‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 15 sur 105 · WORDSWORTH · texte numérisé non relu

WORDSWORTH

Il était minuit passé. Les hôtes du cottage s’étaient retirés ; tout dormait, lorsque la porte de lady Vargrave s’ouvrit doucement. La dame elle-même était agenouillée au pied de son lit ; les rideaux à demi tirés laissaient pénétrer les rayons de la lune; et à cette pâle clarté, les traits de lady Vargrave paraissaient plus pâles et plus calmes encore que de coutume.

Eveline, car c’était elle, s’arrêta sur le seuil, jusqu’à ce que sa mère eût achevé ses prières ; alors elle se jeta sur le sein de lady Vargrave, et se mit à sangloter, comme si son cœur allait se briser ; elle éprouvait les émotions ardentes, généreuses, irrésistibles qui appartiennent à la jeunesse. Peut-être lady Vargrave les avait-elle connues jadis ; au moins elle savait encore les comprendre.

Elle pressa son enfant contre son cœur; elle écarta les cheveux qui couvraient son front, le baisa avec tendresse, et lui adressa de douces paroles de consolation.

€ Mère, dit Eveline en sanglotant, je ne pouvais dormir, je ne pouvais reposer. Bénissez-moi, embrassez-moi encore une fois. Diles moi que vous m’aimez!... vous ne pouvez m’aimer comme je vous aime ; mais dites-moi que je vous suis chère, diles-moi que vous me regretterez... mais pas trop 1... dites-moi... »

Ici Eveline s’arrêta, et n’en put dire davantage.

« Ma bonne, ma tendre Eveline, dit lady Vargrave, il n’y a rien au monde que j’aime autant que vous ; ne croyez pas que je sois ingrate. ^

— Ingrate 1 pourquoi dites-vous ingrate?... Votre enfant, votre unique enfant 1 »

Et Eveline couvrait avec véhémence le visage et les mains de sa mère de larmes et de baisers.

En ce moment il est certain que le cœur de lady Vargrave lui reprocha de n’avoir pas, en effet, chéri cette aimable fille comme elle le méritait. Il est vrai que nulle mère n’eût pu se montrer plus indulgente, plus consciencieuse, plus vigilante, plus occupée du bonheur de sa fille; mais Eveline avait raison : cette tendresse spontanée, cette clairvoyance mystérieuse qui pénètre jusqu’au fond des pensées et des sentiments intimes, et qui aurait dû caractériser l’amour d’une telle mère pour une telle fille, lui avaient fait défaut, du moins à en juger par les apparences extérieures. Môme dans la séparation du moment semnanifestait une prudence, un exercice de raisonnement qui ressemblait plus au devoir qu’à l’amour. Lady Vargrave sentait tout cela, et en éprouvait du remords. Elle s’abandonna à des émotions toutes nouvelles, ou, tout au moins dont l’expression ne> lui était pas habituelle, elle pleura avec Eveline, et lui rendit ses caresses avec une chaleur presque égale à la sienne. Peutêtre aussi pensa-t-elle en ce moment à tout l’amour dont celte ardente nature était susceptible, et trembla-t-elle pour son avenir. Cette heure douloureuse fut une heure de pleine réconciliation de part et d’autre entre des sentiments que je ne sais quelle mystérieuse réserve avait semiblé réprimer jusque-là. Pour cette dernière nuit la mère et la fille ne se séparèrent pas ; le même lit les reçut toutes deux. Et lorsque, brisée par des émotions qu’elle ne pouvait révéler, lady Vargrave céda enfin au sommeil de l’épuisement, le bras d’Eveline l'entourait; et les yeux d’Eveline la veillaient encore, avec une affection pieuse et inquiète, aux premières lueurs de l’aube grise.

. Quand le soleil se leva, elle quitta sa mère qui dormait toujours, descendit silencieusement dans sa chambre bienaimée, et s’occupa de mille petits soins prévoyants qu’elle s’étonnait d’avoir oubliés auparavant.

Les voitures étaient à la porte avant que toute la société ne fût assemblée autour de la triste table du déjeuner. Lord Vargrave y parut le dernier.

« J’ai fait comme tous les poltrons, dit-il en s’asseyant ; j’ai cherché à différer le mal tant que j’ai pu. C’est une mauvaise politique, car elle accroît la plus cruelle de toutes les souffrances : celle de l’incertitude. »

Mislress Merton s’était chargée de présider au déjeuner.

« Vous préférez le café, lord Vargrave? ma chère Caroline... »

Caroline passa la tasse à lord Vargrave; en la prenant, il regarda la main qui la lui tendait ; à l’un de ses doigts effilés il y avait une bague qu’on n’y avait jamais remarquée auparavant. Leurs regards se rencontrèrent, et Caroline rougit. Lord Vargrave se tourna vers Eveline qui, pâle comme la mort, mais silencieuse, morne, l’œil sec, était assise à côté de sa mère ; il essaya en vain de la faire causer. Eveline, tout entière au désir de dompter la violence de ses émotions, n’osait se hasarder à dire un mot.

Mistress Merton, toujours calme et placide, continuait à parler ; elle se félicitait de la beauté du jour ; il faisait un temps si délicieux! et puis ils allaient partir de bonne heure : tout se trouvait si bien combiné ! ils arriveraient à temps pour diner à ***; puis on pourrait faire trois relais après le dîner: .la lune serait levée.

( Mais, dit lord Vargrave, puisque je dois aller avec vous jusqu’à *** où nous nous séparerons, j'espère que je ne suis pas condamné à voyager seul, avec mon portefeuille, deux vieux journaux, et mes vapeurs noires. Ayez pitié de moi.

— Peut-être voudriez-vous prendre grand’maman alors, > lui dit tout bas Caroline avec malice.

Lumley haussa les épaules, et répondit du même ton :

« Oui, pourvu que vous mainteniez le proverbe : les extrêmes se touchent, et que la charmante petite fille accompagne la vénérable grand’mère.

— Que dirait Eveline ? > répliqua Caroline.

Lumley soupira, et ne répondit point.

Mistress Merton, qui avait suspendu le feu de ses batteries pendant cet aparté de sa fille, revint en ce moment à la charge.

< Voulez-vous, lord Vargrave, que Caroline et moi nous prenions votre britzfia, tandis que vous irez dans notre vieille voiture avec Eveline et mistress Leslie? >

Lumley ravi regarda alternativement d’un œil joyeux son interlocutrice et Eveline ; mais mistress Leslie dit très-gravement :

« Non ; Eveline et moi nous éprouverons trop de tristesse à quitter ces lieux si chers, pour être d’une société bien aimable pour lord Vargrave. Nous nous rencontrerons tous à dîner ; ou bien, ajouta-t-elle après un moment de silence, si cet arrangement déplaît à lord Vargrave, ne pourrions-nous pas, Eveline et moi, prendre sa voiture, tandis qu’il vous accompagnerait?

— Accordé, dit tranquillement mistress Merton. Et maintenant, je vais aller chercher les fraisiers et les boutures ; que vous avez été bonne, chère lady Vargrave, d’y penser ! >

Une heure s’était écoulée, et Eveline était partie. Elle avait quitté l’asile de ses années virginales; elle avait dit en pleurant son dernier adieu sur le sein de sa mère; le bruit des roues s’était éteint au loin ; et cependant lady Vargrave restait encore sur le seuil; son regard fixait encore l’endroit oü elle avait aperçu Eveline une dernière fois. Un sentiment d’abandon, d’isolement s’empara de son âme; le soleil, le printemps, le chant des oiseaux, semblaient rendre ’cet isolement encore plus triste et plus morne.

A la fin elle s’éloigna machinalement, et, les yeux baissés, à pas lents, elle suivit cette allée de prédilection, qui conduisait au paisible cimetière. La porte se referma derrière, elle, et alors la pelouse, les jardins, les lieux qu’avait aimés Eveline, restèrent plongés dans une solitude aussi profonde que celle d’un désert. Mais les pâquerettes s’ouvraient au soleil, les abeilles voltigeaient parmi les fleurs, aussi gaîment qu’auparavant, malgré l’absence de toute vie humaine. Le sein de la nature ne renferme pas un cœur qui batte pour l’homme l

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