‹ Ali le RenardChapitre 16 sur 48 · COUP D OEIL DE LA VILLE · texte numérisé non relu

COUP D OEIL DE LA VILLE

les rues d'Alger sont si étroites et les étages supérieurs surplombent tellement le rez-dechaussëe, que leurs déchirures disparaissent à Fœil qui regarde d'en haut. D'ailleurs, la moitié de la surface des rues n'est en réalité qu'un couloir sous une voûte, par-dessus laquelle les maisons sautent et se continuent. Un galant, muni de quelques aunes de corde, pourrait de n'importe quel point de la ville aller en bonne fortune dans n'importe quel autre en courant de terrasse en terrasse. L'exemple lui est donné toutes les nuits par les chats, qui, avec leurs griffes et leur agilité, poursuivent leurs amantes partout sans avoir besoin de cordes. Il est telle maison dans laquelle une femelle douée d'une belle voix ou d'un fumet énergique, attire au même instant plusieurs centaines d'adorateurs. Les Français, qui n'avaient pas pour ces animaux et leurs amours le respect traditionnel des adeptes de Mahomet , ont été souvent obligés de leur livrer bataille pour retrouver le sommeil perdu au milieu de leurs aigres charivaris. Mais quand le soleil s'enfonce derrière

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Boudjerali, le lail de chaux, auquel sont l)adigeonnees toutes les maisons, prend une blancheur suave. Votre œil descend paisiblement ces gradins jusqu'à l'azur de la baie; et si la couleur verdoyante que revêt cet azur au voisinage de la terre pouvait un moment vous faire imaginer que le Gange est devant vous, vous seriez tenté de vous retourner pour chercher la grande pagode de Bénarès, tant les gradins blancs ressemblent à l'immense perron par lequel ce chef-d'œuvre de l'architecture indoue va baigner jusque dans la rivière sacrée.

En regardant avec un peu plus d'attention, vous voyez que les lignes droites sont bosselées à quelques endroits; ce sont les coupoles d'une vingtaine de mosquées. La courbe que dessine leur profil a une originalité particulière. Ce n'est pas une sphère posée sur un col comme les coupoles du Kremlin de Moscou , ni un hémisphère continuant et fermant un cylindre comme tous les dômes antiques et leurs imitations faites depuis la renaissance. II. i3

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Un poète lakiste de l'Angleterre a compare les clochers des églises gothiques à un doigt qui indique silencieusement le ciel. Je comparerais volontiers une mosquée algérienne à une mère étendue sur le dos, et ayant découvert un sein pour donner à son nourrisson l'aliment pur de la religion; la courbe de la coupole, délicate au sommet et tassée a sa base , ressemble beaucoup à celle d'un sein de femme couchée horizontalement.

Cette coupole occupe l'extrémité de la mosquée qui correspondrait au chœur dans une église chrétienne. Le rapprochement est d'autant plus juste, qu'à l'intérieur la distribution de la mosquée est conforme à celle de l'église gothique : une grande nef moyenne, séparée de deux nefs latérales et plus petites par une colonnade supportant des arceaux à mille découpures. Il va sans dire que l'ogive règne partout, aiguë dans ces arceaux, moyenne dans la voûte de la nef, surbaissée dans l'intérieur de la coupole. I^a tourelle ou minaret, qui se trouve toujours à côté de la mosquée comme une jeune branche à côté d'un vieux

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tronc, atteint rarement à la hauteur du sommet de la coupole.

Un peu de verdure les sépare quelquefois : c'est le figuier ou le palmier du jardin de l'iman ou du collège de la mosquée. Ce luxe est rare, non que le terrain soit cher à Alger; mais un jardin semble annoncer une opulence royale. Les maisons privées des deys, en sont dépourvues; le palais officiel, la Rasaba, a seul le privilège d'arborer le plumet noir de quelques cyprès èraillèsou le panache vert-pré des platanes ou des sycomores. Ensuite la jalousie, qui, après la terreur, est le plus grand architecte des villes musulmanes, la jalousie a calculé que dans un jardin on peut être épié par les voisins.

Elle aurait bien dû calculer aussi qu'on peut être vu sur les terrasses, qui sont, matin et soir, les véritables promenades publiques et les véritables salons des hommes et des femmes; bien plus, quand les nuits sont très chaudes , elles deviennent chambres à coucher. Mais l'Algérien vous répondra que la nuit on n'est pas aperçu , et que dans le jour,

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celui qui regarde par-dessus le parapet de sa terrasse commet un acte indiscret, dont un coup de fusil peut le punir.

Le particulier qui, sans être iman ni pacha, veut avoir l'ombre et la fraîcheur d'un peu de feuillage est réduit à monter un peu de terre sur la terrasse, et à y planter quelques pieds de vigne, qu'il fait ensuite grimper sur une tonnelle ou qu'il palissade le long de son parapet, comme la capucine de la mansarde parisienne. Quelques voisins de Babedjedid ont pu marier les pampres de la treille à la grise feuillëe d'un olivier séculaire. Cet arbre, respecté au milieu d'une ruelle qui descend de Babedjedid à Castratines, devait être déjà vieux au temps où ce quartier n'était pas encore enfermé dans les murs d'Alger. Ce temps est bien loin de nous. Alger était, il y a deux siècles , une ville stationnaire; depuis cent ans elle était en décadence. Disons quelques mots des fortunes diverses qu'elle eut avant ces époques.

Dans l'antiquité romaine, nous trouvons dans la Mauritanie césarienne une petite ville

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appelée Icosiufii , que les indications de Ptolëmée, de Pomponius Mêla et de Pline, permettent de placer à l'endroit où se trouve aujourd'hui Alger. Quand le christianisme a conquis l'Afrique , elle relève de l'ëvéché de Rusgujiice f dont les ruines s'appellent aujourd'hui Tamedfous ou Matifou , l'un des quatre cents ëvêchës représentés par leurs pasteurs au concile de Carthage. Au cinquième siècle , la Mauritanie est ravagée par les Vandales, puis reprise par Bélisaire. Affaiblie par ces longues guerres, elle est aisément conquise, deux siècles plus tard, par les lieu tenans des khalifes Omaïades.... Les Arabes qui s'y sont établis se déclarent indépendans , et plusieurs dynasties, nées de la guerre civile et renversées par elle, gouvernent puis partagent le pays. C'est d'un de ces petits royaumes qu'Alger devient la capitale.

Un voyageur arabe, qui a laissé une description géographique de l'Afrique, Edrisy, la visite au douzième siècle, et la décrit sous le nom de Jezaïr-heni-Mezgouna ( les lies des enfans de Mezgouna ). Ces Beni-Mezgouna

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sont une tribu puissante qui avait conquis et restaure les ruines d'Icosium. Léon l'Africain, qui la visita au seizième siècle, cherche l'origine de cette dénomination, les îles, dans le voisinage des lies Baléares. D'Herbelot veut voir dans le mot arabe ^Ijezdir une corruption de Julia Cœsarea , qu'il substitue à tort à l'ancienne Icosium, tandis que JuUa Cœsarea, qui était une ville du premier ordre, avec un bon port et un cothon ou bassin artificiel admirable, qu'un tremblement de terre a comblé en y renversant la ville; Julia Cœsarea était à vingt lieues de là, à l'est, à l'endroit aujourd'hui occupé par ScherscheL La véritable origine de cette dénomination à'^ljezaÏFj les lies , est dans deux îlots qui se trouvaient en face de la ville de Beni-Mezgouna , ilôts dont le cardinal Ximenès s'empara après Oran, et sur lesquels il bâtit des fortifications. Le sultan d'Alger et delà plaine de la Metidja , désirant en expulser les Espagnols , et n'ayant pas de marine, s'adressa à deux frères propriétaires et chefs d'une escadre de galères, dont les déprédations ré-

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paiidaientla terreur parmi les chrétiens : c'était Oroudj et Kheir-Eddin , surnommé Barherousse.

Ces pirates accueillirent avec empressement l'offre du sultan Eutemy. Ils débarquèrent trois mille hommes, qui furent reçus en amis dans Alger. Oroudj , maître de la ville et de la personne de son allié, s'empara du trône, après avoir étranglé le sultan de sa propre main. On sait comment il périt plus tard avec une armée qui avait souffert un long siège dans la Kasaba de Tlemsen. Son frère, Kheir-Eddin,^ qui hérita de son trône, acheta la protection du sultan Sélim, en échangeant son titre de roi contre celui de pacha relevant de la Porte. Les secours d'hommes, d'argent et d'artillerie qu'il reçut de Gonstantinople , non seulement le consolidèrent dans la possession de tout le royaume de son frère , mais lui permirent d'en reculer les limites jusqu'à Tuniset Tripoli. Les Espagnols, attaqués avec acharnement par ses galères, furent obligés de capituler et d'abandonner l'île et le châ-

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