II
2gO LES PROPOS
— « Ah , ah ! c'est donc dans l'étuve même que vous avez pénétre.
— « Justement; je suis entré dans un hammam avant midi : les femmes n'en étaient pas encore sorties , et les hommes n'y étaient pas attendus encore.
— « Heureux Barzabas !.. traître Acaron ! Et au moins les Suzannes étaient-elles belles?
— (( Les filles, oui.... De la grâce, de la jeunesse! Des chevelures en saule pleureur; des formes!... Vrais trésors de harem, vrais morceaux de pacha! Mais le remède était à côté du mal, les ruines gothiques à côté de la fraîche et neuve villa; j'ai vu la mère, respectable validé chargée de trois cents livres de graisse et de cinquante ans sonnés !
— « Dans l'ancien régime d'Alger, cette bonne fortune aurait bien pu vous faire faire connaissance avec le coutelas du mari, dit un des trois interprètes.
— (( Son altesse ne l'en eut recherchée qu'avec plus d'empressement, dit d'un ton courtisan l'inspecteur des télégraphes.
— « Peut-être bien, dit en rajustant sa
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cravate l'altesse germanique. En tout cas, c'eût été plaisir d'avoir affaire à une main habile comme la sienne; on dit qu'il manie son instrument d'une façon fort distinguée.
— « Il faut le prier de nous en donner un échantillon , dit une voix.
— « Oui! oui! répétèrent à l'envie plusieurs autres.
— « Mais sur quoi s'exercera sa main?
— (c Sur moi, murmura le prévôt à moitié endormi , et qui avait enfoncé son chapeau sur ses yeux.
— (f Ce sera au moins sur quelque chose qui lui appartienne, cria Finarsouil en lui arrachant le chapeau. Tenez, messieurs les truchemans, priez notre ami Sanson d'enlever une tranche de ce feutre, w
Un interprète causa quelques instans avec le mézouar, qui parut flatté de l'intérêt qu'on prenait à ses talens. Il tira son yataghan, et sépara lestement la forme du chapeau des ailes préakblement rabattues.
« Dites à ces messieurs que je puis leur montrer quelque chose de plus curieux (l'Auxer-
^g2 LES PROPOS
rois traduisait au fur et à mesure). Que le plus fort ou le plus adroit d'entre eux prenne son sabre ou mon yataghan, et qu'ils essaient de couper une de ces chandelles. »
L'appartement était éclairé par une douzaine de cierges hauts de six pieds et épais de quatre pouces. Quelques uns étaient en cire jaune, d'autres étaient faits d'un mélange de cire et de suif. C'est à un de ceux-là que Daoud avait fait signe. Deux sabres s'y attaquèrent simultanément. Lasticot-Froideville scia et n'enfonça pas de deux lignes; Finarsouil frappa et renversa le cierge sans l'avoir entamé; le mézouar s'approcha d'un autre, et d'un coup de yataghan passé horizontalement, il le divisa en deux. La moitié supérieure tomba sur le sol , debout et sans s'éteindre; l'arme n'avait pas causé la moindre secousse ; la tranche était aussi nette que si elle eut été moulée.
(( Ainsi, cher camarade, voilà qui est tranquillisant pour toi : l'opération ne serait ni longue ni douloureuse, si par hasard ton cou servait de chandelle. »
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C'était le vaudevilliste qui parlait ainsi à Duclos. Celui-ci déclara qu'il ne comprenait pas le calembourg.
Le marquis de Finarsouil essaya de le rendre intelligible : (( C'est que voyez-vous, mon cher fiston, ces diables de grands seigneurs abandonnent quelquefois au bras séculier les jobards qui les ont aidés à attraper de bons...
— (( Je comprends encore moins, parole d'honneur! » reprit Duclos d'un air innocent.
Le marquis prit sur la table le vase qui avait contenu du punch, et y versa un peu de vin qui restait dans une bouteille. La charade en action fut applaudie par de longs ricanemens, et le mot en vola sur toutes les bouches : « Pot de vin pot de vin!
— (( Et non, messieurs.... pot d'autre chose, a la bonne heure! Les jobards c'est nous tous, que M. le marquis a osé abreuver à même de ce singulier vase. N'y a-t-il donc ici personne qui ait eu la gravelle, ou qui ait couru la poste quelques jours de suite sans descendre de voiture? Demandez, au surplus, sa destination au docteur ici présent.
— « Bah, bah! ce verre fleuri d'or a été trouve dans l'appartement des femmes.
— i< Le dey y venait quelquefois. »
La forme extraordinaire du vase à punch , son goulot articulé à angle avec son corps, révélèrent alors une mystification du cynique marquis ; néanmoins la diversion ne produisit pas tout l'effet que Duclos s'en était promis. Des voix railleuses répétèrent, pot-devin; d'autres parlèrent de caisses mystérieusement portées chez le consul d'Angleterre , de propositions d'Abou-Derba, dont lui Duclos avait été l'entremetteur pendant la capitulation. Le baronet Macaulay, ayant entendu nommer le consul d'Angleterre, protesta contre la supposition, avec toute la liberté que de trop amples libations laissaient à sa langue. « D'abord, dit-il, notre consul est trop gentleman pour.... Et puis l'Angleterre n'a jamais trempé dans rien de ténébreux et de contraire,...
— ((A ses intérêts » , dit le commandant du quartier-général, qui voulait aider son ami à finir sa phrase.
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Au milieu de Thilarité qu'excita celte naïveté, Duclos parut tout à coup frappé d'un trait de lumière.
(( Eh bon Dieu ! dit-il avec une simplesse charmante, m'y. voilà; que ne vous en expliquiez-vous sans détour? Ce sont quelques caisses que le consul d'Angleterre a reçues en dépôt, qui ont si drôlement fait jaser le public. Par Dieu! nous ne nous serions jamais doutés qu'un peu de sollicitude pour la bibliothèque du Roi dût mener à de si outrageantes suppositions. Les deys, qui faisaient argent de tout, même de la science, avaient mis à part quelques quintaux de médailles romaines qu'on trouve abondamment dans leurs Ltats. Hussein, qui les avait mises en mains tierces, nous a proposé de nous les vendre secrètement. Nous lui avons fait entendre qu'il lui serait plus profitable d'en faire cadeau à Sa Majesté Très Chrétienne pour son cabinet. En Italie, Buonaparte exigeait, dans les clauses secrètes de ses traités, des manuscrits, des médai^|6 antiques, des tableaux de prix pour le Loime et la Bibliothèque nationale. Mon-
seigneur le maréchal ne pouvait suivre de plus dignes erremens ! »
Le commandant du quartier reprit la parole, en pétrissant dans sa tabatière une prise de tabac : « L'esprit de dénigrement poursuit la fortune et les talens comme l'ombre suit le corps. Ecoutez ce que sont ces chefs de l'armée et de l'administration auxguels on ose reprocher malversation et négligence. En faisant l'inspection des localités de la Kasaba , je trouvai une chambre pleine de tabac de la meilleure qualité. Il y en avait en feuille , en carotte; il y en avait du râpé dont l'arôme enivrait mon nez. Vingt jours de privations m'avaient aiguisé l'odorat! Je voulus remplir ma tabatière; un aide-de-camp, qui m'accompagnait, alla de ma part demander la permission au général en chef, qui le renvoya au chef d'état-major ; celui-là en référa à M. l'intendant, qui, à son tour, renvoya l'affaire au commandant de la Kasaba; c'était moi. Bien et duement investi de mes pouvoirs par cette triple sanction , je rei|||lis ma tabatière, et fis mention de la circonstance