CHAPITRE X
Julio. Veux-tu de lui?
[La fille du moulin.)
Lord Vargrave apprit le lendemain matin, avec un déplaisir secret, la visite que devait faire Eveline dans la famille Merton. Il ne pouvait guère s’y opposer ouvertement, mais il ne ménagea pas les insinuations sur l’inopportunité de ce voyage.
€ Ma chère amie, dit-il à lady Vargrave, je ne sais pas trop si vous faites bien (pardonnez-moi ma franchise) de confier Eveline aux soins de personnes qui vous sont comparativement étrangères. II. est vrai que vous connaissez mistress Leslie; mais vous avouez vous-même que c’est la première fois que vous vous rencontrez avec mistress Merton : une personne très-recommandable, sans doute ; mais souvenez-vous combien Eveline est jeune, combien elle est riche ; quel beau parti pour quelque fils cadet de la famille Merton, s’il y en a! Miss Merton elle-même est une jeune fille pleine de finesse et de calcul; si elle était de notre sexe, elle serait de première force à la chasse aux héritières. N’allez pas croire que mes craintes soient dictées par l’égoïsme; je ne parle pas pour moi: mais si j’étais le frère d’Eveline, j’insisterais encore davantage dans mes observations.
— Vous savez, lord Vargrave, que la pauvre Eveline ne s’amuse guère ici. Ma tristesse est contagieuse. Il faudrait qu’elle fréquentât davantage des personnes de son âge, qu’elle allât un peu plus dans le monde, avant... avant...
— Avant son mariage avec moi? Pardonnez-moi, mais n’est-ce pas là mon affaire? Si je suis satisfait, enchanté môme de son innocence, si je préfère cette innocence à
tous les artifices que la société pourrait lui enseigner, assurément on ne vous blâmera pas de lui conserver cette adorable simplicité, qui fait son plus grand charme. Elle ira bien assez dans le monde, quand elle sera lady Vargrave.
— Mais si elle se décidait à n’être jamais lady Vargrave? »
Lumley tressaillit, se mordit la lèvre et fronça le sourcil. C’était la première fois que lady Vargrave apercevait sur son visage la sinistre expression qui s’y lisait en ce moment. En voyant le regard de la veuve fixé sur lui, il se remit promptement, et dit avec un sourire forcé :
« Pouvez-vous prévoir un événement aussi fatal à mon bonheur, aussi inattendu, aussi contraire au désir de mon pauvre oncle, que le serait l’opposition d’Eveline à une union projetée depuis tant d’années, et sanctionnée avec tant de solennité dans son enfance ?
— Il faut qu’elle se décide par elle-même, dit lady Vargrave. Votre oncle a soigneusement distingué entre un désir de sa part et un ordre. Le cœur d'Eveline est encore intact. Si elle peut vous aimer, puissiez-vous mériter son affection.
— J’y mettrai tous mes soins. Mais pourquoi s’éloigner ainsi du toit maternel, précisément au moment où nous devions nous voir plus souvent? Il est impossible que vous ayez le projet de nous séparer ?
— Je craindrais, lord Vargrave, que si Eveline restait ici, elle ne prit une décision qui vous fût contraire. J’ai peur que, si vous la pressez en ce moment, elle n’en vienne à celte résolution prématurée. Peut-être cela provient-il d’un trop grand attachement pour le séjour où elle a été élevée et pour moi, peut-être même une courte absence la réconciliera-t-elle avec l’idée d’une séparation permanente. >
Vargrave ne put en dire davantage, car en ce moment Caroline et mistress Merton vinrent les rejoindre. Mais il était tout changé de manières, et ne put retrouver sa gaîté de la veille.
Pourtant, lorsqu’il eut eu le temps d’y réfléchir, il réussit à prendre son parti du voyage d’Eveline. Il sentait qu’il lui était facile d’acquérir l’amitié de la famille Merton ; et cette amitié pouvait lui être plus utile que la neutralité adoptée par lady Vargrave. On l'inviterait infailliblement à venir au presbytère, qui se trouvait bien plus rapproché de Londres que le cottage de lady Vargrave ; il pourrait donc quitter plus souvent ses occupations publiques, pour surveiller ses intérêts privés. Une société de province, surtout dans cette
saison, ne devait pas abonder en rivaux dangereux. Il s’apercevait qu’Eveline y serait entourée d’une famille mondaine, 'et il pensait que c’était là une circonstance avantageuse ; cela servirait peut être à dissiper les tendances romanesques de sa jeune amie, et à lui faire apprécier les plaisirs de la vie de Londres, le rang officiel, la brillante société que son union avec lord Vargrave lui offrirait en échange de sa fortune. En somme, il chercha, ainsi qu’il en avait l’habitude, à tirer tout le parti possible de la nouvelle tournure qu’avaient prise les affaires. Quoiqu’il fût tuteur de miss Cameron, et l’un des administrateurs de la fortune dont elle devait jouir à sa majorité, il n’avait pas le droit de se mêler du choix de sa demeure. Le testament du feu lord avait expressément et tout particulièrement corroboré l’autorité naturelle et légale de lady Vargrave dans tout ce qui avait rapport à l’éducation et à la résidence d’Eveline. Il ne serait pas hors de propos d’ajouter ici, que le testateur avait laissé à lord Vargrave, et à son co-administrateur, M. Gustave Douce, banquier éminent et fort considéré, des pouvoirs discrétionnaires quant au placement de la fortune. Il avait désiré, par ses dernières volontés, qu’une somme de cent vingt à cent trente mille livres ‘ sterling fût consacrée à l’achat d’un domaine; mais il avait laissé aux administrateurs le droit d’augmenter cette somme, jusqu’à concurrence du capital tout entier, dans le cas où un domaine de cette valeur se trouverait à vendre ; pour le choix du temps et du lieu il avait laissé toute liberté aux exécuteurs testamentaires. Jusque-là Vargrave s’était opposé à toutes les acquisitions qu’on lui avait proposées ; non pas qu’il fût insensible à l’importance et à la considération que donnent les propriétés territoriales; mais, jusqu’à ce qu’il fût luimême légalement autorisé à percevoir le revenu, il aimait mieux laisser l’argent dans les fonds publics que de se tourmenter de tous les détails onéreux qu’entraînerait l’administration de biens qui ne lui appartiendraient peut-être jamais. Cependant il souhaitait, avec non moins d’ardeur que son défunt parent, de voir arriver le moment où le titre de Vargrave reposerait sur une base vénérable de manoirs féodaux et de terres seigneuriales.
« Pourquoi ne m’aviez- vous pas dit que lord Vargrave était un homme charmant? demanda Caroline à Eveline, avec