‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 16 sur 105 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Ici régnent à la fois un printemps éternel et une moisson continuelle; car les arbres portent de* fleurs riantes, et parent de fraîches couleurs le capricieux printemps, tandis qu'en même temps les rameaux pesants se ploient sous le fardeau do leurs fruits.

(Spenser. — Le Jardin d’ Adonis.) , Vis boni In ips& inesset formé.

(Têrence.)

Beauté, tu es un 'double bienfait; bienfait pour celui qui admire, bienfait pour celui qui possède : souvent à la fois, cause et effet de la bonté! Un caractère aimable, une belle âme , une nature affectueuse , se révèlent dans les yeux, sur les lèvres, sur le front, et deviennent les principes de la beauté. D’autre part, ceux qui possèdent le don d’attirer l’affection, ceux qui ont la clef des cœurs, sont généralement disposés à regarder le monde d’un œil favorable, à se montrer contents et placides, à espérer, à avoir confiance. Il y a plus de sagesse que le vulgaire ne le pense dans l’admiration qu’on ressent à l’aspect d’une jolie figure.

Eveline Gameron était belle, d’une beauté qui émanait du cœur et qui allait au cœur, d’une beauté dont l’essence même était amour! L’amour souriait sur ses lèvres gracieuses; l’amour reposait sur son front candide; l’amour se jouait dans les boucles abondantes de ses cheveux d’un blond foncé mais doré, qui, soulevés par la brise, caressaient sa joue délicate et virginale. L’amour dans toute sa tendresse,

dans toute sa bonté, dans toute sa sincérité sans défiance, l’amour colorait toutes ses pensées, murmurait dans sa voix douce et mélodieuse; l’amour arrondissait son cou de cygne et ses membres gracieux, s’épanouissait dans toute la symétrie de leur radieuse jeunesse.

C’était précisément une de ces femmes qui prennent d’assaut la raison. Qq’elle fût triste ou gaie, il y avait en elle une grâce charmante et irrésistible. Elle semblait née, nonseulement pour captiver les hommes légers, mais pour tourner la tête aux sages. Roxelane ne lui était pas comparable. Il nous est impossible de dire comment dans l’obscur hameau de Brook Green elle avait appris à ce point l’art de plaire. A son fin sourire, au gracieux mouvement de sa tête, à ses séduisantes manières, à la fois timides et aisées, on eût dit que la nature l’avait créée pour charmer un seul cœur, et tourmenter tous les autres.

Sans être savante, Eveline était instruite; elle avait un esprit cultivé. Son cœur contribuait peut-être à l’éducation de son intelligence; car, par une sorte d’intuition, elle savait apprécier tout ce qui était beau et grand. Son goût ingénu et naturel avait une logique qui lui était propre ; nul philosophe ne pouvait avoir une perception plus rapide de la vérité : nul critique un plus prompt discernement du vrai et du faux. Lorsque Eveiine admirait un ouvrage, on était sûr d’y trouver l’empreinte de ce qui était noble, beau, ou vrai.

Mais Eveline avait quelques défauts: ceux de son âge; ou plutôt, elle avait certaines tendances qui auraient pu dégénérer en défauts. Elle était d’un naturel si généreux que la seule pensée de s’immoler aux autres avait pour elle du charme. Elle agissait toujours par impulsion; et ses impulsions, quoique pures et nobles, étaient souvent irréfléchies et imprudentes. Elle était docile jusqu’à la faiblesse, facile à persuader; si sensible qu’un regard de froideur, de la part même d’une personne dont elle se souciait peu, la blessait jusqu’au fond du cœur; et par l’eflet de cette sympathie qui accompagne toujours la sensibilité, rien ne lui était plus douloureux que la pensée de faire de la peine aux autres. Voilà pourquoi Vargrave était en droit de former des espérances favorables de succès. Eveline avait une de ces natures qui sont dangereuses pour le bonheur. Quelle réunion de circonstances propices il faudrait pour conserver à leur midi l’éclat de leur aurore! Le papillon, qui semble l’enfant

de l’été et des fleurs, que de fois la bise viendra glacer sa gaîté! Que de fois un contact brutal enlèvera la brillante poussière de ses ailes !

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