CHAPITRE VI
si nous nous rencontrons encore, nous sourirons.
(Shakcsseaiie. — Julet César.)
L’entrevue de Maltravers avec Evellne fut longue et pénible. Il était réservé à Maltravers de lui apprendre la mort subite de lord Vargrave ; cette nouvelle lui produisit un saisissement indicible et douloureux; et comme elle forma leur premier sujet d’entretien, elle dissipa en partie la contrainte, et amortit considérablement l’impression produite par les révélations qui suivirent.
La mort de Vargrave servit aussi à tirer Maltravers d’un grand embarras. Il n’avait plus à craindre qu’Alice fût avilie aux yeux d’Eveline. Désormais le secret qui constatait l’identité de la coupable Alice Darvil avec l’immaculée lady Vargrave était en sûreté, connu seulement de mistress Leslie et d’Aubrey. Selon les lois de la nature, toute crainte de révélation serait bientôt ensevelie avec eux. Et si Alice devenait enfin sa femme, et que Cleveland soupçonnât (ce qui n’était pas probable) qu’il était revenu à son premier amour, il savait qu’il pouvait compter sur la discrétion inviolable de son plus ancien ami.
Il confirma tacitement le récit que Vargrave avait fait à Eveline de sa passion de jeunesse pour Alice (passion innocente, selon ce récit). Il avoua qu’au souvenir de ses vertus, et en apprenant ses chagrins et son immuable affection, il avait reculé à la pensée d’un mariage avec sa fille supposée. Puis il remplit la jeune fille d’étonnement en lui racontant de quqllé façon il avait découvert sa véritable naissance : secret que le banquier avait donné à Alice l’autorisation de lui révéler, dès qu’elle aurait atteint l’âge de dix-huit ans.
Et puis, simplement, mais avec une émotion mâle et impossible à maîtriser, il parla de la joie qu'avait ressentie • Alice en le revoyant, de la constance et de la ferveur de son amour, du déchirement de son cœur en apprenant que l’amant qu’elle n’avait jamais oublié, avait été tout récemment le fiancé de sa fille adoptiv’e.
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< Et maintenant, dit Maltravers en terminant, notre route est toujours toute tracée. A Alice notre premier devoir. La découverte que j’ai faite de votre véritable naissance ne diminue pas les droits qu’elle a sur moi, pas plus que l’affection reconnaissante que vous lui devez. Oui, Eveline, nous ne sommes pas moins séparés à jamais. Mais lorsque j’appris la froide imposture par laquelle ce malheureux, appelé maintenant devant son juge suprême, m’avait abusé, quand j’appris en même temps qu’il vous avait forcée d’accepter sa main, je tremblai de vous voir unie à un homme si faux et si méprisable. Je vins ici, décidé à combattre ses desseins, et à vous arracher à une alliance dont je prévoyais les motifs, et à laquelle ma lettre et mon abandon vous avaient peut-être poussée. De nouvelles infamies de la part de cet homme criminel arrivèrent à mes oreilles ; mais il est mort : épargnons sa mémoire. Quant à vous... ah ! permettez-moi de me croire encore votre ami, votre frère ; laissezmoi espérer que je n’ai laissé aucune blessure dans votre cœur, et que le mot d’amitié ne parait pas trop froid à votre affection.
— De toutes les choses étonnantes que vous m’avez dites, répondit Eveline, aussitôt qu’elle eut recouvré l’usage de la parole, celle qui me cause la plus poignante douleur, est la nouvelle que je n’ai plus le droit légitime de combler de l’amour d’une fille celle que j’idolâtrerai toujours comme ma mère. AhI maintenant je comprènds pourquoi son affection me paraissait mesurée et tiède I Et c’est moi qui ai empoisonné la joie qu’elle ressentait en vous revoyant? Mais vous... hâtez-vous d’aller la consoler, d’aller la rassurer! Elle vous aime encore, elle sera heureuse enfin! Cette pensée-là, oh 1 oui, cette pensée-là me dédommage de tout! »
D y avait tant de chaleur et de simplicité dans les manières d’Eveline, il était si évident que son amour n'avait pas été de celte nature ardente qui, dans les premieçs moments, ne lui aurait laissé d’autre pensée que l’angoisse de perdre à tout jamais son amant, que les yeux de Maltravers furent sur-le-champ dessillés. Il vit alors que la violence de son amour l’avait empêché de comprendre le véritable caractère de l’amour d’Eveline. Il était homme, quoique philosophe ; une vive douleur lui traversa le cœur. Il resta quelques moments ' silencieux ; puis il reprit, en tenant ses yeux fixés sur ceux d’Eveline, pendant tout le temps qu’il parlait :
« Et luaintenant, Eveline... puis-je vous donner encore ce nom? Maintenant j’ai un devoir à remplir vis-à-vis d’une autre personne. Ÿous êtes aimée (et Û sourit, mais bien tristement), vous êtes aimée par un amant plus jeune, mieux assorti à votre âge que moi. Par des motifs nobles et généreux il a caché son amour, il vous a abandonnée à un rival. Aujourd’hui que cette rivalité n’existe plus, lui permettrezvous d’oser vous expliquer sa conduite et ses motifs? Georges Legard... »
Maltravers s’arrêta. Les joues d’Eveline s’étaient colorées d’une légère rougeur; ses yeux étaient baissés, son sein palpitait sous sa robe. Maltravers étouffa un soupir, et continua. Il raconta son entrevue avec Legard à Douvres, et passant légèrement sur ce qui avait eu lieu à Venise, il parla avec une généreuse éloquence de la magnanimité qui avait caractérisé la reconnaissance de son rival. Les yeux d’Eveline étincelèrent ; un sourire se joua autour de ses lèvres vermeilles, et s’évanouit aussitôt. La crainte la plus douloureuse de Maltravers, parce que c’était la moins personnelle, n’existait plus ; et sa conscience, en obéissant à ses premiers devoirs, ne fut plus troublée par de vaines appréhensions au sujet des regrets trop vifs que pourrait éprouver Eveline.
< Adieu 1 dit-il en se levant pour ppirtir, je m’en retourne sur-le-champ à Londres, pour aider à sauver votre fortune de ce naufrage général. La vie nous rappelle à ses soucis et à ses affaires. Adieu, Eveline; j’espère qu’Aubrey restera quelque temps encore auprès de vous.
— Resterl Ne puis-je retourner auprès de ma... de celle... oui, laissez-moi lui donner encore le nom de mère!
— Eveline, dit Mallravers à voix très-basse, épargnez-moi, épargnez-lui cette douleûr ! Croyez-vous que nous soyons préparés à. >
Il s’arrêta ; Eveline le comprit, et couvrant son visage de ses mains, elle fondit en larmes.
Lorsque MaltrE^vers quitta sa chambre, il rencontra Aubrey, qui, le tirant à l’écart, lui dit que lord Doltimore venait de lui faire part de son intention de quitter Paris, et lui avait exprimé le désir très-prononcé de voir partir miss Cameron. Dans cette conjoncture Mallravers songea à M“® de Ventadour. {
Il ne connaissait poipt de maison à Paris qui offrît à une jeune fille un asile p)us convenable ; point d’amie plus
ALICE OÜ LES MTSTÈI^Ey
zélée, point de meilleure conseillère, point de protectrice plus tendre que Valérie. Il se hâta donc d’aller la trouver. Il lui apprit en peu de mois la mort subite de Vargrave , lui dit que pour un esprit déjà aussi cruellement éprouvé que celui d’Eveline, ce serait une rude épreuve que de retourner sur-le-champ au fond d’un village isolé de l’Angleterre, et lui déclara sincèrement que, quoique son mariage avec Eveline fût rompu, le bonheur de son ancienne fiancée ne lui tenait pas moins au cœur qu’auparavanU Dès les premiers mots, Valérie, à qui Eveline avait inspiré le plus vif intérêt, qivait demandé sa voiture et s’était fait conduire surle-champ chez lady Dollimore. Mylord était sorti; Mylady était malade ; enfermée dans sa chambre, élle ne pouvait voir personne, pas môme Eveline. Celle-ci lui fit en vain demander une entrevue ; elle fut enfin obligée de se contenter d’une lettre d’adieu affectueuse, êt, accompagnée d’Aubrey, elle se rendit chez sa nouvelle hôtesse.
Heureux du moins de la savoir auprès d’une personne qui ne pouvait manquer de gagner son affection et dé consoler sa tristesse, Maltravers partit seul pour l’Angleterre.
Quelques soupçons qu’eût éveillés la mort de lord Vargrave, il est certain qu’aucune preuve ne vint les confirmer, que nulle rumeur publique ne les répandit. Sa récente ipaladie, puis le saisissement qu’avait dû lui faire éprouver sans doute la perte de la fortune que devait lui apporter miss Cameron, la nouvelle reçue en même temps'de la déconfiture du parti auquel on croyait son ambition enchaînée par des, liens indissolubles, toutes ces circonstances combinées suffirent pour expliquer d’une manière vraisemblable ce triste événement. Montaigne, qui connaissait depuis longtemps, quoique peu intimement, le défunt, se chargea de tous les arrangements nécessaires, et s’occupa de l’enterrement. Après cette cérémonie, Howard s’en retourna à Londres ; et à Paris, comme dans la tombe, toutes choses sont vile oubliées. Mais pourtant une horrible crainte régnait dans le cœur de Montaigne. Aussitôt qu’il avait appris de Maltravers l’accusation portée par le fou contre Vargrave, il ui était revenu le souvenir du jour où Cesarini avait voulu le tuer lui-même, le prenant évidemment dans son délire pour un autre ; puis il se rappela le .(^raclère sombre, astucieux et féroce qu’avait dès lors revêtu sa démence. H avait appris par Howard que la porte extéiieure "âe l’appartement de lord Vargrave était restée entr*ouvéfte, pendant qu'il
était avec Maltravers. L’écriteau collé sur la porte, le nom de Vargrave, avaient dû frapper le regard de Castruccio, -lorsqu’il descendait l’escalier ; le domestique était absent, l’appartement désert ; il avait pu S’introduire dans la chambre à coucher, se cacher dans l’armoire, et, dans le silence de la nuit, pendant que la victime plongée dans un profond sommeil était sans défense, rien ne l’avait empêché de consommer son crime. Qu’avait-il besoin d’armes ? Les oreillers auraient suffi pour étouffer à la fois les cris et la vie. Rien de plus facile après que de s’échapper. Passer dans l’antichambre, ouvrir la porte, descendre dans la cour, donner le signal au concierge, qui de sa loge, et sans le voir, aurait tiré le cordon, et l’aurait laissé sortir sans difficulté, tout cela était très-possible, très-probable même.
Montaigne cessa dès ce jour toutes ses recherches pour découvrir Cesarini : il tremblait à la pensée de le retrouver, de vérifier ses horribles soupçons, de reconnaître un meurtrier dans le frère de sa femme. Mais il n'était pas destiné à nourrir longtemps ces craintes au sujet de Cesarini. Quelques jours après l’enterrement de lord Vargrave, on retira de la Seine un cadavre. Quelques papiers trouvés dans les • poches du noyé, sur lesquels étaient griffonnés des vers bizarres et incohérents, servirent d’indices pour découvrir ses amis, et Montaigne reconnut dans le cadavre décomposé et défiguré, exposé à la Morgue, les restes de Castruccio Cesarini. Il était mort avec son secret.