CHAPITRE XXXVll
CJtubngr ^f Ôarc^lnnni*.
Le vent d'est, qui avait amené le Cachalot en rade de Marseille, poussait un bâtiment espagnol vers le port de Mahon. Il était petit, et n'avait jamais servi qu'au commerce du cabotage : les correspondans du commissionnaire général de l'armée d'Afrique l'avaient expédié à Alger, chargé de vins et d'eaux-devie ; le commissionnaire l'avait mis à la dis-
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position du comte deKerambal, pour quitter Alger le lendemain de l'arrivée du nouveau commandant en chef. L'amiral Dupérou , à qui il avait fait demander un bâtiment de l'Etat, lui avait répondu qu'il lui en donnerait un avec grand plaisir si c'était pour revenir en France. Il ajoutait, par déférence pour la position délicate où il le savait maintenant, que, s'il était maître de suivre ses propres désirs, ce bâtiment l'aurait porté partout où bon lui aurait semblé, mais que ses instructions expresses étaient de refuser le bâtiment si l'ex-commandant en chef voulait se diriger autre part que vers la France, le nouveau gouvernement ne voulant ni l'empêcher ni lui conseiller d'aller en pays étranger.
Il repassait donc la Méditerranée sur un bâtiment incommode et malpropre , lui pour qui un amiral commandant en chef une flotte immense avait abandonné les splendides appartemens de la Provence ! il était dépossédé de son pouvoir comme le dey qu'il avait détrôné, sans être accompagné des attentions
que lui-même avait eues pour Hussein. Il quittait en fugitif, en aventurier, cette ville où il était entré en vainqueur, où il avait exerce un pouvoir royal en donnant l'investiture à des princes, à de grands vassaux! C'était ce triomphe même qui était la principale cause de sa chute, puisqu'il avait levé les derniers scrupules de son Roi , et avait décidé la ruine de son trône et de ses ministres. Si au moins l'odieux de ce caprice du sort pouvait tomber sur quelqu'un, si des ingrats pouvaient être accusés en présence d'une victime , Kerambal aurait une consolation, une excuse, d'avoir préféré son Roi à sa patrie, le dévouement féodal au courage civique ! L'amour de son Roi l'appelait, et la patrie, oubliant ses services récens, le menaçait; il n'était pas libre Mais la patrie s'est
montrée indifférente et à sa soumission et à son ressentiment.
Des mépris plus cuisans, plus difficiles à oublier, ont blessé son âme. Ses amis, furieux d'une soumission momentanée, d'une éphémère reconnaissance des couleurs révo-
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lutionnaires , ont dépassé toutes les menaces qu'ils lui avaient faites pour l'en détourner. A leurs yeux , cet acte de prudence, ce sacrifice fait au salut de l'armée qu'il commandait, est une seconde trahison Car ce n'est
pas assez de la haine qu'ils lui portent, ils y ajoutent à plaisir celle de ses anciens ennemis. Ils adoptent avec empressement leur vieille rancune et leurs accusations. Ce reproche que, pendant la campagne, Kerambal semblait craindre de voir articuler par tout homme qu'il aurait traité un peu sévèrement , l'armée ne l'avait pas articulé une seule fois. Cette épée de Damoclès, toujours suspendue sur sa tête , et qui sans doute explique et excuse les indécisions de l'esprit, les mollesses de caractère, les gens du parti maintenant vainqueur l'avaient généreusement détournée.
Si son front porta jamais une tache, elle avait disparu sous les lauriers de Sidy-Ferruch, sous les palmes de Boudjerahî son fils expirant viendrait arrêter la main de quiconque voudrait écarter ces couronnes pour
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la rechercher de nouveau. Mais la haine des chevaliers du trône et de l'autel est impitoyable : ils arrachent les couronnes, ils ramènent le glaive suspendu sur ce front dënudë, et ils en coupent le fil.
Plusieurs de ces amis révoltés l'ont précédé dans la Péninsule : Pontrinquat et Mâchicoulis le noircissent dans l'esprit du commandant de la Catalogne ou du roi des Espagnes, après l'avoir noirci auprès des autorités de Minorque; mais les autorités et le Roi , plus éclairés que ces énergumènes , accueilleront avec respect le général qui a conquis Alger à Charles X, qui y a fait proclamer la royauté d'Henri V, et qui s'expatrie pour la défendre. Les forts de Mahon trouvent de la poudre pour rendre les honneurs de capitaine-général à celui que la France n'a pas confirmé dans son grade de maréchal, et dont le vaisseau ne porte pas même un pierrier pour rendre le salut. Il est vrai que la sollicitude des autorités espagnoles pour un émigré de la légitimité s'accroît de toute la haine qu'elles portent au gouvernen. 26
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ment révolutionnaire qui vient de se rétablir en France.
Kerambal était accompagné de deux de ses fils et de r ex-inspecteur des télégraphes. Le dernier usage qu'il eut fait de son autorité avait été en faveur de cet homme, contre lequel les dénonciations pleuvaient de toutes parts. 11 avait appris ses intrigues avec le diplomate russe, et avait deviné l'intérêt qu'il avait à la confirmation du bey de Titery, avant même que le lieutenant de police lui fournît la preuve des pots-de-vin reçus. Vétéran du monde, Kerambal ne s'étonna ni ne s'affligea de la conduite de Duclos; mais, plus charitable que le commun des royalistes, il lui suffît que cet instrument l'eût servi quelquefois pour ne pas vouloir le briser, après l'avoir surpris en flagrant délit de trahison.
Duclos, avec son impudence accoutumée, feignit de regarder ces procédés comme l'acquittement d'une dette. Loin d'être honteux et embarrassé devant lui, il affectait des airs dégagés ; il se raillait finement de l'incertitude des destinées humaines; il vantait l'adresse
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des hommes qui savaient parer d'avance aux coups du sort et se tenir prêts à tout événement. On eût dit que Kerambal était à sa merci; que, par les plus imprudentes confidences, il l'avait mêlé à de ténébreuses négociations, non comme agent, mais comme complice. C'était le Méphistophelès d'un autre Faust.
Les deux fils de Kerambal furent pins d'une fois sur le point de le faire voler par-dessus le bord; alors il Tes embarrassait par d'emphatiques déclamations sur les sacrifices qu'il avait faits à leur Roi et a leur cause, sacrifices qui lui avaient valu la haine et le mépris de ses anciens amis.
La modération du père les rappelait à la longanimité. Us furent enfin débarrassés de cet odieux voisinage après dix jours de quarantaine; le bâtiment de Kerambal remit à la voile pour aller prendre la terre ferme à un port du royaume de Valence, et Duclos débarqua à Mahon , où Garganofï et Rirkor lui avaient donné rendez-vous.
Mais il alla vainement les demander dans
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toutes les hôtelleries. Les protestations ironiques avec lesquelles le prince avait pris congé de lui , les plaisanteries que Kirkor lui avait parfois adressées sur son goût pour les petits verres de liqueur, et surtout pour le kassis, lui revinrent à l'esprit, et lui firent craindre d'avoir été dupé par les deux Moscovites. Le prince allemand qui avait surpris les Algériennes au bain , lui remit du cœur au ventre en liii apprenant que GarganofF n'avait pas touché à Mahon , bien que son bâtiment j eût fait quarantaine; il était immédiatement reparti pour Barcelonne, d'où il comptait entrer en France par Perpignan. Thondertantron , toujours entre deux vins et doué au plus haut degré de la franchise des ivrognes, apprit à Duclos la création d'une commission spécialement chargée d'une enquête sur les désordres commis depuis l'occupation d'Alger, les dilapidations du trésor , le pillage du mobilier, des effets de laRasaba et autres rtccusations fondées ou imaginaires, dont avaient retenti tous les journaux de la France avant et depuis la révolution de juillet.
Un des premiers actes de cette commission d'enquête avait été de lancer un mandat d'arrêt contre M. Duclos. Cette nouvelle rendait plus urgente l'explication définitive qu'il fallait avoir avec les Russes, et Duclos prit passage à bord d'un paquebot qui le jour même mettait à la voile pour Barcelonne.
Dans cette ville, il fut plus heureux qu'à Mahon. La première fonda où il demanda le prince GarganofF, était précisément celle où le prince et Rirkor étaient descendus et habitaient encore. Il courut à leur appartement; le domestique qui avait accompagné ses maîtres à Alger, l'introduisit dans un salon, l'invita à s'asseoir et se retira après avoir gratté à la porte de la chambre à coucher.
Le singulier et long retard que Garganoff faisait subir à quiconque lui faisait des visites matinales, accueillit et impatienta Duclos; il frappa de nouveau et plus fort que le mougick; puis tout a coup il lui vint à l'idée de regarder par le trou de la serrure, qui, foré droit et de part en part pour le passage d'une assez grosse clef, livrait a son indiscrétion la
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vue de ce qui se passait dans la chambre. Les volets des fenêtres étaient fermes : mais, perces de jalousies, ils admettaient assez de jour pour éclairer cette scène d'intérieur. Duclos vit donc et assez pleinement pour changer en certitude le doute qu'il avait conçu en découvrant le sexe de Rirkor, mais que des déclarations ambiguës et son ambition étourdie avaient complaisamment écarté ; il acquit la preuve que si Kirkor était la sœur du prince, les mœurs de l'ancienne Perse ou de l'ancienne Lgjpte étaient encore en vigueur en Géorgie. Il y avait deux lits dans la chambre mais un seul avait été occupé dans la nuit.
Un pêcheur que Tavidité de saisir de plus gros poissons a conduit au voisinage d'une cataracte, et qui sent tout à coup le fîl du courant l'emporter sur le jeu de ses rames et lancer son frêle bateau le long des ressauts de l'abîme n'éprouve pas une plus effrayante émotion que celle qin fît tomber Duclos sur un fauteuil , tandis que son âme parcourait de chute en chute la longue cascade de ses déceptions. Un peu de jalousie distilla d'abord son
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froid venin et ses suggestions vindicatives.
« Mais , se dit-il bientôt , ce n^ëtait pas de mon côté une affaire d'amour plus que du côte de Kirkor; mon mobile était l'ambition. »
Une réflexion importune vint lui montrer que puisque Rirkor n'était plus princesse, adieu les châteaux , les terres, les paysans et la principauté.
«Au moins, pensa-t-il, il me restera la protection du tzar que GarganofFm'a solennellement promise. » Mais GarganofFlui avait aussi solennellement promis de l'attendre àMahon, et maintenant il allait rentrer en France par où lui Duclos ne devait pas se risquer a passer à cause d'un certain mandat d'arrêt. Il lui restait pour unique ressource de croire à l'amour de Kirkor, malgré les singulières distractions auxquelles cet amour était sujet ; ou au moins de filer doux et de feindre d'y croire pour obtenir la main de la Géorgienne.
L'intérêt que Garganoff lui portait diminuerait sans doute beaucoup après qu'il s'en serait séparé; mais les services que l'aide-de-
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camp avait rendus au général lui assuraient son protectorat pour long-temps, peut-être celui de l'empereur pour un instant; l'habileté et les talens du Français feront le reste.... Nage toujours, ne t'y fie pas....
a Et les plaisanteries de Kirkor sur madame Rassis!... oh! pour cela, j'ai en poche de quoi répondre péremptoirement aux reproches de sa jalousie.
(( Jalousie !... et ce lit inoccupé, toujours ce lit qui désenchante tout, qui renverse tout! Madame Rassis avait partagé le sien avec paillasse, avec arlequin, avec un gendarme, avant et après notre mariage, ce qui ne l'empêchait pas de m'être fort attachée; les femmes sont des êtres si singuliers! »
Duclos monologua ainsi son inquiétude, commençant comme tous les coupables par trouver dans sa conscience une anticipation de l'enfer qui doit un jour les punir, et comme les hommes corrompus, finissant par se consoler de son avilissement par son avilissement même.
Sa figure avait presque de la sérénité, quand
Garganoff dëvérouilla sa porte et parut dans le salon avec Rirkor. Duclos se précipitait affectueusement vers la main du prince, qui recula d'un pas et le salua fraîchement d'un ah! c'est vous, mon cher!
Il ouvrit des bras empressés à l'aide-decamp, qui lui tendit le bout des doigts, et rougissant avec une dignité boudeuse murmura :
« Monsieur Duclos, je croyais que nous ne nous reverrions plus. »
Cet accueil imprévu lui rendit le dépit, mais, en tacticien habile, il voulut mettre l'émotion à profit en jouant le sentiment , il se jeta aux pieds de Kirkor.
« Moi, ne plus vous revoir! ne plus te revoir, chère amie ! toi qui m'as préservé du fer des Barbares! toi pour qui j'aurais donné mille fois la vie; car je t'ai sacrifié ce qui m'était plus précieux qu'elle , l'amour de ma patrie, l'honneur! O Kirkor! ta froideur me désole. Parle, qui t'a changée? que s'est-il donc passé depuis notre dernière entrevue ^ »
La Géorgienne regardait le général, comme pour apprendre de lui la réponse qu'elle de-
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vait faire. Il s'était assis sur un fauteuil , et caressait la molette d'un de ses éperons en souriant avec une hauteur méprisante. Duclos n'avait vu jusqu'alors que le diplomate européen; l'aristocrate moscovite se montrait à lui pour la première fois. Cette vue souleva ce qui restait dans son cœur de ses anciens sentimens de fierté et d'égalité.
D'un bond, il se remit sur ses pieds, s'avança vers GarganofF, et le regardant fixement :
w Monsieur, m'expliquerez-vous enfin tout ceci ? »
Le prince agita une sonnette qui était à sa portée sur une table : le mougick parut.
« Qui t'a appelé? lui dit-il en français. Ah ! continua-t-il en riant et en toisant Duclos , qui considérait la formidable structure de l'esclave, c'est sans doute le verbe haut de monsieur; cet imbécille d'Ivan croit toujours qu'on l'appelle quand il entend parler un peu fort; mais puisque te voilà, Ivan, donnemoi ma cravache.... je sortirai tout à l'heure à cheval. >»
Duclos, qui comprit l'apologue, rongea son frein, en se retirant à respectueuse distance; il reprit un peu courage en voyant que l'insolence de GarganofF lui suscitait un avocat. Kirkor venait d'entamer une conversation en langue géorgienne, qui était évidemment dans son intérêt. Il devinait aux intonations que Faide-de-camp adressait des plaintes, puis des reproches. Les réponses du prince étaient brèves et impératives; Kirkor devint exigeant à ^on tour, et Garganoff radoucit sa voix en reprenant son masque faux et moqueur.
(( Asseyez-vous, monsieur Duclos », dit-il enfin.
Kirkor s'assit à côté de lui.
K Mademoiselle veu t absolument que j'entre en explication avec vous; et après tout nous pouvons bien lui passer ce caprice comme tant d'autres. Quand je vous ai fait des promesses à Alger, j'avais la ferme envie de les tenir, mais alors, mon cher monsieur, je croyais avoir affaire a un homme qui avait toujours professé les bonnes doctrines. J'ai appris depuis que les jacobins vous avaient
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jadis compté parmi leurs amis les plus ardens; vous avez été de plusieurs de leurs sociétés secrètes, de leur maçonnerie, de leur charbonnerie ; vous avez conspiré même , à ce qu'on m'a assuré. De pareils antécédens, quoi que vous ayez fait depuis pour les racheter, vous ferment à jamais les portes de la Russie. Le jour que le ministère de la police en aurait connaissance serait celui de votre perte, et peut-être de la perte de votre patron.
— « Gela (qu'à Dieu ne plaise) , dit Dudos avec quelque amertume, serait le retour de ce que j'ai fai' pour vous.
— « De ce que vous avez risqué, dit le Moscovite en souriant; moi je ne risquerais pas, je serais sûr. Notre police est moins indulgente que celle du comte deKerambal, plus prompte que celle de son successeur; et puis, mon cher garçon, vous comptez avec vos idées jacobines d'égalité. Quel était votre enjeu, quand vous vous exposiez pour nous? la misère, la déconsidération, une vie sans lendemain, le désespoir, cela se joue mille fois pour un morceau de pain. Moi, je suis prince, général,
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j'ai deux mille paysans , cent mille roubles de rente, mon enjeu serait un peu différent du vôtre, eh! eh !
— (( Permettez, prince, dit doucement Kirkor, qui osait enfin rompre la glace en français, vous exagérez un peu les dangers de la fidélité à vos promesses : la police ne peut être exigeante que pour les postes où il est besoin d'une véritable garantie des antécëdens. La place à laquelle vous aviez pense pour M. Duclos ne me semble pas de ce nombre : la rédaction du journal français de Saint-Pétersbourg est faite sous la perpétuelle surveillance d'une censure; aucune responsabilité ne peut jamais atteindre les rédacteurs; et puis n'y a-t-il pas d'autres emplois qui n'exposent les antécédens de leurs gérans à aucune enquête, a aucune inquisition, ceux qui sont loin de la capitale, en Géorgie, en Sibérie?
— «Et, s'il vous plaît, quels sont les honoraires d'un rédacteur de la Gazette de Saint- Pétersbourg? demanda Duclos.
— (( De trois à cinq mille roubles, dit Gargfanotï.
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— « Kirkor, reprit tristement Duclos , des emplois de trois mille roubles , de pauvres places en Géorgie, en Sibérie, est-ce là, ditesmoi, la principauté que vous me destiniez? est-ce là le sort que vous comptiez partager avec moi?
— f( De principauté, murmura Kirkor en rougissant, je n'ai pu vous empêclier d'en rêver; mais vous en ai-je jamais dit un mot? J'ai peut-être eu le tort de ne pas détruire, dès le principe, une illusion qui semblait vous flatter beaucoup , et à laquelle , je le crains , votre affection était exclusivement attachée.»
GarganofF fît semblant de rire du ton sentimental dont l'aide-de-camp avait prononcé ces paroles, et lui adressa en géorgien quelques plaisanteries où la mauvaise humeur dominait. Kirkor y répondit en boudant, et reprit son explication avec Duclos.
i< N'est - ce pas , cher ami , que c'était la puissance , le rang , la fortune qui vous séduisait en moi?
— « Pouvez-vous le croire! répondit Duclos avec exaltation. Mon attachement n'a-t-il
pas commencé au moment où vous veniez de me sauver la vie? Entre une femme belle et un homme qui sent vivement, quelle ne devait pas être sa force après de telles obligations! Les droits de la simple reconnaissance m'auraient enchaîné à vous pour jamais : la reconnaissance a des droits sacrés , au moins en France », ajouta-t-il avec un coup d'œil oblique à GarganofF.
Celui-ci, qui se piquait de littérature, répondit en souriant par ces vers d'une chanson de Panard :
Que dans Alger l'on trouve des ingrats, Et que , chez le peuple barbare , La reconnaissance soit rare , Cela ne me surprend pas.
— (( Que parlez-vous de liens de toute la vie, cher monsieur Duclos, reprit la Géorgienne un peu piquée. Ètiez-vous, êtes-vous eh position d'en contracter de ce genre?
— (( Je serai franc avec vous plus que vous ne l'avez été avec moi, mademoiselle, ou madame. Entre gens au-dessus des préjugés vulgaires, citoyens du monde comme nous.
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je n'aurais pas cru que des bagatelles comme le mariage pussent gêner le penchant de deux cœurs qui se conviennent. Le mariage, quoique officiellement indissoluble en France, s'y dissout par le fait aussi souvent qu'ailleurs; et puisque vous paraissez si bien instruite de ce qui me concerne, vous devez voir que cela ne m'a pas empêché d'aimer, et de voyager bien loin de celle à qui, dans un jour d'égarement, j'ai laissé usurper le titre de ma femme.
(( Mais, poursuivit-il en tirant de sa poche un procès-verbal légalisé et un extrait mortuaire, voici des pièces officielles qui prouvent que je n'ai jamais été coupable du délit d'infidélité ni de tromperie : j'étais libre , parfaitement libre au moment où je vous fis mes offres. Les dates de l'événement relaté ici vous le prouveront. La bataille de Backchéderé a eu lieu le 24 juin : lisez. »
Garganoff, que la scène commençait à amuser, s'approcha, et lut dans les mains de Rirkor le procès-verbal d'un événement tragique arrivé dans la ville de Bourges. Une danseuse de corde appelée madame Rassis sur
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l'affiche , mais qui , dans les papiers , portait le nom de madame Duclos, était tombée, et s'était tuée sur place, en faisant une grande ascension du théâtre au paradis dans la salle de spectacle. L'événement avait eu lieu le 25 juin au soir. Duclos, qui était embarrassé de la qualité de la défunte, et nullement de Tacuité de ses pressentimens et de sa promptitude à se consoler, entamait quelques explications sur la série de malheurs et d'aventures qui, d'une position honnête et aisée, avait amené madame Kassis au métier de saltimbanque.
GarganofT riait comme un fou ; mais la pièce officielle produisait un tout autre effet sur son aide-de-camp femelle : elle était sérieuse, elle regardait Duclos d'un air tendre et respectueux; son âme superstitieuse voyait un avis du ciel dans une coïncidence si singulière d'événemens. L'héroïne de sérail prenait soudain du goût pour la constance et la monogamie, sans compter que, par tout pays, les aventurières ont un penchant assez décidé pour les mauvais sujets. Elle se mit à parler
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longuement géorgien avec GarganofF, qui commença par ricaner, puis se fâcha, puis enfin eut l'air de lui laisser pleine liberté, non pas sans lui avoir adresse des avis sévères et de sardoniques recommandations. Il sonna alors pour demander si son cheval était prêt. Sur la réponse affirmative du mougick, il se leva pour sortir.
Duclos l'arrêta un instant, et lui renouvela d'une manière vive et pressante la prière de ne pas l'abandonner maintenant qu'il s'était compromis pour lui, maintenant que la France lui était fermée, et qu'il se trouvait sans ressource ; que sûrement le diplomate aurait payé bien cher les services que lui Duclos lui avait rendus, s'il avait eu la précaution de se les faire solder d'avance, comme cela se fait d'ordinaire. Fallait -il qu'il fut victime de la confiance qu'il avait eue dans la loyauté d'un gentilhomme, d'un prince qui avait mis en avant son empereur?
GarganofF répondit froidement qu'il avait toujours eu l'intention de s'acquitter envers lui; que Rirkor voulait être le ministre de la
reconnaissance, et qu'il lui avait donné ses pleins-pouvoirs et ses instructions à ce sujet. Duclos se promena quelques instans morne et silencieux. Quand il eut vu de la fenêtre passer le prince accompagné du robuste mougick, et qu'il se trouva seul avec une femme, la rage que le désappointement et les humiliations attisaient depuis une demi-heure dans son cœur put enfin s'épandre librement audehors. Il commença par vomir un torrent d'injures et de malédictions contre Garganoff, contre toute la Russie, contre le tzar. Le pauvre aide-de-camp ne fut pas épargné ; les noms les plus durs, les qualifications les plus odieuses lui furent donnés. Au premier mot qu'elle voulut dire pour se justifier, Duclos la saisit par le collet de sa redingote , et la traîna vers la chambre, dont il ouvrit bruyamment la porte. a Nieras-tu maintenant, infâme? »
La Géorgienne, écrasée par ce mouvement oratoire, eut recours à l'arme offensive et défensive de son sexe, les larmes : elles furent entremêlées de quelques apologies qui ne diminuèrent pas leur puissance.
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« GarganofF ne t'a- 1- il pas suffisamment fait sentir son despotisme? et tu es un homme et un étranger ! moi , je suis femme, et j'ai été son* esclave; pouvais-je m'y soustraire, surtout lorsque j'étais condamnée à demeurer ostensiblement sous le même toit que lui? Les hommes ont une singulière ambition : notre amour doit être le complément de tous les services qu'ils reçoivent de nous, la récompense de tous ceux qu'ils nous rendent. Heureuse la femme en position d'aimer celui qu'elle oblige ou par qui elle est obligée ! Ce triple nœud de mutuelle reconnaissance, cimenté par l'amour, je me flattais un instant de l'avoir tissu avec toi, et je lui ai fait plus d'un sacrifice non pénible, mais dangereux! pour lui j'ai repoussé Hussein au péril de ma vie; pour lui j'ai plaidé cent fois ta cause auprès du prince, qui voulait se jouer de toi et t'abandonner : pouvais-je faire plus? Garganoffest violent, et mon sort est à sa merci. D'ailleurs les bruits de ton mariage m'avaient alarmée et blessée ; nous ne t'avions pas vu arriver au temps désigné à Mahon. En te
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revoyant, ami, mon courage a doublé; j'ai ose faire des conditions pour toi au prince, et le prince y souscrira. Il y a souscrit déjà; sa retraite te le prouve. Il consent à tout ce que j'ai exigé, puisqu'il nous a laissés seuls. »
Ceci devenait intéressant pour Duclos. Il avait déposé les airs courroucés et dédaigneux ; il prêtait une oreille attentive. Kirkor reprit :
« Le prince m'a donné une ferme dans les environs deTiflis, qui rapporte 4ooo roubles. Les appointemens du grade dont j'ai porté les insignes pendant la campagne sont de 2000 roubles, et l'empereur les avait d'avance convertis en une pension de la même somme.
— (( Et , demanda doucement Duclos , quelle est la valeur du rouble?
— u Elle flotte entre deux et cinq francs.
— « Pardon : je vois avec plaisir ce que l'on a fait pour vous; mais j'ai cru que vous alliez m'expliquer ce à quoi vous aviez songé pour moi.
— « Eh ! dit Kirkor en baissant des yeux pudibonds , nos intérêts ne devaient-ils pas être mêlés.'*
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— « Oui^ nous les mêlerons si ma dot est égale à la sienne » , pensa Duclos, qui, acculé au dénùment le plus absolu, après avoir vu s'évanouir les grandeurs et la principauté qu'il avait rêvées, s'estimait heureux de se réveiller bon bourgeois. Provisoirement il rapprocha sa chaise de celle de la Géorgienne.
« Le prince demandera pour vous le poste d'inspecteur des ponts et chaussées de la Géorgie. Tous les Français qui vont en Russie sont censés ingénieurs , comme ^ dans le Levant, tous les Francs passent pour médecins.
— (( Et les honoraires de la place , belle Kirkor , sont de. . .?
— c^ Cinq mille roubles , sans compter les pots- de vin.
— (( Kirkor , tu es une femme adorable ! Mais es-tu bien sûre de la puissance du prince?
— (( Gomme je suis sûre de tenir ta main, cher Duclos.
— (( Adorable Kirkor! je m'estimerai heureux si tu veux recevoir le titre de mon épouse. »
La Géorgienne se jeta dans ses bras ; puis
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l'enthousiasme la rendant menteuse comme un voyageur en verve :
« Eh bien ! cher ami , tu ne sais pas encore tout : ma mère était une esclave, mais mon père était prince. ))
Duclos fît semblant de vouloir se jeter à ses genoux. Elle l'arrêta.
(( Les enfans suivent le sort de leurs mères dans tous les pays où il y a des esclaves. C'est le général qui m'a affranchie : mais mon père, qui était son oncle, ma laissé par testament une terre dont ses enfans me contestent la possession. Un jugement qui ne tardera pas à se rendre, et pour lequel la protection du général sera aussi influente , je l'espère , me l'assurera bientôt. Le titre de comte est attaché à cette terre; Rastevan est son nom.
— «Kirkor! chère Kirkor! criait Duclos retombant dans son ancienne ivresse de la fontaine du saule , un prêtre catholique te sufïit-il pour nous marier? Nous trouverons encore des messes; il n'est pas midi.
— « Patience, cher ami; notre consul en cette ville a avec lui un prêtre grec. Le ma-
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riage célèbre par lui, et l'acte dressé par le consul, seront plus conformes aux lois russes. « Je le ferai avertir de se tenir prêt pour demain. Et maintenant, ajouta-t-elle en aveignant d'un secrétaire un sac de quadruples qu'elle avait touchées la veille chez le banquier du consulat, quittons cette maison pour nous loger un peu loin du général. Ceci est le fruit de mes économies. Mon déménagement était convenu avec le général pour le cas de mariage. 11 ne faut pas lui donner le temps de changer d'avis. Il est un peu capricieux; et puis, entre nous, tu lui as plus d'une fois inspiré de la jalousie. Sa bienveillance toute seule restera quand il verra notre sort fixé. »
Du clos, ravi par sa nouvelle perspective, et surtout par le délicieux galvanisme de l'or dont il venait de lester ses poches , s'achemina avec sa future vers un hôtel voisin du consulat russe, et le lendemain le mariage fut célébré.
GarganofF rentra en France, et séjourna quelques mois à Paris. Gomme il s'apprêtait à partir pour Saint-Pétersbourg, il vit arriver madame Duclos, les yeux rouges à force
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d'avoir pleuré, amaigrie, soucieuse. L'horoscope qu'il lui avait tiré à \di fonda de Barcelonne s'était vérifié. Duclos, après avoir promptement dissipé les économies de Kirkor, avait demandé d'autres fonds, et avait commencé à maltraiter sa femme quand elle lui avait répondu fort rationnellement que ses revenus étaient à Tiflis; que le consul était prêt à payer leur passage à bord d'un bâtiment qui les transporterait à Odessa. §^
Duclos s'était lié à Barcelonne avecPontrinquat et d'autres intrigans de haut et bas parage, qui organisaient une soi-disant régence française au nom d'Henri V. Eblouis par son or et par le titre de comte de Rastevan, qu'il avait accolé à son nom depuis son mariage avec la grande dame russe, ces messieurs l'avaient nommé vice-président de cette régence, qui, au premier jour, devait se transporter à Toulouse ou à Montpellier, et faire insurger tout le midi de la France, pendant que d'autres amis travailleraient l'ouest.
Il avait senti une répugnance invincible à quitter le voisinage de la France, de cette
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terre à laquelle un honnête homme tient par la grosse et pivotante racine du patriotisme , mais à laquelle aussi un fat, un fripon, un homme de parti, tient par les mille radicules du ressentiment, de la vanité et des petites passions. La vie agitée d'un meneur factieux, l'imprévu de l'intrigue, lui avaient fait regarder en pitié une existence triste et disciplinée dans un pays où il ne connaîtrait personne^ et 011 il n'y avait ni bons cuisiniers ni opéra italien; à côté d'une femme qu'il n'aimait pas, qu'il méprisait, et qui, en conscience, devait bien le lui rendre; et comme préliminaire ou résumé de tous ces ennuis, une longue traversée, lui qui détestait la mer et le régime de bord. Alors il avait abandonné sa femme, augurant assez bien de son bon sens pour espérer qu'elle poursuivrait le gain du procès relatif à sa terre de Rastevan, et'se réservant, toute autre ressource venant à lui manquer a lui-même, d'aller à Tiflis chez madame la comtesse ou chez le prince Garganoff, réclamer une pension alimentaire son contrat de mariage à la main.