‹ Ali le RenardChapitre 42 sur 48 · II · texte numérisé non relu

II

« Les couleurs odieuses ! la cocarde de la révolution! jamais! jamais! ))

Polybe les poursuivait en leur répétant ; (( Messieurs, il n'est pas du tout question de cocarde j cela ne viendra que plus tard, et d'ici là..,.

— « Cela est déjà venu , lui dit froidement un des généraux qui étaient restés; beaucoup de soldats se sont fabriqué des cocardes ; beaucoup de boutiques d'Alger en vont mettre en vente ^ vous en verrez demain arborer par milliers.

— (( Diable! dit Polybe; mais ce sera un acte d'insubordination : l'ordre du jour renvoie expressément à plus tard le changement de cocarde.

— (( Alors, reprit le général, il faudra que chacun y mette un peu du sien; nous approuverons et vous fermerez les yeux. »

Polybe demeura long-temps absorbé à réfléchir sur celte occurrence grave et imprévue; il s'aperçut enfin qu'il était seul, et s'achemina vers ses bureaux. Le directeur de

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rimprimerie attendait la copie de l'ordre du jour pour Timprimer : Polybe lui fit une scène épouvantable, dont le prétexte était une virgule oubliée et une barre irrégulière dans le dernier protocole tiré par ses presses. Le véritable motif était le peu de succès obtenu par son importante distinction entre les cocardes et les drapeaux. Mais les nouvelles de la métropole avaient tellement affaibli la discipline que l'imprimeur envoya promener le général.

Le lendemain tous les vaisseaux mouillés dans la rade arborèrent les couleurs nationales, que le vaisseau amiral salua de son artillerie; la salve fut répétée par la tour ronde de la marine, pendant qu'elle-même et la Rasaba se pavoisaient comme les vaisseaux. Dans d'autres circonstances, un pareil événement eût amené une explosion de joie et d'attendrissement dans une armée française : mais on était loin de la mère patrie; la mer qui en séparait pouvait, d'un moment à l'autre , être fermée par les vaisseaux de

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l'Angleterre, avec laquelle la révolution de Paris semblait devoir infailliblement amener une rupture : alors les populations fanatiques et haineuses reprendraient l'offensive pour aider les Anglais. La longue et douloureuse agonie qu'ont éprouvée souvent les possessions coloniales de la France était en perspective : d'autres sentimens , d'autres intérêts aussi étaieni soulevés.

Un événement aussi capital que la révolution de juillet n'effaçait-il pas celui de la conquête d'Alger, et le nouveau gouvernement aurait-il beaucoup de goût pour une conquête, pour une colonie gagnée par une armée et par un ministre de Charles X? Se regarderait-il comme solidaire des services rei^dus sous ce roi , sous ce chef? Les partis ont une logique si absurdement conséquente!

Les prétextes ne manquaient pas à son indifférence plus que les raisons véritables. Rerambal avait demandé des décorations et des grades pour son armée victorieuse; il «vait demandé une gratification pour ces sol-

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dais qui avaient conquis im royaume et un trésor de cinquante millions en numéraire : Charles X et ses ministres avaient refusé la gratification , et s'étaient montrés fort avares de décorations et de grades. Appartenait-il au nouveau gouvernement de réparer cette ingratitude quand d'autres troupes, d'autres combattans qui lui avaient rendu des services immédiats, réclamaient toute sa sollicitude? La physionomie de l'armée était devenue sombre peu de temps après l'occupation d'Alger; elle avait été mécontente en apprenant qu'on lui marchandait des récompenses bien méritées; l'inquiétude causée par l'interruption des communications s'était augmentée quand elle avait appris les événemens de Paris. La vue des couleurs chéries et illustrées par les victoires de la révolution et de l'empire, avait à peine empêché cette inquiétude de devenir tristesse; car le redressement des anciens griefs paraissait indéfiniment ajourné ; la position était plus précaire que jamais; les maladies épidémiques et la nostalgie con-

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tinuaient leurs ravages. L'espoir et la confiance revinrent dans les premiers jours de septembre avec le nouveau commandant en chef.

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