CHAPITRE IX
La plupart d’entre eux semblaient charmés de sa présence.
(Magkensie. — L’Homme du monde.)
Ce fut avec la plus grande difficulté qu’on décida enfin Eveline : elle ne voulait pas consentir à s’éloigner de sa mère; la pensée de cette séparation la faisait pleurer amèrement. Mais lady Vargrave, bien qu’attendrie, se montra ferme, et sa fermeté avait un caractère doux et suppliant, auquel Eveline ne savait point résister. Son absence devait durer quelques mois, à la vérité; mais elle reviendrait après au cottage; et puis elle éviterait aussi la visite périodique de lord Vargrave, et peut-être cette idée contribua-t-elle, à son insu, plus que toute autre à fixer sa résolution, A la fin du mois de juillet, époque oii se terminait habituellement la session (la réforme était encore inconnue), il venait toujours passer un mois à Brook Green. Ses dernières visites avaient causé fort peu de plaisir à Eveline, et elle redoutait encore plus la prochaine que toutes les précédentes. Elle regardait avec une singulière répugnance les prétentions de son fiancé, elle, dont le cœur avait encore toute sa virginité, elle qui n’avait jamais vu personne de comparable pour l’extérieur, les manières, les moyens de plaire, au séduisant lord Vargrave I Et pourtant un sentiment d’honneur, le sentiment de ce qu’elle devait à son bienfaiteur mort, à celui qui avait été plus qu’un père pour elle, tout combattait cette répugnance, et la laissait indécise sur la ligne de conduite qu’elle devait suivre, et sans projets déterminés pour l’ave-
nir. Grâce à l’heureuse souplesse de son caractère, et à une étourderie presque voisine de la légèreté, qui, à vrai dire, lui était naturelle, elle ne songeait pas souvent à l’engagement solennel qu’elle devait bientôt ratifier ou annuler. Mais lorsque le souvenir lui en revenait, il la rendait triste pendant de longues heures, et la laissait distraite et découragée. Sa visite chez mistress Merton fut donc définitivement arrêtée; le jour du départ était môme fixé, quand arriva, un matin, la lettre suivante de lord Vargrave :
A lady Valgrave, etc., etc.
« Ma chère amie,
« Il se trouve que nous avons une semaine de vacances dans notre fainéante de Chambre, et il fait un temps si délicieux que je brûle d’en jouir en compagnie des personnes que j’aime le mieux. Vous me verrez donc presque aussitôt après la réception de cette lettre; c’est-à-dire que le jour même je dînerai avec vous. Que puis-je dire à Eveline? Voulez-vous, chère lady Vargrave, lui faire accepter mes hommages qu’elle paraît presque disposée à repousser lorsque je les lui offre moi-même?
« Je suis, à la hâte, mais très-affectueusement « Votre tout dévoué,
« VAnGRAVE. >■
Hamilton Place, 30 avril 18".
Cette lettre ne fit plaisir ni à mistress Leslie, ni à Eveline’. La première craignait que lord Vargrave ne désapprouvât un voyage dont on ne pourrait guère lui avouer le motif réel. Quant à Eveline, ce contre-temps lui rappelait tout ce qu’elle pouvait oublier. Mais lady Vargrave se réjouissait à la pensée de l’arrivée de Lumley. Jusque-là son caractère doux et passif lui avait fait considérer le mariage d’Eveline et de lord Vargrave comme une affaire arrangée. Le désir et la volonté de son mari excerçaient une puissante influence sur son esprit. Tant qu’Eveline n’était encore qu’une enfant, les visites de Lumley avaient toujours été accueillies avec joie; la rieuse jeune fille aimait ce lord plein d’enjouement et de bonne humeur, qui lui apportait toutes sortes de pré-
sents, et paraissait aimer les chiens avec la même passion qu’elle . Mais le changement qui s'était récemment opéré dans les manières d'Eveline à son égard, les accès fréquents de découragement et de préoccupation auxquels elle semblait en proie, et que mi stress Leslie avait un jour signalés à lady Vargrave, réveillèrent toute la tendre et maternelle sollicitude de celle-ci. Elle prit la résolution d’observer , d’examiner , d’analyser, non-seulement la manière dont Eveline accueillerait Vargrave, mais, autant qu’il lui serait possible, le caractère et l’attitude de Vargrave luimème. Elle sentait combien était solennelle la mission qui lui était confiée, de veiller au bonheur d’une existence si chère, et elle en était encore à ce roman du cœur, qu’elle avait lu dans la nature, non dans les livres, et qui lui disait que, sans amour, il n’y a pas de bonheur dans le mariage.
Toute la famille était assemblée sur la pelouse, lorsque, une heure plus tôt qu’on ne s’y attendait, la voiture de voyage de lord Vargrave roula rapidement dans l'étroite avenue qui conduisait de la loge à la maison. Vargrave, dès qu’il vit ce groupe de personnes, mit la tète à la portière, et baisa sa main; et lorsque la voiture s’arrêta devant le perron, il sauta précipitamment, et courut au-devant de son hôtesse.
€ Ma chère lady Vargrave, que je suis heureux de vous voir! Vous avez une mine charmante. Et Eveline? Ah! la voilà; la chère coquette, qu’elle est ravissante 1 Elle a énormément gagné I Mais quelles sont ces dames ? ajouta-t-il d'une voix plus basse.
— Des amies qui sont en visite chez nous : mistress Leslie, dont vous nous avez souvent entendues parler, mais que vous n’avez jamais vue...
— Oui; et les autres?
— Sa fille et sa petite-fille.
— Je serai charmé de faire leur connaissance. »
Il est impossible d'imaginer des manières plus engageantes que celles de lord Vargrave. Franc, aimable et séduisant, même lorsqu’il n’était encore que le pauvre et insouciant M. Ferrers, sans litre ni réputation, son sourire, le ton de sa voix, sa courtoisie familière, qui semblait si spontanée, si naturelle, et qui rappelait presque les élans de bonne humeur d’un adolescent, tout cela était irrésistible chez l’homme d’État considéré, chez le courtisan en faveur.
Mistress Merton fut enchantée de lui ; Caroline le trouva.
dès le premier coup d’œil, l’homme le plus séduisant qu’elle eût jamais vu; et mêmemistress Leslie, plus sérieuse, plus prudente, plus clairvoyante, fut presque aussi charmée à première vue. Ce ne fut que lorsque, dans les moments de silence, ses traits reprenaient leur expression naturelle, qu’elle crut découvrir dans son regard vif et soupçonneux, dans la contraction de ses lèvres, les preuves du caractère fourbe , astucieux , intéressé, que les hommes mêmes de son parti attribuaient, mystérieusement et à contre-cœur, à l’un de leurs principaux chefs.
Quand Vargrave prit la main d’Eveline, et, avec une galanterie significative, la porta à ses lèvres, la jeune fille rougit beaucoup d’abord, puis elle devint d’une pâleur mortelle; et la couleur bannie de cette joue transparente fut lente à revenir y prendre^ place. Sans se préoccuper de ces signes qu’on pouvait interpréter de plusieurs manières, Lumley, qui paraissait fort gai, se mit à babiller de cent choses diverses : il loua le paysage, le temps, le voyage, il lança une plaisanterie par-ci, un compliment par-là, enfin il acheva de faire la conquête de mistress Merton et de Caroline.
« Vous avez quitté Londres au plus beau moment de la saison, lord Vargrave, dit Caroline après le dîner.
— C’est vrai, miss Merton ; mais la campagne aussi est dans son plus beau moment.
— Vous aimez donc bien la campagne ?
— Par boutades; ma passion naît avec le^ premières fraises, et meurt avec les fraises-ananas. Je mène une vie tellement artificielle ! mais après tout c’est aussi une vie utile, je l’espère. Pour en faire une vie heureuse, il ne me manque plus qu’un intérieur.
— Quelles sont les dernières nouvelles? Cher Londres! Je regrette tant que ma graiid’mère, lady Elisabeth, n’y aille pas cette année; ce qui me condamne à mener une vie rustique. Lady Jeanne D**' se marie-t-elle enfin?
— Voilà bien ce qu’une jeune personne appelle, des nouvelles! toujours le mariage! lady Jeanne D*’*? Oui, elle va se marier, comme vous dites, en^nl Tant que c'était une beauté, notre sexe froid n’osait s’en approcher ; mais à présent elle est fanée et laide ; c’est la vraie couleur pour une dame.
— C’est complimenteur!
— Assurément ; car vous autres jolies femmes, nous vous aimons trop pour être heureux avec vous, hélas ! et un ma-
Auce. 3
riage prudent n'est autre chose qu’une indüTérence amicale, au lieu du ravissement suivi du désespoir. Mais pour mon compte, vive la beauté et l’amour l je n'ai jamais été prudent; ce n’est pas là mon défaut. »
Quoique Caroline seule prît part à ce dialogue, les yeux de lord Vargrave cherchaient à causer avec Eveline, qui était plus silencieuse et plus distraite que de coutume. Tout à coup lord Vargrave parut s’apercevoir que sa conversation n’était pas assez générale pour ses auditeurs. Il s’adressa à mistress Leslie, et remonta, en quelque sorte , le courant d’une autre génération. Il parla de personnes qui n’étaient plus, de choses oubliées; il rendit son sujet attrayant même aux jeunes personnes, par une succession d’anecdotes variées et spirituelles. Personne ne savait se rendre plus agréable; Eveline môme l’écoutait avec plaisir, car l’intelligence et l’esprit ont du charme pour toufes les femmes. Mais pourtant il y avait une frivolité frjaide et sèche dans le ton de l’homme du monde, qui empêchait ce charme de pénétrer plus loin que la surface. Aux yeux de mistress Leslie il trahissait involontairement un relâchement de principes ; à ceux d’Eveline il semblait manquer de cœur et de sensibilité. Lady Vargrave, qui ne pouvait comprendre un caractère de ce genre, l’écoutait attentivement, et se disait tout bas ;
c Eveline^l’admirera peut-être ; mais je crains qu’elle ne puisse l’aimer. >
Néanmoins le temps s’écoulait vite dans la société de Lumley, et Caroline pensa qu’elle n’avait jamais passé une soirée aussi agréable.
Quand lord Vargrave se retira dans son appartement, il se jeta dans un fauteuil et bâilla avec ferveur. Son domestique préparait sa robe de chambre, et disposait sur la table ses portefeuilles et ses lettres.
« Quelle heure est-il ? demanda Lumley.
— Il est encore de bien bonne heure, mylord, onze heures seulement.
— AhI diable! L’air delà campagne est extrêmement fatigant. J’ai déjà sommeil , vous pouvez vous retirer.
— Cette petite fille, dit Lumley, en se détirant, est d’une sauvagerie inconcevable. H ne faut pas que je la néglige davantage ; pourtant jusqu’ici il ne peut y avoir de danger. Elle est devenue diablement jolie; mais l’autre est plus amusante, elle me plaît davantage, et ce serait, j’imagine.
une conquête bien plus facile. Ses grands yeux noirs semblaient pleins d’admiration pour ma Seigneurie I ô jeune femme de sens Elle me sera peut-être utile pour piquer Eveline au jeu.