‹ Ali le RenardChapitre 39 sur 48 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

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Les maladies qui succèdent toujours à une campagne avaient commence leurs ravages.

L'armée, campée aux environs de la ville, souffrait de la chaleur des jours et de la fraîcheur des nuits . Les nuits étaient plus pénibles pour l'état-major général et les corps privilégiés qui étaient casernes dans Alger et ses forts; car, là, la chaleur était aussi suffo-

cante la nuit que le jour, et tous les meubles, tous les logemens, étaient infestés des plus dëgoûtans parasites. Le régime alimentaire était aussi fâcheux : la viande, mangée toute fraîche, était coriace et indigeste; le lendemain elle était à demi putréfiée. Des torrens d'eau, des légumes acerbes, des fruits aqueux avalés sans mesure, troublaient les digestions sans éteindre une soif inextinguible. L'insomnie, ajoutée à la dysenterie, traînait après soi les fièvres intermittentes et la fièvre cérébrale. Ces fléaux répandaient la terreur même parmi les valides, et aggravaient l'influence d'un mal moral qui poursuit l'homme éloigné de sa terre natale.

L'amour de la patrie, ainsi que l'autre amour, s'exalte par l'absence de l'objet aimé, et le pare de charmes imaginaires pour l'élever toujours au-dessus des objets présens. Ici l'imagination n'avait pas à se mettre en grands frais pour rendre la comparaison à l'avantage de la France. Privation des plus indispensables commodités de la vie et de tous les passe-temps chéris des militaires : la prome-

nade dans des ruelles roides était dégoûtante, et faisait ruisseler la sueur; à la campagne, on s'exposait à être assassiné. Les cafés se fermaient à trois heures, et Ton n'y débitait que du café, boisson fort agréable pour se réchauffer l'hiver; les cantines européennes étaient ignobles et mal pourvues; nulle société , nulle relation possible avec des femmes, toujours voilées dans les rues, et sur leurs terrasses se voilant ou s'enfuyant sauvagement au moindre signe, au moindre mot qu'on leur adressât. Pour tout spectacle, quelques scènes de danse de l'académique Ginette, qui de Palma avait poursuivi les Français à Alger. La journée était longue , quoique le soleil se couchât de bonne heure; il fallait être rentré chez soi avant ce moment, sous peine de se rompre le cou en trébuchant dans des rues noires et pavées à ressaut; et, dans les maisons , la vermine et l'insomnie vous faisaient trouver les nuits d'une désespérante longueur. A onze heures, à minuit, on montait sur sa terrasse; maiS;, en attendant la fraîcheur du matin, le vent du désert soufflait, brûlant

comme Thaleine d'une fournaise. Les animaux étaient tourmentes comme l'homme étranger; dans la ville, les animaux domestiques et les chauves-souris; dans la campagne, le hibou et le chacal, semblaient dialoguer leurs angoisses. Le ciel s'illuminait d'éclairs, et quand l'obscurité recommençait, les étoiles paraissaient ternes et fixes comme des planètes à travers l'atmosphère vaporeuse et bouillonnante; il n'y avait pas jusqu'aux larges yeux de Cassiopé et de la grande ourse qui n'eussent perdu leur scintillation.

Le Français considérait ces belles constellations, la seule trace qu'il aperçût maintenant de son climat septentrional. Elles rampaient humblement à l'horizon, mais c'étaient les mêmes qu'il avait vues rouler sur sa tête à Paris au milieu de ces beaux édifices, de ces maisons pleines de luxe, de ces campagnes si riches, de ces routes si sures. 11 se rappelait les mille spectacles oii il allait rarement, mais enfin où il pouvait aller; le cercle de connaissances qu'il appelait des amis; une intrigue, qu'il appelait un amour; il pensait à sa for-

tune, à sa femme, à sa famille, el quand il reportait sa pensée vers lui-même, il voyait un climat dévorant, une occupation pire qu'une guerre, les maladies épidémiques, et résumant tous ces maux avec la mystérieuse et formidable puissance de certains mots, l'Afrique! une autre partie du monde, la plus voisine de l'Europe, géographiquement parlant, mais en réalité son antipode pour la salubrité, pour la civilisation, pour tout; l'Afrique ! alors des soupirs oppressaient sa poitrine, des pleurs mouillaient ses yeux.

Oui, il pleurait! le général pleurait, le colonel pleurait, le brillant officier d'état-major, le dandy officier d'ordonnance, le mondain intendant, tout cela pleurait, mais dans l'ombre , mais dans la solitude. Le courage de l'homme civilisé ne va pas beaucoup au-delà du culte des apparences, encore faut-il que tous leurs devoirs aient été formulés. Une circonstance douteuse , un accident imprévu , le met en défaut. Tel bravache qui se raille des blessures du sabre et se laisse tranquillement taillader par le couteau du chirurgien ,

est poltron contre une épidémie, et sent son cœur défaillir à l'invasion d'une fièvre. La morale d'un militaire qui supporte gaîment les privations physiques, le laisse sans force contre le souvenir de sa patrie. Tous ces courages n'ont pas été classés officiellement, n'ont pas été recommandés par l'ordre du jour de l'armée, par les déclamations du collège.

Les personnes possédant quelque notion des habitudes de l'Orient, les interprètes qui avaient noué des relations avec les gens du pays, avaient découvert dans Alger des établissemens capables de rendre service à la santé du corps et à celle de l'âme. C'était les hamman ou bains d'étuve. Ce bain, qui dure fort long-temps, pouvait désennuyer une ou deux heures de la journée; sous le rapport hygiénique, ses avantages sont immenses.

On vous étend tout nu sur des dalles échauffées ; on vous éponge à grande eau , puis le baigneur, armé d'un gand de poil de chameau, vous nettoie la peau par de longues et rudes frictions. Vient ensuite le massage :

toutes VOS chairs sont pétries , toutes vos articulations craquent; vous jetez de petits cris, mais c'est de plaiiir. Le masseur emploie plus d'adresse que de violence; il assouplit vos membres et ne les fatigue pas. Enfin une onction générale de savon mou et parfumé enlevé par des torrens d'eau tiède met le comble à la propreté du corps. Alors, à travers les salles voûtées et de température graduellement décroissante , on vous ramène dans celle où vous vous êtes déshabillé d'abord, et là on vous fait une toilette complète de Turc : on roule autour de vos jambes des linges fins , on vous met d'amples manteaux , on vous ceint la tête d'un turban, on vous donne à téter quelques gorgées de fumée de tabac pardessus lesquelles vous avalez plusieurs tasses de café ou de sorbet. Si vous comprenez l'arabe , vous pouvez écouter la conversation d'une demi-douzaine d'Algériens qui parlent tout haut, ou l'improvisation d'un conteur de café. Dans le cas contraire, livrez-vous au sommeil auquel vous vous sentez porté; il est doux sur les nattes où vous êtes étendu. Au

réveil, vous sentez une aisance de muscles^ une liberté de circulation et de respiration, une netteté d'esprit et de cotps, un bien-être dont vous n'aviez pas d'idée. La volupté orientale s'est largement infusée en vous ; vous avez joui, vous vous êtes purifié, vous avez fait de l'exercice sans le moindre frais d'activité ou de volonté.

Les officiers de l'état-major général, qui les premiers avaient connu cette bienheureuse ressource, en avaient largement usé. Mais depuis quelques jours ils sentaient diminuer sa puissance ; l'inquiétude devenait telle, qu'on ne songeait plus à chercher les distractions. La métropole laissait le maréchal sans ordres, l'armée sans nouvelles. Depuis huit jours, il n'était pas arrivé une lettre ministérielle, pas un journal par les vaisseaux de l'Etat. Un ou deux exemplaires des feuilles de Marseille ou de Toulon , arrivés par des bâtimens de commerce, trahissaient des incertitudes effrayantes, répétaient des bruits singuliers : le ministère du 8 août allait enfin jeter le masque et ouvertement violer la

Charte qu'il avait mission de détruire. Des lettres particulières, apportées par les vaisseaux du fournisseur général, annonçaient la lutte comme engagée, et la réaction populaire comme terrible. Ces nouvelles , communiquées à un très petit nombre d'individus, transsudaient cependant par Tanxiété des uns et par la joie criminelle des autres.

Ceux-ci, qui avaient déjà appelé tout haut Rerambal Scipion l'Africain, duc d'Alger, disaient qu'une mission plus belle allait commencer pour lui : qu'il allait avec son armée victorieuse achever la restauration d'un roi absolu , et écraser les dernières têtes de l'hydre révolutionnaire. Enfin le 8 au matin un nouveau bâtiment arriva dans la baie et répandit bientôt dans la ville des centaines d'exemplaires d'une dépêche télégraphique imprimée à Marseille.

Elle était laconique mais significative.

Charles X et Louis- Antoine avaient abdiqué, le duc d'Orléans était lieutenant-général du royaume, le nom de Lafayette figurait parmi les chefs du gouvernement provisoire. Les

55o LA MALADIE DU PAYS

marins débarques ajoutaient que le drapeau tricolore flottait à Marseille et par toute la France ; que leur vaisseau l'avait porté jusqu'à l'ouvert de la baie; que c'était uniquement sur les ordres de la croisière qu'ils l'avaient amené. Quelques exemplaires de ce curieux imprimé parvinrent a la Kasaba à onze heures.

C'était un dimanche ; l'état-major général était ^éuni dans la grande cour autour d'un autel de campagne, où se célébrait la messe. Un officier lut , passa l'écrit à son voisin et se retira; celui-ci en fît autant, après l'avoir passé à un autre; il circula ainsi de main en main , produisant partout cette subite indifférence pour la chapelle. Ulte, missa est se prononçait , quand Kerambal , ayant lu à son tour, regarda et s'aperçut qu'il était à peu près seul avec l'aumônier.

(( Deo grattas j lui répondit-il en lui jetant le papier. Vous avez dit plus vrai que vous ne croyiez, monsieur; le règne de la messe est fini; les cardinaux, vos patrons, en répondront devant Dieu !

ET LA. GRANDE NOUVELLE. 55l

— {( Amen ; et vos collègues devant les hommes » , répliqua l'aumônier.

Le général se retira dans son appartement pour conférer avec ses affidés. Ceux-ci n'ayant rien perdu de leur vieille conviction, qu'ils étaient les plus forts et les plus nombreux à Alger comme en France, proposaient gravement d'embarquer l'armée et d'aller faire une pointe sur la Provence ou la Bretagne. Les royalistes du Midi ou de l'Ouest, joints aux soldats de Scipion, auraient bon marché de Paris, de son lieutenant-général et du gouvernement provisoire. Il était fort regrettable que le directeur des aérostats eut été assassiné, le matériel de ce service détruit en rade d'Hyèrespar l'incendie d'un vaisseau ; la navigation aérienne eut été une voie plus prompte pour la nouvelle expédition. Quant à la navigation ordinaire, il devenait un peu difficile d'y compter; l'amiral recevait des dépêches officielles du nouveau gouvernement , avec ordre d'arborer le pavillon tricolore. Le nouveau ministre de la guerre reprenait avec son prédécesseur une correspondance interrom-

pue depuis le mois de juin i8i5; c'était pour lui annoncer la prochaine arrive'e d'un nouveau commandant en chef, et en attendant lui intimer l'ordre de faire changer à l'armée de terre ses cocardes et ses drapeaux.

Cette complication d'événemens et de difficultés était au-dessus de la compétence d'une camarilla; Kerambal assembla en conseil extraordinaire tous les officiers généraux. Le beau rôle y fut pour les hommes d'opinions violentes, pour les gens franchement dévoués au parti contre-révolutionnaire. Soutenir une cause vaincue est magnanime ; et puis savoir nettement ce qu'on veut, et le vouloir franchement est d'un précieux avantage pour quiconque fait partie d'un corps délibérant.

Quelques hommes à vue louche, à charlatanisme madré , praticiens scrupuleux des formules, même de celle du dévouement; courtisans attentifs à visiter un ministre, même le jour de sa chute , criaient presque aussi haut que les hommes de parti, et menaçaient de donner leur démission. Ce renfort ne constituait pas encore une majorité; leurs com-

muns efforts étaient neutralises par une masse qui ne pouvait agir encore que par la force d'inertie. Elle se composait de quelques hommes spéciaux et à peu près indiffërens en matière politique; de beaucoup de caractères modérés, qui ne trouvaient pas que la punition fût au-dessus de l'attentat commis par les ordonnances , et enfin d'un petit nombre de libéraux qui se réjouissaient franchement de voir qu'on en eût fini avec la contre-révolution et les Bourbons-Stuarts. Mais tous avaient accepté du service sous ces princes ; cet antécédent commandait la réserve et la délicatesse, à présent surtout que les princes venaient de changer leurs anciens droits contre ceux du malheur. D'ailleurs les opinions modérées, les opinions libérales, conservent peu de rancune après la victoire; et si la foi absolutiste soutenait la minorité, la confiance dans le triomphe des principes de la révoludon, ou, pour réduire la question aux termes du fatalisme, l'immense probabilité de ce triomphe faisait prendre un parti sage en temporisant.

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