‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 101 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

A hait heares du malin, demain, nous allona te faire immortel.

(Saa**8PsaKE. — Mesure pour mesure.)

Quand lord Vargrave rentra dans son appartement, il y trouva M. Howard qui venait d’arriver, et qui chauffait devant le feu ses mains blanches et chargées de bagues. Il causa avec lui pendant une demi-heure au sujet de toutes les nouvelles que put lui donner son secrétaire, puis il lui permit de retourner sous le toit de lady Jane.

Pendant qu’il se déshabillait lentement, il aperçut sur son bureau la lettre à laquelle lady Doltimore avait fait allusion, et qu’il n’avaifrpas encore ouverte. Il en rompit négligemment le cachet, et parcourut d’un air distrait ces quelques mots d’effroi et de remords ; puis il rejeta le billet sur la table d’un air de dédain, en s’écriant :

( Bah! >

Car les chagrins d’une liaison criminelle ne sont pas sentis aussi vivement par l’homme du monde que par la femme de la société.

Lorsque son domestique plaça devant lui de l’eau et du vin, Vargrave lui dit de s’occuper de bonne heure, le lendemain, des préparatifs du départ, et de l’appeler à neuf heures.

c Faut-il fermer cette porte, mylord? dit le valet en mon-

trant une porte qui communiquait avec un de ces grands cabinets, soi-disant de toilette , espèces d’armoires qu’on rencontre fréquemment dans les chambres à coucher en France, et où l’on serre le bois et d’autres objets divers-

— Non, dit lord Vargrave avec pétulance ; c’est étonnant comme les domestiques aiment à nous priver d’air ! jamais je n’aurais une fenêtre ouverte, si je ne prenais soin de l'ouvrir moi-môme. Laissez la porte comme elle est, et appelez-moi demain à neuf heures : pas plus tard. »

Le domestique qui couchait dans une espèce de cabinet noir contigu à l’antichambre, obéit. Vargrave éteignit sa lumière, et se mit au lit. Après avoir , pendant quelques minutes, considéré d’un regard appesanti les tisons mourants, qui jetaient une faible et incertaine clarté dans la chambre, il s’endormit profondément. La pendule sonna une heure du matin, et toute la maison sembla plongée dans le silence.

Le lendemain matin Maltravers fut éveillé par Montaigne, qui, étant revenu de très-bonne heure de la campagne (c’était assez son habitude), avait trouvé chez lui le billet qu’Ernest lui avait écrit la veille au soir.

Maltravers se leva et s’habilla. Tandis que Montaigne écoutait encore le récit que lui faisait son ami de son avanture avec Cesarini, et de l’accusation que ce' malheureux avait lancée ' contre son ancien complice, le domestique d’Ernest entra précipitamment dans sa chambre.

c Monsieur, dit-il, pardon, j’ai pensé que vous seriez bien.

aise de savoir, que faut-il faire ?. . . . Tout l’hôtel est sens

dessus dessous On a envoyé chercher M. Howard,

ainsi que lord Doltimore... c’est si étrange, si imprévu !

— Qu’y a-t-il donc? expliquez-vous.

— Lord Vargrave, monsieur... ce pauvre lord Vargrave....

1 — Lord Vargrave !

— Oui, monsieur; le maître de l’hôtel, sachant que vous connaissiez lord Vargrave, vous serait bien obligé si vous vouliez descendre. Lord Vargrave, monsieur, est mort : on l’a trouvé mort dans son lit I >

Maltravers demeura immobile d’étonnement et d’horreur. Mort ! Et la veille au soir encore il était si plein de vie, de projets, d’espérances et d’ambition 1

Aussitôt qu’il se fut remis de sa consternation, Maltravers se hâta de se rendre chez lord Vragrave,.et Montaigne le suivit. Ce dernier, en descendant l’escalier, posa la maiin sur le bras d’Ernes't, et le retint.

€ Ne m’avez-vous pas dit que Gastruccio avait quitté votre appartement pendant que Vargrave était avec vous, et presque immédiatement après vous avoir raconté comment Vargrave l’avait poussé au crime ?

— Oui. »

Les yeux des amis se rencontrèrent ; un terrible soupçon s’empara de tous deux.

€ Non , c’est impossible ! s’écria Maltravers. Comment serait-il entré ? Comment aurait-il passé sans être vu des domestiques de lord Vargrave ? Non, non... ce n’est pas possible. »

Ils franchirent rapidement l’escalier; ils arrivèrent à la porte d’entrée de l’appartement de lord Vargrave ; l’avis à Howard, portant la signature de Vargrave soulignée, était encore sur la porte. Montaigne le vit et tressaillit.

Ils se trouvaient dans la chambre, à côté du lit ; un groupe qui y était rassemblé s’ouvrit pour laisser passer l’Anglais et son ami; et les regards de Maltravers tombèrent soudain sur le visage rigide et contracté de lord Vargrave.

Le murmure de voix qui s’était tu à l’entrée de Maltravers recommença bientôt. On avait envoyé chercher un médecin, le premier qu’on eût trouvé ; un jeune Anglais qui n’avait pas grande réputation. Penché au-dessus du cadavre, il adressait quelques questions aux personnes présentes.

« Oui, monsieur, disait le domestique de lord Vargrave, mylord m’avait dit de l’éveiller à neuf heures. J’entrai donc, à l’heure convenue, mais mylord ne bougea pas, et ne me répondit pas. Je m’approchai pour voir si c’était qu’il dormait profondément, et je vis alors que ses oreillers n’étaient pas à leur place, qu’ils lui étaient retombés sur la figure, et qu’il semblait avoir la tête très-basse ; je remuai donc les oreillers, et c’est alors que je m’aperçus que mylord était mort.

— Monsieur, dit le médecin, en se tournant vers Maltratravers, vous étiez, me dit-on, un des amis de lord Vargrave. J’ai déjà envoyé chercher M. Howard et lord Doltimore ; pourrais-je vous parler un moment ? »

Maltravers fit un signe d’assentiment. Le médecin fit sortir tout le monde, excepté Montaigne et Maltravers.

0 Le domestique de lord Vargrave était-il depuis longtemps à son service ? demanda le médecin.

— Je le crois... oui, je me rappelle sa figure. Pourquoi?

— Croyez-vous que ce fût un honnête garçon ?

— Je n’en sais rien ; je ne le connais point du tout.

— C'est que, regardez, monsieur, et le médecin lui fit voir un endroit où la peau était légèrement décolorée, sur le côté du cou du mort. Cette marque n’est peut-être qu’accidentelle, purement naturelle; lord Vargrave est peut-être mort d’une attaque d’apoplexie ; il n’y a pas de marques certaines de violence extérieure. Mais cependant un assassinat par strangulation pourrait....

— Mais quel autre que le domestique aurait pu pénétrer ici ? La porte d’entrée était-elle fermée? '

— Le domestique jure qu’il avait fermé la p.orte avant d’aller se coucher, et qu’il n’y avait personne avec son maître, ou dans l’appartement lorsque lord Vargrave se mit au lit. Il est impossible d’entrer par les fenêtres. Faites attention, monsieur, que je ne me crois pas le droit de soupçonner qui que ce soit. Lord Vargrave avait été très-malade, il y a peu de temps; il avait eu, m’a-t-on dit, un transport au cerveau. Il est certain que,isi son domestique est innocent, noiis ne pouvons soupçonner personne. Vous feriez mieux d’envoyer chercher des médecins plus habiles que moi. T>

Montaigne, qui jusque-là n’avait rien dit, jeta en ce moment un coup d’oeil rapide autour de la chambre ;»il aperçut la porte du cabinet qui était restée entre-baillée, et il s’y élança, comme par une impulsion involontaire. Le cabinet était vaste, mais une grande partie de l’espace était occupé par une pile de bois considérable, et par un amas de chaises et de tables dépareillées. Montaigne fouilla derrière et dessous ces débarras avec une tremblante précipitation ; il n’y découvrit aucune trace de meurtre secret. Il rentra dans la chambre à coucher avec une expression de physionomie satisfaite et soulagée. Il s’approcha alors du cadavre dont il s’était jusque-là tenu éloigné.

c Monsieur, à quoi bon ces doutes oiseux? dit-il presque avec dureté, en se tournant vers le médecin. Ne peut -on mourir dans son lit, de mort subite ? Pas une tache de sang à l’oreiller, pas le moindre indice de crime. Faut-il que la science elle-même vienne nous épouvanter de ses sottes terreurs ? Quant au domestique, je répondrais de son innocence ; ses manières, sa voix, tout l’atteste. »

Le médecin se retira à l’écart confus et humilié, et il commençait à essayer des excuses, des explications, lorsque lord Doltimore entra subitement.

c Grand Dieu ! dit- il, qu’est-ce donc? Que me dit-on? estil possible? mort ! si subitement ! »

Il jeta un coup d’œil rapide sur le cadavre, il frissonna, il se sentit défaillir, et se jeta sur une chaise pour se remettre de cette secousse. Lorsqu’il écarta la m£ÿn dont il se couvrait le visage, il vit devant lui, sur la table, une lettre ouverte. L’écriture lui était familière, son nom frappa ses regards : c’était le billet que Caroline avait écrit la veille à lord Vargrave. Tandis que personne ne le voyait, lord Doltimore lut toute la lettre, et s’empara ainsi, à la dérobée, des preuves de la culpabilité de sa femme.

Le médecin, quittant en ce moment Montaigne, qui depuis quelques instants lui adressait une verte semonce, se tourna vers lord Doltimore.

( Mylord était, m’a-t-on dit, l’ami le plus intime que lord Vargrave eût à Paris.

— Moi! son ami intime! dit Doltimore d’un ton dédaigneux, et en* devenant très-rouge. Monsieur, vous avez été mal informé.

— N’avez-vous alors aucun'ordre à donner, mylord ?

— Aucun, monsieur. Ma présence ici est tout à fait inutile. Bonjour, messieurs.

— Qui 40DC alors se chargera des derniers devoirs? dit le médecin en se tournant vers Maltravers et Montaigne. Le secrétaire du feu lord, sans doute? je l’attends d’un moment à l’autre; et le voici, je pense. >

M. Hovard entra, en effet, pâle et évidemment accablé par son émotion. Deul-être, de tous les êtres humains que l’esprit ambitieux, qui avait animé ce cadavre, avait attirés par des raisons d’intérêt, d’affection ou d’intrigue, celui qui le pleura le plus, et qui défendit le plus chaleureusement sa mémoire, fut ce jeune homme que Vargrave n’avait jamais été tenté de tromper, auquel il n’avait jamais nui, et qui perdait en lui un protecteur aimable et bienveillant. Le chagrin du pauvre secrétaire était sans mesure. Il pleurait et sanglotait comme un enfant.

Lorsque Maltravers se retira de la chambre mortuaire, Montaigne le suivit; mais quittant bientôt Ernest, qui se rendait auprès d’Eveline, il alla tranquillement rejoindre M. Hovi^arcî, qui accepta avec empressement ses offres de service pour les derniers devoirs à rendre au mort.

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