Aubagne en souriant, l'exemple sur lequel tu t'appuies me la rend parfaitement accessible. Oui, je me sens un homme nouveau ; un serpent dépouillé de sa peau depuis que j'ai retrouvé ma belle cousine. Mais cette peau que je voudrais oublier, que je voudrais ne plus revoir, je la traîne encore après moi, et les taches dont elle fut souillée me font souvent rougir.

— u Tant mieux ! cher camarade ; le repentir de ses fautes est le plus puissant aiguillon d'une foi nouvelle. »

Mais le hussard ne l'écoutait plus ; il jouait d'un air distrait et embarrassé avec un brin de cyprès qu'il venait de cueillir.

« Attends, dit-il subitement à son ami, je vais leur tourner le dqs; ils ne me reconnai-

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tront pas avec mon habit bourgeois; il commence à faire brun.

— « Y penses-tu mon cher ! il est bien plus simple de s'éloigner ; mais pourquoi éviter le général ? »

Le général appela d' Aubagne par son nom ; il n'y eut plus moyen de s'esquiver. Verdanson, qui croyait que son ami ne voulait éviter que lui, n'avait pas reconnu la dame qui était à son bras; c'était Maria- Josepha, qu'il voyait pour la première fois avec un costume de son sexe.

Une femme qui aime la toilette suivrait ce goût au milieu d'un désert : à Alger, il ne manquait ni aiguilles, ni fil, ni couturières; les étoffes, quoique peu appropriées aux modes et aux goûts d'Europe, étaient riches et pittoresques. Maria s'en était composé un costume taillé sur le patron espagnol, et qui faisait valoir ses grâces andalouses. Elle avait un transparent d'une étoffe de soie ponceau, par-dessus laquelle flottait une robe de mousseline lamée d'argent; les manches courtes et boufFantes.de la robe de soie supportaient la II. 1 1

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gaze d'un canezou sous lequel se dessinaient ses bras potelés. Sa robe courte laissait deviner sa jambe sous un ample pantalon de gazemousseline. Ne pouvant se coiffer en cheveux^ elle avait drape autour de sa tête un schall ëcarlate et jaune. Une riche provision de bijoux, anneaux, boucles d'oreilles et bracelets complétait sa toilette de sibylle.

Verdanson, en la reconnaissant, lui adressa quelques complimens auxquels elle répondit avec réserve; puis elle salua avec embarras d'Aubagne, à qui le général Wroukoulak secouait cordialement la main.

{( C'est donc le jour des déguisemens aujourd'hui? ma fille s'habille en Algérienne, vous vous masquez en pékin. Je crois avoir entendu dire à quelque savantasse, et parbleu ! c'est à monsieur l'interprète que voici, que mascarade venait d'un mot arabe; nous sommes en Arabie, mais nous ne sommes pas en carnaval; et nous allons chez un chrétien.... Après tout, ce sont petits malheurs, et j'espère bien, commandant Pékin, que ça ne vous empêchera pas de bien danser ; c'est-à-

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dire si vous trouvez des danseuses. En attendant, en voici une qui se recommande à vous pour la première contredanse. »

Maria regarda d'Aubagne d'un œil inquiet qui ajoutait une prière à l'invitation de son père.

« Mon général , je suis désolé ; mademçiselle Maria, je suis bien fâché; mais je suis déjà engagé pour la première contredanse.

— « Ah ! tant mieux, murmura Maria avec un embarras mal déguisé; mon père crai-^ gnait que vous ne trouvassiez pas de danseuse.

— <( Mademoiselle, dit Verdanson , je m'estimerai heureux de remplacer mon camarade, si votre père , si le général le permet.

— (( Mais , mademoiselle , reprit d'Aubagne commençant à éprouver un peu de honte du désappointement qu'il causait à Maria, j'ai promis la première contredanse à la fille du maître du logis.

— «A miss Fanny Schaler? dit Maria l'œil étincelant d'un feu subitement étouffé.

— « Oui , mademoiselle ; mais à la seconde

contredanse, je m'estimerai heureux d'être a votre service .

— u Mille grâces, seigneur commandant ; j'ai déjà promis celle-là à quelqu'un.

— « Ah ! sans que la première fût déjà retenue? » demanda d'Aubagne d'un ton légèreqient persifïleur.

Maria baissa les yeux. ^

« Eh, étourdi! dit Wroukoulak en frappant amicalement sur l'épaule de d'Aubagne, ne comprenez-vous pas que nous avions voulu réserver celle-là pour vous ?

— « Puisque je suis engagé déjà , je vous prie, mon général, d'accepter M. Verdanson à ma place ,* à la troisième donc , mademoiselle Maria . »

D'Aubagne, qui avait prononcé ces paroles avec une politesse froide, s'apprêtait à se retirer.

((Eh quoi! vous partez, commandant? vous n'entendez donc pas les musiciens qui commencent à jouer? Venez avec nous, et donnez le bras à Maria; la nuit tombe, il est temps de rentrer. «

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TjCS promeneurs en arrivant à la maison la trouvèrent illuminée à tous les étages. Au rezde-chaussëe , les feux de mille bougies éclairaient la cour comme le soleil en plein midi, la fontaine qui jaillissait au milieu semblait verser des flots d'or et de feu , car des lampions avaient été placés derrière les nappes qui tombaient de la conque de marbre, à Tinstar des illuminations sous l'eau que Napoléon fît exécuter quelquefois dans les grandes fêtes de Saint-Gloud. Chaque colonne était entourée d'une torsade de fleurs fraîchement cueillies; aux galeries des étages supérieurs, des verres de couleur répandaient sur le marbre des colonnes torses et sur les découpures des ogives sarrasines, mille reflets qui leur donnaient la transparence et l'éclat de la topaze, de l'émeraude et des rubis. Un transparent aux armes d'Amérique et de France était suspendu au haut de la maison par des cordes invisibles, comme le tombeau de Mahomet, qui se soutient, dit-on, entre le ciel et la terre. L'effet de la musique était au moins aussi magique; car on entendait son harmo-

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nie sans voir les musiciens : on les avait caches dans une chambre du premier étage.

Dans d'autres chambres , on avait dresse des tables de whist et d'ëcarté, où les boudjous et les sultanis de la Kasaba roulèrent bientôt pêle-mêle avec les napoléons et les piastres fortes d'Espagne. Les janissaires du consulat, renforcés d'une douzaine de nègres, tous en riche costume mamelouck, étaient en perpétuelle circulation sur l'escalier, pour les besoins du service; ils offraient sur de la vaisselle d'argent des sorbets que l'on avait glacés avec la neige récemment envoyée par le marquis de Kerdona; des oranges de Palma dont le nakarat relevé par quelques feuilles toutes fraîches témoignaient de la sollicitude du marquis de la Romana; des dattes sèches et fraîches , galanterie que le bey de Titery envoyait partout où devaient se trouver le général, duquel il attendait sa confirmation , et les amis qui le pouvaient favorablement disposer.

Il fallait des hou ris, pour peupler ce palais enchanté des Mille et une Nuits : quelques

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riches familles juives en avaient amené; mais, hëlas ! leurs grâces n'étaient guère supérieures à celles de Zobéide, dont, au casque près, elles portaient le costume. Ce fut le seul sacrifice qu'elles daignassent faire à l'Europe : les officiers français, les consuls étrangers, eurent beau les prier en italien, en espagnol, en arabe, elles se refusèrent toujours à danser. Si leur tournure n'était pas favorable à la danse, leurs belles têtes, armées d' jeux noirs et languissans , parées de beaux cheveux bien tressés et bien semés de pierres précieuses, parurent avec avantage, lorsque, assises sur ies divans sous le* feu des bougies, elles se condamnèrent au rôle modeste de tapisseries. Pourtant les deux mondes, les deux civilisations, qui étaient mêlés dans cette fête, devaient s'incarner, se résumer dans deux représentans. Celui de l'Europe était tout trouvé : c'était Fanny Schaler, avec sa riche taille, sa tête d'ange, douce et fîère, sa toilette modeste, sa simple robe de mousseline, et une fleur de camellia dans sa chevelure lissée en bandeau. L'autre aurait pu être

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figuré par madame Abou-Derba, si sa tête n'eut pas été blonde, et si sa toilette eût eu un caractère plus décidément asiatique ou africain. Maria-Josepha sembla être venue et s'être costumée tout exprès pour jouer ce rôle. Sa toilette, un peu dure, mais convenable à une figure piquante et à la vive désinvolture d'une petite taille bien prise; la profusion de ses bijoux, son turban, et surtout sa physionomie tour à tour langoureuse et sémillante, idéalisaient l'Orient, non tel qu'il est en réalité , mais tel que nous le rêvons et l'aimons, demi-européanisé, et tel en un mot que semblait être en ce moment Alger, apprivoisé, éclairé et régénéré par l'Europe.

L'ivresse que les parfums , la musique et l'illumination faisaient pénétrer par tous les sens, ne pouvait pas être diminuée par la contemplation de ces deux reines du bal : aussi partagèrent-elles l'armée et la diplomatie, et, à plus d'un moment, elles semblèrent partager le même cœur.

A la seconde contredanse, Fanny et Maria-

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Josepha , qui n'avaient pas perdu un geste ni un regard de d' Aubagne , et qui , tout en lui faisant subir d'insidieux interrogatoires, s'étaient réciproquement observées avec l'admirable instinct de leur sexe, Fanny et Maria avaient deviné leur rivalité, et s'étaient rendu pleine justice; car la quakeresse , affligée pour son cousin , s'apitoyait sur le sort de l'Espagnole, qui était désolée et jalouse. Mais les convenances d'un lieu public et le fracas d'une fête étourdissent toujours un peu la tête des femmes, et retiennent l'éclat des plus pénibles sentimens. Miss Schaler, voulant aider sa mère à faire les honneurs de la maison, fît dire aux musiciens de jouer une valse.

Le personnel des danseuses ne se composant que de trois dames , il avait fallu que la quatrième place fût deux fois occupée par des hommes. A la vérité , ces deux cavaliers avaient des figures si douces et des formes si gracieuses, qu'ils semblaient créés exprès pour remplir ce vide. L'un était le fils du bey de Titery, que le vice-consul d'Angleterre avait fait figurer avec lui au premier quadrille;

l'autre, que mon lecteur connaît déjà pour une femme véritable, était pour le public le capitaine Kirkor, parce qu'il avait son uniforme d'aide-de-camp du général russe. Je n'ai pas besoin d'ajouter que son cavalier était l'inspecteur des télégraphes, Duclos. Ce même couple prit part à la valse, et, à son exemple , beaucoup de jeunes officiers ayant vainement importuné les Juives, valsèrent entre hommes, plutôt que de ne pas danser du tout dans ce pays de privations.

Miss Schaler, qui, par quelques questions adroitement jetées à diverses personnes , venait d'apprendre toute l'histoire de Maria, sentit plus d'intérêt pour son infortune, et crut en devoir réparer les torts par un redoublement d'égards et d'attentions affectueuses. Mais on est défiant quand on est en position fausse, et la pénétration naturelle des sens est aiguisée par la jalousie. C'était pur hasard si jusqu'ici miss Schaler avait fait peu de frais pour la fille du général Wroukoulak : Maria y avait vu la distance et la froideur du mépris. La tardive réparation qui

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lui était offerte maintenant était presque aussi blessante, car elle en voyait à nu le motif; aussi , quand Fanny s'approcha pour lui prendre les mains et lui adresser quelques mots caressans et quelques éloges sur sa toilette et sur sa danse, Maria fît semblant de ne pas comprendre le français. Fanny cherchait des yeux quelqu'un qui pût lui servir d'interprète; d'Aubagne passa à proximité, mais Maria s'éloigna après une cérémonieuse révérence.

(( Cousin, dit alors Fanny en se faisant suivre par le commandant vers un angle de la cour, je regrette infiniment de n'avoir pu converser un instant avec cette jeune Espagnole : on m'a dit qu'elle était très spirituelle, et je l'ai trouvée charmante. Je crois que toutes les beautés d'Alger lèveraient vainement leur voile; Aïescha elle-même, la fille du dey que vous venez de détrôner, et dont la beauté est proverbiale, ne pourrait offrir à tes camarades une tête comparable à celle-là.

— (( Il faudra donc aller aux Etats-Unis, ou à Marseille, et dans notre famille, pour

trouver sa supérieure, dit d'Aubagne en regardant languissamment la cousine.

— (( Je le désire pour l'honneur de notre famille et de notre pays; mais, en attendant, les deux échantillons par lesquels la Provence est représentée ici baissent pavillon devant l'Espagnole.

— « Fanny , je vous surprends pour la première fois à mentir. Peut-être faites-vous pis, vous raillez.

— « Ami , dit candidement la quakeresse , je dis la vérité telle qu'elle me frappe.

— « Alors, chère amie, tes yeux sont bien indulgens pour autrui , bien sévères pour toimême. Mais non, je ne puis te croire sincère. Quand même les traits matériels seraient égaux , toute la beauté n'est pas là : le caractère, l'esprit, les antécédens, l'âme, qui se mire sur les traits, voilà la beauté véritable, celle à laquelle nous autres hommes savons rendre justice. »

Les yeux de Fanny avaient pris une légère expression de mécontentement malicieux, qui fît désirer à d'Aubagne qu'une tierce personne

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vînt modifier un peu cette épineuse conversation.

i< Chère cousine , attends ; je vais appeler notre compatriote Verdanson, qui te répétera une théorie de la beauté qu'il m'a tantôt exposée dans le jardin : je suis sûr qu'elle te fermera la bouche. Nos deux termes de comparaison étaient les mêmes qu'à présent.

— u Aipsi , reprit Fann j avec douceur et tristesse , tu vas désormais te trouver toujours placé entre nous deux.... Ne te trouble pas, ami; ne cherche pas a fuir cette explication; je sais tout, mais n'ai point l'intention de t'adresser des reproches.... Et pourtant, déjà, quand tu as fait ici ta première visite....

— « Chère cousine, ceux qui vous ont si bien instruite ne vous ont pas dit sans doute ce que m'était Maria , ce qu'elle devait m'être à l'époque où nous sommes arrivés à Elbiar. Ce que j'ai appris de sa naissance est postérieur a notre téte-à-tête du jardin ; la liberté de mon cœur est aliénée depuis ce jour; mais fussé-je resté libre, pensez-vous, Fanny, qae la fille du comte de Wroukoulak, fût-elle la

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