CHAPITRE VIII
Arrivé cnün au port tant souhaité.
(Shakespeare )
Au mois d’août de cette même année, si féconde en évènemeifis, un groupe nuptial était assemblé dans le cottage de lady Vargrave. La cérémonie venait d’être célébrée, et Ernest Maltravers avait donné à Georges Legard la main d’Eveline Terapleton.
Un regard observateur aurait peut-être pu découvrir les traces de quelques combats intérieurs sur la physionomie de l’homme qui servait de père à celle qu’il avait jadis recherchée comme fiancée, mais ce n’étaient plus que les traces de luttes passées ; le calme s’était rétabli dans les profondeurs silencieuses de son âme. Maltravers voyait de la fenêtre dû cottage la voiture qui devait emmener la mariée sous le tbit d’un autre, et les riants visages des villageois, à qui on n’avait point interdit d’entrer, et pour qui cette cérémonie solennelle n’était qu’une fête joyeuse. Lorsqu’il se retourna vers les personnes qui l’environnaient, il se sentit presser la main par Legard.
« Vous avez été le sauveur de ma vie, vous avez été le dispensateur de mon bonheur terrestre ; tout ce qui me reste maintenant à souhaiter, c’est que vous puissiez recevoir du ciel les bienfaits que vous avez prodigués aux autres.
— Legard, qu’elle ne connaisse jamais im chagrin que vous puissiez lui épargner ; et croyez que le mari d’Eveline me sera toujours aussi cher qu’un frère !
ALICE OU LES MYSTÈRES 45t
Et, comme im frère bénit sa sœur orpheline, sa sœur cadette, léguée et confiée à des soins qui doivent remplacer ceux d'un père. Maltravers posa sa main légèrement sur les boucles dorées d’Eveline, et ses lèvres s’agitèrent comme en prière. Il s’arrêta; il posa un dernier baiser sur son front, et lui plaça la main dans celle de son jeune époux. Il y. eut un silence qui ne fut interrompu pour Maltravers. que par le bruit des roues de la voiture qui emmenait la femme de Georges Legard.
Le charme était brisé à jamais. Et là, devant cet homme solitaire, se trouvait l'idole de son adolescence, cette Alice encore aussi belle peuLètre qu’Eveline, et naguère aussi jeune et aussi aimante. Elle était pâle, changée, mais plus charmante encore qu’autrefoia, s’il est vrai que la patience céleste, les saintes pensées, et les épreuves qui purifient et élèvent l'âme puissent répandre sur les traits humains quelque chose de plus beau que la fraîcheur et la fleur de la jeunesse.
t Alice , dit Maltravers (et sa voix était tremblante) , jusqu’ici, par des motifs trop purs et trop nobles pour les affections et les liens pratiques de la vie, vous avez refusé la main de l’amant de votre jeunesse. Ici, je vous conjure encore une fois d’être ma femme 1 Donnez à ma conscience la consolation de croire que je puis réparer les maux et les chagrins que je vous ai causés. Ah 1 ne pleurez pas; ne détournez pas la tète. Chacun de nous reste seul au monde; chacun de nous a besoin de l’autre. Dans votre cœur se trouvent renfermés mes plus chers, mes plus beaux souvenirs. En vous je revois le miroir de ce que j’étais, lorsque le monde était tout nouveau pour moi, avant d’avoir découvert que les plaisirs sont vides et que l’ambition est trompeuse 1 Et moi, Alice... ah l vous m’aimez encore! Le temps et l’absence n’ont fait que river davantage la chaîne qui nous unit. Par le souvenir de notre amour d’autrefois, par la tombe de notre enfant mort, qui aurait réuni ses parents s’il avait vécu, je vous conjure d’être ma femme !
— Vous êtes trop généreux i dit Alice, presque anéantie par la violence des émotions qui agitaient ce doux esprit et sa frôle enveloppe. Gomment pourrais-je permettre à votre compassion, car ce n’est que de la compassion 1 de" vous tromper à ce point ! Vous êtes d’un rang tout autre que je ne croyais. Comment pouvez-vous élever l’enfant de la misère et du crime jusqu’à vous? Est-ce à moi, moi qui, Dieu
le sait 1 voudrais vous épargner tout regret, est>ce à moi à < vous apporter, maintenant que les années ont détruit le peu de charmes que je possédais, ce cœur désenchanté et cette àme découragée? oh ! non, non! >
Alice s’arrêta soudain, et des larmes coulèrent le long de ses joues. i
« Qu’il en soit cornme vous voudrez, dit Maltravers j
avec tristesse; mais du moins fondez votre refus sur 3
de meilleures raisons. Dites plutôt que maintenant, indé- ||
pendante par votre fortune, et attachée aux habitudes que :
vous avez contractées, vous ne voudriez pas risquer votre bonheur en le confiant à ma sauvegarde. Peut-être avez- i vous raison. Vous contribueriez certainement à mon bon- 1 heur, h moi ; votre douce voix chasserait plus d'une triste 1 3 pensée, plus d’un douloureux souvenir de ces années de p déceptions qui se sont écoulées depuis notre séparation ; ; p
votre image dissiperait la solitude qui se fait autour (fe l’a- r
venir d’une vie de mécomptes et d’anxiétés. En vous, en ;
vous seule, je pourrais trouver une famille, une consola- i
trice, une amie indulgente et compatissante. Voilà ce que 1
vous pourriez faire pour moi : et cela avec un cœur et un 1 j visage également fidèles à un amour qui ne méritait pas un | v dévouement si constant. Mais moi, que puis-je vous donner? Votrë rang est égal au mien ; votre fortune suffit à votre vie si simple. C’est vrai, l’échange est inégal, Alice. Adieu! |: — Cruel ! s’écria Alice en s’approchant timidement de lui.
Si je pouvais... moi, si ignorante, si indigne de vous... si je pouvais consoler un seul de vos soucis!.... >
Elle n’en dit pas davantage, mais elle avait dit assez : Maltravers la pressa entre ses bras, et sentit, une fois encore, battre contre le sien ce cœur qui ne s’était jamais, même par la pensée, écarté de son premier culte.
11 l’entraîna doucement dans le jardin. Le soleil doux et tiède du dernier mois de l’été jetait ses rayons sur les fleurs embaumées; un sourire doré et riant se jouait sur les vagues solennelles de l’océan lointain qui s’étendait à l'horizon.
c Ah ! murmura Alice en relevant sa tète qui reposait sur le sein de Maltravers, je ne vous demande pas si vous avez aimé d’autres femmes depuis notre séparation : l’amour des hommes est si différent du nôtre ! je vous demande seulement si vous m’aimez maintenant.
— Plus, bh ! bien plus que dans notre jeune temps ! s’é-
cria Maltravers plein du feu de la passion. Avec plus de tendresse, avec plus de respect, avec plus de confiance fidèle et sincère que je n'ai jamais aimé créature vivante ! môme celle dont la jeunesse et l’innocence me faisaient adorer ton souvenir l En toi j’ai trouvé ce qui fait p&lir l'idéal 1 En toi j’ai trouvé une vertu qui, provenant à la fois de Dieu et de la nature, a été plus sage que toute ma fausse philosophie, et plus ferme que tout mon orgueil ! Vous , bercée par le malheur; vous, dont l’enfance fut élevée au milieu dés impressions de crainte et de vice, qui, en retardant l’intelligence, ont laissé l’Ame sans souillure; vous dont le père même fut le tentateur et l’ennemi, vous que la seule tache' d’une tendre faute, commise par ignorance, empêche d’êtré un ange, vous qui, au milieu des épreuves égales de la pauvreté et de l’opulence, étiez destinée à vous élever triomphante au-dessus de tout , exemple de cette sublime morale qui nous montre de quelle mystérieuse - beauté, de quelle immortelle sainteté le créateur a comblé notre humaine nature, lorsqu’elle est sanctifiée par nos affections humaines! vous seule suffisez à réduire en poussière les arrogantes croyances du Misanthrope et du Pharisien ! Et votre fidélité à un être aussi imparfait que moi m’a enseigné à aimer, à servir, à plaindre, à respecter toujours la communauté des créatures de Dieu, à laquelle, quoique plus noble et plus grande, vous appartenez pourtant ! >
Il s’arrêta, subjugué par le torrent de ses pensées. Alice était trop heureuse pour trouver des paroles. Mais dans le murmure des feuilles qui étincelaient au soleil, dans le souffle de la brise d’été, dans le chant joyeux des oiseaux et dans le bruit profond et lointain des vagues sous l’azur du ciel, une voix mélodieuse semblait vibrer aux paroles de Maltravers comme un écho de la nature bénissant la' réunion de ses enfants.
Maltravers rentra dans la carrière, si longtemps interrompue. Il y rentra avec une énergie plus pratique et plus opiniâtre que l’enthousiasme capricieux des années précédentes. Et ceux qui le connaissaient bien purent remarquer que, quoique la fermeté de son esprit n’eût rien perdu, la fierté de son caractère s’ôtait adoucie. Ne méprisant plus l’homme tel qu’il est, et n’exigeant plus de toute chose une perfection chimérique, il était plus propre à se mêler au monde réel, et à servir utilement les grands desseins qui élèvent et ennoblissent notre espèce. Ses sentiments étaient peut-
être moins majestueux, mais ses actions étaient in&niment plus excellentes, et ses théories infiniment plus sages.
Étape par étape nous l'avons accompagné au travers des MYSTÈRES DK LA VIE. Les fête S d’Eleusis sont terminées, la < dernière libation est versée.
Et Alice? Le monde nous blâmera-t-il de l’avoir laissée I heureuse à la fin? pe jour en jour nous bannissons de nos codes les châtiments qui sont en disproportion avec le crime. Tous les jours nous prêchons cette doctrine, que l’on démoralise quand on enferme la justice dans la cruauté. | . Il est temps d’appliquer au Gode social la sagesse à laquelle j nous souscrivons dans la législation. Il est temps d’en finir, même dahs les livres, avec la peine de mort infligée à des crimes qui ne la méritent pas. Il est temps d’admettre la moralité de l’expiation et d’accorder à l’erreur le droit d’espérer, comme la récompense de sa soumission à la souffrance. Ne croyons pas que la fin de la carrière d’Alice puisse faire venir la tentation de se rendre coupable de la faute du commencement. Dix-huit ans de tristesse, une jeunesse consumée à s’affliger silencieusement sur le tombeau de la joie, offrent des images qui assombrissent ces pages et qui, comme un avertissement salutaire, hanteront l’âme de la jeunesse longtemps après qu’elle aura quitté ce livre. Si Alice était morte le cœur brisé, si sa punition avait été trop lourde pour ses forces, alors, comme dans la vie réelle, vous auriez justement condamné ma morale ; et le cœur humain, dans sa pitié pour la victime, aurait perdu tout souvenir de l’erreur.
Mon conte est fini.
Goulommioisi. — Tyi<- A- MOUSSIN.