BA.L
fille d'un roi, pût me faire oublier l'aventurière de Palma? Cousine, je me sers d'un mot bien modère.
— « Ami, il serait dur dans toute autre bouche; dans la tienne, il est cruel. O hommes , qui avez fait la balance de la morale du monde, et qui si souvent la tenez d'une main chancelante , pourquoi ne pas avoir pour notre sexe un peu plus de cette charité ^dont vous usez si largement pour vous-mêmes? Qui peut être présomptueux de sa vertu? qui, réprouvé pour une faute? Pour la bonne conduite aussi, il y a heur et malheur. Veux-tu qu'une pauvre jeune fille sans parens, sans conseils, s'élance de plein vol dans le droit chemin — Mais quels qu'aient été ses égaremens, une âme capable de vertu s'annonce un jour par des œuvres décisives. Une sainte espérance dans un avenir meilleur, un sublime repentir du passé, et Dieu lui verse à pleines mains la grâce et le pardon ! Hommes , avez-vous droit d'être plus exigeans que Dieu?... Toi, surtout, toi, si bon, si honnête, quelle gloire c'eût été pour toi! Quel ravissement pour elle
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d'être réhabilitée dans le monde par la même main, par la même branche que Dieu avait secourablement tendue quand elle allait se noyer! d'achever de ciseler ce vase d'élection, et de le purifier en y versant le breuvage de l'amour céleste, après l'avoir miraculeusement arraché à la fange du torrent !
— {( Assez, assez, noble Fanny , dit d'Aubagne en baissant les yeux, comme s'il eût craint qu'un regard de cet ange n'ébranlât sa résolution; assez : tu as ma parole, et je ne la retirerai pas; j'ai la tienne, et ne veux te la rendre. >)
M. Schaler venait de s'approcher. Le commandant, tout plein d'émotion, avait senti son amour pour Fanny grandir au spectacle de son sublime dévouement; de son côté, Fanny, quoiqu'elle eût obéi à son devoir de chrétienne, sentait la rougeur lui monter aux joues en apercevant enfin un motif qui pouvait l'avoir poussée à son insu. Le dévouement, arme divine comme les glaives de Delphes, est comme eux a deux fins, car il peut servir au combat en même
temps qu'au sacrifice. Le sacrifice n'ayant pas été accepte, le combat tombait aplomb sur Maria, la pauvre Espagnole, qui, après avoir danse le fandango avec Macaulay, venait de céder aux importunités de toute rassemblée, et commençait la danse nationale de la cachoucha.
C'était pour faire jouir d' Aubagne et Fanny de ce spectacle, que le consul américain s'était approché d'eux au premier bruit des castagnettes. On avait formé autour de la danseuse un grand cercle, ou l'admiration tenait tous les yeux fixés, faisait murmurer toutes les bouches.
S'il est permis de chercher la pensée première de la cachoucha , on peut se figurer une femme exprimant par ses poses et par ses gestes, l'amour qu'elle éprouve pour un amant qui la suit des yeux : les dédains agaçans, la coquetterie, sont habilement entremêlés à l'admiration, à l'abandon, au ravissement; enfin, enivrée de musique et de danse, la belle ne peut plus vivre que pour l'ivresse d'amour, et tombe sans défense aux
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pieds de son vainqueur. La vive imagination de Maria, la souplesse de sa taille, la grâce de ses bras et de ses pieds mignons, l'onctueux éclat de ses prunelles, la firent paraître, dès le prélude, comme le plus digne interprète de cette jolie danse. Pourtant, son âme était loin des dispositions capables de faire valoir convenablement tous ces avantages : elle était contrite parles froideurs de d'Aubagne, et par tous les genres de supériorité de sa rivale. Mais, dans une âme vive, la jalousie peut prendre tous les masques, même celui de la volupté, et peut-être celui-là plus qu'un autre, surtout en public, parce qu'en montrant le prix de ce qu'il a délaissé, en le faisant admirer par autrui, on peut rendre le volage jaloux à son tour, et le rappeler.
Maria, qui avait long-temps cherché d'Aubagne parmi toutes les figures des spectateurs, l'aperçut enfin, et redoubla de grâces et de vivacité en portant constamment vers lui des regards pleins de tendresse. Le moment de se laisser évanouir approchait; mais tout à coup elle vit la figure de Fanny s'avancer à coté de