CHAPITRE XXXI
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« Vous avez peut-être déjà entendu conter de cent fâcons l'histoire de Hussein : mais la mienne est la seule conforme à la vérité ; je puise toujours aux bonnes sources et l'eau dont j'abreuve ma bouche et le savoir dont j'arrose mon esprit. Hussein est né dans l'Anatolie : des flatteurs maladroits ont dit qu'il
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était fils d'un officier de l'école des tobjis fondée à Istamboul, par un Nazaréen appelé Barantat (le baron deTott); que lui-même y était devenu officier avant de s'engager dans la milice algérienne. Il n'en est point ainsi : Allah fait toujours naître dans les derniers rangs du peuple les hommes qu'il a prédestinés aux trônes électifs. De plus bas ils s'élèvent, plus grands, plus manifestes sont leurs talens.
(( On a voulu peut-être vanter sa valeur militaire personnelle et héréditaire ; mais le règne des pachas guerriers était passé. C'étaient des gens habiles aux négociations avec les puissances d'Europe, adroits à entretenir la division parmi les diverses tribus dont se compose la régence d'Alger, qui depuis longtemps étaient en possession de mîeux occuper le trône. Nos pachas ne montaient plus les vaisseaux, ne commandaient plus les armées en personne; c'était comme les sultans d'Istamboul. Les hommes de plume, les kateb reculent la mort des empires fondés par
epee.
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« Hussein est donc fils d'un simple soldat; il fut soldat lui-même, mais mauvais soldat; car il était indiscipliné et emporté envers ses supérieurs. Il s'engagea dans notre milice par suite d'une querelle de ce genre; mais la violence qui était au fond de son caractère, l'âge et l'ambition la réprimèrent bientôt : l'influence sur ses camarades, que d'autres cherchaient par la turbulence et la bravoure, «il la poursuivit en accumulant des richesses. La plupart des miliciens turcs exerçaient ici quelque profession : Hussein tenait une boutique de fripier dans Asouaka, presque vis-à-vis le grand café où est actuellement le bureau de police du seigneur mézouar. Pour lui, ce métier fut assez lucratif pour qu'il pût solliciter par des présens, et obtenir la place de kodja de l'entrepôt de blé. L'habileté administrative qu'il y déploya, et la fortune qu'il y amassa , le mirent à même de prétendre au poste éminent de kodja-el-kheil (ministre de l'intérieur). Un de ses amis intimes était alors ministre et proche parent du pacha régnant, Aly, le successeur d'Omar. Ce ministre, fils
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d'un cadi redouté par sa sévérité, était toujours désigné par le nom de son père; nous l'appelions Ben Cadi-el-Malek. Ce fut lui qui fit obtenir à Hussein l'objet de ses vœux.
« Bientôt il lui rendit un bien plus grand service. La peste s'était déclarée à Alger; Aly- Pacha en fut atteint. Aussitôt que ses minis- . très en furent informés, ils s'assemblèrent extraordinairement à la Kasaba , et ne la quittèrent plus. Ben Cadi-el-Malek, posté près du lit du malade, venait de temps en temps les informer de son état. Il leur annonça enfin qu'il venait de succomber.
(( Alj avait, pendant son règne de quatre mois, vécu en très mauvaise intelligence avec la milice, qui l'avait élevé au trône. Un grand nombre de soldats et d'officiers furent mis à mort par ses ordres. Jamais le métier de mézouar n'avait eu de telles occupations. Pour se mettre à l'abri du ressentiment des Turcs,' Aly s'était enfermé à la Kasaba, et se faisait garder par un corps de Zoaves qui lui était dévoué; il avait même annoncé hautement l'intention de détruire la milice re-
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crutée en Turquie et le système électif pour le trône. Il voulait, disait-on, se faire chef d'une dynastie royale héréditaire comme celle des princes de Tunis.
(( Hussein, tout en flattant ces passions et ces espérances chimériques , conservait des intelligences parmi les janissaires. Sa main leur distribuait à propos des parcelles de sa grande fortune, en même temps que sa langue promettait le soulagement des maux qui les affligeaient. Tous soupiraient après le moment où ils pourraient l'élever au trône.
u L'astuce de Hussein lui avait ménagé autant de bienveillance et de dévouement parmi les ministres d'Aly. Ben Cadi-el-Malek, en leur annonçant la mort de son parent , déclara tout haut qu'il ne connaissait personne plus en état de le remplacer que Hussein, et tous ses collègues le saluèrent simultanément du titre de pacha : ils l'intronisèrent dans le fauteuil doré , et le firent reconnaître aux troupes de la Kasaba.
« La nouvelle de l'élévation de Hussein arriva aux casernes du bas de la ville en II. ?.o
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même temps que celle de la mort d'Aly, Tous les miliciens poussèrent des cris de joie en apprenant cette double bonne fortune. Ils arborèrent sur les forts un drapeau pareil h. celui que la Kasaba venait d'arborer; les batteries de la marine répondirent aux salves que tiraient les canons de la Kasaba. Ces deux formalités étaient la manière officielle d'annoncer à Alger l'avènement d'un nouveau pacha.
« Le divan, qui ordinairement faisait l'élection, ne s'assembla pas; aucun rival ne se présentait, lélection était inutile; des voix unanimes l'avaient devancée simultanément aux deux foyers de la puissance algérienne.
ce Le nouveau pacha tint les promesses qu'il avait faites aux miliciens; ils furent traités avec beaucoup d'égards; il poussa la flatterie jusqu'à leur sacrifier un homme auquel il était lié par l'amitié et la reconnaissance. Ben Cadi-el-Malek, qui avait le tort d'être parent de l'odieux Aly, expira sous le bâton. Il est vrai qu'il était dépositaire de beaucoup de secrets ; il avait une grande influence sur les
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Zoaves de la garde particulière, et les ser- * vices rendus pouvaient le rendre exigeant et incommode au pacha.
(c Hussein, tout en ménageant les Turcs, ne voulut pas être à leur merci. Il continua à habiter un fort au lieu d'un palais, et maintint la garde de Zoaves qui avait protégé Aly, et qui l'entoura toujours dans ses rares sorties. Parvenu à ses fins, il laissa éclater un peu plus librement la violence et lobstination qui étaient au fond de son caractère , aussi-bien que l'astuce. Ces trois qualités lui avaient procuré un des plus longs règnes dont nos annales offrent l'exemple : mais, a ce qu'il parait, elles sont moins efficaces pour entretenir la bonne harmonie avec les rois de l'Europe , ou pour repousser leurs attaques , qu'elles ne l'avaient été pour maintenir dans l'obéissance la milice et les populations du bejlik. »
Le petit succès qu'obtint ce récit excita Fémulation du mézouar, qui voulut à son tour occuper l'attention de ses convives; il leur fit proposer par M. Saint-Vincent quelques
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anecdotes curieuses du Koran avec des commentaires traditionnels inconnus aux Européens. Il commença par l'aventure de Joseph avec l'épouse de Boutifar. L'interprète voila en ces termes la nudité presque biblique du texte arabe.
« Joseph avait atteint l'âge de vigueur^ mais Dieu lui avait donné sagesse et science : c'est ainsi qu'il récompense les bons. Il habitait dans la maison de Zouléika, et Zouléika ferma un jour les portes de sa chambre et lui dit en lui tendant les bras : « Viens ici, ô Joseph ! » Il répondit : (( Dieu m'en préserve ! mon maître me traite bien et les ingrats ne prospèrent pas. » Elle s'avança vers lui , et Joseph commençait à sentir le désir de s'approcher d'elle, mais la volonté de son Dieu se manifesta à son âme; il courut vers la porte, et Zouléika, courant après lui, saisit un pan de son vêtement, qui fut déchiré. A la porte, ils rencontrèrent leur maître Boutifar.
(( Zouléika dit : Celui qui abuse de l'hospitalité pour commettre le mal ne mérite-t-il pas un châtiment sévère? » Joseph ajouta : a O
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maître ! ton épouse m'a appelé vers elle et m'a déchire mon vêtement.
— « Voyons la déchirure, dit Boutifar; si elle est par-devant, l'accusation de Zouléika est fondée; si elle est par-derrière, ta justification est vraie. »
« Le vêtement était déchiré par-derrière, et Boutifar dit à Zouléika :
« Femme, tout ceci est une de tes astucieuses inventions; grande est l'astuce de ton sexe. O Joseph î ne songe plus à cet accident; et toi, femme, demande pardon de ton crime, car c'est toi qui es la coupable. »
(( L'événement s'ébruita dans la ville; plusieurs femmes caquetèrent publiquement :
L'épouse du noble a fait des propositions déshonnêtes à son esclave; elle a voulu enflammer son sein d'un criminel amour. O égarement ! ô scandale !
« Quand Zouléika apprit les propos de ces langues subtiles, elle les invita à un banquet; et au dessert elle fît distribuer à chacujie d'elles une pomme et un couteau; et au moment où elles avaient commencé de peler la pomme,
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voilà : elle fît paraître Joseph. Toutes les femmes se blessèrent les doigts. Elles s'écriaient : c( O Dieu ! ce n'est pas un mortel ! c'est un ange î » Et elles excusaient Zouléika , et elles enviaient son sort. »
Le mëzouar sépara par un verre de bousa ce récit d'avec le commentaire variorum,
« Il y a plusieurs opinions relativement aux coupures que les femmes médisantes se firent aux doigts. La plus généralement accréditée est que ces coupures étaient la conséquence de la distraction que leur donnait la beauté de Joseph. Cependant quelques esprits sagaces se sont dit : pourquoi la distraction n'aurait-elle pas fait interrompre le pèlement de la pomme? ne serait-ce pas volontairement que ces femmes se seraient blessées ? L'effet de la beauté de Joseph serait grand sans doute, alors même qu'il n'aurait produit que cet accident prévu et préparé par l'adroite Zouléika. Mais tout porte à croire que cette beauté obtint un triomphe plus grand, plus complet. Dans l'Orient, c'était !a coutume de se blesser pour montrer la