‹ Ali le RenardChapitre 48 sur 48 · CHAPITRE XXXVÏIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVÏIl

£a (Slmvaniaine.

Les immenses hangars où les Marseillais purifient toutes les provenances suspectes du Levant étaient envahis, au commencement de l'automne, par les troupes revenant de l'armée d'Afrique. Le lazaret était converti en une caserne, mais une caserne sans bruit et sans joie. Les militaires y rôdaient sans armes , les habits négligés , la contenance

triste; dans un lazaret, le désœuvrement est soucieux.

C'est une prison pour les gens qui n'ont commis aucun délit, un hôpital pour les bien portans. Un soupçon pèse sur vous, qui anéantit la pitié plus qu'un crime, qui compromet votre existence plus qu'une maladie : dans le pays d'où vous venez règne un fléau contagieux qui fut une fois transporté à Marseille, et y moissonna les habitans par milliers. En vous recevant immédiatement dans son sein , la ville compromettrait encore son salut, celui de la France, peut-être celui de l'Europe entière. Si vous vous révoltiez contre ce juste régime de prévention, la répression serait exceptionnelle comme lui, mais sans doute également juste. Les sentinelles qui veillent autour des remparts , les chaloupes qui gardent les côtes, car on a calculé qu'on pourrait se sauver à la nage, feraient feu sur vous comme sur une bête fauve ; et si vous échappiez à leurs balles^ le carcan , les galères perpétuelles ou la mort puniraient votre tentative d'évasion. Dans l'intérieur, vous êtes

soumis à une discipline non moins sévère ; les quarantenaires, partages en cate'gories, doivent s'abstenir de toute communication les uns avec les autres. Ceux qui sont arrivés le même jour par le même bâtiment, sont loges dans un local particulier , dans une chambre spéciale , et il leur est défendu de s'approcher de ceux qui sont arrivés un jour plus tard, sous peine devoir prolonger leur quarantaine; à plus forte raison de ceux qui sont arrivés avant eux, et à qui ils infligeraient le même malheur et devraient des dommages-intérêts. Le lazaret, composé de plusieurs corps de bâtisse séparés entre eux, agrandi à cent reprises, en laissant subsister les anciennes enceintes, est favorable à l'exercice de cette discipline; c'est un labyrinthe où l'on rencontre à chaque pas un mur et une porte de fer. Ces portes ne s'ouvrent que pendant le jour. L'isolement ainsi garanti pendant la nuit, est surveillé le jour par des gardiens qui vous suivent partout, et qui, une gaule à la main, tiennent les indiscrets à distance respectueuse.

45o LA^ QUARANTAINE.

Les quarantenaires ne se résignent pas sans murmure à ce régime qu'ils appellent odieux quand il est exécute strictement, et qui leur semble une collusion au profit de la routine et de la cupidité quand il est négligé. Les gardiens et les administrateurs de la santé entendent souvent d'aigres reproches; les murs sont couverts d'inscriptions insultantes, de caricatures et de noms propres. La vanité s'élève un petit monument après que le dépit a enregistré une protestation. Ce ne sont pas seulement les Français et les militaires qui en ont agi ainsi; l'ennui a suggéré les mêmes passe-temps aux Grecs, aux Maronites, aux Arméniens et jusqu'aux Levantins musulmans, d'ordinaire plus impassibles. Les caractères bizarres des langues orientales ont précédé les épigrammes en vers, les malédictions en prose française.

Le lourd et funèbre crêpe du lazaret ne voilait pas complètement les individualités. Les démissionnaires de l'armée d'Afrique y affichaient encore leurs préoccupations de parti. Le comte Mou de veau et le général

l'Encloué allaient à la messe avec un gros livre d'heures ; personne n'en riait , parce que c'était la continuation d'anciennes habitudes.

Le vendéen Kermoran de Pilât Saint- Gely, qui s'était moque de la messe jusqu'au 17 août, allait l'entendre avec affectation depuis qu'il la croyait persécutée. D'autres démissionnaires se promenaient en grand uniforme avec les ordres du lis et du brassard sur la poitrine, et une cocarde blanche transparant sous la toile cirée verte de leur schakos; fanfaronnade qui n'eut pas été sans courage, si les autorités du lazaret n'avaient pas eu pour elle une inépuisable indulgence, et si les libéraux n'avaient pas, avant tout, eu à cœur de ne pas faire prolonger leur quarantaine en touchant un nouveau débarqué.

L'intendant Denégat, le secrétaire d'Aubusson , le général Wroukoulak et le Commodore Macaulay, s'inquiétaient d'avance des sévérités de la douane, qui les attendait au sortir de quarantaine. Les journaux voulaient absolument qu'il y eut eu dilapidation à la Rasaba, et les douaniers se flattaient de trou-

ver dans les bagages des hauts fonctionnaires de l'armëe d'Afrique, les deux cent millions rêvés par le général en chef, après une superficielle inspection du trésor algérien. Déjà son fils aine, envoyé avec les drapeaux de l'armée turque et arabe , avait été accueilli par ces soupçons, et les impitoyables douaniers avaient fouillé jusqu'au cercueil qui renfermait le cadavre embaumé de son malheureux frère.

Ils avaient confisqué les armes, les étoffes, les petits meubles, les bijoux, tout ce qui avait physionomie orientale. Les quarantenaires , qui avaient quelques curieuses bagatelles de ce genre , redoutaient d'avoir à les sacrifier en holocauste aux calomnies acharnées des journaux.

Verdanson, qui avait déjà fait plusieurs quarantaines, et que le partage léonin des officiers à épaulettes avait mis à l'abri de ces terreurs, n'avait qu'un sujet d'inquiétude pendant son séjour au lazaret, mais il était grave : c'était l'état de plus en plus empirant de la santé de son ami.

D'Aubagne , cruellement tourmenté par la tempête qui accueillit le Cachalot aux approches de la côte, avait été transporté au lazaret avec une fièvre intense. Les blessures de son épaule avaient pris un fâcheux aspect après qu'il eut passé quelques jours dans les salles chirurgicales de l'hôpital. Un jeune chirurgien avait exprimé à Verdanson la crainte qu'une des plaies ne fût en communication directe avec l'articulation , et il ne lui avait pas dissimulé que plus loin du centre de la vie, un tel accident eût commandé promptement l'amputation; là on était privé même de cette triste ressource. Verdanson cacha le plus long-temps qu'il put ce fâcheux pronostic, mais sa figure soucieuse était observée attentivement par d'autres personnes qui portaient au malade un intérêt aussi vif que le sien.

Chaque jour, il allait deux fois au parloir donner des nouvelles du commandant aux gens de mistress Schaler, à mistress Schaler elle-même, ou à sa fille Fanny, qui était plus assidue que ses domestiques et sa mère. II. 28

Pauvre Fanny ! elle n'avait reçu que quelques lignes d'Alger; elle ne recevait rien depuis que son amant était arrive en France, et pourtant elle lui avait écrit souvent en Afrique; ici elle lui écrivait chaque jour.

D'Aubagne, eùt-il été infidèle, aurait répondu quelquefois à sa cousine. Il fallait donc qu'il fût malade, et très malade. Verdanson, pressé de questions, n'avait pu le nier. S'il eût eu moins de respect pour la vérité, peutêtre aurait-il préféré expliquer le silence de d'Aubagne par une infidélité; car il connaissait cet autre malheur que Fanny ignorait encore ; et l'âme délicate et charitable de la quakeresse eût préféré savoir son cousin sain et sauf quoique infidèle, que fidèle et moribond.

C'était le contre- pied de la morale de Maria, qui, logeant avec son père dans l'enceinte même du lazaret, rencontrait plus souvent Verdanson, et l'observait de plus près. Aussitôt qu'elle avait appris le retour du commandant, elle avait supplié son ami de lui ménager les moyens de le voir. Déjà au fait des

habitudes du lazaret, elle avait remarqué que les gardes de santé se relâchaient au bout de peu de jours de leur sévérité première ; mais la salle d'hôpital, où était d'Aubagne, était séparée du pavillon où elle était domiciliée , par tant d'enceintes et de détours, qu'elle n'espérait pas pouvoir y parvenir si quelqu'un ne lui servait de guide; il fallait d'ailleurs l'assurance d'un habitué pour ne pas éveiller les soupçons des sentinelles semées sur la route. Elle ne craignait pas la surveillance de son père , qui ignorait l'arrivée de son ancien officier d'ordonnance. Verdanson lui avait promis de répondre à ses vœux, après avoir consulté à ce sujet, non pas la volonté du malade , qui ne pouvait pas être douteuse > mais l'état de sa santé, qui exigeait les plus grands ménagemens. Plusieurs jours de suite, il avait donné des réponses évasives , d'abord à cause de la persistance du mal, et puis parce que désapprouvant le tort que son ami s'était déjà donné vis-à-vis d'une femme aussi méritante que Fanny Schaler, il espérait toujours que , vaincu par la mansuétude , par les

attentions empressées de sa cousine, il le chargerait de quelque réponse tendre et décisive aux lettres qu'il lui lisait tous les jours.

D'Aubagne témoignait beaucoup de reconnaissance et se montrait touché, mais en ami et non plus en amant. Bien plus , Verdanson avait cru s'apercevoir que l'arrivée d'un billet et des nouvelles verbales qu'il lui apportait était le signal d'un redoublement d'inquiétude. Souvent il l'entendait demander avec embarras si la quarantaine du général Wroukoulak était finie ; se plaindre du dénûment de cet hôpital, et en faire des comparaisons à l'avantage de celui de Castra tines. Son âme affaiblie par la maladie , lui avait fait oublier ses devoirs et ses vœux; maintenant elle s'owvrait avec moins de franchise à son camarade^ dont il craignait la morale un peu austère. Cette contrainte était une maladie de plus.

Aussitôt que Verdanson l'eut clairement reconnu, il en eut pitié, et ne voulut pas priver le commandant d'une consolation qu'il semblait regretter.

Maria s'adressa de nouveau à lui un matin.

mais non plus sur le ton de la supplication. Sa parole était brève et impérative, son geste brusque; ses yeux étincelaient; elle rougissait de sa timidité, de son indécision passée. Une bouche qu'elle détestait sans doute, mais qu'elle redoutait et respectait peut-être à régal de Dieu , venait de l'éclairer sur les devoirs de l'amour.

Verdanson, qui venait de voir Fannj Scha- 1er au parloir, lui avait donné d'affligeantes nouvelles; le chagrin qu'il ressentait de Tindifférence de son ami ne devait pas percer au-dehors , mais il avait répandu ses tristes reflets sur le compte qu'il avait rendu de la maladie du corps.

La quakeresse, qui, après avoir pris congé de l'interprète, était rêveuse et agitée, s'était un moment rapprochée de la grille pour demander quelques nouvelles explications. Verdanson était parti , mais à sa place elle avait vu passer la belle Espagnole pour laquelle elle avait fait si souvent de généreux et d'éloquens plaidoyers.

i< Maria! mademoiselle Wroukoulak ! avait-

elle crié avec une voix qu'une oreille jalouse avait promptement reconnue : Est-il vrai, oh ! dis-le-moi, que M. d'Aubagne soit si malade?

— (( Cela parait trop certain ;• son ami me l'assure.

— « Te l'assure! quoi, amie! et tu ne l'as pas vu? »

Cette objection si naïve , si simple de la part de Fanny, était pour Maria une raillerie amère. Elle n'avait jamais senti d'une manière plus écrasante la supériorité de sa rivale.

Elle aurait donc bravé les consignes sanitaires , elle qui s'étonnait qu'on les eût respectées? Pour elle, un sentiment honnête, un amour qu'elle n'avait besoin de cacher à personne, écrivait donc le devoir en lois claires et irrésistibles ! Cette amante qu'elle avait jugée froide, parce qu'elle semblait toujours prête à abandonner son amant, lui donnait une leçon de cette tendresse qui n'esta l'usage ni des fausses positions, ni des passions sans délicatesse.

Pendant que ces pénibles réflexions tour-

billoiinaient dans sa tète, elle murmurait quelques mots d'apologie, elle parlait des gardes, des sentinelles, de la position éloignée de Thopital, des refus de Verdanson de l'y conduire. Le nom de son père et ses sévères défenses de revoir le commandant ne venaient qu'en dernier lieu. Puis tout à coup ces excuses lui paraissant pires que sa conduite , elle saisissait violemment la grille de bois en regardant tristement la noble et mélancolique figure de Fanny. Elle écoutait en frémissant les nouveaux conseils d'un attachement qui ne semblait plus appartenir à la terre tant il était pur et désintéressé.

« Amie, d'Aubagne se meurt, crois -moi!

Verdanson s'y connaît. Un homme n'a pas cette profonde désolation quand une lueur d'espoir lui reste encore. Oh! je ne lui ferai pas mes adieux, mais tu les lui feras pour moi, n'est-ce pas? tu l'embrasseras pour nous deux , pour nous deux qui l'avons aimé comme il mérita de l'être. Va, Maria, bonne et chère Maria, c'est vraiment toi que le ciel choisit pour être son épouse dans ce monde; ines

pressenti mens ne m'avaient point trompée, quand je le lui dis à Alger. Oh ! déchirante mission! mais encore digne d'envie. Peut-être panseras-tu quelquefois ses plaies, avant de recevoir son dernier soupir. Promets-moi seulement, amie, de me rapporter sa bénédiction ; tiens, voici la mienne pour vous deux. »

Elle avança les mains entre les barreaux du parloir; mais Maria, hors d'elle-même, venait de s'éloigner à pas précipités, et entraînait Verdanson plutôt qu'elle ne le suivait, vers l'hôpital où gisait d'Aubagne.

Quand ils jurent atteint sa chambre, l'interprète s'arrêta stupéfait devant un lit vide,

« Il était là », murmura-t-il.

« 11 était là ! redit l'Espagnole , l'œil égaré et lui saisissant durement le bras. Tu m'as donc trompée? il n'est plus! Oh! tu as été plus confiant, plus véridique pour l'autre que pour moi; qu'elle et coi repondent de ma mort devant Dieu et mon père! »

Elle allait se précipiter par la fenêtre , Verdanson l'arrêta.

(< Je vous assure, Maria, que notre ami est

vivant : on l'a sans doute changé de chambre. »

11 interrogea alors le jeune chirurgien qu'il vit s'avancer, et qui leur apprit qu'effectivement le commandant venait d'être transporté dans la salle des fiévreux par ordre du chirurgien-major, vieillard formaliste, qui, au pansement du matin, avait remarqué une tumeur a l'aisselle , dont la nature lui avait paru singulière.

Verdanson et Maria se firent indiquer cette salle des fiévreux; elle était dans un bâtiment isolé : c'était un lazaret dans le lazaret. Des gardes de santé et une sentinelle firent quelques façons pour les admettre ; la présence du jeune chirurgien leva leurs scrupules. Le malade, fatigué par les secousses de la translation , n'avait pas encore recouvré toute sa connaissance. Maria, l'œil fixe, et la respiration comme suspendue à cette existence chancelante, serrait une main sur son cœur, en approchant sa tête de celle du malade, pour épier son premier regard , aspirer son premier souffle. Dès que le sentiment lui revint.

il crut se retrouver encore à cet hôpital de Castratines, où la même garde-malade lui avait donne tant de soins. Cette illusion, qui ne se dissipa que lentement , adoucit le danger que pouvait avoir l'entrevue. En se voyant reconnue, toujours bien accueillie et aimée, Maria laissa enfin échapper des larmes de bonheur; elles se prolongèrent pour l'affliction.

D'Aubagne dit quelques mots de lui, mais avec cette insouciance qui, chez les militaires, est plus significative que le désespoir. Il parla longuement d'amour à Maria, il s'y complut, s'y plongea, mais avec cette verve d'un agonisant à qui tout caprice satisfaisable est permis; avec cette avidité des dernières heures, qui convertit en Dieu l'idole la plus rapprochée; qui prête autorité a la première croyance qu'on vous prêche.... Peut-être vous aviez un autre Dieu, une autre foi, mais les évoquer

de loin , les évoquer à soi tout seul la mort

pourrait arriver plus tôt que leurs consolations !

Maria sentit tout le deuil que couvraient ces apparences d'ivresse ; à son tour elle aperçut

sur la figure des assistans un reflet des pronostics que le malade portait sur lui-même, et que l'œil de Fanny avait su lire à travers les murailles. Alors elle songea à des devojrs plus hauts que les soins temporels, à des consolations plus efficaces que celles de l'amour terrestre. Elle parla de religion et d'un prêtre avec la gravité d'une femme dévote, d'une Espagnole.

D'Aubagne sourit en faisant de la main un geste d'indifférence. Maria insista et supplia; le commandant lui dit doucement qu'il ne voulait pas la contrarier. Elle courut vers la porte pour aller avertir l'aumônier du lazaret.

Les gardes refusèrent de la laisser sortir. Verdanson, qui prévit qu'il aurait encore une fois à faire ce métier de ministre des agonisans, qui lui était échu tant de fois pendant la campagne, tranquillisa comme il put Maria-Josepha , en lui montrant un livre de prières qu'il avait remarqué sur l'appui d'une fenêtre.

« J'espère, ajouta- t-il, que rien ne presse encore; nous avons le temps de nous occuper

d'une affaire qui pourrait causer quelques contrariétés à notre pauvre ami, et qu'il faut chercher à lui épargner. Je crois que nous sommes prisonniers ici ; il faut songer à votre père! »

Un bruit de conversations animées se fit entendre à la porte , qui finit par s'ouvrir et laisser entrer Wroukoulak et Macaulay . Quelques mots d'emportement contre d'Aubagne et contre Maria-Josepha retentirent dans la salle; ils firent bientôt place au regret et à un recueillement triste, quand les nouveaux arrivés aperçurent la figure du malade et l'air consterné des assistans. Wroukoulak oublia presque son ressentiment contre sa fille, qui était à ses genoux, et contre son ancien officier d'ordonnance, auquel il ne put s'empêcher de prendre la main en exprimant quelques vœux pour son rétablissement. D'Aubagne secoua la tête , et lui dit à voix basse :

(( Pardonnez-moi , pardonnez à Maria ; c'est la dernière fois qu'elle et moi vous offenserons. »

Macaulay s'approcha à son tour , et dit

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quelques mots d'intérêt au blessé. Le général et l'Ecossais s'adressèrent ensuite au chirurgien, et lui demandèrent avec inquiétude comment ces blessures, qui paraissaient en chemin de guérison a Alger, avaient pu inopinément s'aggraver.

Le jeune homme parla vaguement de la marche capricieuse des lésions , qui intéressaient de près les articulations.

(f Mais, reprit Wroukoulak, cette maladie extérieure suffit-elle pour motiver les précautions extraordinaires dont on nous a menacés? » Le jeune homme répondit en rougissant pour son supérieur :

« M. le chirurgien-major a cru voir un bubon dans un petit abcès qui commençait a s'ouvrir ce matin dans l'aisselle. Je dois en toute occasion humilier mes faibles lumières devant son expérience; mais. Dieu merci, je crois pouvoir espérer que ses craintes ne sont pas fondées. )) Il s'approcha alors de d'Aubagne, à qui il prit affectueusement la main.

« Cette vieille perruque de major! dit le blessé en souriant; il veut absolument que je

sois pestiféré Je ne sais pas, par exemple,

où j'ai pu prendre la peste à moins que

ce ne soit dans son hôpital Elle n'était pas

à Alger ni à notre bord La peste! un si

vilain mal qui vous fait mourir tout seul

Des coups de lance à Fépaule, à la bonne heure; ça n'épargne pas plus que la peste, mais au moins ça ne vous prive pas de dire adieu à vos amis. »

Et ses regards remerciaient Verdanson et Maria, qui lui soutenaient la tête et lui serraient la main gauche.

(( Si monsieur le commandant a le plaisir de recevoir ses amis, reprit le jeune chirurgien , c'est contre la formelle défense de mon major. Cette même défense pourra être cause qu'une fois entrés ici il les gardera long-temps. Les ihtendans de la santé délibèrent sur la communication que le chirurgien-major a cru devoir leur faire jce matin; ils ont provisoirement ordonné qu'on retint dans cette enceinte quiconque y serait une fois entré. Je suis seul excepté de la règle par les devoirs et les prérogatives de ma place; je vous

promets de plaider, avec toute la force de ma conviction, pour faire lever la consigne.

— (( Voulez-vous me permettre de vous accompagner ? demanda Verdanson; les broderies de mon habit ressemblent à celles du vôtre : les gardes me prendront pour un docteur. »

Le sous-aide hésitait. « Parlez sans détour, dit le pétulant interprète. Je vomis les gens tièdes comme je vomis l'eau tiède.

— i( Nous pouvons essayer. »

Le général se promena à grands pas en parlant bas a Macaulay, et en envoyant de temps en temps des regards courroucés à Maria, cause première de ces embarras par sa conduite peu mesurée. Un regard du blessé semblait la consoler même du déplaisir qu'elle causait à son père.

L'interprète et le chirurgien s'acheminèrent vers le bâtiment de l'intendance. Un garde de santé leur fît signe de s'arrêter sur le perron, au niveau duquel s'ouvrait la grande salle où les intendans étaient assemblés La porte vitrée était grande ouverte ,

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et l'on pouvait entendre la délibération. Elle était orageuse; les vieillards gémissaient a la perspective des malheurs qui menaçaient le lazaret, encombré de trois mille soldats, et peut-être la ville. Les jeunes gens les rassuraient en proposant des mesures de la dernière rigueur. Quelques optimistes se réjouissaient presque de voir reparaître une fois la peste pour convaincre les incrédules de l'utilité du lazaret, et pour réchauffer le zèle au moment où il allait se relâcher. L'apparition du chirurgien sur le perron fut le. signal de vives interpellations.

« Fuyez ! allez vous enfermer avec votre malade. Le major, après nous avoir dénoncé l'énormité du mal, est allé s'enfermer.

— « Messieurs, répondit-il avec fermeté, j'espérais le trouver encore ici ; quelques objections bien simples, que je lui aurais répétées devant vous, auraient sans doute porté dans son esprit la conviction qui est dans le mien. Depuis la translation du malade, j'ai de nouveau examiné ce prétendu bubon, et je me suis assuré que ce n'est qu'un abcès

communiquant avec l'articulation de l'épaule. C'est un mal grave, et qui malheureusement laisse peu d'espoir de sauver le malade; mais il ne s'accompagne aucunement du caractère contagieux que M. le major a cru devoir vous faire redouter après un examen superficiel. Une considération bien simple frappera non seulenlent quelques personnes que j'aperçois ici, et qui ne sont pas étrangères à notre art, mais encore vous tous, qui, préposés à la direction d'un établissement destiné à arrêter la peste, connaissez sûrement la marche de ce redoutable fléau. La voici : la fièvre, allumée par le mal de mer, est tombée depuis le débarquement et n'a pas reparu; le blessé n'a pas eu seulement un instant de délire. »

Les intendans se regardèrent en silence quelques instans après que le chirurgien eut parlé. Sa tranquille assurance et l'évidence de ses simples argumens ébranlaient les jeunes têtes. Un vieillard rappela aux bonnes doctrines qui allaient être compromises :

« Les moyens de prévention peuvent éviter beaucoup de mal et n'en causent aucun, II. 2g

45o LA QUARANTAmE.

— (( C'est juste, crièrent vingt bouches et quarante bras levés vers un tableau de la peste de Marseille qui décorait la salle des délibérations ; plût à Dieu qu'on eût toujours pratiqué cette sage maxime ! La quarantaine de rigueur et pour le malade et pour quiconque l'a approché!

— (( Bonnes gens, dit Verdanson assez haut pour être entendu du dedans, bonnes gens, qui sont encore à comprendre que la prévention est un mal, et que le soupçon, aveugle de sa nature , s'aveugle encore davantage par les profits qu'il rapporte. Ils ne voient pas que le lazaret augmente toujours de richesse et d'étendue, quoique le commerce de Marseille décline ; qu'après avoir mis en suspicion l'Egypte et la Turquie, on y a mis l'Afrique, l'Espagne , la Grèce et jusqu'aux côtes de l'Italie. Après avoir classé les provenances en non suspectes et en suspectes ou contumaces, comme ils le disent ici, ils font faire quarantaine a toutes.

(( La quarantaine , pour des produits inertes! S'ils sont infectés, une fumigation

LA QUARANTAINE. /^5l

les purifie. Mais la plupart sont gardés sans aucune opération ou ne la subissent qu'à la surface. Des balles de coton de dix quintaux sont exposées toutes serrées au serein, peutêtre au chlore , et ils espèrent que le cœur en est purifié quand une fumigation brin à brin serait à peine suffisante , si le principe contagieux y était inhérent. C'est bien la peine de les garder deux ou trois mois , à moins que ce ne soit, comme d'aucuns Font prétendu, pour se faire payer des frais d'emmagasinage et de parfum , ou agioter sur la marchandise, en attendant le moment favorable pour la faire arriver au marché. Us traitent les balles de coton en prisonnières, comme des hommes. «L'homme au moins, l'être vivant couve un certain temps le virus contagieux qu'il a reçu , et peut-être est-il juste qu'il soit séquestré pendant que ce cercle d'élaboration se déroule. Mais ce cercle dure huit jours , dix jours; il est plus court pour les maladies graves, car celles-là sont aussi les plus aiguës. A quoi bon nous emprisonner un mois? Sans doute pour nous donner le temps d'enrichir

les monopoleurs du lazaret, ou de prendre une véritable contagion si quelqu'un en était porteur; car l'isolement des individus est illusoire. Passé les premiers jours , les gardes de la santé sont aveugles; ces messieurs les paient mal, et les quarantenaires qu'ils gardent et servent sont des maîtres plus généreux. Si l'isolement est apparent, le contact médiat se fait par les objets que tout le monde touche successivement dans le jour; le bois des portes et des bancs, l'herbe où l'on se couche , les murailles raboteuses où l'on s'appuie.

ce Le code quarantenaire se moque de la raison comme des progrès des sciences et de la médecine; il ne veut pas compter la traversée aux bâtim'ens qui viennent directement d'un pajs suspect, quoique la traversée soit un isolement véritable, et il n'impose que deux jours d'observation aux bâtimens qui ont fait huit jours de quarantaine aux lazarets de Malte ou de Mahon. En entrant par Perpignan ou par Nice , les quarantaines de Jiivourne ou de Mahon sont suffi-

santés sans aucun jour d'observation. Au lazaret de Toulon, les quarantenaires qui arrivent et qui n'ont plus qu'un jour à faire se mêlent et se touchent. Sans doute les ouailles de Belzunce ont fait promettre à la peste de n'entrer que par leur lazaret.

« Vingt gouvernemens ont essayé d'effacer la bigarrure de leur législation quarantainière , en les forçant de rentrer dans le droit commun : les terreurs qu'elles entretiennent , les millions qu'elles gagnent , le mal qu'elles sont censées prévenir, les ont toujours mises à même de résister. Le lazaret est pire qu'une république parasite de la France; c'est un Etat dans l'Etat. »

— (( Quel est cet officier? demanda au chirurgien un syndic qui s'avança sur le perron.

— (( C'est l'ami intime du commandant malade.

— « Il était près de lui ce matin ? demandat-il en s'éloignant avec terreur.

— (( Oui, monsieur, comme moi.

— (( Il a raison, murmura-t-il en se pinçant les lèvres; nos gardes font mal leur de-

voir. Il n'aurait pas dû sortir j qu'il rentre avec vous tout à l'heure; nous vous ferons savoir le résultat de la délibération. En tout cas, si nos fumigations sont illusoires, messieurs, vous pouvez compter que celles que ^ nous vous ferons subir avant de vous renvoyer en ville seront données en conscience.

— « Oui, dit sardoniquement Verdanson, comme celles que j'ai déjà payées dix fois en venant d'Egypte ou de Turquie ; le vase de chlore fumant dans ma chambre tandis que je me promenais dans la galerie. A propos, ajouta-t-il, nous avons oublié de vous dire qu'il y a dans la chambre du malade un lieutenant-général français et un diplomate anglais dont la quarantaine finit dans trois jours. Ces messieurs n'aiment pas les détentions arbitraires. »

En rentrant dans la salle des fiévreux, Verdanson tressaillit à la vue d'une bougie qu'un infirmier venait d'allumer au chevet du lit de d'Aubagne. Cette lumière pâlissant au plein jour était l'emblème chrétien de la nouvelle vie qui venait de commencer pour lui. Il

venait d'expirer : la voix sanglotante de Maria achevait la lecture d'une prière latine, à laquelle s'étaient joints mentalement son père et Macaulay, agenouilles auprès d'elle. L'intérêt qu'avait inspiré le vivant, le respect qu'on portait au mort, avaient confondu toutes les dissidences religieuses, étouffé tous les ressentimens. Verdanson s'approcha du cadavre, qu'il tint long-temps embrassé.

« Brave homme! vieil ami! qui pourra te remplacer dans mon cœur? » 11 ajouta plus bas : (( Et dans le cœur de Fanny? »

Maria ne pouvait pas entendre : après avoir poussé des cris perçans en levant les yeux sur le visage livide du commandant, elle était tombée en syncope; son père et Macaulay l'avaient emportée, et étendue sur un lit au fond de la salle. Un garde de santé entra pour communiquer la délibération de l'intendance.

Le chirurgien-major rappelé s'était rangé à l'avis du jeune sous-aide , et la quarantaine des passagers du Cachalot ne devait pas être augmentée; mais le général, le commodore et mademoiselle Wroukoulak , ayant com-

niuiliquë avec eux, devaient, selon la rigueur des rëglemens, prendre la même quarantaine. La différence était de quatre jours : il fut permis à chacun de retourner dans sa chambre respective du pavillon.

Lorsqu'arriva enfin le jour de la sortie, Maria- Josepha , le général et le commodore partirent immédiatement pour Paris dans la même voiture de poste.

Verdanson séjourna quelque temps à Marseille auprès des dames Schaler. Fanny avait reçu avec calme un coup dès long -temps prévu; mais sa douleur, plus enfoncée dans son âme, résista longuement à l'influence du temps.

Celle de Maria, d'abord violente comme les orages des pays chauds, comme eux aussi fut passagère. A des passions toutes terrestres comme la sienne, à un amour clairement sans espoir , les mois , les jours apportent d'eiïicaces consolations. Elles furent aidées par les avis de son père, les attentions de Macaulay. Au bout de quatre mois, un engagement était contracté; l'accomplissement

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en fut diffère jusqu'après l'anniversaire de la mort de d'Aubagne. C'est la durée du deuil des veuves de Palma , et le respect qui avait empêché Maria d'aspirer à la main de d'Aubagne vivant, la fît, après sa mort, se regarder comme sa veuve. Un an et un jour après cette fatale époque, sir James installa Maria- Josepha en épouse, en milady, dans ce cliâleau d'Ecosse où il lui avait d'abord proposé de la cacher en maîtresse.

Le consul américain est revenu à Philadelphie avec sa famille. Verdanson , qui le^^- a accompagnés, a cru n'obéir qu'à son goût pour les pérégrinations lointaines. 11 est vrai que son enthousiasme pour les beautés de la grande nature et les progrès de la civilisation, a pu trouver d'amples alimens sur le soi de Penn et de Washington. L'Asie et l'Afrique l'avaient rendu indifférent à la terre d'Europe ; de tristes désappointemens l'avaient dégoûté de ses hommes.

En revenant à Paris après une admira})lc révolution, il avait couru chez ses anciens amis; il avait trouvé des préfets, des minis-

très, des comtes, des conseillers d'Etat. Aux États-Unis, il a vu des citoyens; a brigué et obtenu l'honneur d'y être citoyen comme eux. Il a adopte la foi de la secte qui a porte ie pius loin l'intelligence et la simplicité chrétienne , le plus loin sa vive sympathie pour l'humanité. Cette foi est aussi celle de Fanny, qu'il admira fiancée de d'Aubagne; de Fanny, avec qui il le pleure encore souvent. Ce souvenir a confondu leurs cœurs ; un jour il unira leurs destinées.

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