II
esprit, son instruction, sagaîté. Tout le long de la route il m'a conté des anecdotes, m'a dit des jeux de mots qui m'étaient inconnus, et qui plus d'une fois m'ont fait oublier le sérieux qui convient à mon ministère. Il n'y a à ma souvenance qu'une autre de mes pratiques qui ait égalé ce cher Mohammed. Celui-là composa des vers en mon honneur; il comparait mon gros ventre à un nuage prêt à crever en pluie, mes bras bosselés et nerveux à des colonnes torses, ma grosse voix au tonnerre, et mon seïf à l'éclair. Je lui rendis galanterie pour galanterie. Le seïf passa sur son cou comme le fîl du marchand qui divise un gâteau de beurre. Je regrette infiniment, asiady, de ne pouvoir vous donner une pareille marque de mon adresse et de ma considération. »
L^officier commandant les troupes françaises fit un signe d'impatience que le mézoua bel-esprit traduisit à ses chaouich. Mohammed s'approcha de son père pour se jeter à ses pieds; Ali-Théaleb le retint. Plein d'attendrissement, il voulut l'embrasser; Ali recula d'un pas, et lui dit avec un visage austère :
d'ali-théaleb. 55g
(( Point de faiblesse, mon fils; songe qu'on nous observe. Si le spectacle de nos derniers momens était trop déchirant pour nos amis, leur sympathie éclaterait peut-être, et préparerait un nouveau triomphe à ces étrangers armés. Le moment de la vengeance n'est pas encore arrivé.... Ne m'embrasse pas, nous allons nous retrouver tout à l'heure. »
Il se tourna alors vers l'interprète. « Tu ne veux donc pas être l'élu de Dieu et de son peuple? »
Verdanson embrassa le vieillard en sanglotant. Ali le présenta à son fils.
(( Embrasse-le aussi , 6 Mohammed ; il a été notre ami et l'ami de nos frères. Embrasse-le , ajouta-t-il en soupirant; nous ne le retrouverons pas dans notre paradis. »
Mohammed monta l'échelle d'un pas ferme. Quelles furent à ce moment les angoisses d'un cœur paternel? Dieu seul peut le savoir, car de lui, sans doute, viennent ces remèdes mystérieux de l'angoisse, ces satisfactions extatiques données à une sainte rancune, cette illumination de l'intelligence, qui tout à coup anticipe l'avenir et lit aux plus grands espaces !
54o LA MORT d'aLI-THÉALEB.
Au fond de leurs orbites caverneux, les yeux du vieillard ëtincelaient, et sa voix prophétique disait à Verdanson :
« Tu t'obstines à rester le meilleur des Nazaréens, et dans ce moment ta religion est ébranlée jusque dans ses fondemens.
(( Tu gardes fidélité à ton Roi, à ton émir, et le trône de ton Roi croule, et ton émir va perdre son pouvoir, et tous deux vont, couverts d'opprobre et de malédictions, finir leur existence dans les misères de l'exil. »
La scène se passait le 29 juillet.
L'interprète, une main appuyée sur ses yeux , était absorbé dans sa douleur. Il entendit battre les tambours, et vit défiler les soldats. Il s'éloigna avec eux. Dans un moment de distraction, de curiosité, peut-être, il se retourna, et vit les deux cadavres qui se balançaient en l'air; au-dessous, les chaouich du mézouar distribuaient des fragmens du manteau des suppliciés. Malgré la présence d'un grand nombre de sentinelles françaises, la foule musulmane se précipitait pour acheter chèrement les reliques de ses martyrs.