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CHAPITRE XXXIV

Un Wwan à la jâasaba.

Le conseil se réunit une dernière fois, le i6 août.

« Messieurs, dit en ouvrant la séance le général en chef, le gouvernement de Paris parait s'être consolidé ; ses ordres sont positifs , ils m'ont été donnés déjà à plusieurs reprises ; monsieur l'amiral, qui en a reçu de semblables , me déclare qu'il les exécutera demaiu au plus tard. »

Visiblement ëmu après cet exorde, Kerambal se tourna vers Polybe comme pour le prier de continuer. Polybe continua :

(( La marine arborera demain le pavillon tricolore. Si Tarmëe de terre et les forts d'Alger conservent des drapeaux d'une autre couleur, cela n'augmentera pas Tharmonie, qui n'est pas déjà trop grande, entre l'armée et la marine. Cette scission, manifestée aux yeux des habitans du pays pourra les encourager à la révolte. Nous venons donc vous proposer d'arborer^ demain au point du jour, sur les forts d'Alger, le pavillon que l'amiral arborera à ses vaisseaux.

— <r Je ne sais pas , dit un général à perruque, pourquoi l'on fait la simagrée de nous consulter; la décision est prise , et je sais que des tailleurs du magasin d'habillement ont déjà confectionné les drapeaux aux couleurs révolutionnaires.

— « Les paroles et la conduite de M. le maréchal nous avaient préparés à cette belle péroraison, ajouta d'un air méprisant le comte de Mâchicoulis, aussi nous sommes--

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nous prépares à protester par tous les moyens qui sont en notre pouvoir.

— (( Vous serez responsable de tous les malheurs que pourraient entraîner des scissions dans les rangs des soldats, dit Polybe.

— (( Responsable ! devant quelle autorité , monsieur? L'autorité légitime est abolie en France; les usurpateurs qui se sont substitués à elle n'auront jamais droit à mon obéissance, quand même ils vous confirmeraient dans vos fonctions, ce que sans doute ils ne manqueront pas de faire après le service que vous allez leur rendre.

— t( Général, dit Levasé, permettez-moi de vous rappeler qu'il existe une autorité à l'abri de toutes les usurpations , et sûrement un homme aussi religieux que vous n'en déclinera jamais la compétence ; vous serez responsable devant Dieu! et, ajouta-t-il à demivoix , devant la force.

— « La force, monsieur ! elle est toute de notre côté; tous les officiers supérieurs de ma brigade donneront leur démission plutôt

que de prendre des couleurs odieuses et souillées du sang de nos parens ! »

Plusieurs autres maréchaux-de-camp renouvelèrent les mêmes déclarations , et jetèrent sur le bureau des dossiers énormes de démissions.

(( Messieurs , dit le duc de Lascars , j'aurais pu apporter aussi un volumineux contingent de ce genre, mais je n'ai plus qualité pour recevoir les démissions des officiers de ma division , ni même pour opiner dans ce conseil. Malgré les refus répétés de M. le maréchal d'accepter la mienne, je me regarde comme ne faisant plus partie de l'armée ; les anciennes relations de ma famille avec les Bourbons, à qui on vient d'arracher une abdication , le respect que je dois à mes sermens et aux bontés particulières dont ils m'ont honoré, m'ont dicté mon devoir, aussitôt que j'ai appris officiellement qu'ils avaient quitté Paris et s'apprêtaient à quitter la France. Je supplie de nouveau M. le maréchal de me faire donner passage à bord d'un vaisseau qui aille en Espagne ; de là , je

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m'embarquerai pour l'x'Vngle terre, où mes augustes maîtres me donneront leurs ordres. Remarquez bien, messieurs, que je ne prétends imposer mon exemple à personne, m jmprouver en rien ceux qui ne l'imiteront pas. Je sens que les obligations qui me sont particulières ne pèsent pas sur tout le monde. J'ai renvoyé à leurs maréchaux-de-camp respectifs ou à leur propre conscience les officiers qui sont venus m'offrir leurs démissions, ou me consulter sur ce qu'ils avaient à faire. 11 me parait juste que dans les tristes conjonctures où nous sommes, chacun agisse dans sa pleine liberté; je suis sûr que c'est le moyen le plus efficace pour obtenir des actes conformes à l'honneur et à la délicatesse française.

— « Pour quelques gens, dit Wroukoulak avec emphase, les inspirations de l'honneur et la délicatesse sont une langue obscure qui a besoin d'interprètes; je me suis cru permis d'interpréter ces inspirations-là à quelques uns de mes officiers ; mais je réponds que la majorité n'en aura pas jjesoin.

56o UN DIVAN

— ((Eh, demanda Polybe d'un air distrait, leur avez-vous parle grec ?

— ((Je leur ai parle français, monsieur, répondit-il d'un air tapageur.

— (( Auriez-vous l'obligeance de me remettre leurs pétitions , que je les enregistre » , poursuivit Polybe en ficelant les pétitions déjà reçues avec l'attention scrupuleuse d'un commis greffier.

Wroukoulak en remit une seule.

. (( Que le drapeau révolutionnaire soit une fois arboré, ajouta-t-il, et il vous en pleuvra par centaines. La mienne est déjà prête.

— (( Ah! dit Polybe en ouvrant avec curiosité celle qu'il tenait, c'est peut-être celle-ci. »

Il lut.

(( Non, c'est celle du lieutenant-colonel Rermoran de Pilât Saint-Gelj, qui se qualifie d'ancien Vendéen , et de Vendéen nouveau. »

Boristhène demanda la parole :

(( Messieurs, je n'ai pas de démission à remettre. Ce n'est pas que quelques officiers ne

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m'aient annoncé l'intention de se retirer dans le cas où il faudrait prendre la cocarde tricolore.

— (( Permettez, général, il n'a pas été question de cocarde; il n'est question que de drapeau » , dit Polybe.

Plusieurs personnes se regardèrent comme pour s'expliquer la subtile distinction. Boristhène continuait :

« Avec ces officiers, messieurs, je suis entré franchement en explication ; j'ai loué les motifs qui les poussaient; mais je leur ai représenté qu'ils en exagéraient les conséquences. Je leur ai déclaré que, pour ma part, je croyais, malgré mes sermens antérieurs, pouvoir et devoir continuer à servir sous le régime nouveau , parce que le principal maître que j'aimais et servais, mon pays, n'avait pas changé. Quelques uns, poussés à bout, ont convenu qu'ils obéissaient à l'entraînement de l'exemple, comme autrefois les gentilshommes allaient à Coblentz; d'autres , en confessant qu'ils n'avaient pas foi dans la stabilité du nouvel ordre de choses, ont trahi

l'arrière-pensée de faire servir à leurs intérêts un dévouement de quelques jours. »

Le général TEncloué interrompit Boristhène en grinçant des dents : « Monsieur, c'est une calomnie ! Le dévouement des royalistes a toujours été pur et sans arrièrepensée !

— (( Je souhaite, monsieur, que l'histoire leur rende à eux et à vous cette justice, dit gravement Boristhène en portant alternativement les yeux vers l'interrupteur et le général en chef, dont l'Encloué était aide-decamp pendant les cent jours; puis il reprit :

« Moi, qui trouve naturel d'avoir des arrière-pensées, c'est-à-dire de se conduire par des motifs d'intérêt honnête et raisonnable, j'ai ébranlé la résolution de tous ces officiers en les assurant que l'ordre de choses nouveau était stable, et que j'y avais pleine confiance avec tous les Français,

— (( Tous les Français ! cria le général à la perruque; et pour quoi comptez-vous les Vendéens, qui sont en pleine insurrection? les royalistes du midi qui sont prêts à les imiter ?

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et toutes les populations opprimées par les démagogues, mais qui feront éclater leurs véritables sentimens quand les armées de la sainte-alliance s'approcheront de nouveau ? »

Boristhène reprit en souriant :

(( Croiriez-vous , messieurs, que le service que j'ai rendu aux officiers supérieurs en les décidant à rester sous les drapeaux avec leur nouvelle couleur a un peu dérangé les plans de quelques officiers subalternes, de plusieurs sous-officiers et d'une multitude de soldats. A la nouvelle de h. démission des chefs de bataillon, les capitaines se trouvaient assez d'expérience et de talent pour les remplacer, les lieutenans pour devenir capitaines, les sous-lieutenans lieutenans; beaucoup de sousofficiers espéraient avoir l'épaulette du contre-coup, des caporaux les galons de sergent, et chaque soldat les galons de laine. Malgré ces nombreux désappointemens , messieurs , je puis vous répondre que ma division verra arriver sans murmure les nouveaux drapeaux, peut-être même les nouvelles cocardes que M. le chef d'état-major parait conr-

sidërer comme devant former une épreuve plus décisive.

— (( Sûrement, dit Polybe, autre chose est porter une couleur soi-même ou la voir flotter près de soi. La sûreté, l'obéissance de l'armée , dépend de cette importante distinction.

— « Quant aux divisions de mes collègues , reprit Boristhène, les chances que les nombreuses démissions vont ouvrir aux ambitions subalternes y feront aussi bon nombre d'amis du nouvel ordre de cho^s. J'ai cru devoir entrer dans ces détails pour nous rassurer sur la disposition de vingt-cinq mille soldats qu'il m'a semblé qu'on oubliait un peu pour se préoccuper exclusivement de l'esprit d'une poignée d'officiers supérieurs sortis de la garde royale.

— (( C'était la bonne école de la fidélité, dit Mâchicoulis laissant faire explosion à sa colère. Si M. le maréchal avait fait son devoir de royaliste , vous n'auriez pas eu le temps de prendre cet ascendant sur votre division. La résignation de vos soldats-prouve, au surplus.

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ce qu'on en eût pu attendre pour une meilleure cause. Mais est-il bien vrai qu'il ne soit plus temps? Donnons-nous au moins la satisfaction de proposer aux gens de bonne volonté de former un corps qui veuille se dévouer pour le trône légitime et la religion insultée; je suis sûr que les bataillons s'ébranleront tout entiers.

— « Dans ma brigade, dit avec enthousiasme le marquis de Pontrinquat, je puis compter sur les trois quarts des soldats pour cette noble expédition.

— « Je réponds de ma division tout entière, ajouta Wroukoulak avec un geste véhément.

— « Et, demanda la voix mordante de Calahitte , leur ferez-vous faire le tour de la mer Noire, ou jetterez-vous un pont sur le détroit de Gibraltar ?

— (( Je suis étonné, monsieur, dit Pontrinquat embarrassé de l'objection, je suis étonné que vous veniez refroidir le zèle des royalistes; ne devriez-vous pas au contraire le stimuler, vous qui devez tout aux bontés de nos princes?

— (( Ici comme ailleurs, monsieur, vous et moi nous comprenons et pratiquons le dévouement à notre façon. A Paris, vous et vos amis l'avez pratique en donnant des conseils, malheureusement exécutables, et qui ont plongé nos princes dans l'abîme; ici, en avisant des expédiens absurdes qui ne les en retireraient pas, mais qui réussiraient, comme à Paris, à armer les Français contre les Français.

— « Il est vrai, dit Poljbe, M. Pontrinquat oublie toujours que M. l'amiral veut attendre de nouvelles instructions du ministère avant de mettre une seule chaloupe à notre disposition.

— (( Il y a des bâtimens de commerce dans le port d'Alger, dit le duc de Lascars; et ceuxlà, s'ils ne peuvent pas transporter des régimens en France, transporteront des officiers en Espagne. J'ai arrêté mon passage à bord d'un de ces bâtimens, et j'attends pour m'y embarquer qu'il ait plu à monsieur le maréchal d'accepter ma démission.

— (( Mon cher duc , balbutia le maréchal

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avec émotion, je suis loin de vouloir faire violence à vos honorables sentimens ; mais songez à la position critique où est l'armëe; elle aussi mérite notre intérêt, commande nos sacrifices. Que deviendra- 1- elle si ses officiers les plu^ distingues, ceux qu'elle estime et chérit le plus, l'abandonnent?

— (( Monsieur le maréchal , dit modestement le duc, je vois ici beaucoup de braves officiers qui sont aimés des troupes, et commanderont fort bien une division au lieu d'une brigade, deux divisions au lieu d'une seule. Ceux-là sont heureux de pouvoir rester à la tête des soldats avec lesquels ils ont marché à la victoire ; ils n'ont pas les antécédens , les obligations qui nous font un devoir.... pardon! qui me font un devoir de me retirer.

— « Une armée qui refuserait de suivre la voie de l'honneur que lui indiqueraient ses chefs mériterait peu d'intérêt^ et on pourrait l'abandonner sans regret, dit avec emportement le général à la perruque.

— « Et si elle sympathise avec ses chefs , mais comprend comme eux l'impossibilité

de retourner en France pour accomplir leurs désirs? » demanda finement Wroukoulak, qui trouvait l'occasion bonne pour motiver le retard de sa démission.

(( Les royalistes purs , cria Pontrinquat , n'admettent pas toutes ces capitulations de conscience! et je suis persuade que monsieur le maréchal lui-même, qui croit devoir à sa position de chef de conserver encore l'autorité, pour maintenir l'ordre dans l'armée, la paix dans la conquête, la résignera demain si, ce que je ne puis croire encore, le gouvernement de l'usurpation est reconnu.

— (( Monsieur, dit le maréchal, loin d'être une sanction donnée à l'usurpation, la mesure que nous allons prendre est la reconnaissance la plus formelle de la légitimité. L'abdication de Charles X et de son fils met sur le trône son petit-fîls Henri V^ c'est lui que nous allons proclamer roi. »

Des ricanemens amers éclatèrent aux bancs de la droite.

(f Henri V avec le duc d'Orléans pour régent! avec Tiafayette pour premier ministre!

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Un roi légitime avec le drapeau de l'athéisme et du jacobinisme! Jamais! jamais! Admettre pareilles contradictions, c'est abjurer sa raison; les sanctionner, c'est forfaire à l'honneur ,^ c'est trahir son Dieu et son Roi! Monsieur le maréchal ne fera sûrement pas cela. S'il le faisait....

— « Si je le faisais, dit tristement Kerambal , j'éprouverais un malheur auquel nie voilà suffisamment préparé ; je verrais mes plus anciens, mes plus intimes amis, les royalistes, m'abandonner, me calomnier peutêtre avec plus de fureur que mes ennemis. Il y a des destinées auxquelles aucune amertume n'est épargnée : je saurai encore subir celle-là. Le drapeau tricolore sera arboré demain. Polybe, donnez lecture de l'ordre du jour qui l'annonce. »

Malgré le correctif de la reconnaissance de Henri V, cette proclamation fît subitement déserter les bancs de la droite. Mâchicoulis, Pontrinquat, l'Encloué, le général à la perruque, murmuraient en sortant :

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