CHAPITRE XXVII
Huptur^ ^t Séparation.
Un bruit de pas légers se fit entendre sur la terrasse, et d'Aubagne sentit deux bras de femme qui lui pressaient les genoux; il sentit sa main couverte de baisers brûlans , quand il l'avança pour la relever : c'était Maria.
« Ami, lui dit-elle enfin, seigneur, je viens vous faire une prière que vous trouverez inn. i4
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concevable de ma part ; une proposition choquante pour un homme d'honneur ; aidezmoi à tromper mon père.
— « Que veut dire ceci, mademoiselle?
En vérité, chère Maria, je ne vous comprends pas.
— (« Ah ! puissiez-vous au moins me plaindre, quand vous saurez quel est mon malheur! Le baronet anglais, sir James Macaulay, le Commodore....
— « Eh bien ?
— (( Le Commodore a demandé ma main à mon père.
— (( Maria, je cherche en vain dans cela l'infortune dont vous vous plaignez.
— « Malheureuse! il faudra donc avoir l'humiliation de vous faire comprendre! O mon Dieu! recevez encore celle-ci. »
Le commandant essayait de se donner le change en signalant à l'amour-propre de Maria ce qu'il y avait de flatteur dans l'offre du baronet.
«Mais, mademoiselle, le commodore est vin homme de haute naissance.
— (( Je le méprise.
— « Il est aimable, plein d'attentions et de politesse.
— (( Je le déteste.
— (( Il est riche, et sa femme sera milady.
— « Il me fait horreur. Que dis-je! continua-t-elle en sanglotant; je plains sa faiblesse, son aveuglement. Un homme d'honneur et de famille noble, compromettre sa considération en élevant jusqu'à lui une femme comme moi! Oh! il me rendait plus de justice l'autre jour lorsqu'il me proposait de le suivre comme sa maîtresse, d'aller vivre mystérieusement dans son château en Ecosse. Ce mépris insolent , voilà ce que je mérite ; mais devenir sa femme ! Pauvre fou ! y a-t-il bien pensé!... Sa femme! pour s'en repentir au bout de huit jours, et me reprocher durement d'avoir profité d'un égarement passager, d'avoir pris au mot une offre faite au sortir d'un repas, peut-être sous l'influence de l'ivresse.... Oh non! jamais!
— c( Maria, pour le coup, je ne sais plus où vous en voulez venir. Vous m'avez appris
ce que je ne savais pas, ce que je ne désirais pas apprendre, que Macaulay vpus avait fait d'insolentes propositions. Etait-ce là le but de votre explication? L'offre d'une autre nature qu'il vient de vous faire me semble une juste et acceptable réparation.
— iiO mon Dieu ! il ose me parler ainsi , lui que j'aime! lui pour qui je donnerais encore l'honneur, si je pouvais le reconquérir! lui pour qui je veux oublier tous mes projets de réforme ; toute mon ambition de femme vertueuse! lui à qui je sacrifierais un père qui m'accable d'indulgence et de tendresse!
— (( Et c'est pour vous servir dans ces nouveaux projets que vous désirez ma coopération, Maria?
— (( Ecoute -moi, homme froid et soupçonneux. Mon père t'aime presque autant que moi, et son eœur caresse une chimère à laquelle il ne renoncera pas sans peine, peutêtre sans courroux; il se flatte de nous unir par le saint nœud du mariage.
— « Je m'en doutais.
— « 11 eut été flatté de recevoir de toi les
premières ouvertures à ce sujet; mais, par convenance, il aurait attendu long -temps, bien long-temps encore, espérant toujours que tu parlerais enfin. La demande imprévue de Macaulay renverse tout ce calcul; il se croira obligé de ne pas entrer en pourparlers avec le baronet sans avoir sondé tes intentions à mon égard, sans t' avoir offert la chance de faire valoir ce qu'il appelle les droits.
— (( Je le remercierai de cette délicate attention.
— (( Et tu refuseras, n'est-ce pas? Mais alors le général, qui est obstiné, et que son amour pour moi aveugle, te représentera peut-être que tes droits, ce sont les miens.
— « Et je m'excuserai d'être dans l'impossibilité de les reconnaître.
— « Et la colère de mon père se calmera, et alors commencera mon angoisse. Le général est père, et, comme tel, veut avant tout que sa fille trouve un mari : il accueillera avec plaisir celui qui s'offre, après avoir regretté celui qui m'aura refusée. L'alliance de Macaulay le flattera; il lui donnera sa parole ,
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et m'ordonnera de la dégager. Si je refuse, je désolerai mon père, et cette perspective me fait frémir; si j'accepte, c'est pis encore.... mais je ne veux pas accepter. Un motif, un seul peut, aux yeux de mon père, légitimer mon refus. Il éconduira Macaulay, et me laissera tranquille, si je puis lui assurer que tu penses à moi, et qu'un jour tu m'épouseras.
— « Maria, vous avez bien promptement oublié tous les scrupules que votre conscience éprouvait à devenir l'épouse de Macaulay. Est-ce sa nouvelle ou son ancienne proposition qui le grandit tant dans votre estime? Je vous remercie, en tout cas, de la différence que vous paraissez établir entre lui et moi.
— a Eh! cruel ami, qui fait de ces rapprochemens offensans? peux-tu croire que, me jugeant indigne d'un autre, j'ose me trouver digne de toi?
— (( Que me demandez-vous donc, chère mademoiselle?
— i< Ce que je n'oserais demander à un
liomnïe pour qui je n'aurais que du respect, ce que ta morale condamnera peut-être, mais que mon amour excuse, que mon amour lëiçitime. JSe pouvant être à toi, je ne veux être à personne, ou plutôt, cher ami, cher bienfiaiteur, sauveur adorable, mon cœur veut être à toi, à toi seul, à toi pour jamais. Je dirai à mon père que je veux t'attendre; que tu as le projet de me demander un jour; que des circonstances particulières t'empêchent de le faire encore.... Un mensonge de plus ou de moins; ma bouche criminelle en a tant dit! Tout ce que je te demande, c'est de ne pas me contredire : laisse à mon père une erreur dans laquelle il ne demande pas mieux que de s'enfoncer, et Macaulay sera êconduit^ et je serai libre de t'aimer.
— « Mais , Maria , il est des obstacles insurmontables.
— « Il ne peut en exister de pareils si ton cœur conserve encore un peu de ce feu qu'il a allume dans le mien. D'ailleurs, ami, écoutemoi bien; car, à la fin, ta dureté m'impatiente; ta froideur me révolte. Ces obstacles ,
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capables de t'arrêter, ne m'arrêteront pas, moi. Autant j'aurais de répugnance et d'horreur pour un titre d' épouse dont je me sens indigne, autant j'en ressentirais à me séparer de toi, a me trouver dans l'impossibilité de t'aimer ! Toi qui as si promptement et si bien obéi aux défenses de mon père, tu t'apprêtais déjà depuis quelque temps à te séparer de moi; j'ai appris dans quel but, et j'ai usé du droit de légitime défense. Mon œil a du premier coup reconnu la rivale que tu me préfères : elle est belle, elle est adorable, ô d'Aubagneî et dans une autre position, c'est avec ces traits, avec ce caractère, que j'aimerais de trouver une sœur, une mère, une reine. Mais elle m'a ravi ton cœur; elle allait peut-être me ravir ta personne; elle allait, en faisant continuer mon amour pour l'époux d'une autre, en l'irritant, me rendre plus coupable, plus méprisable que je ne l'étais avant de te connaître : je me suis rendu le service de lui apprendre qui tu étais , et par qui tu étais déjà aimé.
— « Maria, dit d'Aubagne avec dépit et
amertume, cette précaution était inutile ; miss Schaler était déj^ au fait de tout; d'autres avaient pris soin de l'instruire, et ses yeux avaient observé aussi vite que les vôtres.
— « Elle avait ouï dire; moi, je lui ai fait énergiquement sentir. Seule avec elle dans sa chambre, quand je reprenais mes sens après l'évanouissement, je lui ai tout appris. Elle est si bonne et si charitable, qu'elle s'est apitoyée sur mon sort : mais elle est fîère , elle est délicate, et j'espère bien qu'aujourd'hui elle se sent pour vous autant de répugnance qu'elle paraissait auparavant avoir de goût et d'affection. Je lui ai dit que vous m'aimiez.
— « Maudite Maillorquine ! tu m'as calomnié.
— (( Ainsi tu essaieras sans doute de le lui faire croire : mais ce qu'elle a vu de ma passion, de ma rage, aura suffisamment fermé la porte à l'incrédulité. Le feu n'a pu souder deux bouts de métal qu'après les avoir amollis tous les deux. Et, continu a- t-elle en saisissant avec frénésie le bras du commandant, et le foudroyant ^e ses regards espagnols , si
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par hasard tu réussissais de nouveau à la persuader, il me restera encore une ressource.
— « J'entends, dit lentement d'Aubagne avec une indignation contenue; tu iras encore chercher à ta jarretière le poignard de la nièce de Pépita. »
Ce fut le dernier soupir de la franchise. Son coeur se sentait tellement aliéné, son amour-propre si profondément blessé par la conduite de Maria, qu'il renonça même aux reproches, qui sont, après tout, les signes et les armes de la familiarité. Maria, alarmée de ce changement subit, et de Téclat d'une violence qu'elle s'était d'abord cru la force de contenir, employa vainement les supplications et les larmes; les explications et le raccommodement furent toujours éludés par ces écrasantes fins de non-recevoir, la politesse froide et les lieux communs de modération évasive.
(( Je vous en prie, mademoiselle; finissons cet enfantillage.... Mais je ne suis nullement fâché. Je vous en supplie, n'entamons pas de nouveau un chapitre sur lequel nous ne pour-
rions guère nous -entendre. 11 se fait tard; monsieur votre père ne va pas tarder à nous appeler.... Quelle belle nuit! cependant il pourrait bien demain y avoir de l'orage. »
Le père n'appela pas ; il monta sur la terrasse. Il avait fait une longue pause dans son appartement pour changer de linge : ce repos avait un peu abattu la houle soulevée dans son cerveau méridional par les fumées du vin et le fracas de la conversation. La vivacité expansive et bavarde, la susceptibilité et la naïveté d'amour propre qui , à la fin des banquets, illuminent tant de caractères d'une façon grotesque ou piquante, tout cela était h peu près dissipé ; il restait encore ce léger trouble d'idées, cette vibration, cette chaleur intime, assez comparable à celle qu'on sent frémir quelques minutes dans une cloche qui a long-temps sonné à grande volée , trouble accompagné de confiance et d'insouciance, et sous l'empire duquel le caractère le plus difficile est souple et de bon accommodement.
« Tiens, vous voilà, vous? dit-il en reconnaissant d'Aubagne ; vous devez avoir eu le
temps de prendre le frais, si vous avez été exact au rendez-vons? pour moi, je Tavais entièrement oublié. Il faut convenir aussi que le vice-consul d'Angleterre a du vin de Xérès et du Tintillo Rota comme on n'en boit pas ailleurs. Mais il paraît que Maria avait meilleure mémoire; il est vrai qu'elle ne boit que de l'eau.... Je ne m'étonne plus maintenant de l'impatience qu'elle a si souvent manifestée, de ces observations qu'elle me répétait à chaque instant, au dessert, au café, et jusqu'au thé; car le vice-consul ne nous en a pas fait grâce, malgré la chaleur, a Papa, il se fait tard. Mon père, notre maison est bien loin d'ici.... » Elle a enfin retrouvé la maison, et, à ce qu'il parait, le chemin de la terrasse. Ah ça, voyons! continua-t-il en s'appujant sur l'épaule du commandant, vous avez eu le loisir de vous expliquer; Maria vous a conté le succès qu'elle a obtenu auprès du baronet depuis la galoppade et le fandango, et surtout depuis cette cachoucha où elle mit tant d'action et de verve qu'elle en tomba en pâmoison.... Eh bien! vous vous taise?;; et tous
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deux encore! Allons, il paraît, commandant, que la proposition de Macaulay est aussi mal reçue de vous que de Maria..,.
— « Mais, gênerai, au contraire.
— « Ah! elle vous plait donc? Tant pis; car Maria et moi nous avions espéré que cette ouverture de sir James en appellerait une autre de votre part.
— « Mon général, nous nous sommes déjà expliqués à ce sujet avec mademoiselle.
— « Et, mademoiselle ou vous, me ferezvous l'honneur de m'apprendre la conclusion de votre entretien?
— (( Général, excusez ma franchise.
— « Votre franchise n'a pas lïfesoin d'excuse, monsieur, dit Maria d'une voix faible et suppliante ; j'espère bien que mon père l'approuvera, et vous en remerciera comme je le fais maintenant.
— (( Qu'est-ce à dire? reprit Wroukoulak; de la résignation, du dépit peut-être?... Ah! ah! vous ne vous êtes donc pas entendus? Eh bien ! monsieur, à votre aise : je laisserai à un autre le soin de vous faire colonel; et toi,
Maria, j'espère bien que tu te trouveras un jour contente d'être milady Macaulay. Bonsoir, commandant; on vous demande à la Kasaba. Maria, par le flanc gauche! Il est temps d'aller se coucher. Le baronet viendra demain me parler de bonne heure ; à demain donc les choses sérieuses. »
D'Aubagne ayant salué avec une froideur respectueuse, allait se retirer; Maria, suffoquée par ses larmes , l'arrêta ; puis se tournant vers Wroukoulak : « Mais, papa, vous n'avez seulement pas écouté ce que M. d'Aubagne avait à vous dire.
— « Ah voyons! cela me donnera peutêtre le mottie l'énigme; je croyais l'avoir deviné, mais il parait que je me trompais.
— « Non , général ; vous ne vous étiez pas trompé : je me vois dans l'impossibilité de répondre à l'honneur que vous avez songé à me faire ; avant que je pusse le prévoir, j'avais contracté d'autres engagemens. »
Il allait être plus explicite, et déchirer une fois de plus le cœur de l'Espagnole, en motivant plus positivement, plus durement peut-
être son refus. Mais la figure de Maria, pâlie par les rayons de la lune, était devant lui; ses yeux distillaient lentement des perles brillantes. Cette affliction si belle, si dramatique, réveillait des regrets dans son cœur ; il se sentait prêt à rétracter sa déclaration , il salua de nouveau et descendit Tescalier de la terrasse. « Maria, reprit le général, je dirai donc demain à Macaulay qu'il peut compter sur toi.
— (( Mon père, permettez-moi de vous le déclarer sans manquer au respect que je vous dois: tant que M. d'Aubagne sera vivant, je ne penserai pas à prendre un époux.
— « Propos d'amante déçue ! ma chère amie, les procédés de M. d'Aubagne ne méritent pas un tel sacrifice ; je suppose que tu veux du temps pour te consoler de sa perte : sir James et moi t'en accorderons.
— w Oh oui, mon père! accordez-moi du répit, car j'espère toujours. Malgré qu'il en ait dit, les engagemens qui le lient peuvent être rompus d'un instant à l'autre, peut-être le sont-ils déjà.
— « Ces engagemens, que sont ils? quelque
promesse vaguement donnée en France? quelque peccadille commise, et dont sa conscience lui demande réparation ? tout cela peut se dénouer par lettres; quinze jours, un mois peuvent faire l'affaire, les veux-tu?
— « Ce n'est pas assez, ô mon père !
— Ah ça, je commence à croire que vous vous entendiez mieux quand vous étiez seuls qu'en ma présence. Le refus officiel du commandant ne serait-il qu'un procédé délicat pour me laisser la liberté de favoriser Macaulay, au cas que je fusse séduit par son rang, sa fortune, faiblesse fort excusable chez un père?»
Maria se cramponna à cette idée , comme le noyé à la branche. La fin justifiait à ses yeux l'artifice, car la un était honnête; elle ne se sentait pas le courage de renoncer à l'amour de d'Aubagne, et voulait a tout prix éloigner Macaulay. Elle y réussit, et Wroukoulak promit de ne pas lui reparler du baronet avant leur retour en France.
Le lendemain, pendant que tous deux forçaient sir James d'accepter cet ultimatum, d'Aubagne, alarmé par un billet de Fanny
Schaler , courait au consulat d'Amérique. Tous les signes d'un prochain départ frappèrent ses yeux : les domestiquas, en rapide circulation, descendaient les effets fragiles, jetaient par-dessus les balustrades le linge et les vêtemens, que mistress Schaler faisait à mesure serrer dans les malles et les coffres tout grand ouverts dans là cour; le consul classait et triait ses papiers, livrait aux flammes ceux qu'il jugeait inutile d'emporter et dangereux de laisser dans la chancellerie. Un ordre pressant du ministre des Etats-Unis en France lui enjoignait de se rendre à Paris dans le plus bref délai possible. L'amiral Dupérou avait mis à sa disposition une corvette qui mettait à la voile le jour même, pour porter à Marseille quinze millions de l'or de Rasaba, c'était le second envoi de ce genre.
ranny, qui était venue recevoir le commandant dans le salon , échangea rapidement • avec lui quelques regrets sur la nécessité qui allait les séparer si précipitamment , puis elle lui confirma ce que sa mère lui avait déjà annoncé, que le consul se rendrait seul à Pa- II. i5
ris , et que mistress et Fanny Schaler attendraient ses instructions à Marseille.
(( Je vais tout de suite demander à rentrer en France , répondit vivement d'Aubagne.
— « Tu ne doutes pas, ami, du plaisir que nous éprouverons à te retrouver soit au lazaret, soit à Marseille ; mais, de grâce, point de résolution précipitée; dors encore plusieurs nuits avant d'exécuter celle-là ; peutêtre la nuit, cette excellente conseillère, te fera-t-elle sentir que ton devoir est de rester ici. Mais pardon , le temps presse ; tout le monde doit travailler, je rentre dans ma chambre achever mes paquets.
— « Ne puis-je t' aider, cousine? j'ai besoin de causer avec toi.
— « Maman sera très reconnaissante de tes secours ; va, ami, va l'aider à finir ses malles ; tu me donneras le bras pour aller à l'embarcadère, nous aurons le temps de reprendre alors notre conversation. »
D'Aubagne, consterné déjà par leâ apprêts du départ, le fut davantage par la gravité singulière avec laquelle Fanny lui avait con-
seillé de rester. Cette impression fut bien loin d'être diminuée par l'explication qui eut lieu en allant à l'embarcadère j Fanny plaida la cause de Maria avec plus de chaleur et d'onction qu'elle n'en avait déployé à la soirée : elle parla du bonheur de l'Espagnole comme d'une responsabilité personnelle dont sa conscience était chargée depuis la confidence passionnée qu'elle avait reçue.
Avec toute autre femme , l'impétuosité de d'Aubagne eût en un clin d'œil pulvérisé tous ces argumens : la question de devoir par une foi nette dans sa liberté, et par la ferme volonté d'en user selon le bon plaisir du cœur ; peut-être eût-il osé déconcerter la belle plaideuse par un soupçon de jalousie , par une accusation de froideur. Mais la dignité et la charité de Fanny lui imposaient; son abnégation de soi-même lui paraissait sublime; il eût rougi de la profaner par un doute. Quelques il est trop tard , j'ai rompu hier avec le général; puis de longs intervalles d'un silence sombre, voilà la seule désapprobation qu'il osa manifester pendant la route; il ne re-
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trouva la force fie parler plus
(in au moment ou la quakeresse mit le pied
sur la chaloupe, et lui donna le bai.ser d'adiea.
« Fanny , murraura-t-il en lui serrant convulsivement la main; k toi, à toi seule, maintenant et toujours! »
11 demeura long-temps immobile, et les yeux attaches sur Fanny, comme an gardecote qui épie, inquiet et menaçant, la manœuvre d'une embarcatiou suspecte. L'inquiétude n'était , à dire vrai , justifiée que par la séparation ; mais cette dévorante influence que la séparation allait commencer sur le cœur de l'amant qui restait, l'amante qui s'éloignait en devait-elle donc être exempte? il ne fallait, pour se rassurer sur ce point, qu'observer avec un peu moins de trouble et ses discours et sa physionomie.
Fanny prêchait d'Aubagne en faveur de Maria , mais elle ne disait rien de direct contre elle-même, elle ne réclamait pas l'annulation de la foi engagée ; le consul et mistress Schaler, en prenant congé du cousin, le saluaient du nom de fils, et Fanny ne les con-
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Iredisait pas. D'Aubagne se laissait abattre par les paroles et ne remarquait pas de grosses larmes qui roulaient dans les yeux de la sermonneuse, au moment où elle croyait parler avec le plus d'effusion et de désintéressement; il ne remarquait pas surtout un mouvement singulier et comme électrique, qui par momens dérangeait l'harmonie et la dignité de sa belle tête.
L'exemple perpétuel de la mansuétude et de l'égalité du caractère de ses parens, iine religion toute de charité et de modestie, la dignité nourrie et éclairée par le travail de l'intelligence, l'éducation quakre, en un mot, avaient emprisonné l'âme marseillaise de Fanny, mais ne l'avaient pas tuée. L'âme secouait parfois sa prison et venait comme respirer aux fenêtres. Alors les yeux étincelaient, les traits s'agitaient pendant un instant indivisible. Mais ces secousses n'étaient pas remarquées parce qu'elles étaient rares, et que n'étant ni précédées d'humeur, ni suivies de violence, elles n'interrompaient pas la majesté calme et douce de sa figure. C'était:
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comme ces éclairs , signes de chaleur et non pas d'orage, qui, au soir des jours caniculaires, embrasent tout à coup le ciel le plus serein. Fanny n'avait jamais parlé de Maria sans que ces éclairs sillonnassent sa figure. D'Aubagne, en proie à la perplexité, au doute, à la crainte, avait mal vu ou mal interprété.
Le soir, quand armé de sa lunette , et solitaire sur une terrasse de la Kasaba, il vit appareiller la corvette; les bizarres et poignantes contrariétés de sa position se retracèrent à son esprit. Fanny, la noble, l'adorable Fanny qu'il aimait et qui lui avait si naïvement laissé voir son amour, paraissait maintenant l'étouffer par pitié pour une rivale : le hasard en l'éloignant d'Alger, donnait à son dévouement le plus déplorable secours. Maria, qui ne voulait ni l'épouser, ni le laisser épouser à un autre ; Maria , qu'il détestait maintenant, et que peut-être il n'avait jamais aimée ; Maria , qui l'importunait d'une passion violente, le sort la laissait là afin qu'elle put s'acharner librement après lui. Le lendemain au point du jour, il revint
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sur la terrasse, dans l'espoir d'apercevoir encore la corvette : elle avait disparu ; un vent favorable l'avait poussée au large. Alors il se sentit décourage de la vie et fut assailli des plus sinistres pressentimens. A ces maladies de rame, la guerre offre de prompts remèdes ou de puissantes diversions. La promenade militaire de Blida allait commencer dans la matinée; d'Aubagne s'arrangea pour en faire ^