‹ Ali le RenardChapitre 21 sur 48 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

fo Coufifil îreg iJlinietos»

* Les trois commissaires qui avaient reconnu le trésor^ renforcés du consul de France et du lieutenant-général de police, avaient été constitués en commission provisoire de gouvernement pour la ville et la régence d'Alger. Tel était son nom officiel : les flatteurs l'appelaient le conseil des ministres; les frondeurs disaient avec plus de raison commission du provisoire.

Le provisoire ! ce Baal qui en France a si souvent usurpé, usurpera si long-temps encore l'encens dû au vrai Dieu constituant et administratif, les Français avaient importé son culte à Alger.

Pro^fisoire de personnes. Kontidy, sentant sa mission finie par sa promotion a la dignité de maréchal de France, était pressé d'aller reprendre son portefeuille de ministre , et de prêter à ses collègues le secours tout puissant de son bâton , qui , pareil à la massue d'Hercule, devait écraser l'hydre révolutionnaire.

Provisoire de système, Melik-Charal prenait fort peu d'intérêt à des sujets que les convenances ne permettaient pas de convertir subitement; le prince Jules, embarrassé de la conquête et de la colonie qui venait de lui tomber sur les bras , se bornait , dans sa correspondance, à recommander l'observation du statu quo. ^

Le statu quo d'un édifice qui s'écroule! Il faudrait, pour le faire durer, cette merveilleuse lyre dont l'harmonie suspendait en l'àir les pierres de.Thèbes. La sagacité de Rontidy^

avait admirablement compris la pensée du prince Jules , car il avait donne la présidence de la commission à l'intendant Denégat, que sa passion pour la musique avait fait surnommer riz-pain-sel-amphion.

Dans l'impuissance d'agir, on rédigeait des protocoles, on faisait des procès- verbaux, des enquêtes; on consultait le Juif, le Maure, le Turc ; on faisait des chicanes aux consuls des i"^

nations faibles, des galanteries à ceux des hautes puissances; on faisait le roman d'une occupation , comme le disait le président dans ses jours d'éloquence; on reprenait en sousœuvre les distractions administratives de Polybe, on replâtrait de légalité les actes gouvernementaux de Kontidy, qui oubliait parfois l'existence et les attributions de la commission de régence.

Ces remplissages gaspillaient assez proprement le temps des séances. Leur élaboration a même plus d'une fois occupé le reste de la journée d'un ou deux des commissaires; il y a ordinairement cette proportion d'hommes laborieux sur ' cinq ministres. Mais tous

avaient, en dehors de la commission, des fonctions spéciales : l'un avait son trésor, Tautre sa police, Denëgat avait son intendance. Alors le travail retombait sur un jeune secrétaire, diplomate en disponibilité, qui maniait supérieurement le lorgnon et la plume; un peu métaphysicien, un peu suffisant, et un peu aristocrate, comme il convient h un doctrinaire; mais esprit vif et juste, concevant avec rapidité, et exécutant avec assurance; expert à la pratique, ferré sur la théorie, et laborieux comme un expéditionnaire. Dans l'intervalle d'une séance à l'autre, il écrivait des piles de lettres au prince Jules, aux fonctionnaires d'Alger; il minutait des projets d'ordonnance, rédigeait des exposés de motifs pleins de convenance et de finesse ; infiltrait de l'avenir dans les mesures du provisoire, travaillait avec le président, puis avec le général en chef, lui arrachait des signatures après avoir plaidé la défense des actes de la commission : c'était le Corraenin de ce conseil.

Son ami et patron Denégat l'aimait tant|u

DES MINISTRES. 25j

que s*il avait fallu s'en séparer, il en aurait perdu l'esprit. Ils occupaient ensemble un petit pavillon de laKasaba, qui dépendait des appartemens d'Ibrahim. C'est dans un petit salon de ce pavillon, décoré de l'inévitable fontaine, que se tenaient les séances de la commission.

Le secrétaire et le président y étaient occupés un matin un peu avant l'arrivée des autres membres ; l'un à écrire , l'autre à jouer du violon.

« De grâce, dit d'Aubusson en posant sa plume, si vous vouiez que nous soyons prêts pour la séance qui va s'ouvrir, laissez-lh votre instrument; vous en jouez avec tant d'expression, que vous renouvelez pour moi le miracle que le conseiller Rrespel produisait sur les oreilles de ses voisins. »

Au lieu d'obtempérer à sa demande, l'intendant, exalté par l'éloge d'un connaisseur qui avait habité l'Allemagne et l'Italie , se mit à jouer un adagio en mode mineur, auquel il fît succéder un allegretto^ puis un rondeau ^ et tous ces morceaux avec un archet tour à

tour si vigoureux, si suave, si tendre, que la sensibilité du diplomate en éprouva une volupté aussi agaçante que s'il eût entendu les sons de l'harmonica.

« De grâce, laissez-moi travailler; il le faut. Je connais mes devoirs, et n'ai pas en vain

écouté les traditions que le prince de T a

laissées aux affaires étrangères. »

L'intendant se mit à chanter, sur l'air de la galoppade :

TntUrndtrndtrn

Tmnmchgrn

Etdnclplsfrvl Ppmdslsrrmns. '

i( Je vais donc à mon tour faire de la musique, dit d'Aubusson avec dépit, puisque vous ne voulez pas me laisser faire autre chose. » Et sa voix de cromorne se mit à

' J'ai supprimé les voyelles de ce couplet pour donner au lecteur une idée de la physionomie des langues orientales, qui n'écrivent que les consonnes. Je l'engage à suppïîéer les voyelles pour avoir une idée de la peine que donne à un orientaliste le déçjbiiffrement de ces singulières écritures.

DES MINISTRES. ^Sg

jl^ropier à plaisir la romance du Saule que chante Desdemona.

(c Arrête, malheureux! cria le président en lui portant une botte avec son archet; arrête! ne profane point cette musique sublime. Le gosier séraphique de Malibran est le seul interprète digne d'elle. »

Cette déclaration ne l'empêcha pas de donner tout à coup un rival à ce gosier séraphique. Son violon joua avec âme et candeur le thème de la romance , puis attaqua les variations avec un enthousiasme brûlant.

(( Dieu soit loué ! Malédiction ! on a frappé à la porte » , dit soudain le secrétaire partagé entre l'amour du travail et le ravissement que lui causait le jeu frénétique du mélomane.

(( On a frappé » , dit celui-ci en cachant son violon sous un paquet de tapis au coin d'un divan. Le lieutenant-général de police entra.

C'était un homme à cheveux gris. Dans sa jeunesse, il avait voyagé dans le Levant, et sucé un peu l'antipathie qu'ont les Levantins pour la race juive; puis il avait été investi de

iàt:

24o LE CONSEIL

grandes fonctions en Allemagne, sous l'em-* pire, et sa mémoire faisait volontiers un retour vers cette époque brillante de sa vie. Ces deux idées fixes trouvaient un peu trop souvent place dans sa conversation ; mais , à cela près, il était homme de bon sens, travailleur, et évoluant ses idées avec facilité.

« Messieurs, dit-il en arrivant, chaque jour amène quelque nouvelle preuve de l'ambition et de Fesprit d'intrigue des Israélites. Hier, le syndic que nous avons restauré nous a compromis avec les Maures et les Turcs, en usurpant l'autorité souveraine sur eux aussi-bien que sur ses coreligionnaires. Il est de mon devoir de vous le dénoncer aujourd'hui comme ayant commis un abus énorme de son pouvoir judiciaire. Il a osé être juge dans sa propre cause , et a fait donner la question à un Juif qu il accusait d'être détenteur de diamans lui ayant appartenu.

— « Bah! dit en souriant le président, les questions de principes sont peu de chose quand elles ne sont soulevées qu'à propos de Juifs; mais, d'ailleurs, êtes-vous bien sûr que

ce soit la question? Etait-ce la grande, la moyenne, la petite, voilà la question?

— (( Pour nous, monsieur, il me semble que toutes doivent être également odieuses; toutes sont contre la justice, toutes contre les lois et contre les mœurs de notre pays , avec lesquelles il est de notre devoir d'harmoniser le plus tôt possible les lois et les mœurs du pays que nous sommes appelés à organiser.

— (( Et le statu quo ^ mon cher lieutenant; nos instructions ne nous prescrivent-elles pas de le respecter avant tout? La question était de l'ordre légal dans le Code de Procédure criminelle d'Alger.

— n Fort bien; mais une sentence de mort ne pouvait être rendue que par le dey, à l'autorité souveraine duquel nous avons succédé. La victime de Bacri est peut-être morte à l'heure qu'il est; elle a reçu plus de cent cinquante coups de bâton. J'ai mandé Bacri chez moi pour lui demander si c'était à titre de châtiment que les coups avaient été infligés ; il m'a dit que c'était pour aider le coupable à faire des aveux.

Page 1